TROU NOIR

Voyage dans la dissidence sexuelle

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Fascisme, civilisation et enrôlement des sexualités LGBT

Cette intervention a eu lieu dans le cadre de l’événement anti-impérialiste « Contre le féminisme libéral et civilisationnel. Une réponse féministe et décoloniale à l’agenda guerrier » organisé par Paroles d’Honneur/QG Décolonial les 7 et 8 février 2026 à la Dynamo.
Cet événement qui a réuni pas loin d’une trentaine d’interventions, dont celles d’Angela Davis, Rima Hassan, Françoise Vergès, Sara Farris, Louisa Yousfi ou encore Lola Olufemi, chacune cultivant son propre site d’énonciation à partir duquel l’analyse décoloniale se noue aux stratégies anti-impérialistes.

Nous publions ici l’intervention de Quentin Dubois, membre de Trou Noir. Il y avance l’idée qu’il faut distinguer deux moments qui fonctionnent de concert : l’institutionnalisation qui abêtit les homosexuels et LGBT en les détachant de leurs pratiques et en les rebranchant sur des politiques répressives à l’encontre des populations non blanches en métropole. De l’autre, l’universalisation de l’identité homosexuelle occidentale, imposée aux pays du Sud. C’est le moment impérialiste proprement dit. Il faut dès lors tenir ensemble le rapport LGBT aux guerres impérialistes (sur un mode de participation active et non de simple instrumentalisation) et aux attaques islamophobes au sein des métropoles.

Illustration : A gay contingent in an anti–Vietnam War protest, 1971. (Diana Davies / New York Public Library)

[Le présent texte n’a pas été modifié : il conserve donc la forme militante de la conférence pour laquelle il a été pensé. Nul doute que les adorateurs baveux de la nuance y trouveront malgré tout ce que ce cadre énonciatif implique de spécifique les motifs d’une indignation qui leur sert de souffle vital]

1. Introduction

Partir de ce constat : si les sexualités LGBT sont aujourd’hui gouvernables, c’est parce qu’elles ont abandonné ce qui faisait leur puissance politique – la trahison. Rejouer la carte de la sempiternelle instrumentalisation ici ne nous éclairera guère : les mouvements LGBT ont accepté de payer chèrement l’inclusion. Mais l’on ne pourrait comprendre cette histoire en recourant à la seule injonction extérieure : non, ils ont participé activement au projet civilisationnel que jadis ils avaient appris à abhorrer. Oubli que leur existence subverse n’était tenable qu’à condition de ne jamais se confondre avec l’ordre qui les gérait, les classait, les surveillait. Il faut alors le dire : le problème n’est pas l’instrumentalisation, il est celui du désir d’en faire partie – de l’inclusion elle-même. C’est précisément ce désir qui rend aujourd’hui les sexualités LGBT administrables depuis qu’elles ont renoncé à cette possibilité toujours ouverte de la trahison. Parce qu’elles ont accepté de devenir des sujets civilisés, lisibles, protégés – et ainsi, mobilisables. Ce renoncement n’a pas été imposé. Il a été désiré. Et c’est de là qu’il faut repartir.

2. La prophétie de Guy Hocquenghem : l’institutionnalisation de l’homosexualité

Pour mieux saisir ce diagnostic, tentons de partir d’une scène bien particulière, élaborée dès la moitié des années 70 et que le militant homosexuel révolutionnaire, Guy Hocquenghem, annonce sur un mode funeste. C’est ce qu’il nomme l’institutionnalisation de l’homosexualité. Elle s’effectue sur deux points, indissociables, qui me paraissent se rejouer à nouveau, déplacés, amplifiés, reconfigurés dans les coordonnées contemporaines de l’impérialisme. « Une homosexualité « blanche » [1], c’est par cette formule que Guy Hocquenghem saisit le basculement en cours de l’homosexualité. Le passage irréversible des anciens pervers aux agents de la normativité, intégrés, rassurés, administrables. Cette intégration a eu un coût : l’abandon de nos amitiés et des solidarités des marges de la modernité civilisationnelle et de la bonne société.

Pour Hocquenghem, l’institutionnalisation de l’homosexualité ne se joue pas d’abord dans la participation visible aux institutions – dans une sorte de coming out généralisé des fonctionnaires désirants – mais dans la participation à la formulation de nouveaux discours répressifs. On ne peut pas comprendre qu’actuellement le Rassemblement national soit le premier parti chez les gays et les lesbiennes blanches, cela est incompréhensible si l’on ne reconstruit pas la généalogie de cette redéfinition de l’intervention juridique à partir du site des sexualités.

Une autre scène primordiale pour comprendre l’élaboration du fémonationalisme par la gauche social-démocrate et radicale des années 70 : l’affaire dite Brigitte et le procès pour viol d’un jeune Égyptien, Youri Eshak, procès qui secoue la gauche radicale en 1977. Guy Hocquenghem, comme nombreux de ses contemporains, réagit à ce procès. Mais il le fait sur un mode qui me paraît être bien plus singulier – et en ce sens beaucoup plus polémique — : d’une part, il insiste sur le fait que ce « premier » procès pour viol est tenu contre un jeune arabe, et que d’autre part on voit se constituer face à Youri Eshak à la fois l’appareil judiciaire et en partie civile le mouvement féministe (MLF et consœurs). En effet, le mouvement féministe réclama un passage des violeurs en Assises et non plus en Correctionnelle. Ce qui est ciblé ici est la redéfinition de l’intervention juridique par le mouvement féministe français, et une participation des minorités sexuelles à une transformation des modes d’action du contrôle social. Car, comme le souligne Hocquenghem, les revendications féministes et homosexuelles ont formulé un discours d’action sociale plutôt que de punition. Et Hocquenghem de prophétiser :

Et d’ailleurs le problème n’est pas tant de recourir à l’ensemble police-justice (ce qui peut arriver à tout un chacun un jour). Il surgit quand, systématiquement, à l’avance, avec obstination et décision, on remplace, on se substitue, on complète, on s’arme de la répression d’État au nom d’un intangible principe. Et là où je rigole, c’est quand je vois des pédés, enthousiasmés par l’exemple, écrire, à l’avance, que eux aussi, dès qu’ils le pourront, feront systématiquement appel à la loi. Et tâcheront, pourquoi pas, comme les femmes s’opposant à la correctionnalisation, de renforcer l’arsenal répressif [2].

Hocquenghem voit plus loin que ses contemporains : le problème n’est pas de savoir s’il est moralement bon ou mauvais d’envoyer des hommes non blancs en prison – c’est une impasse du féminisme gauchiste – mais pourquoi le devenir même du féminisme et des mouvements homosexuels passe par là : pourquoi l’institutionnalisation de ces combats mène structurellement à une reformulation des discours civilisationnels par le biais de l’intervention juridique et du contrôle social. Ce qui est pressenti là par Hocquenghem, c’est que les mots d’ordre anti-punitifs de la gauche radicale se transforment en modes d’action punitifs qui sont aujourd’hui au cœur même de nos sociétés de surveillance : sécurité, ordre, protection.

Ces deux scènes m’apparaissent constitutives d’un nœud complexe, difficile à défaire, dans lequel nous sommes pris et que l’on peut entendre par ce civilisationnel. Qu’est-ce qui était senti par Hocquenghem en train d’advenir, ce devenir répressif du féminisme et de l’homosexualité qui lui apparaissait comme une évidence, quarante ans avant que cette évidence ne s’impose à nous comme un fait désormais accompli. Et ce qui nous intéresse dans la situation présente, soit la mobilisation des subjectivités LGBT dans le projet civilisationnel et guerrier.

3. Epuration des modes d’ordre ou la Niaiserie Rose

L’institutionnalisation de l’homosexualité est souvent pensée comme une simple reconnaissance, un chouia tardive, d’une injustice historique que furent la psychiatrisation et la criminalisation. Or, ce processus institutionnel doit être compris comme une transformation radicale et profonde : loin d’avoir réparé une injustice, il a avant tout produit une vulnérabilité politique spécifique, structurante et durable. A partir de ce moment, l’État et ses institutions se sont imposés comme les seuls capables de répondre aux enjeux désirants. Ce déplacement est décisif : les angoisses existentielles – violence, rejet, précarité – ne sont plus prises en charge par des pratiques collectives, des formes de solidarité minoritaires, des réseaux de cultures mais par le seul appareil institutionnel qui reformule immédiatement ces angoisses dans son propre langage. Ce langage est celui du droit, de la sécurité, de la protection, du cadrage moral. L’institution n’a pas répondu directement à ces angoisses : elle les a recodées.

Si l’on veut comprendre cette opération de recodage et en faire le diagnostic plus profond, il faut accorder une attention centrale aux mots d’ordre. L’histoire de l’homosexualité et du queer est traversée de mots d’ordre puissants – « be gay do crimes », « notre trou du cul est révolutionnaire », « lesbiennes et pédés, arrêtons de raser les murs », « nous sommes un fléau social » etc. Ces énoncés ne demandaient rien à l’État, mais ils portaient une menace directe contre l’ordre sexuel, moral et social. De sorte que l’institutionnalisation a opéré une épuration massive de ces mots d’ordre, au nom de la respectabilité, les transformant en de simples slogans figurant sur des affiches, des tasses et des magnets de frigo, des slogans peu extraordinaires mais bien pauvres : « sois fier de qui tu es », « aime-toi toi-même », « l’amour est universel ». La conséquence politique relève de ce que j’appellerais la Niaiserie Rose  : une incapacité à sécréter des mots d’ordre antagonistes et à produire des prises politiques à partir de nos existences, nos revendications et luttes. C’est un régime de bêtise.

Entendons bien : niaiserie, parce qu’elle est épuration des revendications politiques au profit des abstractions les plus plates, les plus faussement inspirées, les plus désincarnées de la modernité civilisationnelle : l’homosexualité comme amour entre deux êtres, la beauté de l’amour, etc. On a assisté à la transformation du coming out en une révélation de soi-même, de son « vrai soi intérieur », d’une profonde singularité logée au fond de soi qui attend d’être révélé (par une émission télé, par des vêtements Adidas, par un matcha laté dans une main et un totebag Bio c’Bon dans l’autre, toutes ces expressions zélées du management des désirs). A l’heure actuelle, la question s’impose : les LGBT sont-ils encore capables de produire des mots d’ordre politiques sérieux ? Cette manière de poser la question de l’impuissance politique mène à explorer au contraire l’impossibilité actuelle de produire autre chose que du marketing politique. Voilà deux tensions actuelles autour des mots d’ordre : le passage des mots d’ordre révolutionnaires vers, d’un côté, des slogans niais d’acceptation de soi et de l’autre, celle qui nous intéresse, vers une participation active à la reformulation des discours civilisationnels. L’institutionnalisation homosexuelle a produit sur le plan des mots d’ordre ce double effet : participation et épuration. Les mouvements LGBT semblent désormais incapables de parler autrement que dans un cadre référentiel qui n’est pas le leur : nos anciens mots d’ordre (« arrêtons de raser les murs ») sont remplacés par des slogans (« sois fier de qui tu es ») et de nouveaux mots d’ordre nous sont imposés. De sorte que leurs discours sont attendus, prévisibles, extorqués. Nous avons perdu la capacité de produire nos propres cadres d’énonciation : nous sommes désormais des êtres ensorcelés par les abstractions civilisationnelles.

De plus, la respectabilité LGBT est devenue une modalité de participation au projet racial et colonial. Je voudrais ici déplacer la question : non pas en revenant une fois de plus sur la critique du pinkwashing ou de l’homonationalisme en tant que tels – ces derniers sont souvent entendus et présentés comme des instrumentalisations de l’extrême droite des sexualités LGBT à des fins racistes et islamophobes – mais en interrogeant la manière donc ces critiques ont été intégrées dans les mouvements féministes et LGBT, y compris les plus « mainstream ». En effet, on parle souvent d’instrumentalisation. Mais cette explication est insuffisante si elle ne pose pas une autre question, plus dérangeante : qu’est-ce qui empêche que l’analyse anti-impérialiste soit pleinement reprise par les mouvements LGBT si ce n’est précisément la manière dont ils la prennent en charge ? Autrement dit, le problème ne réside pas dans l’absence de lucidité que dans la forme même que prend cette lucidité. Le problème n’est plus celui d’une absence de critique des opérations racistes sur les sexualités LGBT, cela est intégré maintenant dans la plupart des organisations. Le problème est désormais celui du mode précis sur lequel la critique est reprise : ce mode qui digère et neutralise a un nom, c’est l’intersectionnalité libérale. Ce mode de reprise est indissociable de son ancrage institutionnel, déjà perceptible dans la prophétie de Hocquenghem : une technique d’ajustement des présupposés civilisationnels, capable de les faire entrer en contact avec les énoncés politiques pour en annuler toute puissance transformatrice. Les conflits s’y dissolvent, les tensions s’y aplatissent, et l’ordre impérial en sort non seulement préservé, mais reconsolidé.

Cette manière de poser la question à partir de l’institutionnalisation de l’homosexualité permet d’éviter une explication aujourd’hui très répandue et pourtant insuffisante : celle qui consiste à dire que, compte tenu de la conjoncture réactionnaire, tout ce qui s’y trouve serait contaminé de fait par cette conjoncture même. Cette solution élégante a un défaut majeur : elle ne problématise pas la conjoncture, elle produit de l’innocence à la chaîne. Face aux politiques et groupes islamophobes et racistes comme Némésis ou Eros, elle permet de dire : « Ce ne sont pas de ‘vraies’ féministes, ce ne sont pas de ‘vrai.es’ LGBT ». Et tout le monde d’ânonner : « Oui ce n’est pas ça le ‘vrai’ féminisme, ce n’est pas ça le ‘vrai’ mouvement LGBT ». C’est là une paresse de la pensée qui évite soigneusement de poser la question centrale de la participation des minorités sexuelles aux régimes guerriers de la modernité coloniale. En effet, la situation actuelle n’est pas le produit d’une altération récente ni d’une instrumentalisation. Elle est le résultat d’une longue histoire de participation rendue possible par la construction d’une innocence. Le pinkwashing n’est pas une simple instrumentalisation extérieure aux mouvements LGBT, par exemple par Israël, il est rendu possible par la participation active de certains de ses segments, en particulier homosexuels et lesbiens (mais pas que), aux appareils de pouvoir – dont la genèse se trouve notamment au Parti socialiste et ses antennes laïcardes.

En effet, nous le savons, l’homonationalisme est de gauche. C’est la gauche institutionnelle qui l’a produit, et son acteur principal : le Parti socialiste. Et ses homos et lesbiennes de compagnie. Il a fallu cette participation, et surtout l’innocence qu’elle produisait, pour que les lois islamophobes puissent être posées comme des lois progressistes, protectrices, d’enjeu civilisationnel : c’est parce qu’il y avait cette innocence de la gauche morale que les lois islamophobes ont pu être adoptées, ne l’oublions jamais. Il a fallu des figures capables d’incarner cette innocence, de la porter sans jamais la fissurer. Une figure comme Caroline Fourest est ici emblématique : combattante lesbienne – je ne souillerai pas ici le nom des Amazones – infatigable de l’obscurantisme, animée par les hautes valeurs républicaines, toujours du côté du Bien. Cette figure n’est pas un accident : elle est un opérateur central de la narration civilisationnelle.

D’un côté le féminisme et les LGBT étatiques, arrimés à l’appareil institutionnel, au droit et à la gestion sécuritaire des corps non blancs – de la femme voilée à l’homme arabe menaçant. De l’autre, des sphères militantes traditionnelles qui se sont partiellement déplacées par rapport à ce féminisme d’État mais qui ont conservé une même narration progressiste – articulée à une intersectionnalité libérale. Ce que je veux dire par là, c’est que la gauche radicale blanche en prétendant se démarquer des politiques portées ou héritées du Parti Socialiste, conserve les mêmes abstractions, les mêmes catégories morales, les mêmes évidences civilisationnelles. Dès lors, comment ces configurations participent-elles activement à la légitimation de l’agenda guerrier contemporain ? Et plus encore : par quels désirs le rendent-elles possible ?

4. Le mariage des abstractions

Comme je l’ai dit, cette Niaiserie Rose ont produit un discours éthéré qui affaiblit radicalement les énoncés politiques, réduisant les pratiques sexuelles à un amour abstrait aisément recodable dans le langage étatique : la reconnaissance institutionnelle de cet amour deviendrait la garantie d’une démocratie saine, moderne, civilisée. Le mariage pour tous, présenté pendant une dizaine d’années comme la bataille à mener puis la victoire définitive une fois qu’il fut adopté, est la triste preuve de ce que nous perdons lorsque nous sommes dépossédés de nos mots d’ordre : il a entériné des ruptures, des alliances et des solidarités quotidiennes, exclu les personnes trans, renforcé les normes familialistes et servi de critère civilisationnel pour juger les autres sociétés. Le mariage comme bataille contre la droite catholique a été érigé en bataille universelle par le Parti Socialiste. Ce droit, réclamé par la bourgeoisie sexuelle, a été avant tout une fragmentation des revendications collectives et des alliances au profit de l’individualisme [3] : c’est une évidence de dire que les LGBT précaires et non blancs n’ont ni les mêmes intérêts ni les mêmes urgences que ceux et celles de la bourgeoisie – je rappelle que nous sommes dans le début des années 2010, soit au moment de la loi² sur le voile. Le mariage pour tous, surinvesti au détriment d’autres luttes – particulièrement les luttes trans – a laissé ces dernières avec peu de défense communautaire face aux attaques fascistes, ministérielles et psychiatriques.

Ce mariage est devenu lui-même l’idée du combat civilisationnel, un argument pour la bonne intervention dans les pays du Sud : non seulement, ils jettent des homosexuels des toits, mais en plus, ils ne permettent pas le mariage. Voilà une raison d’intervenir, au nom de tous les homosexuels et de toutes les lesbiennes du monde entier. Les discours sur le sort des femmes et des homosexuels « ailleurs » – en Iran, à Gaza, sous tel ou tel régime – fonctionnent comme des abstractions dé-situées (qui sont ces « ils » et « les homosexuels » dans « ils jettent les homosexuels des toits » ?). C’est-à-dire que ce réseau d’abstractions justifie et excite l’intervention, par la distinction entre celles et ceux qui doivent être protégées (les femmes et les homosexuels) de ceux qui doivent être détruits (les hommes arabes). Et cela, la gauche y croit fermement  : elle croit fermement qu’elle fait la guerre au nom des droits universels. Cette gauche socialiste qui s’indigne de la présence d’une jeune femme voilée et d’un drapeau palestinien sur l’affiche de la marche des fiertés 2025, et ne trouve rien à redire des drapeaux LGBT brandis sur Gaza détruite par les soldats israéliens.

L’appel à des droits universels abstraits prolonge cette fabrication politique de l’innocence. C’est cette innocence qui fonde la complicité structurelle du féminisme et des mouvements LGBT dominants dans le recodage islamophobe et raciste de leurs propres discours. Lorsque l’auteur Edouard Louis, malgré son antipunitivisme revendiqué et martelé, en vient à affirmer qu’il doit porter plainte contre son agresseur présumé, Riadh B., qu’une sorte de haute nécessité l’y oblige, il révèle involontairement ce qu’est devenu le progressisme des sexualités. [4] Les grandes abstractions morales apparaissent alors dans ce qu’elles sont : une justification de l’appareil répressif tout en produisant un sentiment d’innocence dans son recours.

5. La trahison face à la promesse libérale

Alors rappeler ceci : la trahison aurait pu être au cœur de la politique homosexuelle, virtuellement. Genet en a fait la condition même de sa désidentification à la civilisation occidentale. Il faut reprendre, à titre de projet, cette trahison, dans une certaine négativité radicale : contre ce que le progressisme a fait de nous, contre l’ensorcellement institutionnel. Ce que l’institutionnalisation de l’homosexualité a produit, avant toute chose, c’est une confusion structurante des débats contemporains : une confusion entre le désir homosexuel comme ensemble de pratiques, de cultures, de formes de vie et l’homosexualité comme identité. Or cette identité n’est pas neutre, elle constitue un régime particulier d’appauvrissement du tissu d’expériences homosexuelles, de ses attachements, de ses formes d’existences minoritaires. L’identité, par l’institution, homogénéise, elle simplifie, elle rend comparable. Elle inscrit l’homosexualité dans un récit civilisationnel qui permet à la fois de l’universaliser sous sa forme occidentale de l’identité et de se la réserver comme preuve de l’exceptionnalisme démocratique. Ce double mouvement est décisif. D’un côté, on postule une homophobie archaïque, enracinée presque naturelle, du côté des pays du Sud – homophobie éternelle et irrémédiable, seule une destruction des structures des pays du Sud permettraient d’y mettre un terme. De l’autre, une homophobie occidentale, présentée comme superficielle (et non résiduelle) que l’on pourrait désactiver à coups de pédagogie rose, de campagnes de sensibilisation, de totebags arc-en-ciel. Cette opposition est un mensonge massif. Car le champ politique occidental, celui-là même qui se présente aujourd’hui comme protecteur des minorités sexuelles, a déporté et exterminé les homosexuels des classes populaires, aux côtés des Juifs et des Roms et des Voyageurs. Cette histoire n’est pas accidentelle, nous le savons, mais elle est activement refoulée par les institutions. Cette manière de poser une différence de nature entre l’Occident et les autres mondes garantit à l’Occident l’exclusive du jugement moral, et plus encore son identification à l’Humanité elle-même – quand bien même ses pratiques génocidaires historiques et contemporaines ne s’y identifient en rien. C’est dans cette logique que se constitue ce que Joseph Massad a nommé l’impérialisme sexuel : l’exportation d’une identité homosexuelle occidentale, abstraite, juridicisée, imposée comme norme universelle.

La promesse libérale n’a ni tenu ses engagements ni contenu la violence qu’elle prétendait conjurer. Cette promesse se révèle aujourd’hui aussi fragile que le verre dont elle avait hier l’éclat. Féministes et LGBT n’ont plus l’innocence pour refuge car se posent à nouveau, avec un caractère d’urgence : soit nous désactivons les abstractions qui alimentent les politiques racistes, islamophobes et impérialistes, soit nous acceptons la perte définitive d’une dignité que nous avons bradée au nom de l’inclusion.

[1Voici comment Hocquenghem en parle : « Un stéréotype d’homosexuel d’État, intégré à l’État, modelé par l’État et proche de lui par les goûts, rassuré d’ailleurs par la présence au pouvoir de tel ou tel sous-ministre lui-même homosexuel sans faute honte (on n’est plus sous la IVe et l’homosexualité n’est plus un secret à ballets bleus) remplace progressivement la diversité baroque des styles homosexuels traditionnels. Viendra enfin le temps où l’homosexuel ne sera plus qu’un touriste du sexe, un gentil membre du Club méditerranée qui a été un peu plus loin que les autres, à l’horizon de plaisir un peu plus élargi que la moyenne de ses contemporains. » (G. Hocquenghem, « Tout le monde ne peut pas mourir dans son lit », La dérive homosexuelle, p. 131.)

[2G. Hocquenghem, « V-I-O-L », La dérive homosexuelle, op. cit., p. 136-137.

[3Avant l’ouverture du droit au mariage qui rendait dès lors l’adoption accessible aux couples mariés, des lesbiennes et des homosexuels avaient des enfants dans des configurations plus collectives, souvent entre eux et elles, impliquant des réseaux d’entraide et de proximité qui n’avaient rien à voir avec la passivité individuelle de la demande à l’institution d’accorder quelque chose. Le gain individuel du droit a détruit ces formes collectives, tout en imposant des modèles normatifs. Je renvoie aux travaux de Sam Bourcier, particulièrement Homo Inc.orporated pour cette analyse de l’entrée des couples LG dans la sphère de la reproduction par le mariage ainsi que sa redéfinition (réductrice) par le droit. Mais j’ajouterais à cette réflexion que le travail reproductif est en grande partie externalisé à des femmes non blanches qui permettent à ce que ces nouveaux modèles de réussite sociale du couple lesbien ou gay qui-a-un-enfant-et-qui-travaille, puisse effectivement expérimenter cette nouvelle « liberté » conquise. Pour le dire encore autrement : ces nouvelles modalités de l’intégration rose reposent sur une division racialisée du travail qui en demeure la condition silencieuse.

[4Il ira même jusqu’à recourir à Primo Levi pour comparer la décision de la cour au rejet des récits et des témoignages des rescapés des camps ; cette convocation ne fait que révéler le recours cynique à une logique de la Victime qui ne peut être contredite sans que tremble tout l’édifice humaniste.

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