TROU NOIR

Voyage dans la dissidence sexuelle

Histoire de l’anus I : l’orfèvre et l’éducateur

Ce texte a été écrit pour l’exposition « Das Gold der Liebe » qui a lieu à Vienne. Cette exposition, entendue comme une pornologie, cherche à penser, pasticher ou perturber nos horizons libidinaux au travers de la sainte trinité : désir, pouvoir et valeur. Les représentations des désirs sont prises comme des révélateurs d’histoires, d’économies et de géographies. Une chambre d’images obsessionnelles où l’acte sexuel vient fonctionner comme un récit fondateur.

Présentation de l’exposition :
https://curatedby.at/items/uploads/images/17-CB-Presse-shore.pdf

1. La cuirasse du suppôt

Au XIXème siècle, l’éducateur saxe, Moritz Schreber a paré son fils, très certainement inspiré de la première barbarie, d’un casque de conquistador venant étouffer sa tête, et encerclé de cages venant redresser le dos et immobiliser les mains. Il a élaboré, non point à lui tout seul mais c’est toute la société qui y a pris part, la Schwarze Pädagogik. Le pédagogue enserre l’enfant dans un monde qui lui est étranger et appelle ce processus discipline, à coup de schlagues. Ce dispositif est la réalisation matérielle de ce que le psychanalyste viennois Wilhelm Reich a appelé cuirasse  : « L’homme cuirassé, figé dans sa raideur mécaniste, produit des pensées mécanistes, crée des outils mécanistes et se fait une idée mécaniste de la nature. » [1] Si bien que l’être humain ne peut rien penser, ni accomplir qui ne réponde à sa cuirasse. C’est une camisole de force que le civilisé impose à son caractère et à ses institutions tout comme à son corps propre.

Pierre Klossowski a saisi avec fulgurance le point où viennent s’articuler le régime de reproduction de l’espèce et le régime de reproduction disciplinaire dans une économie nouant politique et pulsionnel, « le caractère proprement mercantile de la vie pulsionnelle au sein des individus » [2]. Cette vie pulsionnelle est productive d’une répression première qui rend les corps disposés à l’organisation productive de la civilisation industrielle — cette organisation qu’est le disciplinaire. Le corps propre s’est configuré à partir d’un combat, permanent et toujours en cours cependant que l’intensité de certaines forces l’emportent sur d’autres : « [C]elui qui paiera d’une manière ou d’une autre, c’est le suppôt constitué par le lieu où se déroule le combat, où se trafique et se négocie un compromis possible ou introuvable, le corps propre. » [3] L’organisme est cette cuirasse, comme une peur de la libre motilité des émotions voluptueuses. Il s’établit dans la terreur des convulsions totales qu’il cherche à bannir.

C’est à partir de ce corps, organisé et hiérarchisé — hiérarchie des besoins et hiérarchie des valeurs où les forces se voient limitées et relatives — que vient se greffer la carcasse, comme garantie supplémentaire, un « il faut que ça tienne », cette unité artificielle du suppôt. Et toutefois si précaire qu’il lui faut une lourde carcasse pour la maintenir et immobiliser les impulsions en présence. Immobilisation, c’est-à-dire censure constitutive de l’unité du moi — cette plaie occidentale et qui découle de ce moment si rare d’immanence de la chair : le moment où la bouche s’embrassant elle-même se crut responsable de la parole — Moi, je parle ! Et voilà que l’on s’est mis à interpréter la vie pulsionnelle, ce qui nous agite comme phantasme inexprimable et inconnaissable, selon tout un tas de besoins sociaux et moraux qui assurent la disposition des corps à sa répression et à sa sanction. Aux mécaniques noires du père Schreber.

Il faut nous demander ceci : partant de la disposition de l’être aux modifications industrielles, quelles sont les conséquences existentielles au sein de la civilisation occidentale ? « Le comportement pathologique de notre civilisation industrielle » ouvrant l’enquête libidinale de Klossowski et se poursuivant ici à partir de l’exigence paranoïaque du père d’enserrer dans une carcasse de métaux plus ou moins triviaux non seulement la tête et le thorax de son fils, mais aussi ce qui lui sert à vivre et à penser c’est-à-dire ses mains qui touchent le membre turgescent et le haut lieu solaire. Et comment, dans l’expérience de ce qu’il ne peut toucher, il lui attribue l’entrée et la sortie du divin : Anus.

2. Le devenir-putain vers Dieu

Est-ce que papa a bien voulu que je me mette nu devant l’Éternel cependant qu’en plein zénith s’ôtaient les longues tiges métalliques qui ceignaient mon corps à mesure qu’Il me trifouillait ?

Toute la carcasse de Vater Schreber répond à la logique disciplinaire de la civilisation industrielle. Mais il est certain que c’est le fils, se livrant à sa fornication avec Dieu, c’est-à-dire le moment où ce dernier le rend gros de ses œuvres — rayons solaires dans l’anus —, ce moment de la Transition de la Vierge dans l’épouse de Dieu, que Schreber donne à voir ce qui agence notre monde moderne à partir de l’éclatement-béance du sien — cette myriade d’êtres qu’il enfante par le fondement n’est rendue possible que par l’explosion de la carcasse — : ce qu’il jette au-devant, c’est ce premier grand drame que fut la privatisation de l’anus [4]. Clôture du lieu des impulsions. Cette privatisation peut se nommer : marchandise, stade phallique, propreté, hétérosexualité, complexe des boiteux ou tout bonnement Occident. C’est en ce point précis que se forme la censure et qu’elle s’exerce — c’est la nuit que se relâche la vigilance ; et c’est bien pour cette raison connue du pédagogue que l’on attache l’enfant et l’empêche de s’y essayer.

Quand l’or est-il devenu monnaie ? Quelles sont les couches successives de violence qui les ont organisé ce passage diabolique ? C’est quand l’anus a été privatisé, soit quand le soleil n’a plus donné sa couleur à l’or mais qu’on l’a cherché dans les mines les plus profondes avec la barbarie de l’Européen et qu’il s’est teinté de rouge une nuit d’octobre 1492 [5]. Quand s’est dressée la forteresse de Cibao, clôture sinistre, et qu’on a proclamé la propriété dans le gain et l’échange dans la destruction. Marchandise. Depuis, ce n’est qu’une longue suite de barbaries et d’excès trop humains — encartés civilisés et dont la cage cuirassée n’est qu’un aboutissement logique — comme des couches ou des strates d’où se consolidait un mélange redoutable de sable et de sang. Das Gold Der Liebe. Quand on institue la monnaie, c’est à coup de couteau.

Marchandise, à mesure que disparaissait le sacré, Anus cérémonial. Voilà que nos corps se fermaient, devenaient comme des surfaces lisses (res extensa) — innocence du civilisé : si je n’ai pas de trou, je ne peux pas en faire à autrui, là sur son flanc, tu n’as rien à craindre de moi. Dans le monde industriel, le civilisé pense ainsi s’offrir nu à ses usines célibataires ; mais c’est qu’il ne remarque pas sa charpente métallique. Tout entier je l’aperçois cuirassé et se jetant dans le gouffre, enserré d’un si grand nombre de fibules que tous ses gestes sont immobiles et puis, voilà qu’il attend au-dedans. Si bien que cuirasse n’est peut-être qu’un autre mot pour celui de charogne : c’est-à-dire corps immobile sans principe de vie.

Car, je le redis encore, c’est l’anus qui est le siège des impulsions.

Et s’en voir coupé, c’est littéralement être-crevant sur place.

3. La contra-généralité par la bande

Une règle pour la nouvelle société : chacun ne reçoit que ce qu’il peut réellement — et comme chacun a découvert la gloutonnerie de son anus — une gloutonnerie qui n’est plus individuelle (accaparement, propriété) mais une tendance exacerbée à se connecter dans un désir de groupe [6] — appétit de se brancher. Ce n’est pas là un cri pour une pastorale perdue, comme un avant-civilisationnel, mais l’affirmation que le désir homosexuel ne s’entend que comme la réalisation d’un projet impossible — à mille lieu de l’utopie pacificatrice de Muñoz [7] qui méconnaît le combat des forces impulsionnelles et se satisfait de la carcasse —, non pas élaborer l’utopie au dedans de la carcasse mais bien sur les ruines de cette dernière. Schreber, tout comme Heliogabale, se sont jetés dans ce projet impossible avec toute cette fureur qui dût être la nôtre, trop appesantis par l’amas de métaux.

P. B. Preciado avait proposé wittigs comme mot pour désigner les corps de sa contra-sexualité. Prolongeons le geste dans une contra-généralité — le désir homosexuel cherche à établir dans universalité la contre-généralité qu’il représente dans l’ordre de la copulation, le corps schréberien pour la découverte d’un autre suppôt qui rend impossible l’unité individuelle de son corps et tout fonctionnalisme de ses organes, à partir d’une finalité de la reproduction hétérosexuelle. A partir du geste isolé de la putain solaire, sécréter un autre corps social où fait loi le potentiel créateur du désir et de la chair. La répétition disciplinaire, de la hiérarchisation de nos corps, le balancement répétitif entre reproduction et conservation, rencontre le coït homosexuel comme non-reproduction. C’est ainsi qu’est trouvée la résolution à ce balancement civilisationnel (toujours l’obsession entre Apocalypse et Rédemption [8]).

Tandis que la carcasse nous immobilisait — le disciplinaire était d’une certaine façon mobile, il voyageait sur nous pendant que nous étions résolus à faire du surplace ; dans l’après, le disciplinaire aura été rendu immobile comme une statue dans le musée du disciplinaire à constituer. Corps BDSM versus corps pédagogique ; corps cruising versus corps monogame procréatif. Dans cette utopie de la contre-généralité, établie sur les ruines du disciplinaire, se trouvent affirmées de nouvelles perceptions non plus freinées et rendues statiques par la carcasse, mais les manières de sentir, de percevoir et de ressentir du suppôt schréberien.

Quentin Dubois.

[1W. Reich, L’éther, Dieu et le diable.

[2P. Klossowski, La monnaie vivante.

[3Idem.

[4G. Deleuze et F. Guattari, L’Anti-Œdipe.

[5D. Danowski et E. Viveiros de Castro, « L’arrêt de monde », in De l’Univers clos au monde infini.

[6G. Hocquenghem, Le désir homosexuel.

[7J. E. Munoz, Cruising Utopia.

[8D.H.Lawrence, Apocalypse. Dans le projet de fin de la guerre et du jugement, et celui de la production de nouvelles connexions qui ne sont plus mercantiles, « il faut commencer avec le soleil » écrivait Lawrence.

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