Trop tard pour la peur (par Guy Hocquenghem)

« Rien de tel qu’une épidémie de peur pour susciter des petits chefs drapés d’ignorance et de présomption. »

publié en AVRIL 2020, dans le numéro QUATRE

[Avant-Hier] est une rubrique qui fera remonter à la surface des textes du passé.
Trop tard pour la peur est un article paru dans la revue Gai Pied en 1985. Guy Hocquenghem, qui mourra du sida trois ans plus tard, y dresse une mise en garde de l’instrumentalisation de la peur de la contagion face à la propagation du VIH et plaide pour une prise en considération de la parole des malades. Vous pourrez retrouver ce texte dans le recueil d’articles de Guy Hocquenghem, Journal de rêve, publié aux éditions Verticales.

Puisque vous êtes partis en vacances, autant vous le dire sans barguigner. Il est trop tard pour paniquer. Pour paniquer à propos de la chose, vous savez bien, la chose dont on a le plus parlé cette année, et qu’il faut bien que je « traite » à mon tour. La nouvelle, venue des centres de soins, et que mon médecin m’a confirmée, que les « LAV [Lymphadenopathy Associated Virus] positifs » sont probablement déjà la majorité parmi les gays, a du moins ce bon côté. Non que j’appartienne à cette espèce de militants logomachiques qui voient en l’épidémie sidatique une « chance » pour la conscience de la « communauté homosexuelle » (on voit bien qu’ils sont persuadés, eux, de ne pas l’avoir) ; ni que je veuille à mon tour disserter et conseiller sur un sujet où disserteurs et conseilleurs sans patente prolifèrent comme des champignons (rien de tel qu’une épidémie de peur pour susciter des petits chefs drapés d’ignorance et de présomption).

Si j’ai, jusqu’à présent, plus ou moins évité la question, c’est aussi parce que je restreindrais volontiers, quand il s’agit de la souffrance humaine et vécue, la parole à ceux-là seuls qui ont à dire. N’étant ni médecin, ni, pour l’instant, et à ma connaissance, moi-même atteint, je ne me reconnais aucun droit à l’expression. Bien peu, on le constate, partagent cette réserve prudente.

Que doivent donc faire les « positifs », c’est-à-dire M. Gay-tout-le-monde ? Laurent Fabius dit que 10% d’entre eux l’auront. Que nul ne s’affole. Il est trop tard pour le faire. J’entends par là, conséquence que nul n’a relevée, que si la majorité, bientôt la totalité, des gays est séropositive, le problème du vaccin ne se pose plus pour eux. Vaccinés, ils le sont déjà, ou bien ils sont déjà malades. La contagion de la panique, la panique de la contagion, la littérature journalistique qui flatte dans le sens du poil et pousse à l’éclosion d’une idéologie Sam’suffit sécuritaire et hygiénique ignoble s’est tout entière obnubilée sur le vaccin, le miraculeux vaccin des égoïsmes. Que l’Autre soit malade, pas moi. Puisque nous, population « à risque », sommes positifs, nous savons désormais que ce ne sont ni l’hyperprotection, ni l’abstinence, ni la mis en camp des malades qui nous sauvera. Nous savons aussi que, comme les civilisations, les paniques et les maladies sont mortelles ; et que la mort d’une maladie s’appelle la guérison du malade.

Trop tard pour le vaccin, messieurs de la Science et de la Presse. L’ordre des priorités a changé. Ou bien vous nous sacrifiez, vous isolez à vie les homos et tous leurs partenaires du passé, ou bien vous acceptez de revenir à ce par quoi on aurait dû commencer, les malades eux-mêmes, et non la peur des autres. Ce ne sont plus des vaccinations, mais un médicament, une pénicilline anti-sida, que le peuple réclame.

Guy Hocquenghem.
Gai Pied Hebdo, 13 juillet 1985.

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