TROU NOIR

Voyage dans la dissidence sexuelle

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Aller se la jouer loin de sa nature

Que dit un hétérocurieux, cet allié irritant, quand on l’interroge sur ses raisons et ses modes  ? Il essaie, comme il l’a toujours fait, d’être un bon élève. Et c’est peut-être parce qu’il n’y arrive pas, que ses expressions et ses affectations sont celles d’un cancre besogneux, d’un bourrin de fond de classe, qu’il peut quitter le mode ronronnant de l’allyship et devenir un partner in crime.
Ce poème est issu du livre "Ça joue. Fanfare confessionnelle" de Antoine Hummel, paru aux Éditions la Tempête.

C’est probablement par voie de « nature »
– ce mot des âges classiques qui colle aux palais et demeure, outre tous les congédiements, d’usage pour parler du matériel menacé de réduction biologique : genre et cul, courbes et inclinations… –
c’est très certainement en vertu de « ma » nature, ma nature « propre », et pour y échapper, que je déciderais, un jour, quand les conditions initiales auraient réduit jusqu’au bouillon, quand mes tentatives d’être populaire ou d’avoir un 15 en rédac auraient épuisé l’énergie de ma naissance et le fonds de mes propriétés, d’
ALLER ME LA JOUER LOIN DE MA NATURE– fugue sans témoin ou presque (n’étant pas du genre qui trouble ouvertement les genres), et presque sans effets (étant du genre qu’on ne marque pas), et fugue temporaire en tout cas, fugue composée de minifugues en chaîne, jamais trop loin jamais trop long, mais chaque fois un peu plus profond dans le savage alien hostile et merveilleux des natures contraires.

Or on sait bien ceci, que les Anciens toutefois semblaient ignorer, que si tu fonces tout droit vers ta nature « la plus contraire », tu finiras par faire des ronds autour du point d’où tu partis, naquis, fus posé là, pourvu de couilles par le plus grand, enfin par le plus petit des hasards : celui qui fait les couilles conformes
– avec ça d’intéressant quand même, et qui finit par faire d’une série minifugitive une dérive : les ronds toujours plus « grands », excentriquement parlant.

Aussi ALLER SE LA JOUER LOIN DE SA NATURE est-il (au moins à titre d’hypothèse, et toujours à ce stade dont le dépassement est en vue pour peu qu’on ne s’y projette pas) le premier pas d’une possible AVENTURE, le premier tour d’un vice qui mènerait à une embardée dans la périphérie de sa nature, une boucle autour de sa nature par l’extérieur de sa nature, par ce qui la cerne ou la ceint, et qui était jusque-là tenu pour non-lieu, ne figurant pas sur les cartes, sur le plateau de sa nature
– et bien sûr, les conditions de possibilité d’une telle aventure ne sont pas infuses, mais elles n’ont pas non plus rien à voir avec le standard, le standpoint, la config initiale, puisqu’on dit qu’elles procèdent d’une cascade d’implications faites, qui sont autant de désimplications à faire :s’être fait attribuer une nature et avoir eu à en répondre ;avoir reconnu que la nature, c’est du propre ;avoir non seulement identifié mais situé sa nature, l’avoir circonscrite, l’avoir consacrée comme topique (on peut maintenant s’en éloigner – pour le week-end, pour la nuit) ;avoir considéré l’écart par rapport à sa nature comme un « se la jouer », comme donc :une chevauchée dans l’artifice,un raid brouillon dans le latex ou le polystyrène,un truc de branleur ou de mauvaise fille,de bad bitch au soir tombant ;et, selon les époques et les genres en vigueur :un truc cuir,un truc Tacchini,un truc bottes à franges,un truc toge entrebâillée,un truc plume dans le cul.

*

On sait que, quand vous avez commencé à dire merde, vous n’êtes pas loin d’aller fuguer ;qu’après la première fugue, vous n’êtes pas loin de tomber dans la drogue ou le maquillage et,qu’une fois poudré, vous êtes à deux pas de la première gav ;or on sait que la première gav est un ticket pour la Syrie ou la porte ouverte à l’amok au collège – il suffit d’une nuit un peu chaude sur Twitch ou Youtube.

À quoi ressemble l’échelle dont ALLER SE LA JOUER LOIN DE SA NATURE est le premier degré ?A1. Percer,A2. tatouer,A3. prothéserle corps des factory settings ?
B1. Chausser les compensées de la frangine aux heures creuses de l’appartement,B2. profiter du cours d’EPS pour kiffer quand ça moule,B3. convoquer des soirées porno entre couilles et n’avoir qu’un œil sur l’écran ?
C1. Sucer pour un contrôle de maths,C2. une barrette,C3. une invitation à la teufdans les toilettes du CDI ?

Et si, à l’occasion d’une embardée loin de vos natures, un meurtre était commis, qui pourrait le juger ? Et quel serait le verdict ?A. La Nature trahie ?B. La Nature révélée ?C. La Dérive monstrueuse ?D. La Bouffée Soudaine d’état-de-nature ?
Et que diriez-vous pour votre défense ?A. Sous l’empire d’une nature aliène, j’avoue que j’ai commis.B. La nature est ce qui a élevé en moi une aptitude au crime, le crime de l’artifice.

*

Au retour de mes fugues, il arrive que, par peur de laisser percevoir que ma fugue m’a changé, j’épouse rigoureusement les contours de ma nature native : je m’y tiens sage, je m’y cantonne, et très certainement je m’y vautre, avec une ardeur louche – comme on se vautre avec jubilation dans la fange du capitalisme tardif, voilà,J’épouse ma nature native.=Je m’enfile un bigmac sur un parking à Plan-de-Campagne par une journée caniculaire d’avril, les bronches assaillies de particules fines.

Et, naturellement, le retour à soi vient avec son procès ;
la nature, parce qu’on sait qu’elle fait bien les choses, opère continûment pour rétablir l’équilibre du monde – l’équilibre des dignités et des indignités, celui des mérites et des démérites, etc. ;
la nature, parce qu’on sait qu’il est avéré que ses normes collent à ses formes, prononce spontanément une sorte de jugement
– une pluie de châtiments-réflexes s’abat sur qui est de retour dans sa nature après une fugue hors sa nature :asthénie post-prandiale,insuffisance pulmonaire,hypersudationnotation des courbes sur 20évaluation du coup de reins(sans compter le tournis que ça donne en cherchant la sortie, à Plan-de-Campagne).

À l’inverse, chaque maladie éteinte signalerait la fin de velléités à aller voir loin de sa nature ; récompenserait, en le sanctionnant positivement, un retour dans l’enclos de sa nature. Car c’est bien ainsi que la nature est faite : tout ce qui y paraît comparaît ; et tout jugement ex natura est de ceux qui, plus ou moins exécutoirement, décident de qui va vivre et de qui, ne sachant pas vivre selon ses normes, doit mourir. L’éventail des sanctions intermédiaires ou substitutives est large, les mesures disciplinaires temporaires et les préventions bienveillantes sont nombreuses : mettre fin à une cavale dans l’artifice,priver du plaisir de feindre une nature ou de trahir la sienne,rassoir dans la cellule de dégrisement des natures standard,confisquer les natures d’apparat, les natures irisées, les capes et les moires, paillettes, les natures d’ombres et de lumières – mais sans surprise elles tuent à la longue, et qui est suspecté de déserter sa nature, de chômer sa nature, voire de perruquer la nature, s’expose à la même rage que celle qui vise qui chôme tout court, perruque tout court et s’abstient tout bonnement de produire.

*

Ah. Oh. Si seulement le jugement n’était que la sanction ; mais il ne vient jamais sans sa leçon. Teneur : qui trahit sa natureest traître à la Nature Commune,et jouit d’une Dissidence personnelle et mesquine, et joue le Sensuel contre l’Organique,désaccorde l’Individu de l’Espèce,trouble,par ces misérables velléités de Distinction,ces prétentions puériles sur son Corps et son Cul,ces regimbements contre les Vices conformes et l’aiguillon de la Chair,une Nature Supérieure dont quelqu’un est l’Auteur,une Nature qui fut faite, et fut faite une bonne fois.

Ce tir nourri de reproches et de suspicions, de reproches nourrissant suspicions et réciproquement, est bien connu des coupables et complices d’actes contre-nature, des criminel⋅les de lèse-nature. Mais, à la douce, comme un paquet de lois passées pendant les fêtes, cette réprobation prononcée au nom de la raison naturelle et émise depuis la terre ferme, fertile, la véridique terre des natures instituées, frôle de plus en plus d’entre « nous » qui, après des années d’interrogations interdites ou bavardes devant cette fièvre de conversions Factices !, Capricieuses !, Narcissiques !, envisagent finalement, sinon de déserter leur nature, d’aller gentiment se la jouer loin de leur nature
– même si pas forcément bien loin (ni dans le jeu ni dans l’écart), mais au moins d’aller se la donner, disons, deux ou trois nuits dans le mois, au-delà du périph extérieur de leur nature élémentaire, avant de revenir, fantasmatiquement requinqué⋅es, pointer dans les locaux de La Nature SA, comme un courtier en assurance habitué du cabaret travesti.

*

Même si c’est par plaisir, d’abord, que nous nous offrons ces débordements ponctuels de nos natures élémentaires, nous ne sortons jamais, une fois poudré⋅es, qu’avec une théorie apologétique portative, et nous savons ce qu’il faut dire à qui viendrait nous accuser de folklore ou d’appropriation :

On notera que fuguer loin de sa nature ne se résume pas, et par conséquent ne consiste absolument pas, à parcourir la distance qui sépare(rait) une volupté innée (se vider les couilles dans une gorge) d’une volupté acquise (se faire écarter l’anus, peut-être pas jusqu’au prolapse mais quand même)
– d’ailleurs, on dirait mieux la première donnée que innée, et la seconde apprise plutôt que acquise, car nous sommes des animaux de notre temps, des bêtes d’agrément répertoriées au DSM, et pas une faune de fonds d’écrans issus d’un magazine de savane des années 1990.

*

Je ne vais pas « jouer » loin de ma nature.
Je n’ai pas quatre ans et demi.
Je n’ai pas mis le maquillage de maman.
Je n’ai pas un cœur de quatre ans dévoré d’amour-dépendance comme celui d’un petit chien.
J’ai le cœur vaillant des adolescents.
Je ne vais pas barboter à distance raisonnable de ma nature.
Je vais – regardez comme je vais, je suis au bord d’aller, c’est comme ça que ça va se passer : – « me la jouer ».
Comme si on est samedi, je passe une fourrure blanche et du fard à paupières et je catwalk dans les STOP PRETENDING ! GO BACK TO THE HETERO WORLD, WHERE YOU BELONG !

Je suis la norme, je l’incarne et je me rassoie.
Je suis straight : il va falloir que je file droit.
Je trahis mes privilèges dans le moindre de mes gestes.
Je promène mon genre dans chacun de mes pas.
J’appartiens à ma nature, d’ailleurs je la possède – ça se voit surtout quand je me tiens sage.
Là j’ai l’allure de ma nature.

Mais en même temps [resserre son nœud de cravate], ça va bien de faire comme si on ne jouait pas tout·e·x·s à la nature !

*

Je ne vais pas jouer loin de ma nature ; je vais me la jouer.
Je vais prendre part au game et aux performances, au jeu des impressions faites et des influences exercées.
C’est presque tous les samedis maintenant.
Je vais changer les proportions perçues de mon corps la lavette, je vais styliser la lavette pour en faire une silhouette,
ça y est je suis tout stylisé, poudré,
je joue un jeu de hide and show, de masque et de fard, d’exhib et de pudeur,
un jeu de lumières sur le matériel ombrageux de mon corps.

Et pourtant, quels que soient mon plaisir et ma joie, ça n’est encore, toujours et jamais rien, qu’une impression faite sur les témoins biologiques du seul crime que je puisse confesser sans trahir ce que toute justice, toute administration, ne manquera pas d’appeler : ma véritable nature.

Ce texte est dédié à Joachim C., cabaret travesti et chômeuse longue durée, qui résuma auprès d’une amie la teneur d’une remarque que je venais de lui faire  : «  Ce qu’Antoine veut dire, c’est qu’il trouve que tu es allée te la jouer loin de ta nature.  »).

Image : Joachim Clémence

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