Art Sexe Musique - Les vies de Cosey Fanni Tutti

« Les hommes n’attendent pas, avait-elle dit. »

publié en 28 mai 2021, dans le numéro QUINZE

Audimat, ce qui est arrivé de mieux aux écrits sur la musique, de revue elle a grandi en maison d’édition. Ils publient Art Sexe Musique de Cosey Fanni Tutti (traduit de l’anglais par Fanny Quément), un récit brillant et rare sur le parcours d’une vie métamorphosée par la musique, les concerts, les squats, les délires, le sexe.
Nous avons choisi de publier un extrait parcourant son adolescence, ses premiers concerts et une gifle mémorable de son père. Mais indubitablement, il faut tout lire, ceci n’est qu’une des innombrables bifurcations offertes par son histoire.

« Le royaume des hippies avait ses conventions, même si elles n’avaient pas toujours grand sens. On se rebellait contre le système en jouant les marginaux, mais on ne se gênait pas pour toucher la sécurité sociale ou les allocations de l’État. La pauvreté, la faim et un sentiment de responsabilité envers Tremble, Moonshine et Gen m’ont décidée. Si je prenais un job, Gen serait libre de se consacrer à l’art et nous aurions de quoi payer les courses, le loyer et les matières premières. »

C’est l’histoire de Christine Newby, dite Carol, Cosmosis, Cosey, Cosey Fanni Tutti... C’est elle qui nous en fait le récit, et il est essentiel que ce soit d’elle que nous le tenions : Art Sexe Musique offre un éclairage unique en son genre, ancré dans l’intimité, sur l’underground, le monde de la pornographie et le milieu de l’art britanniques. Artiste multidisciplinaire, figure incontournable de l’histoire de la musique industrielle (avec Throbbing Gristle) et de la synth wave (avec Chris & Cosey), Cosey Fanni Tutti est aussi connue pour ses années au sein du collectif à géométrie variable COUM Transmissions, ainsi que pour son travail de performeuse et de plasticienne, qui met en évidence la porosité entre marché de l’art et industrie du sexe, la nécessité d’accomplir des rituels, et tant d’autres choses encore. S’appuyant sur des extraits de ses journaux intimes, elle nous parle de travail domestique et de strip-tease, de squat, de drogue et de formulaire, de sexe et d’amour, de subversion et d’attention aux autres. Si Cosey Fanni Tutti n’a cessé de multiplier les expériences, sa vie s’est très vite fondée sur un principe d’identité porté à l’extrême : ma vie = mon œuvre. Son récit est celui d’une femme en lutte constante pour son autonomie, dans ses multiples relations familiales, artistiques, sexuelles et sentimentales. Dans un foisonnement de collaborations, au fil de succès improbables, au rythme des joies et des déboires des retrouvailles, on voit naître des rapports de manipulation et de domination, mais aussi se nouer d’insondables amitiés. Dans Art Sexe Musique, tout est dans tout, mais à la première personne : le livre est un point de vue à la fois situé et transversal sur l’underground anglais des années 1960 à nos jours, et le témoignage électrisant de ce que l’art fait à une vie.

15 AVRIL 1966

Vus : Mindbenders, Herman, Dave Berry, D&J, Pinkertons… Eric est sorti. Les fans se sont jetés sur lui, le videur les a repoussés violemment.

J’ai enfin commencé à sortir voir des concerts avec mon amie Elaine.
Alors que tout le monde était dingue des Monkees (eh oui, moi aussi), c’était pour Eric Stewart, des Mindbenders, que j’en pinçais vraiment. J’ai eu le droit d’assister à leur concert en matinée à l’ABC et j’ai fait partie des hordes de jeunes filles qui criaient son nom, se ruaient sur le manager du groupe et vers les coulisses pour l’apercevoir ou le frôler… et être violemment repoussées.
Dave Berry jouait le même soir. Son personnage et sa présence étaient étranges en comparaison, un peu dérangeants pour une ado de quatorze ans. Les rideaux de l’avant-scène étaient fermés, avec un rond de lumière en plein milieu, puis une main gantée de noir est venue caresser leur velours tandis que son corps en émergeait lentement, jeu de jambes à l’appui, comme pour chauffer la salle. On l’a vu pointer son nez, le visage presque masqué par son microphone, et il s’est mis à chanter ses tubes, « The Crying Game » et « Little Things », se trémoussant tout du long, jouant avec le câble du micro. C’était du grand spectacle, tout ce qu’il y avait de plus mémorable, mais je n’en ai pas parlé quand j’ai fait mon exposé sur le concert à l’école.
Après ça, je suis devenue accro au live et suis allée voir un maximum de concerts, avec Elaine ou mon amie Jo. Comme les programmations n’étaient pas « thématiques », ça donnait un mélange éclectique de genres musicaux : les Rolling Stones, les Walker Brothers, Dusty Springfield, Geno Washington, les Moody Blues, les Ronettes, les Pretty Things, Heinz, Roy Orbison, les Troggs, Marianne Faithfull, et ainsi de suite. Je me délectais de cette grande variété de sons différents, cédant tantôt au son « Telstar » de Joe Meek, et au charme du beau Heinz, tantôt à celui de Phil Spector et de son « Wall of Sound » (qui prendrait un sens complètement différent pour moi des années plus tard), ou bien encore à celui de la Motown ou au rock and roll. J’ai vu les Small Faces avec Jo. Comme elle était dingue de Steve Marriott, elle a chialé pendant tout le concert. Elle était passée chez moi pour qu’on y aille ensemble, mais je mettais trop de temps à me préparer.
Maman s’était mise à soupirer parce que je faisais attendre Jo.
— Les hommes n’attendent pas, avait-elle dit.
— Tant pis pour eux, avais-je répondu avant de filer avec Jo.
Je faisais des virées secrètes dans un club du centre-ville, où je dansais sur des chansons comme « I Heard It Through the Grapevine », « Baby, Come Back » des Equals et « Young Girl » de Gary Puckett (sur une fille qui n’avait pas la majorité sexuelle… comme moi), ce qui m’a valu les derniers coups de mon père. Il me reprochait d’être rentrée après le couvre-feu qu’il avait fixé à 22 h 30 et de lui avoir dit que j’étais chez une amie alors qu’en réalité, j’étais allée quelque part sans sa permission.
Tandis que je poussais la porte d’entrée aussi silencieusement que possible, Papa est apparu dans le couloir, l’air impassible, suivi de Maman debout derrière lui, nerveuse. Il m’a demandé où j’étais passée.
J’ai dit que je rentrais de chez Bridie. C’était un mensonge.
— Je t’interdis de me mentir !

Il m’a donné une grande gifle et un coup qui m’a fait tomber.

Alors que j’étais à terre, je me souviens de m’être immédiatement dit : « Je vais me relever aussi dignement que possible. » Je me suis hissée, j’ai tourné le dos à Papa, j’ai regardé ma mère inquiète droit dans les yeux, je lui ai dit tout bas : « Bonne nuit, Maman », et je suis montée dans ma chambre sans précipitation. J’espérais que cela lui montrerait en quelque sorte que je n’avais plus peur de lui. Je ne lui ai plus jamais vraiment parlé.

J’ai continué de désobéir à Papa, acceptant volontiers l’aide inestimable de Maman. C’est elle que je remercie d’avoir fait de moi qui je suis. Elle croyait en moi et m’encourageait en trouvant des astuces pour contourner les restrictions qu’il m’imposait et en calmant le jeu quand c’était possible. Elle était dans une position difficile et peu enviable, au milieu d’un champ de bataille où s’affrontaient deux têtes de mules et leurs velléités. C’était elle qui souffrait le plus de cette guerre. Papa semblait appliquer sa connaissance de la discipline militaire à l’éducation, aboyant des ordres que nous ne pouvions pas discuter. J’ai dû le frustrer, car sa méthode autoritaire n’était pas si efficace : elle ne faisait que renforcer mon envie de le provoquer.

Quand je suis arrivée en terminale et que j’ai commencé à préparer mes examens, les choses ont changé très vite, en particulier à l’école, et ce de façon visible, puisqu’on m’a attribué la récompense du « Plus grand progrès » cette année-là. Mon amie Elaine était loin, elle avait déménagé à Leeds, et mes goûts musicaux avaient considérablement changé : j’avais troqué la pop contre les chansons engagées de Joan Baez, Bob Dylan et al. 1967, c’était l’année de « Whiter Shade of Pale » des Procol Harum, celle de « Light my Fire » des Doors, de Jeff Beck avec « Hi Ho Silver Lining » et de l’album psychédélique des Stones Their Satanic Majesties Request, pour ne donner que quelques exemples. Je suis allée voir Jimi Hendrix jouer au Skyline Ballroom avec Family et deux autres groupes de rock. Vêtu d’un costard en velours, Hendrix était magnifique et je l’ai entendu jouer « Hey Joe » et « Purple Haze ». Alliés à ce jeu expressif, sans aucune retenue, son charisme, sa voix et ses paroles étaient tels que j’en avais la chair de poule. Cela ne ressemblait à rien de ce que je connaissais et j’ai acheté l’album Are You Experienced dès sa sortie. C’est vite devenu le disque auquel je tenais le plus, avec Disraeli Gears de Cream.

Art Sexe Musique de Cosey Fanni Tutti
Traduction : Fanny Quément

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