TROU NOIR

Voyage dans la dissidence sexuelle

Français | English

L’astronaute, la discipline et le déraillement

Quel est le corps de l’astronaute ? Et quel est son lien avec la sexualité, ou même l’amour ? Ces questions sont tout sauf anodines et farfelues. En analysant la discipline des corps des astronautes, les exigences de la NASA à leur encontre, mais aussi l’architecture des vaisseaux spatiaux, c’est tout notre monde qui se comprend et expose ses obsessions. Formidablement sourcé et riche en témoignages, cet article d’Eli Rafanell nous montre également comment - même dans l’espace aseptisé de la conquête spatiale - le corps trouve des manières de résister et ne se laisse pas domestiquer passivement.

L’astronaute, la discipline et le déraillement

Pour devenir un ange il faut

faire de la natation

il faut aimer son père.

Pour devenir un ange il faut être fort

en karaoké

quand on est un ange ce qu’on préfère à la télé c’est la pub

on arrive à voir dans les yeux des caméras

et on se souvient de tous les visages de tout

on n’a pas besoin de mot de passe

être un ange c’est être ami

avec tous les ordinateurs.

Thomas Pesquet aime tout le monde toutes les choses

tous les animaux

Il parle avec les poussins morts dans les machines.

Il aime

faire du crawl

jour de grâce

nage papillon.

1.

L’exploration de l’espace a toujours été la traduction d’une logique de conquête. Elle fut d’abord le terrain d’une compétition féroce entre les États-Unis et l’URSS pendant la guerre froide, un moyen pour deux puissances d’affirmer leur pouvoir. LUNA 2, la première sonde spatiale envoyée dans l’atmosphère explosa sur la lune en laissant autour d’elle une centaine de petits drapeaux en acier marqués du signe communiste de la faucille et du marteau.

À une époque où la vie sur terre se fait de plus en plus fragile dû à des siècles de destruction par une économie qui se prétend sans limites, quitter l’écoumène pour vivre sur Mars ou sur la Lune est aujourd’hui envisagé comme une solution de fuite. Fuir une terre désolée, aux ressources épuisées et conquérir d’autres planètes est un rêve qui pourrait paraître naïf mais dans lequel ont investi de grandes puissances. Des milliardaires tels que Richard Branson, Jeff Bezos et Elon Musk, dans leur mégalomanie, ont redonné de l’élan à la conquête spatiale [1], jusqu’ici portée surtout par la NASA ou l’Agence spatiale européenne (ESA). Mais au-delà d’être une conquête de l’espace ou la conquête impérialiste d’un état-nation sur le monde, la conquête spatiale est avant tout une conquête sur le corps de l’humain.

Dans son essai Par-delà les frontières du corps [2] , Silvia Federici analyse les mécanismes par lesquels le capitalisme a progressivement transformé et soumis les corps afin de les rendre disponibles comme forces de travail, à travers un long processus de disciplinarisation. Ce processus s’est manifesté de manière particulièrement explicite et violente à travers les dispositifs de domination mis en œuvre par les entreprises coloniales, lesquels se sont traduits par des exterminations, la prédation systématique des ressources et des destructions environnementales massives, mais également par l’objectivation et la déshumanisation des corps des personnes colonisées.

Cette disciplinarisation des corps peut également s’opérer de manière plus diffuse et insidieuse. Dans son ouvrage The Book of sleep [3] , écrit pendant les émeutes de 2013 contre le président égyptien Mohammed Morsi, Haytham el Wardany analyse comment nous n’arrivons plus à trouver le sommeil. Porté dans le flux incessant de vies tournées essentiellement vers des logiques de productivité, les cas d’insomnies se multiplient, et les nuits se passent pour beaucoup les yeux grands ouverts. Ces insomnies sont la traduction d’une impossibilité à quitter un état productif, à laisser aller son corps à une activité qui empêche absolument le travail ou la consommation, et qui nécessite l’abandon de soi. Pour l’écrivain, le sommeil devient alors non pas une position de passivité, mais un acte de résistance. Celui qui dort ne produit pas, celui qui dort n’est pas en compétition avec les autres.

Dans son chapitre « Revisiter les mormons dans l’espace avec George Caffentzis » de l’ouvrage évoqué, Silvia Federici analyse la condition d’astronaute comme l’apogée du corps transformé en force de travail à travers une discipline totale, à des buts de productivité.

L’astronaute est surentraîné. Sur terre, il suit une formation d’athlète, et passe quotidiennement de longues heures à simuler ses futures missions dans les espaces clos de piscines censées reproduire l’apesanteur. Sa vie est entièrement dédiée à son travail. Il ne peut commettre le moindre écart car il est constamment évalué et examiné. Mais au-delà de ses performances physiques et intellectuelles, c’est aussi le caractère de l’astronaute qui est incessamment testé : à travers des tests de personnalité, on vérifie qu’il est prudent, flexible, mais aussi, surtout, toujours disposé à obéir aux ordres. Car un des pires scénarios possibles pour une agence spatiale pourrait être une variante de celui-ci : un astronaute se réveille de mauvaise humeur. Il regarde son petit déjeuner et sa nourriture lyophilisée le dégoûte. Ses collègues lui adressent la parole, et il est incapable de leur répondre car ils ne les supporte plus. Il devient mutique, repense à sa vie sur terre. Dans une décompensation psychotique, il s’attache à son lit et refuse d’en sortir pendant plusieurs jours, agressant quiconque voulant le convaincre de retourner au travail. Il se met en grève.

« Il faut un individu qui puisse endurer longtemps l’isolement social et la privation sensorielle sans se détraquer [4] ». Mais les tests de personnalité ne suffisent pas. Pour analyser plus en profondeur les caractères des astronautes, et plus largement les réactions humaines face à l’isolement et la privation de sensation, des programmes d’expérimentations ont été mis en place.

Certains de ces programmes ont été rendus publics, mais toujours à travers le biais d’une forme de mise en scène, comme celle d’un show de télé-réalité. Ce fut la stratégie de « The case for regeneration », un programme diffusé à la télé américaine entre 1960 et 1966, créé en partenariat avec la NASA et des entreprises énergétiques. Les vidéos prises à l’issue de ce show ont servi à la fois d’outil de surveillance, d’analyse et de propagande pour la NASA. On pouvait y voir quatre hommes, filmés en continu et enfermés pendant des périodes de quatre mois ou plus dans le living-pod, un habitat terrestre sphérique en acier censé reproduire les conditions de vie dans un vaisseau spatial. Accompagnés par des médecins, des nutritionnistes, des ingénieurs chimiques, des microbiologistes et des architectes, les quatre hommes devaient ré-apprendre à manger, uriner et déféquer dans cet univers claustrophobique, conçu pour répondre uniquement aux besoins primaires de ces habitants et réapprovisionné tous les quatre mois.

Plus récemment, le programme Hi-Seas a été une des nombreuses expérimentations de confinement pour étudier la vie hors de la planète Terre. Le programme s’est déroulé sur des périodes de quatre à douze mois entre 2013 et 2024, pendant le quel des groupes de six personnes ont successivement subi un isolement complet dans un dôme de 93 mètres carrés censé reproduire l’environnement de la vie sur Mars ou sur la Lune. Dans ce but, leur habitat sphérique a été installé à 2400 mètres d’altitude sur le volcan de Mauna Loa à Hawaï. Cette mission fut la plus longue expérience d’isolement organisée par la NASA, avec pour l’objectif explicite d’étudier la cohésion et l’évolution psychologique des participants.

Ce qui ressort de ces recherches, c’est l’étrange disparition de la question de l’amour et de la sexualité. Aucune étude sur ce sujet n’a été à ce jour rendue publique par les grandes agences spatiales, comme si l’éventualité même de relations amoureuses ou sexuelles entre astronautes était totalement inenvisageable.

Ce désintéressement n’est pas partagé par le site pornographique le plus utilisé au monde, Pornhub. Ce géant de l’industrie pour adulte avait pour ambition de filmer ce que n’avait jamais montré dans le reality show « The case for regeneration » en mettant en place en 2015 une cagnotte publique pour financer le premier film pornographique dans l’espace. Dans la vidéo de présentation du projet postée en ligne par Pornhub, l’actrice Eva Lovia s’exclame : « C’est l’incroyable opportunité de faire l’histoire à travers deux jobs de rêve en même temps : pornstar et astronaute [5] ». Déclarant vouloir non seulement changer le visage de l’industrie du film pour adulte mais également contribuer aux avancées scientifiques en documentant la possibilité d’un rapport sexuel dans l’espace, la cagnotte qui visait les 3,4 millions de dollars pour couvrir les coûts de la réalisation du film n’a malheureusement récolté que 236 093 dollars. La sexualité dans l’espace restera donc pour l’instant dans les oubliettes.

Une des raisons de ce puritanisme de la part des agences spatiales concernant les questions amoureuses et sexuelles se justifie par le devoir pour les astronautes de n’avoir entre eux que des relations professionnelles à tous les égards. Car dans le dispositif de rationalisation des relations humaines mis en place par les agences spatiales entre les astronautes, l’amour et la sexualité, aussi bien que des émotions telles que la colère et toute autre pulsion passionnelle, représentent un danger.

Silvia Federici soutient que les passions représentent une menace pour les agences spatiales dans la mesure où le désir constitue une forme de liberté incontrôlable, susceptible de perturber la discipline des corps et leur transformation en forces de travail. « Peut-on se permettre d’être excité ou de se sentir seul dans l’espace ? Peut-on se permettre d’être jaloux ou de vivre une rupture conjugale [6] ? ». Certainement pas. Les astronautes doivent donc être des êtres « purs », ne succombant jamais à des élans de désirs ou de colères, obéissant parfaitement aux ordres. Pour cela, les agences spatiales ne peuvent pas se permettre de transformer la personnalité de ses travailleurs, mais ils doivent sélectionner des êtres qui portent préalablement en eux cette discipline et ce détachement des désirs sexuels.

Cela explique pourquoi, parmi les astronautes de la NASA, les mormons sont si nombreux : on suppose qu’ils ont déjà incorporé l’obéissance, la discipline et la condamnation du désir à travers un mode de vie très strict. Dans son essai, Silvia Federici rapporte les paroles de Wally Schirra, astronaute de la NASA en 1968 : « Je me sentais en apesanteur, je ne sais pas, tellement de choses à la fois... Un sentiment de fierté, de saine solitude, de dignité, l’impression d’être libéré de tout ce qui est sale, collant. On se sent à l’aise, on a plein d’énergie, une envie pressante de faire les choses, une telle capacité à les faire. Et on travaille bien, oui, on pense bien, on se déplace correctement, pas de sueur, pas de difficultés, comme si la malédiction biblique ’à la sueur de nos fronts et dans la peine’ était effacée, comme si on renaissait [7] ».

À ce témoignage on pourrait ajouter celui de Don Lind, pilote de réserve en 1973 : « La première fois que j’ai eu enfin une minute pour juste m’arrêter et regarder la terre, la beauté absolue de la scène m’a fait monter les larmes aux yeux. Dans l’apesanteur, les larmes ne roulent pas silencieusement sur tes joues. Elles restent sur tes globes oculaires, et deviennent de plus en plus grosses jusqu’à ce que tu te sentes comme un poisson regardant à travers la surface d’un aquarium. Maintenant, essaie d’imaginer ce que c’était pour moi d’avoir cette scène devant mes yeux, pendant que des douzaines de fragments des écritures surgissaient dans mon esprit. ’Les cieux proclament la gloire de Dieu’, Psaume 19. ’Si vous avez vu les cieux, vous avez vu Dieu agissant dans toute sa majesté et sa puissance’. Je suis sûr que tu peux imaginer combien je me suis senti proche du Père dans les cieux pendant que je regardais ses créations magnifiques. J’ai été vraiment ému par une prise de conscience accrue de ce qu’il a fait pour nous en tant que Créateur de notre terre. Ce fut l’une des expériences les plus émouvantes de ma vie. (...)

Une autre expérience qui m’est très chère est d’avoir fait le sacrement en orbite. Nous étions dans l’espace pendant une semaine complète, donc bien sûr, nous étions là-haut un dimanche. Notre évêque m’avait donné la permission de tenir mon propre service. C’était un peu inhabituel. Vous, prêtres dans l’auditoire, pourriez vous demander ce que ce serait d’essayer de s’agenouiller en apesanteur – et bien vous ne pouvez pas vous empêcher de vous endormir. Pour plus d’intimité, j’ai tenu mon service dans ma station de sommeil, qui ressemble un peu au wagon d’un train de nuit. Je me suis agenouillé sur ce que vous pensez être le plafond et j’ai appuyé mes épaules contre mon sac de couchage pour ne pas flotter. C’était une expérience très spéciale [8] ».

2.

Les astronautes doivent donc être des êtres ascétiques, qui ne portent en eux ni colère ni désir, et dont le corps surentraîné doit fonctionner parfaitement et s’accorder à l’environnement du vaisseau spatial, qui est à la fois architecture et appareil. Quels sont alors les procédés spatiaux mis en place pour que le corps s’accorde à la machine ? Comment le corps devient lui-même machine, un objet fabriqué qui transforme l’énergie en travail ?

Dans le manifeste Comment quitter la terre ? Jill Gasparina, Christophe Kihm et Anne-Lyse Renon analysent l’habitabilité des vaisseaux spatiaux, dont l’environnement s’étend à travers des objets technologiques. Les auteurs relèvent que pour concevoir le gant de l’astronaute, six caractéristiques de bases ont été établies. Amplitude du mouvement, force, tactilité, dextérité, fatigue et confort. Le port des gants n’accompagne pas seulement les actions de la main du cosmonaute, il implique également de nouvelles gestualités. L’épaisseur du gant, en empêchant le ressenti par le toucher, contraint à développer des systèmes de substitutions sensorielles. « Le projet RoboGlove, développé par l’entreprise suédoise Bioservo en 2016, associe quant à lui un gant contenant des capteurs et un exosquelette robotisé venant amplifier et préciser les mouvements captés sur les mains à l’intérieur de l’enveloppe gantée [9] ». Même les sensations sont transformées et médiatisées par la technologie.

Cette médiation entre corps, sensation et technologie est évidente à travers l’objet du scaphandre. La combinaison de l’astronaute constitue en elle-même une enceinte, un habitat qui le sépare de l’espace et qui pourtant lui permet d’y survivre. C’est à travers cette isolation que l’astronaute peut évoluer dans cet environnement. L’isolation devient condition d’habitabilité. La combinaison actuelle américaine pèse 127 kg, et est composée d’un « système multicouches complexe, hautement technologique et pressurisé [10] ». Cet habitat hyper individuel permet d’assister le corps de l’astronaute, d’accompagner ses actions en le protégeant des radiations et en créant un environnement artificiel au sein duquel il peut respirer. Les combinaisons ne sont pas seulement des enveloppes, elles sont un système qui fait fusionner corps et technologie. On assiste alors à une paradoxale fusion par l’isolation.

Les conditions de micro-gravité imposent de nombreux aménagements au sein du vaisseau, organisés par un réseau d’incitations et de contraintes optimisant chaque geste et chaque posture. En l’absence de condition atmosphérique, le simple fait de se tenir « debout » et immobile dans une certaine direction est difficilement réalisable. En conséquence, l’environnement du vaisseau spatial est un univers complexe de techniques pour immobiliser le corps de l’astronaute et éviter qu’il ne flotte dans tous les sens. Ainsi, les lits, qui sont sur la terre de simples étendues plates et plus ou moins molles, deviennent dans l’espace des dispositifs qui s’apparentaient pendant longtemps à d’horribles camisoles. Dormir dans le vaisseau nécessitait par exemple dans la station Skylab (1973-1979) la mise en place quotidienne d’une installation compliquée, faite de bâches en plastique, de ceintures et d’accroches multiples et diverses. Le lit de l’astronaute est alors nommé « the sleep restraint frame [11] », littéralement « le cadre de retenue du sommeil ». L’astronaute doit s’allonger verticalement le long du mur dans l’objet complexe qui lui sert de lit, et dormir en quelque sorte debout, le sommeil enfin domestiqué. D’ailleurs, les astronautes témoignent ne pas dormir beaucoup.

Gene Cernan, astronaute à bord de la station Apollo 17 (1972), s’exclame à propos du sommeil « what a waste of time [12] ». Dans la station spatiale Salyut 7 (1982-1991) l’astronaute Valentin Lebedev affirme ne presque jamais avoir dormi pendant sa mission, et Mikhailovich Grechko, qui travaillait dans la station spatiale Salyut 6 et 7 déclare ne pas aimer manger ou dormir dans l’espace, car il est trop occupé par ses expériences d’ingénierie [13]. Citons enfin Gerard Thiele, astronaute à l’ESA, qui affirme que le commandant et le pilote de son vaisseau préfèrent somnoler dans la station de contrôle plutôt que dans leur lit, pour pouvoir agir immédiatement si un ordre leur est donné [14].

L’astronaute idéal est un homme qui ne dort jamais, toujours absorbé par son travail, toujours réactif et prêt à obéir aux instructions.

Ajoutons à cela que l’espace est entièrement programmé, balisé, strictement intentionnel : pour pouvoir marcher ou se déplacer dans une certaine direction, des grilles en aluminium sont incorporées aux murs ou aux plafonds. Grâce à des cales présentes sous les chaussures des astronautes, ceux-ci peuvent s’emboîter aux prises offertes par les grilles et se déplacer en se fixant à ces supports. « Sangles en tissus, arceaux, repose-pieds, poignées, mains courantes... ces systèmes de retenues (restraint system) ponctuent les habitats spatiaux [15] ». Ce sont des objets qui sont à la fois des contraintes et des permissions. Ils permettent de faciliter les mouvements de l’astronaute, tout en déterminant un parcours et une certaine manière de se déplacer. Par la médiation des objets technologiques qui l’enveloppent et qui accompagnent ses mouvements, son corps devient machine et fait corps avec la capsule du vaisseau.

Mais un facteur fait intrusion entre cette fusion du corps et de la machine, et c’est la question de la production de déchets. Comment faire en sorte de perdre le moins possible d’énergie, de ré-utiliser le maximum des déchets produits dans un environnement qui doit fonctionner dans un état d’auto-suffisance optimale et dans un régime d’autarcie ? La notion même de déchet doit disparaître, idéalement intégré dans un cycle d’absorption et de production, d’où rien ne s’échappe et rien ne pénètre.

Dans son essai The architecture of closed worlds [16], Lydia Kallipoliti questionne le lien entre les capsules spatiales, les sous-marins et les tours de bureaux, qui ont en commun d’être des espaces fermés, conçus comme des lieux autonomes, qu’il faut purifier de tout ce qui pourrait y faire intrusion. Elle fait la supposition que recycler les déchets en argent est un des constituants factuels de la production capitaliste. La capacité de l’économie à créer des bulles de marchés sur les ruines environnementales en est une preuve, comme en atteste l’échange lucratif d’émissions de crédit de dioxyde de carbone entre pays dans les termes du protocole de Kyoto. Dans un monde où tout doit être valorisé dans le sens économique du terme, rien ne doit se perdre, tout doit participer à une chaîne ininterrompue de production et de rendement. C’est en cela que l’économie circulaire, si populaire dans les théories de gestion écologique actuelles, ne rompt pas avec des principes capitalistes. C’est un système économique à travers lequel les déchets sont encore une fois valorisés en tant que productions, sur lesquels on peut encore capitaliser. Rien ne doit se perdre, aucune faille, aucun accident qui viendrait rompre la circularité n’est envisageable. Rien ne peut ni ne doit faire partie d’un dehors.

Le modèle de fonctionnement du vaisseau spatial s’est progressivement imposé dans l’imaginaire occidental. Il reflète une réalité contemporaine qui structure notre quotidien : un monde centré sur l’homme, pourtant soumis à des contraintes et à des incitations diffuses, autour duquel gravite un flux incessant de productions et de marchandises.

Centralité des humains oui, mais pas n’importe lesquels. Pendant les missions Slylab entreprises par la NASA, il est devenu évident qu’il fallait prendre en compte la microgravité pour concevoir les stations spatiales. Car la faiblesse des forces gravitationnelles entraîne une perte de calcium, des changements au niveau du squelette, une perte de la masse musculaire, des complications au niveau de l’oreille interne, et plus généralement des difficultés à se déplacer ou à s’immobiliser. En 1975, une analyse des positions en micro-gravité est donc amorcée, et il en ressort une position qu’on juge idéale pour le corps humain dans ce type d’environnement, après des tests sur les corps de trois hommes américains. Un graphique a été produit à l’issue de ces études, qui servira comme base pour le design de l’architecture des vaisseaux spatiaux, une sorte de modulor [17] cosmique qui fut utilisé jusqu’en 2010 [18]. Les corps de trois hommes américains ont donc été la mesure, le centre, la base de plus de 45 ans de construction spatiale.

Il est important de rappeler une évidence : sur terre et dans l’espace, cette centralité de l’homme s’est construite au détriment d’êtres non-humains. Pour permettre la conquête de l’espace, de nombreux animaux ont servi de cobayes. Avant qu’un homme foule la lune, le premier astronaute eut un visage de chien. Laïka, une chienne russe, fut lancée en 1957 à bord du vaisseau soviétique Spoutnik 2. Elle est morte quelques heures après son décollage, déshydratée et brûlée par les radiations, seule parmi les étoiles. Près de 20 ans sont passés avant que soient déclarées les vrais circonstances de sa mort, le gouvernement russe ne voulant pas ternir la narration héroïque du premier être vivant envoyé dans l’espace [19]. Les âmes de singes, souris, chats et rats errent aujourd’hui dans le cosmos.

3.

Mais là où il y a des formes de vie, il y a forcément des improvisations, des débordements. Même dans l’environnement contraignant et absolument réglé du vaisseau, les astronautes se réapproprient parfois leur espace, et dérogent à la planification spatiale du quotidien. Qu’on observe par exemple le simple acte de dormir. Nombreux sont les témoignages d’astronautes qui modifient l’usage ou la position de leur lit. Dans l’ouvrage de Sandra Häuspik-Meusburguer, Architecture for astronauts, l’auteure étudie notamment l’évolution des espaces de sommeil dans la conception des vaisseaux spatiaux et la manière dont les astronautes y dorment. On découvre au fil des pages de nombreux détournements : dans la station Skylab de 1974, certains dorment à l’envers pour garder de l’air dans leurs narines. L’astronaute Weitz ne dormait pas lui, dans le quartier avec les autres, mais dans le dôme avant du vaisseau. Il déclare également avoir des difficultés à dormir suspendu contre le mur. Il préférait alors détacher son lit de la paroi et le déplacer dans le grand espace qui servait à la fois de salle à vivre et d’espace de travail. Dans cet endroit, il attachait alors son lit horizontalement au mur. Jerry Linenger, astronaute à bord des missions Discovery et Atlantis déplace son lit pour pouvoir dormir face à un ventilateur afin de respirer de l’oxygène plus frais pendant qu’il dort. Jean Pierre Haigneré, astronaute de l’ESA, déclare avoir changé son lit de place pour pouvoir être face à une fenêtre et pouvoir observer la terre. Reinhold Ewald, qui a volé à bord du vaisseau Soyouz-TM25, dormait dans la pièce du vaisseau avec les plus lourds équipements technologiques, qui opposent une barrière plus épaisse que les parois du reste du vaisseau aux radiations présentes dans l’espace. Il dormait en accrochant son sac de couchage aux cordes utilisées par ses collègues pour se déplacer dans la station, immobilisant avec plus de stabilité son sac de couchage.

En plus de modifier leur position de sommeil ou l’emplacement de leur lit, certains personnalisent l’espace de la station. Dans les vaisseaux de Salyut, il arrive que les astronautes attachent aux murs des photos de ceux et celles qu’ils aiment près de leurs lits, affirmant leur personnalité dans l’espace qui leur était dédié pour dormir [20]. Le besoin de faire d’un lieu son chez-soi persiste même au creux aseptisé de la station spatiale. Lebedev, astronaute à bord de Salyut 7 aimait prendre soin de ses orchidées, qu’il cultivait dans la station. Il déclarait qu’elles étaient essentielles à la vie dans l’espace, le plongeant dans un état de contemplation et de décontraction. Ryumin appuie ses propos en affirmant que les plantes à bord du vaisseau ne sont pas seulement utiles pour les expériences scientifiques, mais également pour apaiser l’équipage [21].

C’est ici que notre analyse s’émancipe de celle de Silvia Federici, peut-être par une certaine forme d’optimisme : l’humain ne peut jamais être totalement soumis à la discipline du travail, surgissent toujours des formes d’improvisation, de débordement, sinon de résistance. Même dans l’espace du vaisseau spatial, rien ne peut être totalement prévisible, et parfois malgré même la volonté de l’astronaute. Entraîné à devenir un être purifié, léger, dénué de toute saleté et de tout désir, le corps de l’astronaute est pourtant bien un corps : imparfait et suant, incontrôlable.

Neil Armstrong déclarait que les odeurs corporelles étaient un gros problème dans les stations spatiales. C’est un témoignage que l’on retrouve souvent en lisant les récits des premiers astronautes, dû à la conception encore imparfaite des vaisseaux : à la fin d’une mission, une odeur d’excréments et d’urine en pourrissait l’air. Aujourd’hui, des ventilateurs permettent d’absorber constamment les mauvaises odeurs, mais un parfum rance de transpiration continue toujours d’envahir les espaces de travail. Et parfois, le système de contrôle thermique tombe en panne, car rien n’est indestructible, et alors de lourds relents de moisissure envahissent la station. Valentin Lebedev témoigne qu’à la fin d’une mission, la station n’est que désordre et saleté. Les équipements débordent de partout, les objets errent aléatoirement, les passages sont bouchés. Le problème est que dans l’espace tout flotte : « poussière, morceaux de déchets, miettes de nourriture, gouttes de jus, café et thé. Tout finit suspendu dans la station, avec la plus grande partie incrustée sur les grilles d’admission des ventilateurs [22] ».

Des astronautes affirment que pendant leur mission certains se lavent et d’autres non. Valery Ryumin se plaignait que les préparations pour utiliser une douche en micro gravité occupait la moitié d’une journée, ce qui expliquait que certains préfèrent s’en passer [23]. Jerry Linenger déclare dans son autobiographie avoir passé quant à lui cinq mois sans se laver [24].Il y aurait donc malgré tout, des astronautes sales et paresseux ?

Finalement, la réalité rattrape l’idéalité du circuit fermé de la station. Les accidents sont partout, les fluides et les déchets envahissent les espaces de travail. Le corps ré-émerge, sale et triomphant.

Jusqu’ici nous n’avons évoqué que des incidents qui émergent dans l’intériorité du vaisseau, mais parfois c’est l’extériorité qui fait effraction dans cet espace supposément opaque : les satellites et la recherche spatiale (dans une moindre mesure), génèrent boulons, fragments de ferrailles, carcasses de satellites qui créent un encombrement de l’orbite terrestre par une saturation de débris. « Selon l’ESA, on recense aujourd’hui plus de 36 000 objets de plus de dix centimètres en orbite, 1 millions entre 1 et 10 centimètres, et quelque 150 millions de fragments inférieurs au centimètre, pour une masse totale de 9500 tonnes [25]. » En plus des micro-météorites, ces débris constituent une menace pour l’opacité du vaisseau, puisqu’à la vitesse orbitale, un fragment de quelques millimètres peut percer ses parois. En 1964, c’est la foudre qui frappa la fusée Apollo 12 peu de temps après son décollage : le fantasme de fermeture totale, autant du vaisseau spatial ou comme métaphore du monde tel que certains voudraient nous le faire vivre aujourd’hui reste une utopie. Le corps et le vivant refont surface, indéterminés, imprévisibles, le circuit déraille, les accidents s’insinuent dans le réseau et le défont sans cesse.

Lisa Marie Nowak était la figure idéale de l’astronaute. Née à Rockville dans le Maryland, elle était passionnée depuis ses six ans par l’histoire de la conquête spatiale, émerveillée par la vision des alunissages d’Apollo à la télévision. Ancienne pilote et capitaine de la Navy, elle avait ensuite intégré la NASA. Après avoir passé avec succès les tests de personnalité et les durs entraînements, elle décolle pour la première fois dans l’espace le 4 juillet 2006, jour de la fête nationale américaine. Pendant sa mission de treize jours à bord du vaisseau spatial Discovery, elle tombe follement amoureuse de son collègue astronaute William Anthony Oefelein. Découvrant plus tard qu’il entretient une relation avec l’ingénieure de l’armée de l’air américaine Colleen Shipman, elle décide à son retour sur terre de traquer cette dernière.

Le lundi 5 février 2007, elle conduit les 1400 km qui séparent Houston de l’aéroport d’Orlando pour intercepter l’ingénieure qui atterrissait là-bas d’un voyage en avion [26]. Elle porte des couches pour adultes afin de ne pas avoir à interrompre son trajet, une pratique inspirée du port de couches par les astronautes pour les mêmes raisons lors du décollage d’un vaisseau spatial.

Arrivé à l’aéroport, elle traque Collen Shipman. Elle est équipée d’un fusil à air comprimé, d’un couteau, d’un spray de poivre incapacitant, de gants en caoutchouc, d’un maillet et de liens en plastique. Pour se camoufler, elle porte une perruque noire et des lunettes de soleil, raison pour laquelle Colleen Shipman ne tarde pas à remarquer sa présence détonante. Elle parvient pourtant à la suivre jusque dans le parking souterrain de l’aéroport, et s’introduit de force dans la voiture de l’ingénieure en la menaçant et l’attaquant avec du gaz lacrymogène. Mais l’ingénieure réussit à prendre la fuite et appelle la police, après quoi Lisa Marie Nowak est rapidement maîtrisée par les forces de l’ordre.

Libérée contre une caution de 25 000 dollars, l’astronaute condamnée pour tentative de meurtre s’en est sortie avec le port obligatoire d’un bracelet électronique et l’interdiction de s’approcher de Collen Shipman. Ce fut la première astronaute qui fut limogée par la NASA, suivie ensuite par William Anthony Oefelein quelques mois plus tard.

On a retrouvé dans la voiture de Lisa Marie Nowak des lettres d’amour adressée à William Anthony Oefelein, ainsi qu’un disque dur contenant des photographies de scènes de bondage [27].

Même l’astronaute échoue à devenir machine, il ne peut se réduire à une pure et simple force de travail. Instruments défectueux, les astronautes s’effondrent lorsqu’ils émergent de leur vaisseau et remarchent pour la première fois sur terre après une longue mission, car l’apesanteur et les radiations détruisent leur sang, leur chair, leurs os. Leurs corps s’échappent, s’autodétruisent, leurs corps salissent et aiment. Et avec eux la logique circulaire du vaisseau explose.

Épilogue

En 1987 débute la construction de Biosphère II, un vaste dôme de métal et de verre censé reproduire un système écologique artificiel clos dans le désert de l’Arizona. Le projet émerge à l’initiative d’un groupe d’amis issus du mouvement hippie et est financé par un pétrolier texan. Un des objectifs de Biosphère II est de spéculer sur la possibilité de futurs habitats martiens. Dans l’univers clos du dôme ont été refabriqués une forêt tropicale, un marécage, un océan ainsi qu’un espace réservé à l’agriculture et des appartements privés pour les habitants. Ont également été introduit une variété des animaux et des insectes qui vivent normalement dans ces milieux.

Le projet de Biosphère II impliquait que les participants acceptent de vivre dans cette structure en autarcie totale, bien que leur expérience fut fortement médiatisée. Le dôme fut occupé sur deux périodes. La première débute en 1991 et dure deux ans. D’abord prometteuse, l’expérience se révèle après quelques mois chaotique. Le niveau d’oxygène présent dans la biosphère diminue tellement que les habitants ne peuvent plus marcher sans s’effondrer. Leurs rapports se tendent, les disputes se multiplient. Les bactéries se propagent démesurément à l’intérieur de l’espace fermé de la biosphère, pourrissant le sol et l’air. De nombreux animaux meurent à cause de cet air vicié, tandis que la forêt tropicale s’étend. Les cafards et les nuisibles se multiplient, envahissant les espaces privés des habitants. Pour sauver la mission, il fut finalement nécessaire d’introduire de l’oxygène dans l’atmosphère du dôme, rendant son autonomie seulement théorique.

La deuxième occupation de Biosphère II débute en 1994 pour une durée de 10 mois. L’expérience s’effondre après que deux des sept habitants décident le 4 avril à 3 heures du matin de saboter le dôme en détruisant une de ses parois et de s’enfuir dans le désert de l’Arizona [28], quittant pour toujours la solitude de sa structure de verre et d’acier et son atmosphère viciée.

[1Romain Thomas (2021), « Ces fonds qui misent sur la conquête de l’espace », Le Monde, 6 Avril :

Ces fonds qui misent sur la conquête de l’espace (lemonde.fr)

[2Silvia Federici, Par-delà les frontières du corps, Editions Divergences, Paris, 2020.

[3Haytham el Wardany, The Book of sleep, Editions Seagull Books London Ltd, Londres, 2020.

[4Silvia Federici, opus.cit, p. 122.

[5The Pornhub Team, 2015, « Sexploration », Indiegogo.

Pornhub Space Program - SEXPLORATION

[6Silvia Federici, op.cit, p. 124.

[7Silvia Federici, op.cit., 127.

[8Danielle B.Wagner (2017), « LDS Astronaut’s shares what it’s like taking the sacrament in space », LDS Living, 7 juillet, (traduction personnelle).

LDS Astronaut Shares What It’s Like Taking the Sacrament in Space - LDS Living

[9Jill Gasparina, Christophe Kihm, Anne-Lyse Renon, Comment quitter la terre ? Édition HEAD-Publishing dans la collection Manifestes, Genève, 2020, p. 16.

[10Jill Gasparina, Christophe Kihm, Anne-Lyse Renon, Ibidem, p. 19.

[11Sandra Häuplik-Meusburger, Architecture for Astronauts, An Activity-based Approach, Éditions Springer, Wien NewYork, Allemagne, 2011, p. 102

[12Sandra Häuplik-Meusburger, ibidem page 99.

[13Sandra Häuplik-Meusburger, op.cit p. 101.

[14Sandra Häuplik-Meusburger, op.cit p. 116.

[15Jill Gasparina, Christophe Kihm, Anne-Lyse Renon, op.cit, p. 33.

[16Lydia Kallipoliti, The architecture of closed worlds, Lars Müller Publishers, Zürich, 2018.

[17Le Modulor est une notion architecturale mise au point par Le Corbusier à partir de 1943. Il est défini par une silhouette humaine standardisée servant à concevoir la structure et la taille des unités d’habitation dessinées par l’architecte.

[18Sandra Häuplik-Meusburger, op.cit., p. 18.

[19Sarah Bourgade (2021), « Des animaux dans l’espace : un nouveau domaine d’expériences depuis 1950 », Académie de Clermont-Ferrand, 8 décembre.

Des animaux dans l’espace : un nouveau domaine d’expériences depuis 1950 (ac-clermont.fr)

[20Sandra Häuplik-Meusburger, op.cit. p. 116.

[21B.J Bluth, Martha Helpie, Soviet Space Stations as analogs, 2nd,  édité par la NASA en 1986 à Washington, p. 43.

[22Lebedev Valentin, Diary of a cosmonaut – 211 days in Spaces, United States and Canada : Bantam Air & Spaces Series, volume 4, Virginie, 1990, p. 135.

[23Sandra Häuplik-Meusburger, op.cit., p. 143.

[24Jerry Linenger, Off the planet, surviving five perilous months aboard the space station MIR, Editions McGraw-Hill, USA, 2000, p. 183.

[25Thomas Pesquet, Etienne Klein, Eloges du dépassement, édition Flammarion, Paris, 2025, p. 111.

[26Corine Lesnes (2007), « Une astronaute de la NASA accusée d’avoir voulu tuer une rivale », Le Monde, 7 Février.

Une astronaute de la NASA accusée d’avoir voulu tuer une rivale (lemonde.fr)

[27Associated Press (2007), « Disk with bondage photos found in Nowak’s car », CTV News, 10 April.

Disk with bondage photos found in Nowak’s car

[28Christophe Alix (2009), « Mal de l’air dans la biosphère », Libération, 14 août :

Mal de l’air dans la Biosphère – Libération (liberation.fr)

Corps
Encore des leçons à apprendre auprès des étoiles de mer : de la chair en préfixe et des soi transspéciés
Analyse -

28 juin 2022

Eva Hayward

« Le devenir est toujours d’un autre ordre que celui de la filiation. Il est de l’alliance. »

architecture
ABOLIR LE TRAVAIL : UNE PERSPECTIVE ARCHITECTURALE Nagy Makhlouf

Comment sortir de l’espace-temps linéaire du travail ?

Défaire la cellule familiale Nagy Makhlouf

Hanter l’urbanisation d’une architecture érotique