TROU NOIR

Voyage dans la dissidence sexuelle

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Un endroit où exister. Une lecture de Mathieu Riboulet

Dans ce texte hybride, croisant analyse littéraire (Les Œuvres de miséricorde (2012, Verdier), Entre les deux il n’y a rien (2015, Verdier) et le récit personnel, c’est toute la tentative de Mathieu Riboulet de lier désir, histoire et politique qui est exprimée. En affirmant une méfiance à l’égard de l’hagiographie – entendue comme une sorte d’entreprise de fixation d’une pensée et d’une vie qui pourtant s’éprouvent dans l’intensivité radicale, cette investigation cherche au contraire d’autres façons de nouer mémoire et Histoire.

« Que faire de tant de morts, où vivre, comment s’aimer. »
Mathieu Riboulet

Je me suis longtemps demandé ce que désirer voulait dire. Je veux dire par là que j’ai cherché ce que ce désir autre, ce désir homosexuel, mon désir, impliquait dans la manière dont je me déplaçais dans le monde. En d’autres termes, je me suis demandé quelle était la traduction sociale et politique de ce désir. En avait-il même une ? Ces derniers mois, je me suis donc plongé dans des œuvres qui m’ont aidé à y voir plus clair. Parmi ces œuvres, les textes de Mathieu Riboulet se sont assez vite distingués, en particulier ses récits semi-autobiographiques Entre les deux il n’y a rien et Les Œuvres de miséricorde, publiés aux éditions Verdier en 2015 et 2012. C’est de ces textes-là, et de son auteur, Mathieu Riboulet, que je veux parler. Si j’écris sur lui, ou plutôt autour de lui, avec lui, c’est pour vous donner de ses nouvelles, pour établir une correspondance entre lui et nous. Ça fait déjà cinq ans que la maladie l’a emporté. Je ne l’ai pas connu mais je crois, à force de fréquenter ses textes, en avoir fait un ami. Peut-être est-ce comme ça qu’il faudrait écrire sur les écrivains aimés, comme on parlerait d’un ami. Quelque chose s’est tissé, une amitié secrète, une solidarité nocturne, une écoute horizontale, entre lui et moi. Quelque chose s’est tissé, donc, qui ne m’a plus quitté. Je pense souvent à lui. Je pense à ce que je lui dois. Pas seulement en tant que lecteur, pédé ou militant mais surtout en ce qu’il m’a appris à regarder. Le mot « devoir » n’est peut-être pas le bon, trop martial, trop autoritaire. Peut-être est-ce plutôt ce qu’il m’a passé, ce qui s’est passé quand je l’ai lu, ce qu’il a fait circulé entre ses textes et moi, et nous j’espère, ce qu’il a déposé dans ma façon de voir le monde. C’est sur ça, ce qu’il a déposé en moi, que j’aimerai écrire aujourd’hui. C’est en le lisant que j’ai compris que je pouvais faire autre chose de mon désir. Ma passion du corps des hommes devenait plus qu’un penchant : une politique. Il n’était plus seulement question d’une préférence à tolérer, à ranger dans la sphère privée, mais d’un cri de rage. Et cette manière de crier, d’être plus que vivant, a engagé quelque chose dans ma manière de penser ma sexualité et ses effets sociaux et politiques. Elle m’engage à en faire une histoire qui prend la tangente, un contre-récit, une façon de se tenir avec tout ce qui est écrasé et violé par l’ordre du jour, par toute la merde qui sort du système hétéro-patriarcal, du capitalisme racial. Elle m’engage à refuser tout ce qui voudrait diminuer la charge explosive de l’expérience de la minorité. Elle m’engage à refuser une fierté qui n’en est une que canalisée, apprivoisée, enserrée entre les limites de la contestation acceptable. Une fierté inoffensive, brandie par des alliés parfois sincères, souvent de circonstance. Une fierté qui sert à décorer les chars des défilés autorisés. Une fierté qui sert à répéter que les pédés sont des hétéros comme les autres. Cette fierté-là n’est pas la mienne.

Gerhardt Richter, Enterrement (1988)

« Le sexe n’est pas séparé du monde, c’est une donnée pour les femmes et les pédés, c’est à acquérir pour les hétéros. »

En reprenant les livres de Mathieu pour écrire ce texte, j’ai pensé que j’aimerai les relire pour la première fois. Lire encore une fois leurs variations sur le monde qu’on nous fait, et comment s’en échapper ; sur la langue comme possibilité d’être de son temps sans l’être tout à fait. La langue de Mathieu est poétique, charnelle, fière et un peu timide. Elle ne s’embarrasse jamais de plaire, et ça me plait. Lire encore une fois leurs variations sur le sexe comme puissance d’émancipation, l’identité comme charge explosive, le corps comme expérimentation, l’enfance comme lieu où tout se noue ; sur l’Europe aussi, celle dont on a rêvée et celle dont on a héritée, ceux qui l’habitent et l’agitent - et les flics qui les abattent comme des chiens au nom de la paix. Mathieu n’est pas dupe de cette paix-là. La paix de ceux d’en haut, des hypermarchés et des constructeurs automobiles, des armées et des directives européennes. La paix de la vieille Europe où comme il l’écrit « l’horizon c’est la mort ».Une paix sans imagination. Cette fiction de la paix, Mathieu la fait sauter. Il la dynamite et fait de ce qu’il en reste, ce qui se cache dans les ruines, une matière d’écriture. Il cherchait une autre paix, heurtée, incertaine mais plus juste. Cette paix, elle passerait par la reconnaissance de tout ce qu’il y a de politique dans nos désirs, nos corps, nos récits. Dans Entre les deux, il écrit d’ailleurs « tout ce que ça contient de révolutionnaire, de religieux, d’amoureux, de politique : sucer des bites. » Sans jamais nous dire quelle forme elle prendrait cette paix - qui le peut ? - il nous enjoint à porter le regard au-dessus des miradors et des frontières . Il nous enjoint à prendre un sentier escarpé sur lequel trébucher mais avancer quand même. Lequel ? Celui de nos désirs enfin articulés à une lutte plus vaste, forcément plus vaste. C’est que Mathieu écrit avec son corps. Il fait du corps des pédés un projet révolutionnaire, un instrument de lutte : le lieu dont il faut partir pour élaborer un discours neuf, tant sur la littérature que sur la contestation du monde comme il va. Son écriture agit comme un sismographe. Elle enregistre le bruit que ça fait quand l’Histoire nous rentre dans le corps, le bruit que ça fait quand elle cogne et se loge dans nos tripes. Cette question du corps, de la valeur des corps, je me la suis posée rapidement, sans pouvoir la formuler précisément. Elle était comme en suspens. Pourquoi mon corps n’avait-il pas la même valeur ? Face au mur de l’ordre racial et sexuel, j’ai pensé d’autres questions. Où emmener mon corps alors ? Quels sont les lieux où trouver l’asile ? Mathieu m’en a offert un à travers ses textes. Il m’a indiqué un endroit où exister. J’en ai ensuite trouvé des endroits, et des réels et des fantasmés et des hantés, mais celui-là, ce lieu d’une littérature chargée des mots les plus violents devenus mots d’amour, cet endroit-là, je l’ai rarement trouvé ailleurs.

j’ai appris à la lisière des corps
qu’il faut aller au plus profond
y aller encore
voir le plus obscur

Chacun porte ses blessures intimes et politiques. Les miennes ne sont pas si différentes des autres. Elles sont pourtant si particulières, irréductibles et particulières. La violence raciste et coloniale, la mise à mort des corps pas comme il faut, la dévastation de nos milieux de vie. La peur de ne pas savoir aimer, de ne pas être à la hauteur. La peur d’échouer à modifier le cours des choses, de ne pas savoir où trimballer mon corps dans un monde qui cherche à l’effacer. Ces blessures-là sont les miennes, les nôtres. Je sais bien que la littérature ne les refermera pas. Ce serait idiot de penser qu’elle serait là pour ça. Elle peut pourtant nous indiquer des territoires où s’essayer à la liberté, à sa solitude, sa radicalité, sa vulgarité, ses vertiges, sa fragilité. La liberté n’est pas une élégance, encore moins une politesse. La liberté n’est pas non plus le loisir d’écraser, encore moins la propriété. C’est un corps plein de boue et de jus, un plaidoyer pour l’impur. C’est ce qui nous percute en pleine route. C’est tout ce qui prend la tangente. Si la fiction est capable de nous réarmer, en termes esthétiques et politiques, c’est qu’elle nous indique ces endroits-là, ces endroits où expérimenter cette chose sale, violente, brumeuse, poisseuse, sauvage, grande et belle aussi, qu’est la liberté.

John Divola, GAFB Daybreak, (2015-2020)

Ouvrir un corps, le trouer de son sexe comme on ouvre un horizon. Le parcourir ce corps et y chercher sa vérité, y déposer à côté de son sperme des grenades dégoupillées - comme si c’était la première fois. Et comprendre que le sexe c’est déjà un peu de l’écriture. Cette idée-là, plutôt cette intuition-là, je l’ai précisée au contact de Mathieu. Si le sexe est une cérémonie des corps, alors écrire en est une aussi. Comment dire le contraire quand on est en face de ses textes ? Son écriture est pleine d’images si intenses que l’espace d’un instant, on jurerait qu’elles ont pris forme physique. Peut-être est-ce le cas. Ces images, ce sont celles des corps désirés et suppliciés, transpercés par les balles et par les sexes durs. Les corps comme reflets de ce que le continent de la paix, l’Europe, a été et continue d’être ; comme échos de ce que les partisans d’un autre monde, où révolution, émancipation, liberté et circulation des désirs étaient les slogans, ont été et continuent d’être. Ces images ne m’ont pas seulement sidéré ; elles m’ont transpercé. Elles m’ont effrayé et fait bander. Elles m’ont permis de palper le pouvoir de la fiction. Une fiction qui n’est jamais que puissance d’imagination mais capacité à raconter ce qui arrive et surtout, ce qui aurait pu arriver. Mathieu y croit à ces futurs non advenus. Ces futurs sont ce qui nous lie et nous soulève. Pas d’autre choix que de s’y accrocher et de les imprimer dans nos corps nos récits nos fictions nos amours. Les régimes de mort se multiplient. Les États-nations qui puent la naphtaline aussi. Ceux d’en-haut se barricadent. La mer se transforme en cimetière. Le capital fait le choix du séparatisme. Les fascistes prennent la rue et les gouvernements. C’est presque l’abîme. Et pourtant les vies qui peuplent les textes de Mathieu me rappellent que d’autres fictions, et donc d’autres mondes, sont possibles. Adrien, Tajdin, Andrea, Martin, Massimo, tous croisés dans les textes de Mathieu, ne sont jamais à l’heure du monde. Le regard électrique et l’allure empruntée, ils sont toujours en avance. Ils font ce qu’ils savent faire : le travail de la terre, le cruising sous les ponts, l’étude des textes, le travail du sexe, la confection de cocktails molotov, et ce travail de chien qu’est l’écriture. Ils s’y attellent comme si c’était la chose la plus importante qui soit, la plus révolutionnaire. Ils regardent le monde brûler. Ils courent vers le futur. Et je voudrais courir avec eux.

Si Mathieu m’a montré un endroit où exister, il n’en reste pas moins un écrivain de ce qui échappe aux définitions établies. Il est un écrivain du refus de tout ce qui se fixe. C’est dans l’instabilité et l’indéfini que ça se passe, que ça s’est toujours passé pour les homos. J’aime l’inconfort que ses textes produisent en moi, l’impression que le sol se dérobe sous mes pieds, le savoir intime qu’aucun retour en arrière n’est possible. Il me rappelle que rien n’est solide. Il me rappelle que dans la doublure d’un réel policé, d’une société pacifiée, se cache une violence d’une extrême laideur. « Il n’existe aucune preuve de civilisation qui ne soit en même temps une preuve de barbarie » écrit Walter Benjamin. C’est depuis cet endroit précis, cette barbarie qu’il faut sans relâche débusquer et nommer, que Mathieu écrit. Qui y-a-t-il dans l’envers des récits que nos sociétés se racontent sur elles-mêmes ? Quelque chose de pourri. Un monceau de cadavres de haines de violences. Une fosse commune qu’il faut pourtant bien regarder en face. À trop danser autour du gouffre, finit-on par y tomber ? Pas sûr. Mathieu s’est souvent tenu sur les bords, sans jamais basculer. L’air rieur, il s’est promené dans les failles. Il est allé y voir. Il a écrit. En relisant ses livres, je réalise que c’est l’homme vulnérable que je cherchais. Celui qui fait de la fragilité le lieu depuis lequel écrire et penser ensemble une émancipation à venir. Celui pour qui rien n’est plus étranger que le caporalisme et le culte de l’homme fort. Celui pour qui l’émancipation signifie d’abord se débarrasser des flics à l’intérieur de soi, se défaire des récits guerriers qui parasitent nos imaginaires. Celui qui m’a permis de sentir à quel point nous avons besoin les uns des autres. La violence de la matière que Mathieu travaille rejoint la délicatesse de son écriture. Pour le dire autrement : la volonté de prendre soin des mots et du monde ne sacrifie jamais la colère, le désordre de l’expression de cette colère, elle la nourrit. C’est cette friction permanente que j’aime. En sort une écriture-pirate qui n’a pour seule butin de guerre que la rage qu’elle dépose en nous. Une rage qui nous pousse à refuser tous les systèmes de domination, toutes les reconductions des relations de pouvoir, tous les autoritarismes, d’où qu’ils viennent. La libération, écrit Michel Foucault, ouvre un nouveau champ pour de nouveaux rapports de pouvoir qu’il s’agit de contrôler par des pratiques de liberté. Les récits de Mathieu regorgent de jeunes hommes qui font de leur vie une pratique de liberté. Tajdin, travailleur du sexe allemand, Adrien, jeune vagabond, accroché à sa part d’enfance, Massimo, jeune militant des BR italiennes. Ces vies-là sont autant de pratiques incessantes, têtues, chaotiques, de la liberté. Dans ces trajectoires-comètes, j’ai trouvé un élan vital qui m’a montré ce qu’être libre veut dire. Dans Les Œuvres de miséricorde, par exemple, le narrateur erre dans un Berlin hanté, fantomatique, travaillé encore par le mur des vaincus et l’arrogance des vainqueurs, les traces de la guerre et l’orthodoxie libérale. Il s’y déplace à pas de loup, conscient d’être au sein d’une catastrophe qui, si elle ne connait pas de frontières, s’origine ici en Allemagne, où la mort industrielle a atteint son point d’acmé. Il y trouve pourtant l’amour, ou plus exactement un homme à qui se relier, Andrea. À l’abris des regards, ils expérimentent à travers les pratiques bdsm, ce que la soumission comporte de liberté radicale. À rebours d’un monde où tout se veut visible, Mathieu fait une place au secret, à ce qui échappe à l’ordre du jour. Il enveloppe les hommes qu’il écrit dans ses livres d’une brume qu’il cherche à épaissir sans cesse. Une brume non pour se cacher mais pour enfin organiser la lutte et explorer le désir - ce qui est une seule et même chose. Dans les bars sales et humides, où les corps se mêlent indéfinissables, vient parfois la possibilité du salut. Je ne sais pas trop ce que je mets derrière ce mot, mais je sais que je m’en suis déjà approché. C’était un soir d’automne, à Berlin aussi, dans un de ces bars où se retrouvent les pédés sous amphétamines. Un endroit où les hommes s’aiment et se lovent les uns dans les autres. Un endroit aux plafonds bas et aux sols jonchés de mégots, de capotes usées et de pochons vides, où les sonos crachent de la house jusqu’à 8h du matin. Un endroit fréquenté par ceux qui savent ce qu’ils viennent y chercher, un désir qui déborde, un truc intense à éprouver, une aventure faite de chair et de transpiration. Un endroit où se sentir safe ne veut pas dire grand chose, sinon se protéger ensemble contre le dégoût du monde extérieur, son ordre moral et ses tentatives de mater nos corps. C’est crade mais tellement réel. C’est dangereux mais tellement salvateur. C’est sauvage mais ça nous ressemble. C’est violent mais ça ne parle que d’amour un endroit comme ça. Après avoir fait la fermeture, je me suis décidé à rentrer. J’ai marché vers l’arrêt de bus, mordu par le froid. Et ils sont sortis de la nuit Andrea, Tajdin, Massimo et tous les autres. Ils se sont avancés. Encore ivre du désir qui m’avait saisi le corps, je les ai regardés. Mathieu les a écrits ces corps, alors ils existent. Je les ai regardés encore. Et je les aimés cette nuit-là.

Gerhard Richter, Mort par balles 2 (1988)

Ursula K. Le Guin écrit quelque part que les mots sont des événements. Ils façonnent le réel autant qu’ils le racontent. Les mots de Mathieu forgent le monde. Ils font effraction dans le réel. Ils nous disent qu’on peut le changer ce réel, et qu’une défaite n’est jamais le dernier mot, seulement une virgule dans une histoire qu’il reste à écrire. Le réel est friable. Ça craque en permanence. Ça craque à Athènes. Ça craque à Sainte-Soline. Ça craque à Panama. Ça craque à Gaza. Ça craque à Nanterre. Ça craque à Chicago. Ça craque en permanence. La question alors, c’est comment se relier à cette fréquence qui grésille, à ce qui se brouille ; comment faire de son je un moyen de se relier à ce qui s’altère. Le je qu’emploie Mathieu n’est jamais égotiste. À rebours d’une certaine littérature gay où la dépolitisation, le culte de l’ego et le désir d’assimilation règnent, Mathieu ne fait pas de ce je l’outil d’une simple « exploration de soi ». Il en fait un acte collectif. Il ne cesse de l’élargir ce je, pour que nous puissions tous y rentrer : les marginaux, les minoritaires, les travailleurs immigrés, les homos, les activistes trans, les idéalistes, les féministes, les opprimés, les syndicalistes, les anarchistes, les autonomes, les folles, les résistants, les libertaires, les paysans, les exilés. Mathieu se relie sans cesse à ce qui craque et, avec patience et abnégation, bricole un monde à notre mesure. J’ai d’ailleurs longtemps considéré ses textes comme le monde que je voulais habiter. Je m’y suis senti chez moi. C’est assez rare une phrase qui abrite tout ce que vous ressentez au plus profond, qui fait cet effet-là. Celui d’avoir enfin trouvé un refuge. Celui d’avoir trouvé un endroit où exister. Un lieu où reposer la pensée avant de la radicaliser ; où puiser assurance et confiance sur qui on est, et sur ce que cette identité peut comporter de matière inflammable. Ça brûle, et quelque part ça libère.

Anthony Suau, Fall of the Berlin Wall (1989)

À mesure que j’avance, je remarque que ce que j’écris tourne autour de cette question : la capacité des arts, ici de la littérature, à appuyer nos luttes, ou au contraire à décorer les intérieurs trop bien rangés, à se faire le porte-étendard de ce qui écrase et réduit au silence. Qui n’a jamais été révolté par ce que l’ordre fait de la culture ? Plus précisément, par ce qu’il promeut et défend avec hargne derrière le terme piégé de culture. Les textes de Mathieu sont justement l’endroit où dévoiler l’imposture de la culture autorisée, la culture pour cultiver : la culture de ceux d’en haut. L’usage de la belle langue, chez lui, va de pair avec une langue « populaire ». Jamais les deux ne sont opposées ; elles sont au contraire frottées l’une contre l’autre pour en faire jaillir ce qu’on appelle un style, une manière de dire et donc de voir. La poésie, ça se fait dans la boue sur les parkings dans les backrooms sur les chantiers dans les manifs sur les rivages dans la montagne. Il faut chaque fois s’ajouter à la nuit. S’y mêler et s’y perdre, y abandonner son corps, le regarder tanguer sous les coups de rein, l’aimer toujours ce corps, et recueillir la part de poésie qui en jaillit. La poésie est une façon de disperser le pouvoir. Ce qu’on mettrait à la place ? Un endroit où exister. Les textes de Mathieu sont aussi l’occasion de réfléchir à l’acte d’écrire. Que peut l’écriture quand tout tombe ? Pas grand chose et presque tout. Si la littérature n’est pas reconstruction, elle est peut-être puissance d’évocation. Écrire, ce serait cette capacité mystérieuse à suggérer un monde et à le parcourir. L’écrivain y rôde à la nuit tombée, sans trop savoir où il va ni ce qu’il risque d’y trouver. Il se tient seulement ouvert et disponible à ce qui arrive, à l’étonnement, à la peur et à la violence aussi. « Nous sommes violents », dit d’ailleurs le narrateur d’Entre les deux. Il ne s’agit pas dans le texte de discuter la légitimité de la violence mais d’en prendre acte, c’est à dire de la constater comme une donnée inhérente à la trame historique dans laquelle on se débat. Et l’enregistrer cette violence, comme une réaction, une réaction sensible à la violence autrement plus grande de ceux d’en haut.

Lisez plutôt ce qu’il écrit dans Entre les deux :

Car nous nous sommes saisis de la violence, à pleines mains, nous en avons disputés le monopole à l’État, qui ne nous l’a toujours pas pardonné, nous ne l’avons déléguée à personne, bras armé ou organisation clandestine dont il aurait été facile de dire qu’elle agissait et que nous n’entrions en rien dans ses calculs. Pas question de se laisser déposséder de ça aussi, de la ressource inouïe jaillit du creux des corps, ça, ce qui déborde du cerveau, ce qui exsude de la peau, ce qui file avec les larmes, avec la sueur et avec les jouissances, la pression insensée qu’impriment sur nos êtres les décadences du travail quand nous sommes à l’usine, l’impossibilité d’aimer quand nous sommes dans les rues, le constat que toujours une église, un parti, une loi ou un flic nous empêchent d’aller là où nous voudrions être - au dessus de nous-mêmes pour saisir nos amours, nos vies et nos destins, les serrer dans nos bras et nous en imprégner -, les hurlements des mômes qu’on n’a pas désirés, et le labeur sans fin que nul ne reconnaît quand nous sommes au foyer, résignées et patientes, cette dégringolade d’empêchements, de mépris, d’aumônes, d’exhortations que nous sommes décidés à rejeter en bloc. 

Entre les deux n’est donc pas seulement le récit de l’échec des tentatives révolutionnaires de la fin des seventies. Ce n’est pas seulement un récit crépusculaire. Si quelque chose finit en Europe, une époque, un temps, un geste, c’est bien que quelque chose d’autre commence - une autre forme de vie aurait dit Foucault. La répression des Brigades Rouges, la Fraction Armée Rouge, Action Directe, le FHAR, le MLF, tous des points d’étape dans une histoire à continuer. Il faut sans cesse travailler à reformer nos luttes depuis les interstices, remonter le fil d’une histoire qu’il nous appartient d’actualiser. Si Mathieu Riboulet m’est si précieux, c’est qu’il m’a appris par la littérature, que ni la survie ni l’assimilation ne tenaient lieu de programme politique. On est en droit d’attendre plus et mieux. On est en droit d’arracher autre chose. Dans On Frottage (Proxies : Essays Near Knowing, Nightboat Books, 2016), Brian Blanchfield interroge ce que signifie devenir adulte pendant les années sida. Il écrit : « Je n’ai jamais eu de vie sexuelle sans avoir un statut. » Il y a dans les textes de Mathieu le même refus du statut. On y trouve le même désir de troubler les frontières du corps désirant et souffrant. Mathieu les imbrique pour faire de cette vulnérabilité radicale une force inespérée. Contre le validisme et le culte de la performance, il ouvre le corps à ce qu’il pourrait être, une expérimentation toujours inachevée, un en-dehors du genre et de ses définitions strictes. Un corps toujours affirmé, jamais nié. Un corps qui refuse la performance pour embrasser la dépense et la fragilité. Car les corps ça s’élargit. Ébranler les murs à l’intérieur de nos corps, les défoncer, et construire quelque chose de plus grand, de plus vrai, c’est ça l’idée. Faire de nos corps autre chose que le lieu du contrôle et de la surveillance ; et rêver quand vient la catastrophe. Lui opposer un rêve, à cette catastrophe, et danser, danser encore jusqu’à en perdre l’équilibre.

Il reste une chose dont je voudrais parler. C’est la question de la mémoire de nos luttes. Comment faire de l’Histoire autre chose que le lieu de l’oubli ? Comment la rendre à ses possibilités, à ce qu’elle porte de rupture et de basculement ? Je ne sais pas. Peut-être faut-il liquider un héritage pour le recevoir vraiment. Car commémorer, c’est tuer une seconde fois. C’est figer ce qui par essence est un élan, un arc tendu vers le présent. Liquider voudrait dire ici rendre cet héritage à son actualité, à ce qu’il porte de neuf et d’inépuisable. Ça voudrait dire faire de Massimo, Andrea, Tajdin et tous les autres nos contemporains radicaux. Et ainsi retrouver les pensées de l’aventure, refaire de l’homosexualité une aventure minoritaire, au sens deleuzien du terme. Mathieu n’a pas sa place dans « l’hiver impeccable des livres », selon le mot de Pierre Michon. Sa place est ailleurs que dans cette chambre glacée où viennent mourir les grandsécrivains. Si j’écris sur lui, c’est pour vous dire que Mathieu nous a écrit depuis le futur. Il faudrait dire, pour clore ce texte, la délicatesse avec laquelle la langue de Mathieu embaume les corps de ceux que le pouvoir souhaiterait qu’on oublie, les corps des morts qui ont un jour été vivants. Elle les enrobe au sens ricoeurien du terme, c’est à dire les réintroduit au sein de la pluralité humaine. Elle les met hors les cages hors les murs hors le pouvoir hors la mémoire hors l’oubli hors la mort. Il offre à ceux qui ont aimé et lutté un endroit où exister après la mort, un autre pays où plus que les honneurs, c’est ce qu’ils ont été pour les autres qui compte. Il leur offre à ces corps, un endroit où leurs histoires circulent et circulent encore.

« Nous sommes d’entre les morts » écrit Mathieu. Les morts se mêlent sans cesse à nous, et nous à eux, sans que l’on puisse réellement distinguer qui est qui. Leurs histoires, leurs combats, leurs amours, tout ça continue de nous arriver comme des échos d’un monde à venir. Mathieu, comme eux, se tient du côté des vivants. Le regard plein de malice, il campe sur les rives, comme il aimait à l’écrire, avec ce que je crois être une promesse, un serment à serrer près du coeur : faire du monde un terrain vague, une zone interlope où quelque chose arrive - et tout peut arriver.

Sabri Megueddem

Illustration : John Divola, GAFB 9274, (2024)

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