O Fantasma

Toutes ces attirances repoussées, tous ces désirs qui macèrent, cette sexualité qui réclame, toutes ces petites idées impérieuses, à un moment, il va leur laisser quartier libre, il va quitter son manteau d’homme, d’homme moral, il va se laisser devenir chien, animal.

publié en 28 Mai 2020, dans le numéro CINQ

À l’aune du XXI° siècle, O Fantasma, film pédé qui a du chien, réalisé au Portugal par João Pedro Rodrigues, devenu culte pour qui est adepte des profondeurs, suscite encore et toujours la fièvre vingt ans après sa sortie. L’argument du film ? Un jeune homme qui travaille comme éboueur à Lisbonne, Sergio, erre la nuit à la recherche de partenaires sexuels. Un jeune homme aperçu par hasard l’attire, mais ce dernier n’est pas intéressé. Ce rejet exacerbe encore plus le désir de Sergio…

Dans le calme inamovible de Lisbonne, et de ses banlieues minérales, la vie quotidienne se reproduit. La rue est une rue, les maisons, des maisons, et leurs habitants sont des habitants.
Chaque chose bien installée dans son être, les limites bien distribuées. Donc, jusque là, tout va bien. Ou bof, justement. Cette reproduction permanente, physique, engendre des déchets. Il y a les éboueurs, la nuit, qui ôtent les rebuts. Pour que la ville soit propre.
Dans les ballets des camions-poubelles, qui émettent de faibles lumières presque dansantes dans l’obscurité des assoupis, il y a notre homme, un jeune homme. On le voit, par exemple, enlever des encombrants dans l’une de ces maisons, et y remarquer un beau gosse qui y vit.
Tout pourrait être simple, ou, au moins, digérable. Tu vis quelque part, tu travailles, tu rencontres, aussi, parce qu’il y a du nouveau.
Mais non. Ce n’est pas simple. Dans la machinerie intérieure, dans les replis du dedans, des pistons improbables libèrent des vapeurs inconnues, des trucs crissent et pètent, des rouages se détraquent.
Certains ignorent, ou réparent. Pas notre homme. Ça n’a pas l’air, pour lui, de se décanter simplement, de faire son petit travail d’assimilation.

Dans l’une des premières scènes, on le voit, avec peut-être sa petite amie, ou quelque chose du genre : ça s’approche, ça recule, ça se met par terre, ça aboie, ça se repousse. Il faut dire que notre homme se dirige, clairement, vers le chien. Pas « chien » comme on dirait dans une insulte, non. « Chien », ça a tout l’air d’être un mot fort pour lui, qui a de la valeur, qui a de la gueule. C’est plutôt comme quand on dit « avoir du chien ».
Quand je dis qu’en lui, ça ne fait pas son petit travail d’assimilation, ça n’est pas dit, dans le film. Ce n’est pas un film qui dit, du tout ; c’est un film qui montre, c’est un film dont vous êtes le témoin, pas le confident.

Dans le dédale des affaires trop courantes, et des moins courantes, qui mettent la pression, du type « son amie sort avec son patron », notre jeune homme a l’air de bouillir à petit feu, ses rêves ont l’air de fermenter. Peut-être qu’il a un sens aigu de la réalité, peut-être au contraire que c’est sa vie intérieure qui le déborde, qui ne se canalise pas. Il devient de plus en plus un chien. Il fouille dans les poubelles. Il croise un flic attaché dans une voiture, il le masturbe. Il parle de moins en moins.
Toutes ces attirances repoussées, toutes ces pulsions retenues, tous ces désirs qui macèrent, cette sexualité qui réclame, toutes ces petites idées impérieuses, à un moment, il va leur laisser quartier libre, il va quitter son manteau d’homme, d’homme moral, de bon citoyen, il va se laisser devenir chien, animal. Ça y est, c’est parti, il désendosse les coutumes, les vêtements. Il kidnappe le beau gosse, qu’il a épié plusieurs fois. Il est vêtu d’une combinaison de cuir, totale, des pieds à la tête. Il renifle, il court, il se jette, il sillonne la déchetterie – lieu du travail silencieux -, il rampe, bave, il est un chien, il est un sexe qui bande, turgescent, nerveux. Il boit les flaques de la déchetterie, il vomit. Il est un monstre. Après cette nuit, et cette matinée, d’ abandon du moi, de découverte du ça, il s’endort entre deux machines.

Dans ce déclin qui se fait jour en lui, salut et damnation se côtoient. C’est quoi, du monstrueux, vraiment, je veux dire, pas juste une aberration impensable, pas juste extraordinaire, mais où justement l’extraordinaire se joint à l’ordinaire, prend vraiment pied ? Le monstre, on le voit avec ses parties disparates, avec ses disproportions. Et parfois, les éléments incohérents se nuisent entre eux, et parfois, les diverses parties parviennent à concorder.

Il y a plusieurs manières de concevoir l’imaginaire : selon l’une d’entre elles, c’est la strate intermédiaire, où le spirituel rencontre le matériel, c’est la zone de contact, où ce qu’abrite l’esprit trouve son occasion, cette occasion le transformant tout à fait. Il y a lieu de préférer cet usage-là de l’imaginaire, à celui qui en fait l’en-dehors de la réalité. Tout comme il y aurait, potentiellement, deux grandes formes de cinéma : celui qui parvient à dire quelque chose, de la réalité, et celui qui embarque, parfaitement ailleurs, par la fiction. Mais il y a aussi la zone de contact. Où le rêve n’est pas tellement à l’écart, où, plutôt, il frappe à la porte de la réalité, l’air de dire : t’avises pas de m’oublier, où je reviens à la charge. Où une réalité matérielle, décrite sans son épaisseur imaginaire, a toujours l’air de manquer quelque chose, de devenir froide et scellée comme du béton. Mais le béton recouvre quelque chose. Et le monstre n’est pas si loin, qui nous rappelle que toute unité est fondée artificiellement, prélevée sur le magma, établie contre le bordel.
Et, du coup, qu’est-ce que ça fait, de renouer avec lui ? C’est une question complexe. C’est que c’est épatant, de s’autoriser à devenir quelque chose, à ce point-là. De ne pas retenir, contenir, refouler, de ne pas faire venir de petit mécanicien dans le détraquement de sa machinerie intime. Oh, comme la machine est bien huilée, parfois.

Et ce film, O Fantasma, apporte des éléments étonnants, à cet égard. Ça va un peu plus loin qu’une simple partition désir/fantasme/travail de censure/libération. Prenons, par exemple, la police : soit l’organe de punition, ou encore, l’irruption possible de l’ascendant d’une force brute, à même de désigner comme coupable, et de punir, d’intervenir. Ça peut rendre civique, ça peut s’esquiver, ça peut s’affronter. Qu’en est-il ici ? On assiste complètement à autre chose : notre homme a un rapport charnel avec un flic, attaché et ballonné dans une voiture. L’interprétation ici est peut-être un peu tirée par les cheveux, mais ça m’évoque une sorte de troisième voie, pas juste affirmation, ou censure, mais autre chose, dépassement dialectique. Si l’on considère ici la force d’inertie de la vie quotidienne, la force d’écrasement de la vie contemporaine, celle de notre homme, le flic en apparaît comme le garant musclé, oppressif. Et là, que se passe-t-il ? Il se passe qu’une rencontre charnelle est possible avec ton ennemi même, qu’on peut oser aller plus loin, dans les sphères obscures, du dépassement. C’est un peu ce qu’il se passe dans un autre film récent, rangé lui aussi dans la section LGBT, Der Samuraï, de Till Kleinert (2014), qui, d’un autre genre pourtant, a quelques points communs. Dans une banlieue résidentielle, un jeune homme flic enquête sur des loups qui font des ravages. Une série d’indices déposés sur son chemin le conduisent à un grand homme blond en robe blanche, qui commet un bordel notoire dans ces banlieues léthargiques de la province allemande, ainsi que quelques meurtres, dans le but d’attirer notre jeune policier – car il sait que leur union, paradoxale, est une occasion unique, extraordinaire. Et que cette poursuite scandaleuse serait la seule à même de produire une mutation qui délogerait le bel agent de police de son indécrottable morale citoyenne, et de parvenir, dans leur rencontre, à une transformation mutuelle.

La mutation, c’est aussi ce qui arrive au héros de O Fantasma (ce qui signifie d’ailleurs non pas Le Fantasme, mais Le Fantôme). En est-il bien, notre homme, en est-il ragaillardi ? Pas vraiment, non, plutôt pas du tout. Il se traîne, il boit de l’eau qui a croupi dans des batteries de bagnole, et en dégueule tant qu’il peut. Il a aussi commis de l’irréparable. Il en est beau, mais il en est laid. Peut-être que s’enthousiasmer des monstres, du monstre en nous qui danse parfois, ça a clairement ses limites ; il y a là comme une forme de gâchis, on ne va pas se réjouir de quelqu’un qui se détruit.
Mais, d’avoir zigouillé les rives qui enserrent le fleuve, qui le tiennent captif, on est face à ça comme à un raz-de-marée : on le salue dans sa splendeur, dans sa puissance de dévastation des odieux édifices en béton, dans sa majesté de catastrophe naturelle, qui emporte, dans ses flots ravageurs, les absurdes cités d’une civilisation médiocre.

L. Von Zouten

O Fantasma

  • Portugal, 2000, 87 mn.
  • Réalisation : João Pedro Rodrigues
  • Avec : Ricardo Meneses, Beatriz Torcato, André Barbosa, Eurico Vieira
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