I feel love : le son du futur

Peu de chansons peuvent revendiquer ce statut de classique.

publié en Janvier 2020, dans le numéro UN

Peu de chansons peuvent revendiquer ce statut de classique. I feel love de Donna Summer est de celle-ci. En effet la chanson sort en 1977, au carrefour de nombreux phénomènes : celui, purement technique, qui fait que dans les années 70 la technologie de synthèse sonore se développe ; un autre, musical, une étape entre le disco qui est à son apogée, et qui n’a plus son statut de nouveauté et la musique électronique qui n’a pas encore atteint sa pleine renommée ; et un dernier politique, qui à la suite des mouvements des années 70, l’Occident connaît une phase de « libération sexuelle », que ce soit pour les femmes ou les homosexuels. Ainsi, peu de chansons captent aussi bien l’atmosphère de son époque. En voici donc une brève histoire.

I feel love n’est pas descendue du ciel. Elle est née aux confins de la musique électronique alors balbutiante et de la musique disco, très populaire à cette époque. Rappelons rapidement leurs contextes d’apparition.

Electro

Après des années de recherche en musique électronique, cantonnée aux laboratoires de recherches universitaires ou radiophoniques, sort en 1968 Switched-On Bach de Wendy Carlos, album qui interprète entièrement au synthétiseur Moog – légendaire fabricant de synthétiseurs qui furent beaucoup utilisés dans le rock progressif ou le krautrock – des œuvres du compositeur Jean-Sébastien Bach. L’album est un grand succès dans la catégorie musique classique, et de ce fait marque un premier tournant dans la démocratisation du son du synthétiseur.

En Allemagne de l’Ouest, émerge au même moment le krautrock, mouvement influencé par la musique contemporaine de Stockhausen, la musique minimaliste de Philipp Glass Reich, ainsi que le rock psychédélique anglo-saxon, et reconnaissable par son aspect répétitif et éthéré, et par son utilisation novatrice du synthétiseur. Kraftwerk, groupe originaire de Düsseldorf en Allemagne, fera partie de ce mouvement, pour petit à petit développer un son plus électronique qui aura une influence décisive sur des courants à venir comme la techno ou la new wave.

Disco

Au début des années 70, se développe aux États-Unis, un genre au carrefour de la soul et du funk. Il reprend au départ la formation classique de ces deux genres : une chanteuse ou un chanteur soliste, des choristes et un groupe acoustique (souvent accompagné de cordes), voire même un orchestre entier. C’est petit à petit devenu un des genres majeurs de ce que l’on passait dans les discothèques pendant cette décennie ; c’est avant tout un genre fait pour danser. Il est notamment apprécié aux États-Unis dans les communautés afro-américaines et gays, ce qui conduira à une détestation féroce du disco par certains amateurs de rock (qui mènera au fameux Disco Demolition Day, à savoir le rassemblement de plus 50000 personnes dans un stade de Chicago pour réaliser un autodafé collectif de disques de disco, et qui finira en émeute). Ainsi, le genre avait un certain « esprit » qui allie une ambiance de fête et de légèreté à des textes qui traitent beaucoup de sexualité, et adopte souvent des points de vue spécifiquement féminins (typiquement, I will survive de Gloria Gaynor).

La Rencontre

Donna Summer et Giorgio Moroder

En 1968, Donna Summer, alors Andrea Gaines, se destinant à la chanson, part à 19 ans des États-Unis vers l’Allemagne, pour jouer dans la version allemande de la comédie musicale Hair. En 1974, elle répond à une petite annonce pour la recherche d’une choriste. C’est à cette occasion qu’elle rencontre à Munich, Giorgio Morder, l’italien, et Pete Bellote, le Britannique, deux producteurs qui ont déjà quelques œuvres musicales à leur actif. Mais c’est véritablement avec Donna Summer qu’ils obtiendront leurs plus grands succès. Après un premier album qui échoue, l’équipe accouche en 1975 de la chanson Love To Love You Baby.

L’anecdote est connue : à l’origine le titre devait avoir une durée classique pour une diffusion à la radio, à savoir entre 2 et 3 minutes ; mais lors d’une soirée privée chez le directeur de leur maison de disque Casablanca Records, les invités demandent à passer la version courte encore et encore. Giorgio et Bellote décident alors d’en faire une version longue – seize minutes – ce qui n’était pratiquement jamais arrivé pour un tube de cette importance. La chanson, avec son rythme lent et sensuel, et ponctué des gémissements explicites de Donna Summer, sera un immense succès, et notamment dans les milieux gays. Elle a la signature rythmique du disco, à savoir Grosse Caisse / Charley / Caisse claire / Charley, et, du fait de sa stabilité et de sa répétitivité, se prête parfaitement à l’étirement en longueur, et tient son côté dansant du sautillement induit par le charley, rythmique et sautillements disco ouvrant la voie à la musique house.

1977

Nous sommes donc en 1977, lorsque sort I feel love. La même année sort le premier album de l’un des plus grands groupes de disco-funk classique, Chic. Sort également Trans-Europa Express, album très important de Kraftwerk, qui pose les bases d’une musique électronique dansante, la techno.
Au même moment, sortent à la fois La fièvre du samedi soir, film disco par excellence, qui signera l’apogée du genre, et le tout premier Star Wars, qui va durablement influencer l’imaginaire de l’époque en y imprimant les thématiques spatiales et futuristes.

Dans une époque fascinée par l’espace et la science-fiction, Moroder cherche à « créer le son du futur ». Il se demande « comment sonnera une chanson dans dix ans ? ». Et c’est évidemment à l’aide des synthétiseurs qu’il pourra trouver ce son. Il s’empare avec Bellote, et leur ingénieur du son, Robbie Wedel, de l’énorme synthétiseur Modular Moog, le même utilisé par Wendy Carlos sur Switched-On-Bach. Ils voulaient l’utiliser pour faire, à l’exception de la voix, une chanson exclusivement électronique, de la basse au snare (caisse claire). Ils ne réussirent pas à faire un kick (grosse caisse, qui marque le rythme) suffisamment fort, et c’est donc le seul élément acoustique de la chanson, car ils durent enregistrer la grosse caisse d’une batterie. Mais dans l’ensemble, la chanson n’a absolument rien de naturel, elle semble entièrement synthétique, comme venue de l’espace, ce qui lui donne ce son du futur.

Sa ligne de basse est mythique, au point qu’on l’appelle la Moroder Bassline. La légende raconte qu’elle fut créée par manipulation accidentelle, en y ajoutant un effet de Delay, écho créé par répétition et décalage, au lieu de Reverb, créé par allongement et altération du son, ce qui a pour effet d’accélérer son rythme. C’est ce qui donne son côté sautant et entêtant. Mais celle-ci ne vient pas de nulle part. On peut aisément la comparer au motorik, typique du Krautrock, qui imite le ronron d’un moteur. L’exemple le plus frappant de cette rythmique est la chanson Autobahn de Kraftwerk, chanson sortie deux ans plus tôt, qui parle de l’autoroute, sur des airs entièrement synthétiques. Elle est longue de 22 minutes et montre que cette rythmique se prête à l’allongement infini des chansons.

On observe donc une réelle évolution par rapport à Love to Love You, quasi entièrement acoustique, à la rythmique disco classique et au tempo lent, et I feel love deux ans plus tard, avec un son beaucoup moins sautillant, plus planant et motorik, avec une caisse claire bien plus appuyée, et un tempo plus rapide.

Classique instantané

Bellotte, Moroder, et Donna Summer ont ainsi réussi à créer la fusion parfaite entre l’esprit dansant et amusant du disco et l’influence du krautrock sérieux et planant, pour créer le véritable son du futur, ce qui aura une influence majeure sur toute la musique électronique à venir.

Le succès fut immédiat et colossal. Brian Eno, célèbre producteur et musicien, alors qu’il enregistrait à Berlin avec David Bowie, dira à celui-ci « J’ai entendu le son du futur. C’est celui-là, ne cherche plus. Ce single va changer le son club pour les 15 prochaines années. ». Et il avait raison. La chanson devint un classique des clubs gays. Elle influença profondément, avec les disques de Kraftwerk, la techno alors naissante à Detroit. Elle contribua à faire émerger de nombreux genres musicaux, et notamment ses deux successeurs les plus directs : l’Hi-NRG, genre dansant et rapide, provenant des milieux gays états-uniens, et l’Italo Disco, musique électronique populaire, provenant des clubs italiens des années 80. Le disco est mort, mais son esprit hédoniste continue de hanter les clubs avec I feel love.

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