Jouir avec ou sans entrave. Ce que le BDSM peut nous apprendre

Le BDSM pour mieux comprendre les nuances entre consentement, volonté, désir, et plaisir.

publié en Mai 2020, dans le numéro CINQ

Le mot d’ordre "jouir sans entrave" étant le symbole de ce que devrait être une libération sexuelle, l’approche du BDSM permet de mieux appréhender le rôle de l’obstable, de la limite dans la jouissance sexuelle. Souvent caricaturée, la sexualité BDSM est pourtant une de celles qui a le plus cherché à se dire et à se réfléchir. Ce texte entend replacer le rôle de l’ouverture à l’autre et de la responsabilité dans les rapports de pouvoir qui sous-tendent nos sexualités.
Cet article a paru une première fois dans la revue Harz-Labour dont vous pouvez suivre ici leur série d’article "Coronavirus et confinement".

Si le BDSM (Bondage, Domination / Discipline, Soumission / Sadisme, Masochisme) est encore pour beaucoup de personnes un sujet de blagues voire de moqueries, l’intérêt pour les pratiques et discours qui y sont liés semble aller augmentant d’année en année. Récemment, c’est le community manager de Decathlon qui indiquait sur twitter que les ventes de cravaches avaient explosé suite à la sortie du film 50 nuances plus sombres… Certes, pour nombre des adeptes qui souhaitent politiser la pratique ou tout simplement porter un discours à son sujet, la relation montrée dans 50 nuances de Grey et sa suite a bien plus à voir avec le patriarcat et la société bourgeoise qu’avec une quelconque subversion des normes. Aussi, dans la plupart des articles de presse, lorsque le sujet du BDSM est évoqué, c’est aussitôt pour distinguer les pratiques considérées comme hard de celles dites soft, et renvoyer toute activité au divertissement, à la volonté de pimenter ou faire durer sa relation de couple (hétérosexuel, toujours), comme on part en week-end à la campagne ou décide de faire un troisième enfant.

Cependant, pour qui souhaite réfléchir aux rapports de pouvoir qui traversent les relations et se questionner sur la possibilité de leur visibilisation, de leur subversion ou de leur retournement, le BDSM semble être un bon outil. Dans ces relations, plutôt que de nier l’existence du pouvoir qui nous traverse et nous produit, le but est d’oeuvrer à sa circulation, à son détournement ou à son retournement, et d’en tirer plaisir. Certes, nous connaissons les discours de ceux qui affirment que les adeptes du BDSM seraient, malgré certaines transgressions, extrêmement respectueux de la dichotomie domination / soumission. Pourtant, le fait de tirer plaisir des pratiques de domination et de soumission, souvent lié à la conscience du caractère arbitraire de cette pantomime, constitue un trouble dans les rapports de pouvoir.

De plus, la réduction du BDSM aux pratiques de domination et de soumission par ses détracteurs montre une certaine méconaissance. Si la hiérarchie est, dans le BDSM, parfois l’enjeu de la relation, dans d’autres cas, il s’agit de chercher le plaisir dans l’égalité, ou de se concentrer sur les rapports de force. Par exemple, des personnes pratiquent le S / M sans qu’une personne ne domine l’autre, par intérêt pour les jeux d’impact et les différentes formes de douleur. Dans d’autres relations, à l’intersection du bondage et du S/M, les protagonistes s’accordent sur le fait d’arrêter le jeu dès que l’un des deux aura pris le dessus sur l’autre.

En outre, le fait que l’agencement « BDSM » s’est substitué au « sadomasochisme » inventé par les psychiatres et médecins hygiénistes, puis repris par Freud ne dénote pas seulement une volonté d’inclure le plus de pratiques et de personnes possibles dans l’acronyme, mais marque aussi une remise en cause des grilles de lectures psychiatriques et psychanalytiques du « sadomasochisme ». La prise de distance vis-a-vis de la pathologisation du phénomène a été progressive, et l’une des étapes fut la remise en cause du faux doublon « sado-masochisme », que Deleuze désigna comme un « monstre sémiologique ». Puisque le psychiatre Richard von Krafft-Ebing avait, dans son étude des « perversions sexuelles », forgé les termes de « sadisme » et de « masochisme » à partir des écrits de Sade et Sacher- Masoch, et que Freud avait considéré le masochisme comme un sadisme inversé, Deleuze relut les œuvres des deux romanciers, pour constater que sadisme et masochisme ne sont ni des opposés ni des compléments, mais des désirs distincts, agencés différemment. Si le sadisme est le plaisir à infliger une douleur, le masochisme n’est pas (seulement) le plaisir à souffrir, mais, pour Deleuze lisant Sacher-Masoch, « doit être défini par ses caractères formels, non pas par un contenu soi-disant dolorigène. Or, de tous les caractères formels il n’y en a pas de plus important que le contrat. » Ainsi, « le masochisme ne peut pas se séparer du contrat, mais en même temps qu’il le projette sur la femme dominante, il le pousse à l’extrême, en démonte les rouages et, peut-être, le tourne en dérision ». Cette analyse, développée dans une étude s’opposant à la psychiatrie et contredisant certaines conceptions de la psychanalyse sans rejetter totalement cette discipline, sera partiellement suivie par Lacan, confirmant que « le sadisme et le masochisme sont deux voies strictement distinctes ».

Prolongeant cette réflexion en s’intéressant aux pratiques contemporaines plutôt qu’aux œuvres de Sade et Sacher-Masoch, tout en s’émancipant des catégories psychiatriques et des réflexions psychanalytiques à propos des « perversions » (ce que Deleuze fera aussi dans L’Anti-OEdipe, quelques années après son étude sur Sacher-Masoch), Foucault pourra insister sur la dimension ludique des relations S/M, et sur la nécessité de ne pas les réduire aux pulsion sadiques et masochistes : « Je ne pense pas que ce mouvement de pratiques sexuelles ait quoi que ce soit à voir avec la mise au jour ou la découverte de tendances sado-masochistes profondément enfouies dans notre inconscient. Je pense que le S / M est beaucoup plus que cela ; c’est la création réelle de nouvelles possibilités de plaisir, que l’on n’avait pas imaginées auparavant. L’idée que le S / M est lié à une violence profonde, que sa pratique est un moyen de libérer cette violence, de donner libre cours à l’agression est une idée stupide.(...) Je pense que nous avons là une sorte de création, d’entreprise créatrice, dont l’une des principales caractéristiques est ce que j’appelle la désexualisation du plaisir. L’idée que le plaisir physique provient toujours du plaisir sexuel et l’idée que le plaisir sexuel est la base de tous les plaisirs possibles, cela, je pense, c’est vraiment quelque chose de faux. Ce que les pratiques S / M nous montrent, c’est que nous pouvons produire du plaisir à partir d’objets très étranges, en utilisant certaines parties bizarres de notre corps, dans des situations très inhabituelles, etc. »

Illustrons cela par un exemple. Une fiction, dont la cohérence est par nature factice, ou peut-être un récit issu d’un souvenir, reconstruit, recomposé, et dont on aurait expurgé des éléments qui ne servaient pas notre propos. Un exemple, un récit, donc :

Il est au sol, un jeune homme étendu. Il est fier que sa soumission plaise à son amie. Elle lui a fait décrire la position dans laquelle il se trouvait. Il a énormément apprécié cette attention, lui qui sait, grâce à Lacan, que jouir c’est se voir vu en train de jouir. Puis elle l’a giflé, pour son plaisir à elle. Elle lui a ordonné de la remercier. Il l’a fait. Sincèrement. Il a aimé être humilié par elle, le faire parcequ’elle le lui ordonnait. Lorsqu’elle a décidé de le frapper, elle lui a demandé d’évaluer la douleur, sur une échelle de un à huit. Puis, dans le but, croit-il, ne pas dépasser ses limites, elle lui a demandé jusqu’où il souhaitait qu’elle aille. Il aurait préféré ne pas avoir à faire cette évaluation. Il le lui dira. Elle répondra qu’elle ne lui a pas posé cette question par peur d’aller trop loin, mais pour savoir ce qu’il ressentait, évaluer la situation : « Si je ne te posais pas de questions, je ne saurais pas ce que tu ressens, et j’aurais donc moins de contrôle sur ce que je fais et sur ce que tu vis. » Il est incapable de dire quel niveau de douleur il souhaite atteindre. Cela confirme qu’il n’aime pas cette douleur en tant que telle, et sa partenaire trouve cela très satisfant. Il aime l’agencement, le contexte, l’intensité de ce rapport, la relation créée par cette attention de l’un à l’autre. Il est au sol, donc, et elle s’approche. Il sait ce qui l’attend, pour son plus grand plaisir. Elle l’avait prévenu : « si c’est le délire des mes partenaires, je peux pratiquer la violence, la vraie, les coups de pieds qui continuent de pleuvoir, même à terre. » Il a consenti : « je peux m’y préparer, et je pourrai probablement l’encaisser, apprécier de sentir ce pouvoir sur moi, et trouver ma satisfaction dans ce lâcher prise. » Elle lui donne un coup, dans la jambe, puis un autre, dans le ventre. « Ah, je vois que tu n’aimes pas ça, tu étais prévenu… », semble-t-elle jubiler — c’est du moins ce qu’il comprend, ou ce qu’il souhaite imaginer à ce moment —, avant de lui porter un autre coup de pied. Il avait précisé qu’en dehors des pratiques qu’il citait explicitement comme hors des limites qu’il avait fixées, le fait qu’il n’aime pas un acte ne devait pas être une barrière. Elle a parfaitement compris où il voulait en venir. Il aime cette finesse, et s’abandonne au plaisir.

La fin de ce récit illustre les nuances entre consentement, volonté, désir, et plaisir. Le jeune homme a consenti préalablement à ces actes. Si sa partenaire lui avait demandé une seconde avant de lui asséner tel ou tel coup s’il ressentait la volonté de se prendre un coup de pied ou de poing, il n’aurait su que répondre. Il ressent par contre au plus fort de lui même le désir de cet agencement, de ce lien, dont ce coup de pied est un des éléments, et même un élément qui le renforce. Il reçoit ce coup parcequ’elle a décidé de le lui donner, qu’elle y prend plaisir, et qu’il aime qu’elle exerce ce pouvoir sur lui. C’est cet agencement, et sa verbalisation par la jeune femme, qui permet au jeune homme d’aimer ce qu’il n’aime pas, et même d’aimer parce qu’il n’aime pas, de jouir du fait que cela lui est imposé par celle à qui il permet d’exercer un pouvoir sur lui.

Le fait de tirer plaisir du pouvoir exercé sur son corps peut être une satisfaction en tant que tel et intensifier le plaisir. D’une autre manière, trouver plaisir dans l’humiliation peut renforcer celle-ci, et donc décupler le plaisir. Au delà de la réflexion sur leurs propres relations, ou des démarches introspectives quant à leurs sentiments et sensations, le BDSM permet à nombre de ses pratiquants une distance critique vis-a-vis des rapports de pouvoir, en les visbilisant, les caricaturant, ce qui équivaut à les renvoyer à leur caractère arbitraire. Il en est de même à propos du corps. En donnant un caractère ludique à la douleur, en érotisant des parties du corps qui ne le sont que rarement, on en vient à remettre en cause la fiction selon laquelle le plaisir sexuel découlerait mécaniquement des propriétés des organes génitaux, quand il est accomplissement du désir, c’est à dire déploiement d’un agencement. Les actes cités dans le récit sont appréciés en relation avec ceux commis avant et après, liés à certaines responsabilités. Les responsabilités impliquées par le fait d’exercer un pouvoir correspondent à deux des acceptions du terme. D’une part, les responsabilités éthiques. Nous pouvons mentionner, entre autres, respecter les limites de son ou sa partenaire, maintenir les possibilités de dire « non » à telle ou telle pratique, et, si cela est souhaité, d’arrêter en cours de scéance. Que l’on formalise ou non l’attention portée à celui ou celle à qui l’on vient de faire vivre une expérience intense, et possiblement déroutante, cette attention à la relation et à l’autre est souvent une nécessité, et elle donne parfois sens à l’expérience. Nous en venons là au second sens de la responsabilité, tel que le terme est parfois entendu en psychanalyse : métaboliser un événement, donner sens à une expérience à l’intérieur d’un vécu. Cela se fait souvent en lien avec l’autre. Le comportement de celle qui se soucie de son partenaire après ce moment est l’exact opposé de celui de qui, par exemple, un soir qu’elle n’a pas envie d’avoir un rapport sexuel, demande à sa copine si elle est sûre de ne pas vouloir faire un effort, et, en échange, lui promet de la laisser choisir le film qu’ils regarderont ensemble ensuite. Ouverture à l’autre et responsabilité dans le premier cas, égocentrisme et négation de l’autre dans le second. Le BDSM nous apprend, entre autres choses, que le sens n’est pas un symbole, ni localisé dans un espace-temps, mais la manière dont les mots, les actes et les êtres sont reliés entre eux.

Texte paru dans Harz-Labour n°21.
Harz-Labour est une revue créée en 2015, distribuée en Bretagne au gré des luttes et de l’actualité, que ça soit celle de la ZAD, des mouvements sociaux, etc.

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