Mémoire vivante

Les enjeux politiques de la mémoire : retour non exhaustif sur les différents projets de centres d’archives LGBTQI+ français.

publié en Février 2020, dans le numéro DEUX

Les enjeux politiques de la mémoire : retour non exhaustif sur les différents projets de centres d’archives LGBTQI+ français.
Quelles archives ? Quels projets de centre ? Quelle politique ?

L’histoire nous apparaît être l’enjeu politique majeur de notre temps. Et nous savons également que l’histoire ne nous a jamais appartenu, qu’elle appartient aux vainqueurs, au pouvoir. Dans sa préface au journal d’un déporté homosexuel Les hommes au triangle rose, Guy Hocquenghem esquisse sa pensée de l’histoire : « Ce livre est fait pour tous ces garçons, pour tous ceux auxquels le plus grand mensonge historique encore vivant a fait ressentir, au moins une fois, face à l’indifférence et l’incrédulité, le désespoir devant une injustice qui ne sera jamais réparée. Et c’est peut-être cela, être homosexuel encore aujourd’hui : savoir qu’on est lié à un génocide pour lequel nulle réparation n’est prévue ». L’histoire est notre Goliath à abattre.

Nous préférons parler de mémoire que d’histoire mineure, car la mémoire est d’emblée collective. Elle n’est pas un calendrier ou une somme d’événements trouvant leurs causes et se succédant sans fin. La mémoire est une perception originale qui s’actualise, une constellation sensible de souvenirs, d’objets, d’événements qui laissent sur nous leurs empreintes. C’est le passé qui ne se dit qu’au présent. Elle est une transmission qui s’effectue malgré l’histoire (qui organise surtout l’oubli).

Les minorités le savent depuis toujours, la mémoire est une affaire de vie ou de mort. Se battre ou disparaître. C’est pour cela qu’elle entretient un rapport de proximité avec les luttes et les révolutions.

À l’heure où nous écrivons, nous ne partons pas de zéro. Nous avons la chance d’avoir des prédécesseurs qui ont fait face à leur temps en construisant une contre-histoire, une mémoire. L’archivage et la constitution de fonds LGBT sont des gestes politiques à part entière. Il garde vivant la richesse des formes-de-vies, des genres et des sexualités et en expose l’originalité, l’époque et la pensée. Bien que cette présentation soit partielle, il nous importe de faire un tour d’horizon des structures et des personnalités ayant œuvré à cette mémoire. Le fil est mince. Il tient à la volonté d’une poignée de personnes d’avoir entrepris d’archiver, de garder des traces et de faire vivre des bouts de passé. Mais aussi d’avoir développé une pensée et une pratique de l’archive et de la mémoire.

CIDH

En 1975, Claude Courouve fonde l’Association Laïque pour l’Étude du Problème de l’Homosexualité (bien qu’il existe une ambiguïté sur l’acronyme suivant les différentes sources) avec Louis Mallet rencontré via une petite annonce dans la revue Actuel. Les deux hommes sont proches de militants homosexuels de l’époque, lisent les revues Arcadie et Gaynews et fréquentent des universitaires anglo-saxons. Très vite, l’association devient le CIDH (Centre d’Information et de Documentation sur l’Homosexualité) dont le but est de « constituer un centre d’information et d’étude concernant les divers modes de répression et de normalisation qui visent le comportement homosexuel » , c’est-à-dire attirer l’attention sur les manières dont la police et la loi criminalisent l’homosexualité et donc de mettre en lumière les statuts ambigus de l’homosexualité dans le droit. Claude Courouve diffuse régulièrement un bulletin. C’est lui qui rédigera l’article « Homosexualité » dans l’Encyclopédia Universalis.

Les actions du CIDH consistèrent en l’envoi de dossiers documentés aux partis politiques et aux hommes d’État afin de demander l’abrogation des lois punissant l’homosexualité et la considérant comme une maladie. Il mena une enquête auprès de psychiatres sur le statut de l’homosexualité. Mais l’essentiel de son activité consista en un travail de documentation qui permit à de nombreux chercheurs de s’en ressaisir. Au début des années 80, Claude Courouve s’éloigne du militantisme pour se dédier totalement à l’écriture et particulièrement aux sources historiques en lien avec l’homosexualité.

ARCL

Le centre des Archives, Recherches, Cultures Lesbiennes est fondé en 1984 par l’historienne Claudie Lesselier. Il se situe à une époque charnière : le mouvement lesbien gagne en visibilité (essor de revues, d’associations, de locaux lesbiens) et toutefois rompt d’avec son passé révolutionnaire et ses alliées féministes hétéros et gays. Le premier fond se constitue par le don des ’feuilles vives’, premier collectif à rassembler tracts, affiches, photos, romans, essais et revues autour du lesbianisme, des groupes et mouvements lesbiens, féministes et homosexuels.

Le fond grossit au fil du temps et met particulièrement en valeur les arts plastiques, la photographie, la vidéo et le cinéma. En 1997, le centre est accueilli dans le local de la Maison des femmes et depuis 2004 bénéficie de subventions annuelles de la Mairie de Paris. Lieu de mémoire et d’actualité, ce centre de documentation et de prêt possède une bibliothèque, une médiathèque et des archives des mouvements féministes et lesbiens et organise des soirées-rencontres avec des auteures et des groupes. Le lieu est ouvert à un public non-mixte.

MÉMOIRE DES SEXUALITÉS

Fondé à Paris par des personnalités du militantisme homosexuel en 1984, l’association Mémoire des Homosexualités, devenu Mémoire des Sexualités en 1987 se présente comme un centre de documentation et d’archives regroupant les écrits, les collections, les œuvres d’art contribuant à garder une trace des mondes homosexuels. Il accueille notamment les archives de Daniel Guérin (essais, photos, souvenirs...). Le centre organisa entre autres de grands débats autour de la mémoire homosexuelle (déportation, sida...) et se donna pour ambition, en plus de son fonds documentaire, d’organiser des débats et les salons de l’homosocialité et de contribuer à la construction du mouvement militant LGBT.

À partir de 1989 à Marseille, Christian de Leusse va animer des débats publics et créer Mémoire des sexualités-Marseille. Enrichi de son expérience parisienne, le choix a été fait de constituer une équipe nouvelle, en grande partie hétérosexuelle. L’association regroupera ainsi des chercheurs, militants, journalistes, juristes etc.

L’objet de ce regroupement était de développer, à Marseille, une réflexion sur la sexualité et le SIDA, à travers des débats publics et des travaux de recherche.

En 1994, l’association se renouvelle autour d’anciens du GLH de Marseille (Jean-Pierre Léonetti, Clément Deloffre, Raymond Martinez, Christian de Leusse), auxquels, à compter de 2001 Pascal Janvier apporte son concours au fonctionnement de l’association (documentation, organisation des événements).

L’association participe activement aux diverses étapes du renouveau homosexuel marseillais.

À partir de 1995, Mémoire des Sexualités organise, en partenariat avec d’autres associations, le dépôt de gerbe lors de la cérémonie de la Déportation. Elle participe au renouveau des Universités d’Été Homosexuelles (devenues UEEH) et organise, à partir de 2002, le Salon de l’Homosocialité, rassemblant des stands associatifs et favorisant les échanges à travers de nombreux débats.

JANET&CO

Catherine Gonnard crée l’association Janet&Co en 1996 dont le but sera la recherche, l’achat, la préservation et la diffusion de tous témoignages ou créations concernant l’histoire des lesbiennes.

Le fonds est relatif à plusieurs associations et périodiques féministes et homosexuels. Il comprend un ensemble de documents sur leur fonctionnement et leur histoire : correspondance, revues, tracts, documents juridiques, et audiocassettes. Il contient notamment des archives sur le Comité d’Urgence Anti-Répression Homosexuelle (CUARH) et le mensuel homosexuel et lesbien, Homophonies, organe de diffusion de ses idées et actions, dont Catherine Gonnard a été la directrice de publication.

En 1999 Patrick Cardon fonde à Lille le Centre Européen de Recherches, d’Étude et de Documentation sur les Homosexualités qui deviendra le Centre Européen de Recherches, d’Études et de Documentation sur les Sexualités Plurielles et les Interculturalités : l’histoire culturelle à travers la question du genre. Ce Centre d’Archives et de Documentation Gay Kitsch Camp avait pour objectif de développer et de rendre accessible un fonds de documentation écrite (revues, ouvrages théoriques, littérature) et audiovisuelle sur le passé et le patrimoine des populations homosexuelles, bisexuelles et transgenres. Le centre était une salle d’archives et de consultation au sein du local de l’association Gay Kitsch Camp qui servait aussi d’espace d’orientation et de prévention SIDA, de librairie et de salle de travail pour le festival Question de Genre et les Éditions Question de Genre / GayKitschCamp. Le local ferme en 2005. Le fond reste attaché à Patrick Cardon.

CONSERVATOIRE

En 2000 divers fonds d’archives sont regroupés afin de rendre pérenne leur travail et d’ouvrir au public leurs collections réunies dans un futur centre d’archives LGBT. L’année suivante, l’Académie Gay et Lesbienne est enregistrée à la Préfecture sous forme d’association à but non-lucratif. Puis une structure voit le jour afin de rassembler, conserver, entretenir les archives, et aussi de recueillir de nouveaux documents. C’est le Conservatoire des Archives et des Mémoires LGBT. Thomas Leduc et Phan Bigotte entretiennent aujourd’hui ce fonds de plusieurs dizaines de milliers de documents sur les lesbiennes, gay, bi, trans, queer et intersexes. De même que sur le genre, le sexe, la santé et le SIDA. Pour l’instant, Thomas et Phan stockent tout chez eux en attendant de trouver ou d’obtenir un local.

Ce tour d’horizon est lacunaire. De même, nous ne parlons pas, des initiatives plus institutionnelles comme Le Centre de ressources sur le Genre de la Bibliothèque municipale de Lyon.

Notre époque est paradoxale. À l’heure où la parole de chacun est enfin possible, c’est un déferlement de généralités, d’idées reçues et de contre-vérités qui inondent notre espace mental. De la télévision aux réseaux sociaux. Contre ce flottement, une nouvelle manière de produire des discours, d’affirmer un rapport au monde s’est construite. Il consiste à donner une importance forte au point de vue qui énonce. On s’attache désormais à bien comprendre qui parle, depuis quelle histoire, quelle vie, quels engagements. C’est par ce biais que les discours, aujourd’hui, se ré-arment, se politisent. Deux discours identiques, mot pour mot, n’ont pas le même sens, la même portée, les mêmes effets en chacun et sur le monde suivant qui est à l’origine de l’énonciation.

Le point de vue situé répond à la fragmentation du monde.

Et aujourd’hui ce point de vue est aussi un point de départ. Avec une pratique de l’archive par et pour sa communauté. Cela veut dire que les personnes LGBT sont les plus à même d’avoir une pratique de l’archive en phase avec ses questionnements et ses recherches, c’est-à-dire construire son propre rapport à la visibilité et à l’interprétation qui ne muséifie pas le passé, mais au contraire, l’actualise. En cela, la question des vies passées, des intimités, des formes-de-vie rejoint celle des luttes, des mouvements, des groupes. Car avec le passé, c’est aussi une puissance qui s’actualise.

L’histoire des projets de centres d’archives LGBT à Paris expose les enjeux politiques contenus dans les manières d’envisager de tels projets. Deux époques se font face. Deux manières de faire. En 2001, la ville de Paris historiquement à droite passe à gauche. Le nouveau maire, Bertrand Delanoë est ouvertement homosexuel. Il soutient les grandes structures associatives homosexuelles et celles luttant contre l’épidémie du sida. Dans ce contexte, Jean Le Bitoux, figure du militantisme homosexuel, fonde l’Association de Préfiguration du Centre d’Archives et de Documentation Homosexuelles de Paris (AD CADHP) hébergé à son domicile. Neuf mois plus tard, l’association va bénéficier d’une subvention de 100.000 euros destinée à produire une étude de faisabilité du projet. Devenu salarié de l’association, Le Bitoux obtiendra de la Mairie un local en 2003. À partir de là, le projet périclite. Le local ouvre, mais ne permet ni l’accueil du public ni le stockage d’archives. Il est rendu en 2004. L’étude subventionnée, peu rigoureuse, est surtout destinée à l’obtention de nouvelles subventions et Le Bitoux achève l’initiative par son manque de transparence. En 2007, Louis-Georges Tin reprend le projet. Le nom du futur centre change, mais l’initiative piétine et sombre à son tour. Nous constatons deux choses importantes. D’une part, la question d’un centre est prise à l’envers. En effet, elle ne part ni d’une pratique de l’archive, ni d’une mise en valeur des mémoires ou des cultures LGBT. D’autre part, n’émane pas d’un collectif, mais de personnalités médiatiques dont les desseins politiciens troublent l’initiative. Ces projets ne disent rien du centre. Ils indiquent que Paris, comme les autres villes-monde cherche à rosir son image. Elle montre aussi que les mémoires LGBT ne sauraient exister sans une forme d’autorité légitime (mairie de Paris, ministère de la Culture…).

Aujourd’hui le collectif Archives LGBTQI+ se distingue radicalement des projets précédents. Avec trois ans d’existence, il aura réussi à construire une pratique de l’archive originale et exigeante : en donnant de la place aux voix ayant constitué les archives, en créant la possibilité de construire l’archive (sélection, découpe…) et en permettant aux non-professionnels de le faire. Le collectif a réussi à imposer sa légitimité (auprès des associations LGBTQI+) et à prouver que sa démarche, à la fois précise et inclusive était la seule à même de mener ce projet à terme. La ville de Paris ayant finalement choisi une autre voie, le collectif cherche des partenariats pour faire aboutir son projet.

Diva

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