L’heure de passe

Ce qui fait de moi une bonne pute - Irene Silt

publié en 28 mai 2021, dans le numéro QUINZE

Irene Silt est une travailleuse du sexe qui écrit sur le pouvoir, la haine du travail, la joie et la déviance. Dans une série de textes recueillis sous le titre L’heure de passe (The tricking hour), elle défend le droit d’être pute en dépit de la politique répressive menée par la ville de la Nouvelle-Orléans ; fermetures successives des clubs de striptease et descentes de polices sont le lot quotidien des habitant.e.s du "French quarter" où exercent de nombreuses travailleuses du sexe. Son écriture explore la prostitution dans toutes ses dimensions existentielles et politiques.

Le temps n’a jamais rien signifié pour moi. Ou plutôt, on me dit que la façon dont je décris mon expérience du temps ne correspond pas à la réalité. Je suis trop déconnectée des compteurs communs pour croire qu’on puisse le circonscrire comme ça.

Je pense que c’est ce qui fait de moi une bonne pute. 

Quand je pense à mon travail, je vois la série de nombreux moments — ceux qu’on passe à se prendre en photo, à s´épiler la chatte, à envoyer des messages aux clients ou à prendre rendez-vous chez le médecin. Quand je décris mon travail, c’est en terme honoraire — mon tarif horaire, l’heure passée dans la grande salle des carrés VIP, l’heure à laquelle mon amie devrait recevoir un message pour lui confirmer que je suis toujours en vie. Nous voulons tous savoir ce que nous pouvons avoir en une heure. Ils demandent : qu’est-ce qu’on fait ? Je réponds : combien vaut une heure pour toi ? — sachant pertinemment que le travail en question ne pourra jamais être contenu dans une seule heure et que jamais aucune vérité de la valeur ne sera cohérente.

Il y a des semaines où mon corps a la sensation de faire du travail du sexe depuis dix ans. Selon la définition du travail salarié, cela n’en fait que trois. Dans son livre Caliban et la Sorcière, S. Federici écrit, « Le corps a été aux femmes dans la société capitaliste ce que l’usine a été aux hommes salariés : le premier terrain de leur exploitation et de leur résistance. » Je ne peux pas accepter ce sentiment confus d’un travail accompli sans abandonner l’idée d’un temps linéaire et d’avoir un jour un boulot avec un début et une fin distincts.

Le travail n’est jamais fait par un corps séparé de celui dans lequel je passe ma vie. Quand un client répond à une annonce, le sexe, la séduction, le travail émotionnel que je fais déjà la plupart du temps deviennent intrinsèques au capital. La prostitution est le travail le plus évident, le plus fondamental dans l’histoire de l’échange des marchandises. Mon approche de la valeur d’usage, de la volonté de satisfaction ou du service que je propose est viscérale. Le capitalisme s’empare de cette valeur et en fait un simple travail — une main-d’œuvre abstraite qui doit être gérée.

Putes, strip-teaseuses, dommes : nous représentons une menace funeste lorsque nous nous soulevons comme une classe invisible, car notre travail est à la fois essentiel à la société et continuellement repoussé à sa marge. Ce travail est crucial pour de nombreux hommes que vous connaissez et il est crucial pour leurs secrets les plus enfouis, les plus réconfortants. Un secret pour se défaire des secrets, un service incontrôlable. Nous luttons contre le stigmat, qui nous maintient dans des territoires reculés que nous voyons tou.te.s mais que tout le monde ne reconnaît pas. Notre libération ne sera pas obtenue par l’acquisition d’une place permanente au sein du capital pour être ensuite exploité.es de manière plus efficace. Je ne veux pas être légalisée. L’État, comme régulateur du travail, implique toujours le contrôle des travailleur/ses pendant et hors des heures de travail et la persécution des activités criminelles dans tous les aspects de la vie des travailleurs. Plus mon travail sera légitimé par l’État et par le capital, plus je serai forcée de travailler. Je veux la fin de la criminalisation, la fin du travail, la fin du capitalisme.

Je suis une travailleuse du sexe principalement parce que je refuse le travail. Le seul mot de « travail » me dégoûte aussitôt, comme « police » ou « prison ». La police est un gang, c’est elle qui viole les prostituées et assassine les personnes de couleur, c’est elle qui fait des descentes dans les clubs de strip-teases pour nous dire que nous n’avons aucun droit à être traité.e.s décemment. Là où la police réussit le mieux, c’est dans son absence de limites, quand elle est tapie dans la loge des clubs de strip-tease, dans les caméras de surveillance et quand nous agissons dans la peur, nous dissociant de celles qui font le tapin dans la rue à peine à deux pâtés de maison plus loin pour maintenir un sentiment de sécurité factice. 

Travail est un signifiant de classe qu’on te demande de révéler lorsqu’on te pose paresseusement la question : « et toi tu fais quoi dans la vie ? » Ma réponse est baiser. Mon travail est fait de correspondances, de larmes, de pipes, de mouvements lents sous une lumière rouge, de questions pertinentes, de réponses attrapées au vol qui vont toujours dans la même direction. Mon travail consiste à étendre les possibles. Mon travail est un moyen de soutenir et de reproduire le reste de ma vie, identique à tant d’autres, même si ces moyens ne sont ni valorisés ni reconnus sous le concept vague de « travail ».

Le travail du sexe me donne parfois une position sans patron, avec un emploi du temps que je détermine en fonction de mes besoins, avec plus d’argent que je n’aurais jamais pensé pouvoir amasser, en fonction d’horaires dont j’ai l’impression qu’elle m’appartiennent sans m’être dictées. Plus longtemps je ferai ce travail, plus longtemps je me dédierai de tout autre travail. Mon client, un avocat, me met en garde contre les blancs dans mon CV. Ça n’a rien d’une résignation à un impossible futur : s’il y a bien quelqu’un-e-s dont je ne doute pas une minute de leur capacité de résilience, de leur habileté à survivre et à se transformer, à exister dans un nouveau plan, c’est bien les putes. Le ciment du refus. Chaque pute morte aux mains de la misogynie effrénée ou emprisonnée sous les néons aveuglants de la violence étatique, consolide notre place ici, même si c’est une heure par semaine. Il ne s’agit pas de rendre le désespoir glamour, mais plutôt d’affirmer que tout travail produit par le capitalisme est désespéré. Chaque fois que l’Etat me menace de régulations, je me sens plus avide de finir mon travail avant de finir en prison, de retourner faire la plonge, de retourner à l’université ou de me remettre à évaluer ce que je sais faire, ce que je vaux. L’un des conseils qu’on donne aux putes, c’est de ne pas demander aux clients quelle est leur profession, parce que le travail est ce à quoi nous essayons tous d’échapper grâce aux divertissements. Mais le travail est mon sujet de conversation favori avec eux. J’ai un accès intime à tout un éventail de travailleurs, de professionnels et d’aristocrates, qui m’ancre dans l’illusion partagée du capitalisme. Devenir vice est une forme de confrontation incessante. Je passe en revue toutes les informations qu’une personne pense détenir pour mieux trouver ce dont elle manque. Je suis payée pour suppléer à ce manque, pour évaluer par la séduction, si je vais resocialiser des tendances enracinées dans la masculinité et l’aliénation, ou habilement éviter les mains qui m’agrippent, leur vitalité violente qui est à certains moments la chose du monde la plus facile à comprendre. Je ne suis pas thérapeute ; je suis plutôt une des rares à s’avancer dans le trou noir que révèle le manque de thérapie. Avec tact, pleine d’intérêt, de caféine et de mon besoin d’atteindre une certaine forme de compréhension de la manière dont cette valeur marchande sera déterminée, je commence à échanger avec mon client ces mondes absurdes qui tournent parallèlement à l’heure que nous avons convenu de partager ensemble — car il sait aussi bien que moi que le travail ne s’arrête jamais. 

Chaque heure est une heure de passe. C’est l’heure à laquelle je rejoins un entrepreneur dans sa chambre d’hôtel quand le soleil se profile sur le casino et les palmiers, après dix heures de boulot au club de strip-tease. C’est à quatre heures de l’après-midi quand je rencontre un régulier qui échappe au stress de son travail. C’est chaque fois qu’un docteur me contacte pour un video-chat entre deux consultations. C’est l’heure à laquelle tout ralentit, quand nous devenons plus intimes que ce dont nous nous serions crus physiquement ou mentalement capables. Nous nous rencontrons dans les temps morts de l’emploi du temps capitaliste, dans les marges du temps standardisé. Les vulnérabilités du monde y sont exacerbées : le vomi qui dégouline sur la rue Bourbon, les désirs cachés de votre partenaire, mon corps douloureux, nu et d’autant plus anonyme que le client est sain d´esprit. 

Si on veut aider les travailleuses du sexe, il faut décriminaliser un travail qui a pour tâche de réduire les tensions de cette société brutale qui emprisonne et tue celles et ceux qui les soulagent le mieux. Laissez-nous tranquilles. Le travail du sexe est à la fois un refus et ce qu’il reste quand le monde nous refuse. Dans son essai intitulé « Non », Anne Boyer écrit, « Le ’contre’ d’un poète refusant est un ’pour’ agile et capable. ». Le sens, le son et le rythme de mon travail me poussent simultanément dans les profondeurs de mon corps en même temps qu´ils intensifient ma conscience dans une vigilance extérieure. J’y retourne pour l’argent ; Je reste dans la vie quand les options tournent court. Je suis pute parce que ça s’accorde à mon désir de refuser et de réordonner ce monde. 

Je suis la paillette qui distrait du moisi, le scotch double-face qui fait tenir la famille nucléaire, une travailleuse émotionnelle dans laquelle vous ne vous investissez que par le sexe et le souci de ne pas vous faire attraper. Il arrive parfois que je sois la dernière strip-teaseuse à quitter le club, sous un soleil de plomb et dans l’air lourd du matin, pleurant avec la solitude rugissante du monde entier. Ce n’est plus la nuit d’avant et ce n’est absolument pas le jour d’après. Je me sens utile d’avoir accompli ce travail ; j’ai le sentiment d’avoir mérité cet argent ; je me demande où est la dignité d’un travail dont l’existence est niée tant et si bien que sa suppression même est devenue une question stratégique pour les représentants de la ville. Je m’endors dans mon lit et je suis réveillée quelques heures plus tard par les messages de mes potes, de mes clients, de mes amours. 

Irene Silt, 2020
Traduit par Yoann X

La version originale de ce texte a été publiée dans Tripwire, un journal consacré aux expérimentations poétiques, artistiques et politiques radicales contemporaines  

À LIRE SUR TROUNOIR:
Les luttes des putes

Transcription de la présentation du livre de Thierry Schaffauser Les luttes des putes paru aux éditions La Fabrique en octobre 2014. Librairie TERRA NOVA à Toulouse le 19 février 2015

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