Le Stonewall que vous connaissez est un mythe. Et ce n’est pas un problème !

« Raconter sa propre histoire est un cadeau, mais cela signifie que vous devez composer avec les histoires des autres »

publié en 28 Juin 2020, dans le numéro SIX

Par contraste, nous publions cet article du New York Times qui pourfend les mythes et inexactitudes à propos des émeutes de Stonewall tout en essayant de préserver la force transmise jusqu’à aujourd’hui de cet imaginaire politique. L’analyse donne de précieux éléments sur notre rapport à la vérité et aux symboles et permet de prendre un peu de hauteur concernant les conflits politiques inopérants.

Shane O’ Neill

J’ai été étudiant en histoire LGBT pendant plus de deux décennies. OK « étudiant en histoire LGBT » est une sorte de formulation fantaisiste pour un jeune introverti de 14 ans essayant de comprendre en secret les usages des bars cuir et le code foulard (les bandanas de couleurs étaient utilisés par certains hommes gays pour signifier leurs intérêts sexuels particuliers) sur les sites de GeoCities. Mais chemin faisant, j’ai réussi à absorber une compréhension décente de l’histoire gay aux États-Unis.
Pour le 50e anniversaire de Stonewall, j’ai fait une vidéo : « Qui a jeté la première brique à Stonewall ? » Alerte spoiler : personne ne sait avec certitude qui l’a lancé ni même s’il s’agit vraiment d’une brique. Mais j’ai voulu essayer de savoir pourquoi la première brique était restée un mythe si populaire. Ceux d’entre vous qui ne passent pas des heures à bavarder au téléphone et à discuter des concurrents de RuPaul Drag Race pourraient ne pas savoir à quel point les mèmes de la première brique sont devenus omniprésents dans certaines communautés virtuelles queers. Ils se répartissent en trois catégories : les tentatives sérieuses d’honorer les géants du mouvement LGBTQ (« Marsha P. Johnson a jeté la première brique à Stonewall »), l’ironie du culte de la diva (« Madonna a jeté la première brique à Stonewall ») et la mise-en-boite satirique des célébrités hétéros qui surestiment leur main tendue pour être alliés des queers (« Nick Jonas a jeté la première brique à Stonewall »).
J’adore les mèmes idiots de la première brique — mon préféré à ce jour étant que Toadette de Mario Kart a jeté la première brique — mais ceux, sincères qui ont crédité Sylvia Rivera ou Marsha P. Johnson d’avoir incité au soulèvement de Stonewall m’a fait faire une pause. L’impact de Mme Rivera et de Mme Johnson sur les mouvements trans et gay ne doit pas être mésestimé, mais il ne faut pas beaucoup de fouilles pour apprendre qu’elles n’ont pas déclenché la révolte de Stonewall.
Cela ne devrait surprendre personne qu’internet puisse diffuser de la désinformation, mais pourquoi ce fantasme particulier de Stonewall a-t-il pris une telle importance dans l’imagination queer ?
Pour le savoir, j’ai interviewé des personnes qui ont participé au soulèvement de Stonewall, des historiens qui ont consacré des années à étudier l’histoire du mouvement LGBTQ et des écrivains queers contemporains. Il s’avère que ce n’était pas seulement la question de qui a lancé la première brique : apparemment, personne n’arrive à s’entendre sur presque tout en ce qui concerne Stonewall. A-t-on jeté une brique, un pavé ou des pierres ? L’atmosphère dans la rue était-elle amusante et festive ou lourde et violente ? Les patrons du Stonewall Inn pleuraient-ils la mort de Judy Garland cette nuit-là ? Personne n’a pu parvenir à un consensus sur ces questions et sur bien d’autres. En un sens, j’ai été conforté par les désaccords des générations LGBTQ précédentes. Durant le tournage de la vidéo, je me suis retrouvé plus d’une fois à penser : « Vous voyez ? La génération Y n’a pas inventé les querelles intestines ! »
Mais j’ai aussi commencé à voir ces désaccords comme fondamentaux dans cette histoire. Lorsque j’ai interviewé Mark Segal, qui était présent plusieurs nuits durant aux manifestations de Stonewall et qui était l’un des premiers membres du Gay Liberation Front, il décrivit le GLF comme à la fois « l’organisation la plus dysfonctionnelle qui ait jamais existé dans la communauté LGBT » et « littéralement pourquoi nous avons tout ce que nous avons aujourd’hui ».
En effet, le GLF qui était la première organisation activiste queer formée après Stonewall a discuté de tout — sa structure, son objectif, son leadership, sa mission et ainsi de suite. Mon anecdote préférée était un désaccord quant à savoir si la barbe masculine était une insulte machiste aux femmes.
Mais le GLF a également préparé le terrain pour l’un des mouvements de défense des droits civiques les plus réussis aux États-Unis. Moins d’un an après les émeutes de Stonewall, le GLF organisa simultanément dans trois villes, trois marches des fiertés gays — avant même que le concept de « gay pride parade » n’ait existé. Ils ont ensuite créé le premier centre communautaire LGBTQ et la première organisation pour les jeunes homosexuels et, d’après ce qu’on m’a dit, ils n’ont jamais cessé de débattre. Et cela a été une révélation pour moi — un désaccord n’était pas synonyme d’inefficacité. Il y a beaucoup d’inquiétude sur les désaccords dans ma communauté. J’entends des choses comme : « Nous ne pouvons rien faire parce que nous ne faisons que discuter » ou « On s’entre-dévore au lieu de nous regrouper ». La production de cette vidéo et la réalisation de ces interviews m’ont rappelé que séparer le désaccord de l’efficacité est une fausse opposition. Certes, les débats du GLF se déroulaient face-à-face alors que les désaccords dans ma communauté sont largement atténués par les algorithmes et les plateformes des réseaux sociaux — et donc finalement contrôlé par l’argent et le capital. Mais après avoir parlé avec de nombreux aînés LGBTQ, je me méfie plus des réseaux sociaux que des désaccords eux-mêmes. Cinquante ans après Stonewall, nous débattons toujours sur ce qui s’est passé cette nuit-là. Et c’est bien là le problème : les évènements de Stonewall étaient, à la base, à propos de gens se réappropriant leurs récits face à ceux qui les qualifiaient de malades, de pitoyables, voire comme étant privés d’existence.

Raconter sa propre histoire est un don, mais cela signifie que vous devez composer avec les histoires des autres, et je suppose que cela peut signifier se disputer, peut-être pendant 50 ans d’affilée. Et c’est OK.

Traduit de l’américain par Tati-Gabrielle

À LIRE SUR TROUNOIR:
Vandalisme Queer

Et si on squattait la famille nucléaire ? Un texte de Sara Ahmed.

Manifeste -

28 OCTOBRE 2020

Jouir avec ou sans entrave. Ce que le BDSM peut nous apprendre

Le BDSM pour mieux comprendre les nuances entre consentement, volonté, désir, et plaisir.

Analyse -

28 Mai 2020

Le potentat sexuel (par Achille Mbembe)

À propos de la sodomie, de la fellation et autres privautés postcoloniales.

Analyse -

28 Mai 2020