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Voyage dans la dissidence sexuelle

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Elle leur retire leurs noms – par Ursula K. Le Guin

« She Unnames Them » est une fable-éclair d’Ursula K. LeGuin la SF (Science-Fiction) rencontre la SF (Spéculation Féministe). L’écrivaine nord-américaine y propose une palingénésie du récit de la Création, demandant : que se passerait-il si, au lieu de ranger les animaux dans les catégories bien convenues de la biologie classifiante, nous nous offrions le cadeau de les dé-nommer ?

[Illustration : haeun jo, sans titre, 2020.]

La plupart d’entre elles avaient accepté de perdre leurs noms avec la même indifférence dans laquelle elles avaient si longtemps accepté et ignoré ceux qu’on leur avait donnés. Les baleines et les dauphins, les phoques et les loutres de mer ont consenti avec une grâce et une alacrité particulières, se glissant dans l’anonymat comme dans leur élément. Certes, une faction de yaks avait bien protesté, arguant que « yak » sonnait juste et que toutes les personnes qui les connaissaient les appelaient ainsi. Contrairement aux créatures qui, comme les rats et les puces, sont si répandues dans le monde qu’on a fini par les appeler par des centaines ou des milliers de noms différents depuis Babel, les yaks pouvaient vraiment dire, c’était du moins leur argument, qu’elles avaient un nom. Elles discutèrent de la question tout l’été. Puis un conseil des anciennes se réunit et finit par convenir que si le nom pouvait être utile à d’autres, il était si redondant du point de vue des yaks qu’elles ne le prononçaient jamais elles-mêmes, et qu’on pouvait tout aussi bien s’en passer. Après avoir présenté l’argument sous cet angle aux taureaux, un consensus complet n’a été retardé que par l’apparition de violents blizzards précoces. Peu après le début du dégel, les yaks parvinrent à un accord et l’appellation « yak » fut rendue à celui qui l’avait donnée.

Parmi les animaux domestiques, peu de chevaux s’étaient souciés du nom qu’on leur donnait depuis l’échec de la tentative, par Jonathan Swift, d’utiliser pour les nommer des sons qui viendraient directement de leurs bouches. Les vaches, les moutons et les brebis, les porcs et les laies, les ânes et les ânesses, les mules et les chèvres, ainsi que les poules, les oies et les dindes, ont toutes accepté avec enthousiasme de rendre leurs noms à celleux qu’elles appelaient elles-mêmes « leurs propriétaires ».

Quelques problèmes apparurent avec les animaux de compagnie. Les chat·tes, bien sûr, ont fermement nié avoir jamais eu d’autres noms que ceux qu’elles s’étaient donnés à elles-mêmes, noms extrêmement privés et que nul·le n’avait jamais entendu. (Le poète T. S. Eliot avait bien spéculé sur le fait que les félines méditent, tout le jour durant, sur leurs noms, tandis que d’autres témoins avaient suggéré qu’elles contemplent en réalité la Souris Platonicienne Parfaite. La question reste ouverte.) En tous cas, c’est avec les chien·nes, et avec quelques perroquets, couples d’inséparables, corbeaux et autres mainates, que les problèmes ont commencé. Particulièrement douées pour la parole, ces créatures ont commencé par affirmer que leurs noms leur était d’une grande utilité, et par refuser catégoriquement de s’en séparer. Du moins jusqu’à ce qu’elles comprennent que personne ne comptait leur interdire d’utiliser leurs petits noms, et que quiconque voulait s’appeler Rover, ou Froufrou, ou Polly, ou Birdie était parfaitement libre de le faire. Aucune d’entre elles n’eût alors la moindre objection à se séparer des appellations génériques « caniche », « perroquet », « chien » ou « chat », et de tous ces qualificatifs linnéens qui les avaient suivis pendant deux cents ans comme des boîtes de conserve attachées à la queue d’un chien.

Les insectes se séparèrent de leurs noms en de vastes essaims de syllabes éphémères qui bourdonnèrent, piquèrent, vrombirent, s’envolèrent, rampèrent et creusèrent des tunnels.

Quant aux poissons des mers, leurs noms se dispersèrent en silence dans les océans comme de faibles et sombres taches d’encre de seiche, et dérivèrent sur les courants sans laisser de trace.

*

Plus aucune créature n’avait de nom qu’on puisse lui retirer. Je les sentais plus proches de moi qu’elles ne l’avaient jamais été quand leurs noms nous séparaient : si proches que la peur que j’avais d’elles et la peur qu’elles avaient de moi ne faisaient plus qu’une. Et l’attraction que beaucoup d’entre nous ressentions les unes pour les autres ne faisait qu’une avec la peur. On ne pouvait distinguer la chasseuse de la chassée, ni celle qui servirait de nourriture de celle qui la mangerait.

Tel avait plus ou moins été l’effet visé, en bien plus puissant que tout ce que j’avais pu prévoir. Le résultat fut si puissant, à dire vrai, que je me rendis compte que je ne pouvais, en toute conscience, m’en excepter. J’ai alors mis ma peur de côté pour aller voir Adam, et je lui ai dit : « Toi et ton père, vous m’avez prêté… non… vous m’avez donné ce nom. Il m’a été très utile, mais il ne me semble plus vraiment adapté. Merci quand même. Ça m’a été très utile. »

Il est difficile de rendre un cadeau sans avoir l’air contrarié ou ingrat, et je ne voulais pas lui laisser cette impression. En l’occasion, il ne faisait de toute façon pas bien attention à moi et il m’a simplement répondu : « Pose-le là, d’accord ? » tout en continuant à faire ce qu’il faisait.

Si j’avais agi ainsi, c’était justement parce que nos discussions ne menaient généralement nulle part, mais j’ai tout de même été un peu déçue. Je m’étais préparée à défendre ma décision. Et je pensais que peut-être, lorsqu’il s’en rendrait compte, il serait bouleversé et voudrait parler. J’ai rangé certaines choses, bricolé un peu de ça de là, mais il a continué à faire ce qu’il était en train de faire et à ne faire attention à rien d’autre. Finalement, j’ai dit : « Eh bien, au revoir, chéri. J’espère que tu retrouveras la clé du jardin. »

Il assemblait des pièces les unes dans les autres, et a dit, sans regarder autour de lui. « D’accord, très bien, chérie. Et quand est-ce qu’on mange ? » « Je ne suis pas sûre, ai-je dit. Je vais y aller maintenant. Avec le. . . » J’ai hésité, puis j’ai dit : « Avec elles, tu sais », et je suis sortie. En fait, je venais tout juste de réaliser à quel point il m’aurait été difficile de m’expliquer. Je ne pouvais pas bavarder comme j’avais l’habitude de le faire, en prenant tout pour acquis. Mes mots devaient maintenant être aussi lents, aussi nouveaux, aussi simples, aussi hésitants que les pas que je faisais en descendant le chemin qui partait de la maison, entre les grandes branches des arbres, danseuses immobiles et sombres contre l’éclat de l’hiver.

Ursula K. Le Guin
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Emma B.

Illustration : haeun jo, sans titre, 2020.
Texte : Copyright © 1985 by Ursula K. Le Guin. « She Unnames Them » first appeared in The New Yorker, published in 1985, then in Buffalo Gals, published by Capra Press in 1987. Reprinted by permission of Ginger Clark Literary, LLC.

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