Pour l’amour d’Emma - par Ellen Willis

« Oserons-nous formuler cette revendication radicale, que la sexualité des enfants soit reconnue et protégée aussi bien de son exploitation que de son inhibition par les adultes ? »

publié en 28 mai 2021, dans le numéro QUINZE

Ellen Willis (1941-2006) est une essayiste et militante féministe américaine. Elle fut membre du groupe New York Radical Women et cofondatrice avec Shulamith Firestone du groupe féministe radical Redstockings. Elle considérait l’autoritarisme politique et la répression sexuelle comme étroitement liés, une idée développée par Wilhelm Reich. Une grande partie de l’écriture de Willis présente une analyse reichienne ou freudienne radicale de ces phénomènes.
"Pour l’amour d’Emma" est un pamphlet qui interroge notre peur de la sexualité des enfants à partir d’une réflexion sur les liens entre désir et révolution.

Fanny Quément, traductrice de ce texte, est à la recherche d’une maison d’édition pour les textes de Ellen Willis. N’hésitez pas à la contacter : fanny.quement[@]gmail.com
Crédit Photo : Pierre Acobas

La tyrannie n’apporte aucune joie. La liberté procure du plaisir. S’affranchir de la tyrannie procure un sentiment d’extase. Le plaisir, la joie et l’extase relèvent tous de l’érotique comprise comme la volupté que l’être corporel ou sensoriel éprouve dans la liberté de s’avancer vers le monde, de s’y engouffrer et de l’engloutir. La liberté dans le plaisir, le plaisir dans la liberté — danser et baiser (oui, Emma), et connaître des visions (sous l’influence de substances, ou non), et travailler sur des choses qui nous stimulent et nous semblent cruciales, et vivre dans la coopération, l’amitié et l’amour entre personnes libres qui se respectent, et avoir la possibilité d’être véritablement responsables de nos propres vies, de mettre nos visions en pratique… cette liberté et ce plaisir sont au cœur de toute vraie révolution.

De nos jours l’Europe de l’Est revendique des libertés dont les Américains jouissent déjà, en théorie du moins, mais cette espèce de démocratie a le chic de nous échapper. Comment toute cette histoire va-t-elle se terminer, et par où va-t-on recommencer ? À l’heure où les Tchèques et les Allemands de l’Est descendent dans les rues, emportant dans leur libre mouvement leurs états bureaucratiques qui ne sont que stase et chagrin, mes propres terminaisons nerveuses en sont parcourues de frissons. « Pourquoi pas moi ? Pourquoi pas nous ? », me dis-je. Pas étonnant que nos bureaucrates à nous se montrent nerveux. La révolution est contagieuse : elle suscite une attente subversive du plaisir.

En effet, l’un des principes fondamentaux de notre révolution était la poursuite du bonheur comme droit inaliénable. Mais ces jours-ci, cette quête fait régulièrement l’objet de propos calomnieux qui la disent irresponsable, égoïste et narcissique. Le mépris du plaisir et la terreur qu’il inspire (ainsi que les désirs refoulés et contrariés dont il fait l’objet) nourrissent tous ces grands délires hystériques autour des drogues et du sexe. La réticence qu’ont les gauchistes et les féministes à défendre pleinement le plaisir a faussé le débat sur l’avortement, mettant sur la défensive les avocats du « choix », car le fond du problème, c’est bien la liberté sexuelle des femmes, qui fait partie intégrante de la liberté même. Il s’agit moins d’avoir « le droit de contrôler nos corps » que la liberté d’accepter nos corps et de nous en délecter, d’explorer les plaisirs dont nous sommes capables. Sans cette liberté nous sommes des êtres divisés, mutilés, empêchés dans notre avancée vers le monde, pris au piège de la stase à laquelle les femmes ont historiquement été condamnées.

Mais cette révolution, la révolution érotique, la vraie, pas les petites lapines de chez Playboy, doit commencer par les enfants. Nous vivons une époque où la peur de la sexualité des enfants est projetée sur un certain nombre de cas d’abus sexuels très médiatisés où se mêlent des allégations bizarres, une atmosphère de chasse aux sorcières et un manque de preuves ; une époque où les « spécialistes » peuvent affirmer sérieusement que si des enfants partagent des jeux sexuels, c’est qu’ils ont été abusés, tandis que recourir au lavage de cerveau pour les forcer à « avouer » qu’ils ont été agressés est la preuve de leur protection ; où (comme toujours) empêcher les enfants dans l’exploration de la sexualité n’est pas considéré comme un abus mais comme une éducation morale ; où des lois qui obligent les adolescentes à signaler toute grossesse à leurs parents avant d’avorter sont présentées par des hypocrites comme une façon de donner aux parents une chance d’aider leurs enfants à un moment critique, alors qu’elles sont en réalité motivées par une haine de la sexualité des adolescents ainsi que par le désir de restaurer la colère parentale comme dissuasion et punition. Oserons-nous formuler cette revendication radicale, que la sexualité des enfants soit reconnue et protégée aussi bien de son exploitation que de son inhibition par les adultes ? Que les adolescentes n’aient pas seulement le droit à la contraception et à l’avortement, mais à tout ce dont elles ont besoin en matière d’information, de conseil et de soutien social, émotionnel et médical pour exprimer leur sexualité de façon sûre et responsable ?

Il est grandement ironique qu’être prolife veuille aujourd’hui dire qu’on s’oppose à l’avortement. À l’origine, c’étaient des penseurs de la radicalité sexuelle tels que Wilhelm Reich et A. S. Neill qui employaient cette expression pour signifier pro-sexe, pro-liberté, pro-plaisir. Bien sûr, pour eux, la vie est synonyme d’éros, le but comme l’essence de la vie étant de se réjouir activement d’être en vie. Pour le mouvement contre l’avortement, la vie est un absolu, un fétichisme de l’existence biologique en elle-même.

Et dans un autre contexte, il ne faudrait pas confondre vivre et survivre. Ce qu’il y a de plus terrible avec le SIDA, c’est qu’en plus de prendre des vies, il menace de tuer le désir ; et cette menace fait partie de ce que nous devons combattre. Si nous désespérons de la liberté et du plaisir, abandonnant ainsi la révolution, il n’y aura plus lieu d’avoir peur de mourir du SIDA : nous serons déjà morts.

Ellen Willis
Village Voice, décembre 1989
Traduit de l’anglais américain par Fanny Quément

Fanny Quément, traductrice de ce texte, est à la recherche d’une maison d’édition pour les textes de Ellen Willis. N’hésitez pas à la contacter : fanny.quement[@]gmail.com
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