TROU NOIR

Voyage dans la dissidence sexuelle

Le 28 de chaque mois

Q comme

Charlot nous propose dans ce récit de retracer son expérience des premiers jours qui ont suivis son dépistage positif au VIH. L’approche simple et prosaïque de son texte est centrée autour du problème de « l’annonce » aux proches de la contamination, dans une époque qui est la nôtre, c’est-à-dire une époque où on peut vivre avec la maladie. Et puis c’est tout un nouveau rapport qui s’ouvre à l’acceptation de la maladie, à la vieillesse, au monde médical : « Peut-être que c’est du déni de ma part d’en arriver à cette résilience si tôt. Peut-être que je cache sous le tapis par peur qu’un trauma soit né. Ou peut-être que c’est normal en 2022 de surmonter cette nouvelle aussi rapidement. En tous cas tout de suite je me sens sain. »

Aujourd’hui nous sommes le premier Juin. C’est le premier jour du mois des fiertés et je pense au Q. La lettre Q. Celle qui fait sourire par sa consonance quand on est enfant, et que parfois nous continuons de moquer devenus adultes. Celle qui nous permet d’écrire des mots marrants comme quilt, quiche, quenouille, queue, queer etc. Bien sûr rapidement je me mets à penser au Q comme le cul. D’ailleurs je mentirais en disant que ce n’est pas la première chose à laquelle je pense. Au cul. Ce cul. La proximité est inévitable. À y regarder de plus près, la lettre Q elle-même n’est autre qu’un anus très dilaté duquel s’extrait une petite semence. Ça me fait sourire, le cul. Celui qui donne et celui qui prend. Celui qui provoque chez nous du désir et parfois des orgasmes. Et pour ça j’aime le cul et je l’ai toujours aimé. J’aime celui des autres et j’aime le mien. Je ne sais pas si c’est parce que je suis un homme gay mais j’entretiens une relation différente avec mon cul que la plupart des autres parties de mon corps. Je sais le comprendre. Je sais ce qu’il me dit, quand il m’avertit si je suis malade ou si je suis en bonne santé. Quand je suis prêt ou quand je ne le suis pas. C’est parce que j’ai créé et entretenu cette relation avec mon cul qu’il sait aujourd’hui me donner autant de plaisir. Depuis que la pénétration n’est plus un trauma auquel je consens, l’enseignement que je tire de mon corps à travers ces expériences me dévoile ou affirme qui je suis. C’est mon plaisir que je cartographie. Et c’est si banal.

Il faut du temps pour aimer son cul, ce n’est pas inné. Au départ, il ne présage rien de bon. La merde est quand même la substance la plus méprisable. Elle fait peur et la sodomie, pour beaucoup, nous oblige à faire face à cette peur. J’y pense maintenant, à ce cul qui peut s’avérer effrayant si nous ignorons son rôle dans le corps et l’esprit humain. Nombreux sont ceux pour qui le cul, par défiance d’entreprendre le travail d’une introspection dont ils redoutent le parcours, est synonyme de chaos. Et ils nous inculquent sa peur. On nous dit qu’il faut se protéger de cet inconnu béant et ce chemin vers nos entrailles. Moi je ne l’ai jamais craint. Ce cul. Celui qui pourtant tout à l’heure m’a amené dans le bureau d’un docteur, et que j’entends encore, comme un écho, me dire qu’à cause de lui j’ai le VIH.

Et puis je me suis retrouvé dans la rue. J’ai marché. Non par envie, je n’ai même eu pas l’impression de marcher. C’était un mouvement mécanique, je ne le contrôlais pas, je n’y pensais à peine. Ma tête étant bien trop occupée. J’ai marché parce qu’il faut marcher. Je ne veux pas pleurer. Je n’en ai aucune raison. Pleurer ce serait admettre le mal et désigner la peur. Il n’y a aucune peur à avoir pourtant, pas plus qu’il n’y a un mal sinon celui qui réside, peut-être, au loin. Si loin que lui ne me voit même pas encore, sa vision est trouble, il n’est pas inquiétant. Non, pleurer ce serait perdre une deuxième fois. Donc je marche, une larme suspendue sous mon œil mais elle ne tombera pas.

Souvent j’ai en tête le même nombre qui me revient comme une claque. Vingt-trois. Mon âge. Être déclaré porteur du VIH à vingt-trois ans, quel héritage ! Cette information me reviendra comme une vague toute la journée, même lorsque je me suis efforcé de penser à autre chose. Parfois quand j’allais me faire dépister et que la crainte s’installait, je réfléchissais à la manière dont on annonce à un patient qu’il est atteint de la maladie. Quand on va chercher ses résultats, on patiente dans un bureau le temps que le docteur revienne avec la fiche de compte rendu d’analyses. J’imaginais qu’il revenait avec un.e psychologue, quelqu’un en mesure d’accompagner la personne dans sa chute. Moi, il est revenu seul. Je l’ai senti préparé mais aussi déstabilisé. Parfois ses mots doutaient. Quelle formation, s’il en existe une, avait-il pu recevoir pour apprendre à annoncer à un jeune homme de vingt-trois ans qu’il est porteur du VIH ?

Je me refuse de pleurer sur le chemin du retour à mon appartement. Il n’y a ni honte, ni danger, je crois. Plus que par l’annonce en elle-même, je suis percuté par la force de ma réaction. J’ai su immédiatement que ce n’était pas la fin. Oh je ne suis pas la personne la plus renseignée sur la maladie, je ne suis même pas bien sûr de la différence entre le VIH et le sida, et je sais que je l’apprendrai suffisamment tôt désormais. Pas un instant ai-je même ressenti le besoin de chercher sur internet « Comment vit-on avec le VIH ? ». Je sais que l’on vit, que l’on vit même très bien. C’est tout. Alors je n’ai pas peur pour ma vie. Je suis tout de même songeur de comprendre d’où je puise une telle force et cette résilience quasiment immédiate face à la nouvelle. J’ai supposé un instant qu’il était possible que j’ai péri du sida dans les années 80 et me voilà, quarante ans plus tard, serein cette fois-ci de savoir que la vie ne changerait pas tellement, qu’elle serait même longue et peut-être heureuse. Alors je n’ai pas pleuré. Évidemment je souffre. Cette souffrance que je ressens et contre laquelle je lutte, je la dois à la réputation dans laquelle s’est propagée, plusieurs décennies durant, la peur d’une maladie mortelle foudroyante pourtant devenue bénigne. Je n’ai pas de raison d’avoir peur, je le sais. Si j’ai mal à ce moment-là c’est parce qu’on m’a appris que lorsque ce jour allait arriver, j’étais supposé avoir mal.

J’ai des peurs. La peur médicale pour commencer. J’ai peur du suivi à vie. J’ai peur des violences médicales. J’ai peur que ça m’arrive. Pas tant les violences morales, j’y suis habitué, mais bien des violences physiques. Elles sont survenues immédiatement. Si tôt que je me souviens à peine m’être levé de ma chaise dans le bureau du docteur pour me rendre dans le fauteuil d’une infirmière qui m’a prélevé une douzaine de fioles de mon sang. L’aiguille semblait plus grosse qu’à mon habitude et elle m’a fait mal. Ils ont dit qu’ils testeraient l’état de tous mes organes.

En marchant dans la rue pour rentrer chez moi j’ai eu l’impression que tout le monde le ressentait. J’ai cru déceler une once de mélancolie dans le regard de tous ceux que je croisais. Je sais que cette mélancolie n’existait pas dans leur esprit, et que c’était la mienne qui se reflétait. J’ai peur que mon anxiété sociale puise dans cette nouvelle brèche. Dans la communauté gay, j’ignore encore comment je serai accueilli. Je ne sais pas si je dois le dire ou le cacher un temps. La réputation de cette maladie est si grande qu’elle est liée à notre histoire. Pourtant j’ai envie de croire qu’ils comprendront. Lorsque je serai sous traitement, je suis convaincu que ma génération sera ouverte et éveillée. Nous n’avons pas connu les morts. La peur maintenant n’est plus qu’institutionnelle. Bien sûr il y aura des humiliations et je m’y prépare. Mais je n’ai aucun doute qu’on m’aimera, malgré cet obstacle à franchir.

En fait j’ai peur des événements orbitant autour de la maladie. J’ai peur des réactions. J’ai peur des pleurs. Des erreurs dans les commentaires que je vais recevoir, non par manque de connaissance ou de mauvais jugement, mais parce que je sais que je vais être instable encore quelque temps, et que peu importe ce qu’iels me diront, je serai probablement vexé à un moment ou un autre. Pour la première fois, j’ai peur de l’empathie. Cette empathie queer que j’aime et que je défends. Elle viendra se loger dans ces moments que j’aurai choisis pour l’annoncer, et elle me brusquera, je le sens. Cette empathie dont je parle se définit en la compréhension de la condition d’une minorité sororale tout en adoptant les mêmes combats dans le but d’abolir une oppression systématique commune. Je me trompe sûrement, pourtant j’ai l’impression qu’ici il n’y a pas de combat à mener puisqu’il n’y a pas d’oppression à abolir. C’est une maladie bénigne bon sang ! Je me le répète plusieurs fois. Je pense beaucoup à mes proches. Je pense à la manière dont je l’annoncerai à ma famille et mes ami.e.s. J’ai déjà tout prévu, je suis de nature à anticiper et je comprends immédiatement que le seul pouvoir qu’il me reste sur ce virus, c’est la liberté d’en parler. C’est là tout ce que j’ai désormais, le contrôle et le partage de l’information dans les temps et les conditions qu’il me plaira, selon mes capacités. Je le sais bien.

Et puis j’ai peur pour lui. J’ai pensé à lui depuis que je sais. À chaque instant la culpabilité me ronge. Je l’ai peut-être détruit. Je repense lorsque, quelques jours plus tôt, il m’avait dit ne pas avoir été capable d’accéder aux résultats de ses analyses en ligne. Le docteur qui m’a appelé cet après-midi pour me demander de revenir à l’institut m’a en effet confié que pour de tels résultats, les comptes rendus ne sont pas diffusés sur internet. Alors, en rejoignant les points dans ma tête, je repense à lui et à la massue qui va lui tomber dessus parce qu’il a couché avec moi quelques semaines plus tôt. Lui n’a que vingt-et-un ans. Je ne sais pas s’il sera capable d’une telle résilience. Au moins pas tout de suite. Il n’est pas encore au courant mais moi j’ai compris pourquoi il n’avait jamais eu ses résultats. Il n’a probablement pas répondu au coup de fil de l’institut. Je veux lui dire, le prévenir de peur qu’il ne contamine quelqu’un à son tour. Qu’il ressente la culpabilité que je ressens. Mais comment dois-je lui dire ? Personne ne m’a formé moi. Je m’attends à un flot de haine et d’insultes. À ce moment-là je sais que je ne le reverrai jamais. Je voudrais bénéficier d’une soirée de répit, seul, vivre cette souffrance et prendre ce temps pour moi, avant que le virus n’existe dans l’esprit de mes proches. Je voudrais avoir ce privilège de ne penser qu’à moi juste pour quelques heures et avoir l’opportunité d’essayer de digérer la nouvelle. Mais l’idée qu’il puisse à son tour voir un garçon ce soir me terrifie. Je dois lui dire mais je suis terrifié.

Je me demande quel sera le premier moment où je n’y penserai plus, où j’aurai oublié. Est-ce que ça arrivera ce soir ? Demain ? Après ? Ce soir je m’achèterai de quoi bien manger. Ces derniers mois quand le moral n’était pas là je trouvais un réconfort particulier à me nourrir avec excès, et je me retournerai une nouvelle fois vers ce rituel ce soir. Mais ma gorge est nouée. Je ne suis pas sûr comment cette nouvelle va changer ma vision du monde. Je ne ressens pas l’envie de tout plaquer pour réaliser mes rêves, et je n’ai pas non plus l’intention de me laisser mourir. À vrai dire je voudrais penser à autre chose. Je voudrais déjà oublier. Loin de là l’idée de vouloir retrouver l’innocence de ma vie d’avant parce que je ne considère pas qu’il y ait un avant. Il est hors de question que je me mette à dater mon vécu à partir d’un tel avènement. C’est la routine que j’envie à ce moment-là. Cet ennui rassurant du quotidien où plus rien n’est nouveau, tout est d’une insignifiance paisible. Au point que même la pensée du VIH, si elle survenait, serait lassante. Juste la perspective d’oublier. Mais on m’en empêchera. Maintenant c’est ma condition et chaque jour, en prenant la pilule de mon traitement, je devrai me rappeler. J’ai le droit de vivre, mais je n’ai pas le droit d’oublier. C’est la pilule la plus dure à avaler.

S’il y a un Dieu, il ne m’a pas puni. Seule ma bêtise et mon aveuglement m’ont mené ici. J’essaie de ne pas être trop dur envers moi-même et me délester d’un poids qui ne revient qu’à moi de placer ou non sur mes épaules. Je sais que c’est recommandé, mais ce n’est pas facile. S’il y a un Dieu, il m’a regardé faire. Immobile. Il me regarde encore et probablement est-il miséricordieux, comme toujours. Au moins je sais que c’est un homme, je crois qu’une femme ne m’aurait pas laissé sans aide.

Ce matin nous sommes le 2 juin. Parfois j’oublie. Déjà. Ce n’est jamais long, et ce n’est jamais totalement. Je dirais plutôt que j’ai des absences. Quand je me suis réveillé ce matin, c’est la première chose à laquelle j’ai pensé, alors je regarde des vidéos qui habituellement me font rire et parfois même je rigole un peu. Mais lorsque subitement l’information me revient c’est encore plus violent. Je me demande si je veux oublier ou ne pas arrêter d’y penser jusqu’à faire de cette information une banalité. Alors me revient en tête ce que disait le médecin hier. Il m’a dit ceci : « Bon concrètement vous allez passer deux ou trois jours de merde. Ensuite, votre esprit s’éclairera et vous finirez par comprendre que ce n’est pas du tout un drame. ». J’avais très envie de le croire, alors je me suis mis à vouloir penser à mon VIH si fort et sans interruption. Y penser d’une intensité si bouleversante que j’aurais fait en sorte, en seulement quelques heures, d’accéder à ce moment où ma tête allait s’éclaircir comme l’avait prédit mon médecin.

Cette nuit j’ai fait un rêve et je m’en souviens. J’étais dans la maison de ma grand-mère, dans les Deux-Sèvres. Une grande maison sur les hauteurs qui surplombe le paysage sur des kilomètres de champs et de minuscules forêts. J’étais dans la grande salle, celle que nous utilisons à Noël lorsque toute la famille se réunit. Plusieurs personnes étaient présentes autour de moi dont je ressentais la présence mais je ne les voyais pas. La porte du fond, petite et généralement fermée à clé, donne sur un escalier de pierre en extérieur contre la paroi de la vieille longère et termine dans le jardin de ma grand-mère. Dans mon rêve il faisait nuit et cette porte était grande ouverte. Je la fixais et j’étais pétrifié. Je crois que je pouvais bouger mais je n’ai pas essayé. J’observais cette porte et la menace que quelque chose n’y entre. Peut-être que dans mon rêve, ce mal au loin qui hier encore ne me percevait pas à cause de sa vision troublée, avait fini par sentir mon odeur, et s’était rapproché. Et maintenant il me voyait.

J’ai pris 3 cafés depuis que je suis levé. Je pense à Pauline, mon amie la plus proche et que j’aime plus que tout. À ces fois où elle me regardait avec une désapprobation et une menace dans ses yeux quand je lui racontais, avec peu d’inquiétude, les accidents ou le manque de précautions qu’il m’arrivait d’avoir quand je couchais. Elle semblait prendre ce sujet bien plus au sérieux que moi. Le fait est qu’inconsciemment je crois que j’étais juste préparé à connaître cette étape dans ma vie. Je sais comment je vais lui annoncer. Comment je lui prendrai la main, entourés de notre petit groupe d’ami.e.s, pendant que nous trinquerons comme à notre habitude, et je le dirai à ce moment. Je sais que sa main me soutiendra. Je sais que malgré ses avertissements passés, elle ne me fera pas sentir comme coupable. Je sais qu’elle sera pleine d’amour et de chagrin et qu’elle sera là pour moi. J’ai besoin d’elle et de savoir qu’elle continue de m’aimer, comme si cela allait influencer l’avenir de toutes mes rencontres futures. Je vois déjà la mélancolie dans son regard que je lui connais si bien, je pourrais la dessiner de mémoire.

Nous sommes le soir du 3 juin et mes ami.e.s viennent de partir. Iels étaient fatigué.e.s et m’avaient dit qu’iels ne resteraient que pour un verre ou deux et quelques anecdotes depuis la dernière fois où nous nous étions réuni.e.s. Iels n’avaient pas anticipé l’annonce du VIH. Il avait été question de se voir dans un bar et j’ai tenu à ce que cela se passe chez moi, comme je l’avais imaginé, sous mon unique contrôle. Je les avais prévenu.e.s plus tôt par message : « J’aurais préféré faire ça chez moi, ou l’un d’entre nous parce que j’aurais aimé vous parler d’un truc un peu perso et je préférerais le faire dans un safe space. ». Le ton n’était pas totalement donné mais le pas avait été fait. Je ne pouvais pas leur dire explicitement pourquoi, iels le comprendraient bien assez tôt et puis de toute façon iels avaient accepté sans trouver mot à dire. Pauline n’était pas là. Elle n’a pas compris l’importance de la situation. Je ne voulais ni l’inquiéter, ni lui révéler par message. Elle a reporté à lundi, quand elle sera plus disponible. Je sais qu’elle regrettera de ne pas être venue plus tôt. Je sais qu’elle s’en voudra. Quelque part elle le méritera. Une part de moi lui en veut. Enfouie sous le travail, elle n’est plus apte à lire les signaux que nous avons toujours échangés, les appels à l’aide et l’urgence. Elle l’apprendra lundi et j’espère qu’elle ouvrira les yeux sur ce qu’elle a manqué et qui se trouvait en face d’elle.

Ainsi nous étions trois ce soir. Lorsque le dernier d’entre nous est arrivé, il a immédiatement demandé de tout son entrain et sa joie de vivre ce que j’avais de si fameux à leur dire. J’ai senti qu’une part de lui, apeuré d’une nouvelle trop dure à encaisser, espérait avoir mal interprété la tristesse dans mes messages un peu plus tôt dans la journée, et que j’annoncerais une nouvelle heureuse. Les premiers mots ont été durs ; ceux qui ont suivi, contrairement à ce que j’avais imaginé, ne sont pas venus avec autant de fluidité non plus. Je crois que j’ai dit : « Il y a deux jours j’ai appris une mauvaise nouvelle. Quel jour on est ? Vendredi ? Ah. Donc c’était mercredi. ». Il y a eu un silence. J’étais perdu dans le lexique que je devais utiliser. J’ai fini par ajouter : « J’ai appris que j’ai été infecté du VIH. ». J’ai senti la crispation. Mon ami qui était assis à côté de moi sur le canapé semblait, dans son immobilité soudaine, avoir eu l’âme qui avait bondi à l’autre bout de la pièce. Mon amie à la fenêtre et qui fumait s’est arrêtée un instant, incapable de croiser mon regard, a reprit une bouffée de cigarette, et l’annonce enfin était sortie. J’ai poursuivi. J’ai parlé et comblé le vide causé par ce nouvel exercice qui s’imposait à moi. J’ai senti que c’était à moi de les rassurer et non l’inverse. Subitement je devenais l’expert d’une maladie que je méprisais il y a encore deux jours de cela. Je les ai rassuré.e.s. Je leur ai dit ce que je me récitais en boucle. Je leur ai dit que j’allais vivre. À ces mots, iels se sont excusé.e.s dans leurs actes. J’ai senti leurs âmes se rapprocher soudainement de la mienne et l’enlacer. À d’autres mots, je ressentais la peur revenir, comme en évoquant les dix ans maximum à vivre si je n’étais pas traité. Je crois qu’à ce moment-là, iels ont pensé à la même chose, mes 33 ans. Iels m’ont posé des questions. C’était bienveillant. Iels comprenaient et faisaient preuve aussi de beaucoup de courage. Je réalise maintenant la difficulté de la situation dans laquelle je les ai poussé.e.s. Iels m’ont aimé et je l’ai senti. On en a même rit ! Pas tout de suite, et la première blague venait de moi bien sûr, mais on en a rit. Et quand le temps a été le bon, nous avons parlé d’autre chose. Iels sont partis tard et je sais qu’iels sont restés malgré la fatigue, pour moi.

Quand j’ai appris pour le VIH, je ne voulais pas devenir l’un de ces spécialistes qui font référence sur un sujet parce qu’iels en sont atteints. Je ne voulais pas devenir cette victime dont le seul processus de réappropriation de sa narration est de devenir un expert de son sujet, ou qu’une quelconque partie de moi, même infime, soit obligée de graviter autour de cette information. Je voulais continuer de mépriser la maladie. Ignorer ses revers. Les seules recherches que j’ai faites sur internet étaient pour lui. Je m’inquiète encore pour lui qui n’a toujours pas ses résultats. Mais en parlant à mes ami.e.s, en répondant à leurs questions, j’ai aimé être en mesure de les rassurer et leur apporter un confort dans une situation indélicate dont j’en étais l’instigateur. Finalement j’en connaissais déjà tant sur la maladie. J’ai encore du mal à comprendre que désormais, et durant toute ma vie, je devrais en parler. Toute ma vie je serai cet expert. Mais quand je réalise ce soir le bien que cela procure de pouvoir rassurer et éduquer, je commence à accepter cette position qui se propose à moi.

Nous sommes quelques jours plus tard, j’ai arrêté de compter. Pauline a eu toutes les réactions qui me faisaient peur, mais tout s’est bien passé. À travers elle j’ai compris que ces réactions spontanées et sans retenue (et par conséquent les plus généreuses) que je craignais étaient celles attendues d’une famille aimante, et c’était normal qu’elle réagisse ainsi car elle en faisait partie. Une fois de plus les mots ne me sont pas venus avec aisance. Il me faudra encore du temps pour apprendre mon texte. Je lui ai laissé le temps d’intégrer la nouvelle avant de lui demander ce qu’il y a de plus difficile. Je lui ai dit que pour mon bien-être, j’avais besoin que mes ami.e.s avancent au même rythme que le mien, et j’étais déjà désireux d’en rire. Peut-être que c’est du déni de ma part d’en arriver à cette résilience si tôt. Peut-être que je cache sous le tapis par peur qu’un trauma soit né. Ou peut-être que c’est normal en 2022 de surmonter cette nouvelle aussi rapidement. En tous cas tout de suite je me sens sain. Et ce soir avec Pauline nous avons réussi à en rire. Un monde d’humour noir s’ouvrait à nous et nous étions hilares. Le quotidien reprenait son cours et bientôt déjà la routine s’installerait.

Toute ma vie j’ai pensé que j’allais mourir jeune. Entre la vingtaine et la trentaine. J’ai toujours été incapable de me projeter plus loin car je m’étais convaincu que j’allais être la victime d’un accident de voiture ou d’un assassinat ou encore d’une maladie foudroyante. Je ne sais pas quand ça a commencé exactement, mais sûrement était-ce bien assez tôt puisque je n’ai jamais douté de cette prémonition. Il y a des croyances ancrées si profond dans notre identité qu’elles en deviendraient parfois la cause de leur sujet. Je n’ai jamais parlé de cela à qui que ce soit et pourtant je n’avais pas le moindre doute sur mon avenir. Souvent je trouvais même du réconfort à cette vie écourtée puisque je n’avais plus à me soucier de mon futur, ni de ma carrière et le train de vie que j’allais avoir, ou la retraite que j’allais toucher. Ces notions m’ont toujours paru si vides. C’était égoïste. Mais aujourd’hui que je sais que je vais être suivi systématiquement tous les ans jusqu’à ma mort, savoir que désormais un rendez-vous est toujours d’ores et déjà posé pour moi, je m’imagine pour la première fois vivre longtemps. Je ne m’explique pas ce changement dans ce que je prenais pour vérité. Je me vois, ainsi donc vieux, les rides ayant recouvert mon corps courbé, me déplacer lentement dans les couloirs d’un hôpital pour faire cette prise de sang qui aura rythmé ma vie. Les infirmier.e.s auront continué de se succéder et d’avoir l’âge que j’avais le jour où je l’ai appris, et probablement je penserai avec systématisme au temps où je me voyais mourir jeune. Et je souris d’avoir trouvé dans cette maladie longtemps synonyme de mort, un point de fuite à ma vie qui n’a jamais semblé si éloigné.

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