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		<title>Transitionner dans un monde haineux</title>
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		<dc:creator>socrata</dc:creator>


		<dc:subject>Homophobie</dc:subject>
		<dc:subject>Enfance</dc:subject>
		<dc:subject>R&#233;cit</dc:subject>
		<dc:subject>coming out</dc:subject>
		<dc:subject>Kev Lambert</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; Je me demande ce que signifie cette &#233;trange synchronicit&#233; ; se m&#233;tamorphoser au moment o&#249; le monde se p&#233;trifie. &#187;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://trounoir.org/+-Homophobie-+" rel="tag"&gt;Homophobie&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://trounoir.org/+-Kevin-Lambert-+" rel="tag"&gt;Kev Lambert&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://trounoir.org/IMG/logo/smith__traumsmith_trounoir_07.png?1731403065' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='97' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;L'&#233;crivain* Kev Lambert (&lt;i&gt;Que notre joue demeure&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Querelle&lt;/i&gt;) nous emm&#232;ne en voyage, ou plut&#244;t dans une travers&#233;e des eaux noires, entre deux grandes villes, Paris et Montr&#233;al, et deux manifs r&#233;acs. Entre les deux, l'&#233;veil au d&#233;sir avec un grand blond, mais aussi la haine qui envahit le monde et &#224; l'int&#233;rieur de laquelle on essaye de s'exprimer. Ille nous dit : &#034;&#202;tre &#171; gai &#187;, c'est une affaire de genre, qui implique le genre et d&#233;fait le genre tel qu'il se construit traditionnellement et &#233;troitement.&#034; Ille nous dit l'inattendue m&#233;tamorphose, les trou&#233;es lumineuses, et les heures sombres qui vont avec.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce texte a &#233;t&#233; publi&#233; initialement dans la &lt;a href=&#034;https://revueliberte.ca/article/6210-transitionner-dans-un-monde-haineux&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Revue Libert&#233;&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Image : SMITH, &#034;Sans titre&#034; in &#034;Dami (endocosmic travelogue)&#034;, 2024 &lt;a href=&#034;https://www.instagram.com/traumsmith/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;@traumsmith&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;J'ai eu mes premi&#232;res relations amoureuses avec des gar&#231;ons r&#233;els, des gar&#231;ons qui existaient bel et bien et qui n'&#233;taient pas des cr&#233;atures sorties des terriers creus&#233;s dans mes romans, pas des guitaristes c&#233;l&#232;bres jouant torse nu ou des gar&#231;ons que je c&#244;toyais, qui aimaient les filles, mais &#224; qui je pr&#234;tais des d&#233;sirs secrets, des gar&#231;ons h&#233;t&#233;ros et confiants qui montraient leur bite dans les vestiaires et qui, dans mes r&#234;ves, me faisaient tout ce qu'ils devaient bien faire &#224; ces filles qu'ils encha&#238;naient comme des bi&#232;res, j'ai eu ma premi&#232;re relation avec des gar&#231;ons v&#233;ritables, des gar&#231;ons &#224; peau, &#224; cheveux, des gar&#231;ons &#224; langue, des gar&#231;ons qui croyaient que j'&#233;tais moi aussi un gar&#231;on, autour de l'&#226;ge de vingt ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant que j'embrassais un grand blond ang&#233;lique, le fr&#232;re d'une amie, plus jeune et plus exp&#233;riment&#233; que moi, pendant que nous nous enroulions, jambes crois&#233;es, dans les sables sal&#233;s des berges du Saguenay, que je go&#251;tais les algues noires, am&#232;res, sous-marines, des milliers de personnes manifestaient dans les rues contre les gens comme moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis des mois, des coul&#233;es immenses d'hommes et de femmes, sourires fendus, la plupart blanc&#183;hes, de tous &#226;ges, souvent accompagn&#233;&#183;es de leurs enfants, chantaient joyeusement dans Paris. On pouvait les entendre claironner : &#171; On aime les homos &#187;. Mais aussi : &#171; Un papa, une maman : tout ce qu'il faut pour un enfant &#187;, &#171; Touche pas au mariage, occupe-toi du ch&#244;mage &#187; ou &#171; Pas besoin de se marier pour se faire enculer &#187;. Des pancartes argumentaient : &#171; Nos diff&#233;rences ne se gomment pas &#187;, &#171; Il est vaniteux de l&#233;gif&#233;rer des lois naturelles, bient&#244;t les lois m&#233;t&#233;o : beau temps gratis &#187;, &#171; &#192; la niche, ils n'ont pas d'hormones &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;tais dans une p&#233;riode de m&#233;tamorphose, de transformation, de transition. Des rep&#232;res fixes &#233;taient lev&#233;s, des clous retir&#233;s et la toile qu'ils retenaient, d&#233;plac&#233;e par le vent. On voyait toujours les trous dans le cadre, mais il &#233;tait impossible de rattraper la toile, de la ramener et de la remettre en place. Lentement, avec une obstination douce, des p&#233;trifications tombaient, les possibles s'&#233;largissaient, des cristaux se dissolvaient. Une enfance maudite se rejouait et tentait de se gu&#233;rir d'une dr&#244;le de mani&#232;re, en s'&#233;crasant sur le sexe des gar&#231;ons. Je me d&#233;livrais de parties de moi d&#233;su&#232;tes, de r&#244;les que je ne d&#233;sirais pas jouer, de voix qui s'acharnaient &#224; r&#233;p&#233;ter des v&#233;rit&#233;s qui ne me convenaient plus, et que je devais cesser d'entendre pour arriver &#224; tenir.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&#171; I want the world to know &#187;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le &#171; coming-out &#187; est une notion inexacte pour parler de cette &#233;poque de ma vie. &#171; Sortir du placard &#187; m'appara&#238;t comme une r&#233;duction, un rapetissement de l'exp&#233;rience qui, comme l'&#233;crit Henry James, n'est &#171; jamais limit&#233;e et jamais compl&#232;te &#187;. L'exp&#233;rience, poursuit-il, &#171; est une immense sensibilit&#233;, une sorte d'&#233;norme toile d'araign&#233;e faite de fils de soie les plus t&#233;nus, suspendus dans la chambre de la conscience, et qui retient dans sa trame tous les atomes flottants dans l'air &#187; (&lt;i&gt;L'art&lt;/i&gt;&lt;i&gt; &lt;/i&gt;&lt;i&gt;de&lt;/i&gt;&lt;i&gt; &lt;/i&gt;&lt;i&gt;la&lt;/i&gt;&lt;i&gt; &lt;/i&gt;&lt;i&gt;fiction&lt;/i&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le coming-out a &#233;t&#233; avant tout une obligation, le fruit d'une attente ext&#233;rieure pos&#233;e sur moi par d'autres. On attend toujours des personnes qui ne se conforment pas &#224; la norme genr&#233;e ou sexuelle qu'elles dictent bien clairement qui elles sont. Je n'ai jamais ressenti le besoin (ni m&#234;me eu la &lt;i&gt;capacit&#233;&lt;/i&gt;) de me d&#233;finir avec un concept en usage dans le discours social &#8211; ce qui ne veut pas dire que je ne l'ai jamais fait. Mais chaque fois, c'&#233;tait avec l'impression de simplifier, de trahir le trac&#233; de la toile d'araign&#233;e infinie, fragile et solide &#224; la fois. &#192; mes parents, je n'ai jamais dit &#171; je suis gai &#187;, bien que j'aie prononc&#233; mille fois cette phrase par la suite, m'enroulant dans la toile collante que je d&#233;sirais pourtant vaste et &#233;tendue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le coming-out comme sc&#232;ne d'annonce, de r&#233;v&#233;lation, est une performance identitaire d'autod&#233;finition. Il nous demande de produire &#171; notre &#187; identit&#233; &#224; partir des cat&#233;gories en place. Je suis ceci ou cela, et je le cachais jusqu'&#224; ce moment de d&#233;voilement. En retour, en d&#233;veloppant cette identification, on nous autorise &#224; cultiver des affinit&#233;s esth&#233;tiques, psychologiques et politiques avec &#171; notre &#187; groupe social, cette &#171; communaut&#233; &#187; dont on aura la gr&#226;ce de faire partie, qu'on le veuille ou non. Ce faisant, le coming-out table sur le mod&#232;le le plus r&#233;pandu de l'&#234;tre humain : un &#171; individu &#187; aux contours d&#233;finis, qui se distingue des animaux, de la pluie, de la boue, qui poss&#232;de sa propre histoire et, si on a de la chance, une &#171; personnalit&#233; &#187; &#224; peu pr&#232;s singuli&#232;re. Quand je frenchais &#224; mar&#233;e basse et que l'eau montait, j'&#233;tais pourtant la montagne autant que la mouette autant que la moule qui s'enfon&#231;ait dans le sable et que l'araign&#233;e qui nous observait au sommet du peuplier. Le coming-out s'accommode parfaitement du mod&#232;le n&#233;olib&#233;ral de l'identit&#233;, o&#249; chacun&#183;e aurait une &#233;tiquette pr&#233;cise pouvant &#234;tre revendiqu&#233;e (et mon&#233;tis&#233;e) et qui le&#183;la rattacherait &#224; une &#171; communaut&#233; &#187; (homog&#232;ne) qui a la charge de faire valoir ses &#171; droits &#187; dans l'&#201;tat patriarcal et colonial (qu'il faudrait, se dit-on parfois, r&#233;nover).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que les minorit&#233;s dictent clairement qui elles sont ! Qu'elles nomment enfin leur diff&#233;rence, la singularit&#233; de leur d&#233;sir. Sans cela, elles demeurent essentiellement inintelligibles pour l'ordre social &#8211; ou pire : prises pour cis ou h&#233;t&#233;ros. N'emp&#234;che que, pour plusieurs, le coming-out est une mani&#232;re de rompre avec une image, avec une histoire, avec une &#171; identit&#233; &#187; impos&#233;e plut&#244;t que choisie. Il suppose le d&#233;voilement d'une v&#233;rit&#233; auparavant cach&#233;e, un &#171; soi &#187; qu'on n'osait pas affirmer ni montrer au grand jour. Moment de cristallisation identitaire, il &#233;crase des processus fourmillants, &#233;claire des zones ombrag&#233;es. Et c'est d'obscurit&#233; que j'avais besoin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour &#234;tre capable de comprendre quelque chose de l'exp&#233;rience queer, il faudrait enfin revoir notre conception psychique et accepter une fois pour toutes que les &#234;tres soient cliv&#233;s, illogiques, nombreux, que leur int&#233;riorit&#233; n'est pas math&#233;matique et que les contraires, les oppositions, les incoh&#233;rences, les identifications complexes, concurrentes, sont une for&#234;t dense peupl&#233;e d'oiseaux nocturnes, de souris apeur&#233;es, de b&#234;tes inconnues des biologistes, d'arbres faisant ombrage au parterre, de champignons tant&#244;t hallucinog&#232;nes tant&#244;t d&#233;licieusement mortels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le coming-out g&#233;n&#233;rait du reconnaissable l&#224; o&#249; je m'exp&#233;rimentais comme &#233;trang&#232;re &#224; &#171; moi &#187;, l&#224; o&#249; je me d&#233;couvrais &#171; plus d'un&#183;e &#187; (voix, attirance, genre) et o&#249;, surtout, je ne savais rien de mani&#232;re claire. Je n'ai pas fait de coming-out, mais j'ai french&#233; au bon moment, au bon endroit, pour que le mot se passe. Ce que j'&#233;tais, je l'avais toujours &#233;t&#233; et pourtant, je ne l'&#233;tais pas, pas vraiment ; et ne le deviendrais jamais, jamais tout &#224; fait, parce que j'&#233;tais saisi&#183;e dans un processus qui ne connaissait pas la chronologie, ni la logique des lignes trac&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;On a toujours un geste qui trahit qui l'on est&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Cette p&#233;riode houleuse, o&#249; les vagues du Saguenay frappaient la rive au rythme de la langue du grand blond dans ma bouche, et o&#249; une mar&#233;e rose coulait dans les rues de Paris pour nous avertir contre les dangers de la &#171; th&#233;orie du genre &#187;, ce moment de changement dans ma vie n'a pourtant rien &lt;i&gt;d&#233;fini. &lt;/i&gt;Il n'a fait que &#171; h&#226;ter la m&#233;tamorphose et l'apparition d'un &#234;tre qu'on porte en soi et qui, sans cette crise qui fait br&#251;ler les &#233;tapes et sauter d'un seul coup des p&#233;riodes, ne f&#251;t survenu que plus lentement &#187; (Proust, &lt;i&gt;Sodome&lt;/i&gt;&lt;i&gt; &lt;/i&gt;&lt;i&gt;et&lt;/i&gt;&lt;i&gt; &lt;/i&gt;&lt;i&gt;Gomorrhe&lt;/i&gt;). Ce que j'ignorais vouloir &#234;tre, j'allais pouvoir le devenir &#8211; sans jamais y arriver parce que, de toute mani&#232;re, il n'y avait pas, il n'y avait plus, il n'y avait jamais eu de chemin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Manifs pour tous firent descendre des dizaines de milliers de personnes dans les rues de Paris. Quelque chose se jouait dans le dessin des t&#234;tes et des corps sur les pav&#233;s, une force aqueuse et mobile, arr&#234;t&#233;e d'un c&#244;t&#233; et se d&#233;versant de l'autre, un corps se scindant, contenant des &#233;l&#233;ments sombres, des blocs masqu&#233;s, cagoul&#233;s, rappelant des p&#233;riodes absurdes, &#224; peine oubli&#233;es de l'histoire. Ces manifestations trouvaient en moi un &#233;cho &#233;trange. Elles ressemblaient, dans leurs formes plastiques, aux dispositifs de contr&#244;le et de surveillance qui avaient capt&#233; un geste, une mani&#232;re, un accent ou un ton qu'un petit gar&#231;on comme moi (croyait-on) n'&#233;tait pas cens&#233; adopter. La coul&#233;e &#233;tait l'incarnation vive des voix r&#233;pressives, des d&#233;clarations violentes que j'avais entendues toute ma jeunesse contre les tapettes, les fifs, les femmes qui se d&#233;guisent en hommes, les travestis qui enl&#232;vent des enfants et qui les violent dans un bloc-appartements de la rue Racine &#8211; il faudrait les pendre par les couilles, l&#233;galiser la peine de mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait en 2013. Quelques mois plus t&#244;t d&#233;filaient encore dans les rues de Montr&#233;al de grandes foules peintes en rouge, des foules donnant corps et forme &#224; la col&#232;re inarticul&#233;e qui jaillissait en moi depuis la prime enfance. Le Printemps &#233;tudiant. Des pancartes aux d&#233;clarations po&#233;tiques et enivrantes paradaient contre la b&#234;tise n&#233;olib&#233;rale, la marchandisation de l'&#233;ducation, le capitalisme appliqu&#233; aux &#233;tablissements de savoir. Les carr&#233;s rouges d'ici, ceux qui avaient fait entrer des id&#233;es socialistes, marxistes et anarchistes dans le sous-sol pourtant bien isol&#233; de mes parents, s'&#233;taient, par quelque alchimie transatlantique, chang&#233;s en d&#233;fenseurs de la famille traditionnelle et de l'institution sacr&#233;e du mariage sur les boulevards haussmanniens.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Prochain &#233;pisode&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait il y a dix ans, c'&#233;tait hier, c'est aujourd'hui. Cette &#233;poque, il me semble que je la revis int&#233;gralement. J'ai peut-&#234;tre cru un temps qu'on arr&#234;tait la m&#233;tamorphose, que j'&#233;tais arriv&#233; quelque part, mais l'atmosph&#232;re s'&#233;tait d&#233;j&#224; mise &#224; changer, prise par d'autres fils de soie suspendus dans d'autres chambres de mes consciences troubles. Chant&#233;s par d'autres gorges nou&#233;es de terreur. La toile s'est mise &#224; attraper des questions renouvel&#233;es et je me suis vue emport&#233;e, de nouveau, dans une &#171; transition &#224; de nouveaux d&#233;sirs, comme un accord qui pr&#233;pare des changements d'harmonie &#187; (Proust, &lt;i&gt;Albertine&lt;/i&gt;&lt;i&gt; &lt;/i&gt;&lt;i&gt;disparue&lt;/i&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C&#233;line Dion a raison, au fond. On ne change pas. Je me retrouve dans une sorte de permanence paradoxale de la m&#233;tamorphose, o&#249; tout semble en perp&#233;tuel changement et o&#249;, pourtant, un n&#339;ud fixe de transfiguration persiste &#224; se dire &#171; moi &#187;. On ne change pas parce qu'on reste la m&#234;me personne. On ne change pas parce qu'on n'a jamais &#233;t&#233; tout &#224; fait une &#171; personne &#187;, selon les d&#233;finitions et les sous-entendus communs. On met des costumes d'autres sur soi, on attrape des airs et des poses de combat. On croit que l'on fait des choix, mais ce sont les choix qui nous font.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui me frappe, c'est la proximit&#233; des processus que je vis autour de 2013 et de 2023, &#224; dix ans d'&#233;cart. &#202;tre &#171; gai &#187; n'&#233;tait pas, n'a jamais &#233;t&#233; une &#171; orientation sexuelle &#187;, c'est une affaire de genre, qui implique le genre et d&#233;fait le genre tel qu'il se construit traditionnellement et &#233;troitement. Il y avait d&#233;j&#224; dans cette transition premi&#232;re des canaux ouverts. Autre chose. Je ne fais pas de coming-out, je poursuis une longue et incertaine sortie du genre, une d&#233;mission infinie, une d&#233;sidentification studieuse des cat&#233;gories &#171; femme &#187; ou &#171; homme &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les manifestations de la 1 Million March 4 Children de 2023 pr&#233;tendent, comme leurs anc&#234;tres de la Manif pour tous, vouloir prot&#233;ger les enfants contre la dangereuse &#171; id&#233;ologie du genre &#187; qui les endoctrinerait &#224; l'&#233;cole (o&#249; on enseigne &#224; peine, on le sait, la sexualit&#233;). Par &#171; id&#233;ologie de genre &#187;, les r&#233;actionnaires visent l'ensemble des savoirs remettant en question l'ordre patriarcal, h&#233;t&#233;ro et cisnorm&#233;, qu'ils d&#233;nichent dans le moindre soin, dans la moindre attention sympathique apport&#233;e aux enfants &#171; pas comme les autres &#187;. De la Manif pour tous &#224; la 1 Million March se tresse une suite am&#232;re, prochain &#233;pisode d'une mauvaise s&#233;rie qui d&#233;marre trop vite, sans nous laisser la chance de skipper le g&#233;n&#233;rique. Cette fois, il n'y a pas d'&#233;l&#233;ment d&#233;clencheur l&#233;gislatif, mais l'organisation d'une internationale r&#233;actionnaire, vague de fond qui perroqu&#232;te les m&#234;mes id&#233;es creuses, v&#233;hicule les m&#234;mes craintes et s'engage &#224; d&#233;faire les (maigres) acquis progressistes qui ont permis aux membres de ces mouvements conservateurs eux-m&#234;mes d'&#233;tudier, d'&#234;tre soign&#233;s, de grandir dans une soci&#233;t&#233; &#224; peu pr&#232;s vivable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'extr&#234;me droite travaille plus clairement qu'autrefois &#224; diriger la col&#232;re sociale vers des enjeux de fa&#231;ades et des menaces. Vampires, loups-garous. Pour prot&#233;ger leur culture cannibale, p&#233;dophile et meurtri&#232;re, pour d&#233;fendre &#171; le pouvoir d'&#233;duquer les enfants dans la norme sexuelle et de genre, comme pr&#233;sum&#233;s h&#233;t&#233;rosexuels &#187;, tel que l'&#233;crit Paul B. Preciado dans &lt;i&gt;Un appartement&lt;/i&gt;&lt;i&gt; &lt;/i&gt;&lt;i&gt;sur&lt;/i&gt;&lt;i&gt; &lt;/i&gt;&lt;i&gt;Uranus&lt;/i&gt;, pour avoir &#171; le droit de discriminer, punir et corriger toute forme de dissidence ou d&#233;viation &#187;, les partisan&#183;es de la droite dure s'organisent contre tout ce qui vise &#224; d&#233;faire le genre r&#234;v&#233; par la culture conservatrice : binaire, clair, engag&#233; dans une activit&#233; reproductive qui assure pouvoir politique et h&#233;ritage &#233;conomique sur un temps long. Illes ont raison sur un point : la pens&#233;e queer vise bel et bien &#224; d&#233;truire le genre tel qu'illes le connaissent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me demande ce que signifie cette &#233;trange synchronicit&#233; ; se m&#233;tamorphoser au moment o&#249; le monde se p&#233;trifie. Je me demande ce que &#231;a veut dire de moi et ce que &#231;a veut dire du monde, de notre impossible rencontre. Je me sens dans un processus d'ouverture, de trouble paysagesque ; les nuages changent, je d&#233;couvre la mer et le monde se referme, construit des barrages contre le Pacifique. Dans la rue, on s'acharne &#224; d&#233;fendre des statues, comme s'il fallait les soigner, les prot&#233;ger, plus encore que nos propres enfants qui, dans dix ans, feront (comme Augustin, vingt ans, gai, sur le m&#233;dia PAINT) des vid&#233;os pour dire, traumatis&#233;&#183;es, &#171; Je suis rescap&#233;&#183;e de la 1 Million March 4 Children &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quitter la norme, les cat&#233;gories identitaires en place, n'est pas reposant, ni facile, ni lin&#233;aire, ne se fait pas sans doutes, sans h&#233;sitations, sans moments de panique, de retour en arri&#232;re, sans tentatives &#233;chou&#233;es, infructueuses, sans malentendus, sans acc&#232;s bloqu&#233; &#224; des &#233;motions incompr&#233;hensibles, plurivoques. Je suis un radeau sur une mer enrag&#233;e, je n'ai aucune confiance en mes moyens, ma pagaie me l&#226;che et mes cordages aussi. Je mesure &#224; peine la distance qui me s&#233;pare de la rive. Je m'ennuie de mon araign&#233;e. Sur la berge, plus personne. Je ne mesure pas encore ce que je d&#233;clenche chez les autres (d&#233;sir de contr&#244;le, haine latente, m&#233;fiance sourde). &#192; la moindre temp&#234;te, je m'&#233;crase sur le sable, dans les algues am&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la travers&#233;e existent pourtant des trou&#233;es de lumi&#232;re. Qu'est-ce que je serais sans un monde haineux ? En l'absence des personnes motiv&#233;es pour clamer leur d&#233;testation des gens qui me ressemblent ? Je tente de comprendre ce qui les anime, ce qui les fixe. Celles et ceux qui tiennent &#224; la permanence, qui vocif&#232;rent leur peur de voir leur petit monde s'&#233;couler sont effray&#233;&#183;es, je pense, par une identification forte et refoul&#233;e avec l'objet de leur d&#233;testation. Ce qui les terrorise est d&#233;j&#224; en elles, en eux. Leur obsession le prouve. Au moindre coup de vent, illes pourraient &#234;tre emport&#233;&#183;es par une vague de transformation. Je comprends leur crainte de l'inconnu ; je la partage. Que restera-t-il si tout change, si on l&#232;ve tous les &#233;crous, si on arrache les drapeaux ? Comme elles et eux, je sais que tout d&#233;marre par une petite chose. Un trou dans un mur nous appara&#238;t insignifiant. On finit par y plonger. Et c'est une d&#233;livrance indescriptible. Terrifiante aussi. Attirante pour cela. &#171; Vous ne d&#233;viez pas de la majorit&#233; sans un petit d&#233;tail qui va se mettre &#224; grossir, et qui vous emporte &#187; (Deleuze &amp; Guattari).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans leur t&#234;te, l'araign&#233;e tisse sa toile. Elle pond ses &#339;ufs. Ils &#233;clateront bient&#244;t, donneront naissance &#224; des cr&#233;atures neuves. Criantes de vie. Je les adore. Les araign&#233;es tissent leur toile, la toile capte les atomes flottants. Les d&#233;fenses ne tiennent plus. Les &#339;ufs &#233;clatent d&#233;j&#224;. Si on sait pr&#234;ter l'oreille, on les entend, les araign&#233;es vives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Kev Lambert.&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce texte a &#233;t&#233; publi&#233; initialement dans la &lt;a href=&#034;https://revueliberte.ca/article/6210-transitionner-dans-un-monde-haineux&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Revue Libert&#233;&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Solidarit&#233;s rabat-joies. Conversation avec Sara Ahmed</title>
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		<description>&lt;p&gt;&#171; Devenir plus nombreux.ses &#187;&lt;/p&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='https://trounoir.org/IMG/logo/image9.jpg?1731403059' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='103' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&#192; l'occasion de la triple sortie du &lt;i&gt;Manuel rabat-joie f&#233;ministe&lt;/i&gt; (&lt;a href=&#034;https://www.editionsladecouverte.fr/manuel_rabat_joie_feministe-9782348081644&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;La D&#233;couverte&lt;/a&gt;), de &lt;i&gt;Vandalisme queer &lt;/i&gt; (&lt;a href=&#034;https://piaille.fr/@editionsburnaout/111992480772871314&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Burn Ao&#251;t&lt;/a&gt;) et de &lt;i&gt;Vivre une vie f&#233;ministe&lt;/i&gt; (&lt;a href=&#034;https://www.horsdatteinte.org/livre/vivre-une-vie-feministe/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Hors d'atteinte&lt;/a&gt;), Sara Ahmed &#233;tait &#224; la librairie Les Mots &#224; la Bouche dans le 11&#232;me arrondissement &#224; Paris. La librairie &#233;tait pleine &#224; craquer, les corps au contact les uns des autres et la joie de rencontrer la philosophe bien vive sur les visages. C'&#233;tait l'occasion pour Sara Ahmed de lire quelques extraits de ses livres et de discuter avec deux de ses traducteurices, Mabeuko Oberty et Emma Big&#233;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Image : Dessin inspir&#233; du &lt;i&gt;Killjoy Kastle&lt;/i&gt; (2019) une &#171; maison hant&#233;e f&#233;ministe lesbienne &#187; cr&#233;&#233;e par Allyson Mitchell et Cait McKinney.&lt;br class='autobr' /&gt;
Trou Noir remercie Emma et Mabeuko, et nos cher.&#232;res ami.es des Mots &#224; la Bouche.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mabeuko Oberty :&lt;/strong&gt; En guise d'introduction, pourrais-tu nous parler un peu des figures qui apparaissent dans tes &#233;crits les plus r&#233;cents, et qui sont notamment mobilis&#233;es dans les traductions qui sortent en ce moment ? Je pense en particulier &#224; la rabat-joie mais aussi au concept de vandalisme queer.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Sara Ahmed :&lt;/strong&gt; Tout d'abord, je voudrais exprimer ma solidarit&#233; rabat-joie &#224; toutes les personnes venues ici. Merci d'&#234;tre l&#224; et de faire le travail que vous faites.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'&#233;cris sur les f&#233;ministes rabat-joies depuis longtemps et je crois que je suis une f&#233;ministe rabat-joie depuis encore plus longtemps que &#231;a. Mais ce n'est pas moi qui l'ai invent&#233;e. Certaines personnes m'ont sugg&#233;r&#233; que je devrais la copyrighter&#8230; mais bon. Je n'en suis pas l&#224;. C'est vrai, cela dit, que je me suis empar&#233;e de la f&#233;ministe rabat-joie et que j'en ai fait autre chose que ce qu'elle &#233;tait : la f&#233;ministe rabat-joie a en effet commenc&#233; sa carri&#232;re comme un st&#233;r&#233;otype n&#233;gatif attach&#233; au f&#233;minisme. Elle est l'image de la f&#233;ministe malheureuse qui fait du malheur sa mission.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le malheur n'est pas notre mission. Mais si notre travail cause le malheur, nous sommes pr&#234;tes &#224; le causer. Autrement dit, une partie du travail consiste &#224; revendiquer la n&#233;gativit&#233; qui est attach&#233;e &#224; la f&#233;ministe rabat-joie, &#224; la retourner et &#224; en faire un outil pour attaquer les institutions qui nous oppriment. De la m&#234;me mani&#232;re, on peut penser &#224; queer qui a lui aussi &#233;t&#233; revendiqu&#233; : un terme qui &#233;tait d'abord une insulte, qui &#233;tait d'abord fait pour salir la personne &#224; qui il &#233;tait adress&#233;, et que nous utilisons pour nos propres fins, que nous retournons pour faire de l'espace pour nous m&#234;mes.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans le &lt;i&gt;Manuel rabat-joie f&#233;ministe&lt;/i&gt; qui vient de para&#238;tre, je propose une s&#233;rie d'engagements rabat-joies. Et l'engagement principal, c'est : &#171; Je suis pr&#234;t.e &#224; causer le malheur. &#187; Il y a aussi cet autre engagement, qui est li&#233; &#224; une autre figure que j'ai introduite plus t&#244;t dans mon travail : celle de la vandale queer. Le vandalisme est souvent d&#233;crit comme &#171; la destruction volontaire du v&#233;n&#233;rable et du beau &#187;. Or la vandale queer, c'est celle qui est pr&#234;te &#224; causer des dommages aux institutions. Mais cela ne veut pas dire que causer des dommages aux institutions est &#224; proprement parler notre but. Beaucoup de nos activit&#233;s sont lues comme vandales, m&#234;me si elles n'ont pas pour mission de faire cela. Par exemple : d&#233;coloniser les programmes d'enseignement est jug&#233; comme une activit&#233; ruineuse pour les institutions. &#201;largir l'institution, ouvrir les portes, voil&#224; la mission que nous nous donnons et ce que nous sommes pr&#234;t.es &#224; faire.&lt;br class='autobr' /&gt;
Suite &#224; cette petite introduction, je vous propose un extrait de ce petit livre jaune, &lt;i&gt;Vandalisme queer&lt;/i&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Lorsque nous r&#233;veillons les potentiels d'une mati&#232;re, lorsque nous refusons d'utiliser les choses de la bonne mani&#232;re, il y a de fortes chances pour que nos actions soient consid&#233;r&#233;es non seule&#173;ment comme des d&#233;gradations, mais encore comme des d&#233;gradations intentionnelles. L'usage queer des choses, leur usage oblique ou d&#233;tourn&#233;, peut ainsi &#234;tre interpr&#233;t&#233; comme une forme de vandalisme, une &#171; destruction volontaire du v&#233;n&#233;rable et du beau &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
La famille nucl&#233;aire est parfois consid&#233;r&#233;e comme une source de respectabilit&#233; et de beaut&#233;. Dans &lt;i&gt;The Promise of Happiness&lt;/i&gt; [la promesse du bon&#173;heur] (2010), j'ai explor&#233; la mani&#232;re dont l'image de la famille est maintenue par une activit&#233; permanente de polissage :au sein de la famille, un important tra&#173;vail de maintien des apparences et de sourires forc&#233;s s'emploie &#224; masquer tout ce qui ne correspond pas &#224; l'image du bonheur. Ce travail de polissage s'assimile &#224; un dispositif d'h&#233;t&#233;roredressement :en cherchant &#224; polir l'image de la famille, en cherchant &#224; &#233;limi&#173;ner les taches et les asp&#233;rit&#233;s, on &#233;limine parfois du m&#234;me coup les traces des existences queers. Quand nos d&#233;sirs sont interpr&#233;t&#233;s comme dommageables, il n'y a qu'un pas pour en faire des actes de d&#233;fiance : comme si nous &#233;tions activement &#224; la recherche de strat&#233;gies pour g&#226;cher la belle image de la famille, ou comme si notre intention &#233;tait de rabaisser les valeurs familiales en n'y adh&#233;rant pas. Ne pas s'ali&#173;gner sur la famille revient ainsi &#224; vouloir la briser. Queer, clac, clac : sous pr&#233;texte qu'i&#183;els ne suivent pas les pointill&#233;s des lignes familiales, on en vient &#224; pen&#173;ser que les queers veulent tailler la famille en pi&#232;ce. Ne pas s'aligner = d&#233;truire : voil&#224; la formule qui in&#173;terpr&#232;te les existences queers comme destructrices. Mais nous pouvons retourner cette interpr&#233;tation, et faire de la destruction une pratique volontaire :nos d&#233;sirs sont jug&#233;s comme dommageables &#224; la famille ? H&#233; bien, peut-&#234;tre devenons-nous donner dans la d&#233;gradation ! Peut-&#234;tre devenons-nous nous donner pour mission de d&#233;truire la famille nucl&#233;aire et le mariage, puisque telle semble &#234;tre la condition pour vivre nos vies de mani&#232;re oblique.&lt;br class='autobr' /&gt;
[&#8230;] Il arrive qu'on utilise le mot famille pour d&#233;crire nos alliances queers. Voil&#224; un usage queer des mots : les r&#233;utiliser et leur donner un sens nou&#173;veau. Je pense &#224; la mani&#232;re dont Susan Stryker (1993 [2020]) d&#233;crit ce qui est devenu possible pour la &#171; famille queer [qu'elle et sa compagne] ont com&#173;menc&#233; &#224; construire &#187; &#224; la naissance de leur enfant. Elle &#233;crit :&#171; C'&#233;tait entre nous une sorte de blague. Nous nous disions que nous &#233;tions des &#8220;pionni&#232;res &#224; l'envers&#8221; : parties &#224; l'aventure au c&#339;ur de la civi&#173;lisation elle-m&#234;me, nous revendiquions le droit &#224; la reproduction biologique contre sa capture h&#233;t&#233;ro&#173;sexiste, nous cherchions &#224; la lib&#233;rer de ses usages. &#187; Elle ajoute : &#171; Nous &#233;tions f&#233;roces ; dans un monde de &#8220;valeurs familiales traditionnelles&#8221;, nous n'avions pas le choix. &#187; Quand les choses sont utilis&#233;es par celle&#183;ux auxquelles elles n'&#233;taient pas destin&#233;es, l'effet peut &#234;tre queer. On peut en faire des blagues. Ces blagues sur les effets queers de nos usages ne sont pas sans lien avec la rage qui nous anime contre la machine de la famille qui consid&#232;re nos enfants comme d&#233;vian&#1001776;, voire monstrueu&#1005504;. Et cette rage peut &#234;tre transformatrice. Comme le dit Stryker : &#171; par l'op&#233;ration de la rage, le stigmate lui-m&#234;me devient une source de pouvoir transformateur. &#187; Cela demande un certain travail de revendiquer la reproduction biologique &#171; pour nos propres usages &#187;, r&#233;occuper la famille, rendre le familier &#233;trange. De m&#234;me, cela demande un certain travail d'organi&#173;ser nos corps autrement et de nous organiser entre nous autrement. Stryker nous livre l'histoire de ses propres r&#233;organisations. Elle nous apprend &#224; donner une nouvelle figure &#224; la mani&#232;re dont les corps trans&#173;genres s'incarnent :une affinit&#233; avec les monstres, avec les personnes qui ont &#233;t&#233; consid&#233;r&#233;es comme monstrueuses &#8211; une r&#233;ponse &#224; Frankenstein forg&#233;e dans la rage. L'usage oblique, l'usage queer : quand nous cherchons &#224; briser ce qui tente de nous contenir.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Emma Big&#233; :&lt;/strong&gt; Alors partant de ce texte, la premi&#232;re question que je voulais te poser part d'une formule d'un.e ami.e, A* Livingstone, qui est un peu une r&#233;ponse &#224; ta figure de la &#171; vandale queer &#187;. C'est l'id&#233;e de &#171; tendresse comme vandalisme &#187;. La tendresse vandale, on pourrait dire, c'est toutes les formes de manifestations ou d'actions directes qui mobilisent ce qu'on pourrait appeler des formes d'intimit&#233; insurrectionnelle. De la frivolit&#233; tactique des carnavals queers aux kiss-in du mouvement sida, toute une famille de gestes qui consistent &#224; s'embrasser dans la rue &#224; opposer l'intimit&#233; &#224; un espace public h&#233;t&#233;ronorm&#233; qui ne veut pas des pr&#233;sences queers. Et je pense aux &lt;i&gt;Usages de l'&#233;rotique&lt;/i&gt; d'Audre Lorde, qui est une figure importante pour toi, et qui a beaucoup th&#233;oris&#233; cet usage transformateur de l'&#233;ros : qu'arrive-t-il quand on lib&#232;re l'&#233;rotique de sa capture patriarcale, et quelles puissances politiques pouvons-nous en tirer ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sara Ahmed :&lt;/strong&gt; Alors d'abord, je voudrais dire que c'&#233;tait tr&#232;s touchant de vous entendre lire ensemble ce texte et d'avoir &#233;t&#233; traduite par vous deux. Cette forme d'intimit&#233; queer qui est en jeu dans une co-traduction, voil&#224; je crois, une autre sorte de tendresse comme vandalisme : la mani&#232;re dont nous prenons soin les mots les un.es des autres, la mani&#232;re dont nous nous assurons qu'ils passent dans les mains les un.es des autres. Et Audre Lorde m'a effectivement beaucoup appris sur ce soin &#224; prendre des mots des autres, sur la mani&#232;re dont ces mots nous aident &#224; nous conduire dans la vie.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais avant de r&#233;pondre &#224; la question, je voudrais encore ajouter quelque chose sur la tendresse. C'est le fait que beaucoup de formes de violence ne sont pas enregistr&#233;es comme des formes de violence, pr&#233;cis&#233;ment parce qu'elles sont masqu&#233;es sous la forme de la tendresse. Et un des soucis que j'ai, une des questions qui m'habite, c'est la mani&#232;re dont, quand un enfant queer, ou un enfant trans, sort du placard, se r&#233;v&#232;le &#224; ses parenz, l'oppression des parents peut souvent prendre la forme du soin pris &#224; l'enfant, du soin pris &#224; la destin&#233;e de l'enfant. Autrement dit, les parenz vont peut-&#234;tre formuler des soucis pour l'enfant, pour son bien-&#234;tre. Mais ce que les parenz disent en r&#233;alit&#233;, c'est : quand tu d&#233;vies du chemin straight, quand tu d&#233;vies du droit chemin, tu t'exposes au malheur. D&#233;claration qui est pr&#233;cis&#233;ment ce qui produit le malheur de l'enfant. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je veux aussi r&#233;pondre &#224; ta question plus directement. Dans &lt;i&gt;Vivre une vie f&#233;ministe,&lt;/i&gt; je formule les choses de la mani&#232;re suivante en disant qu'il nous faut&lt;i&gt; ruiner ce qui est ruineux, d&#233;truire ce qui est destructeur.&lt;/i&gt; Et d&#233;truire peut prendre plein de formes, y compris des formes qui n'ont pas l'air d'&#234;tre des formes destructrices. On peut ruiner un &#233;tat de choses simplement en persistant dans nos mani&#232;res d'exister en tant que personne queer ou en tant que personne trans. On peut ruiner un &#233;tat de choses simplement en refusant de ne pas exister. On peut ruiner en refusant de baisser le volume, en refusant de ne pas cr&#233;er de l'inconfort chez les autres, en se refusant de diminuer ce qui cr&#233;e la diff&#233;rence. &lt;br class='autobr' /&gt;
Et je pense effectivement &#224; cette longue tradition de l'activisme queer qui a consist&#233; &#224; occuper l'espace public et &#224; le remplir de signes d'amour. Comme ce vieux slogan : WE'RE QUEER, WE'RE HERE, GET USED TO IT [nous sommes queer, nous somme l&#224;, va falloir vous y faire]. Autrement dit : on ne partira pas, et on est &lt;i&gt;fucking&lt;/i&gt; l&#224; pour rester.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pr&#233;senter la rabat-joie comme projet queer, c'est penser les diff&#233;rentes mani&#232;res par lesquelles on peut dire non aux relations de pouvoir. Il y a un chapitre dans le &lt;i&gt;Manuel&lt;/i&gt; qui est d&#233;di&#233; &#224; la rabat-joie f&#233;ministe comme po&#232;te (ce que je ne suis pas ; ni philosophe d'ailleurs). J'ai &#233;t&#233; influenc&#233;e par beaucoup de po&#233;tesses, notamment ma tante Gulzar qui, au Pakistan, &#233;tait une po&#232;te et une militante. Et si beaucoup des &#233;crivaines et des militantes qui m'ont inspir&#233;e sont aussi des po&#233;tesses, c'est parce que je pense qu'il est important de trouver d'autres mani&#232;res de dire pour exprimer ce que nous sentons ; exprimer, c'est-&#224;-dire faire sortir de soi quelque chose qu'il est difficile de dire.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le passage que je vais lire parle pr&#233;cis&#233;ment de cela, sous la forme d'une maxime :&lt;i&gt; get loose&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire, &lt;i&gt;l&#226;che-toi,&lt;/i&gt; mais aussi&lt;i&gt; desserre, d&#233;visse, laisse passer&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;MAXIME RABAT-JOIE &lt;br class='autobr' /&gt; L&#194;CHE-TOI !&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Il est possible que notre &#233;criture se l&#226;che davantage lorsque nous refusons de nous plier &#224; l'exigence de nous exprimer d'une certaine fa&#231;on. Je pense &#224; la mani&#232;re dont ma propre mani&#232;re d'&#233;crire a chang&#233; avec le temps. Tandis que je travaillais davantage sur les rabat-joies f&#233;ministes, avec elles, pour vous les faire conna&#238;tre, ma langue s'est d&#233;tendue. J'ai commenc&#233; &#224; pr&#234;ter une oreille plus attentive aux mots, &#224; l'importance de leur mati&#232;re, leur sonorit&#233;, utilisant les rimes et les r&#233;p&#233;titions, afin de pouvoir, au moins par le langage, respirer. Peut-&#234;tre all&#233;geons-nous une charge en rel&#226;chant les mots. Ce manuel, un manuel rabat-joie f&#233;ministe, n'est un manuel que de mani&#232;re un peu l&#226;che. J'ai assoupli sa forme ; pas d'itin&#233;raire balis&#233;, pas de recettes. Oui, on peut d&#233;cevoir les attentes en assouplissant une forme. &#202;tre une rabat-joie f&#233;ministe consiste justement &#224; transformer nos attentes, faire d'une d&#233;ception une ouverture, une opportunit&#233;. Et donc, nous ponctuons nos textes de points de suspension, les laissant s'agiter et s'effilocher. Nous &#233;crivons, comme nous aimons, comme nous vivons. Nous contons des histoires, nous tra&#231;ons des sentiers. Nous laissons derri&#232;re nous des cailloux par milliers, des traces qui permettent de facilement nous trouver. Et quand je dis nous, je veux dire les unes les autres.&lt;br class='autobr' /&gt;
Me revient en m&#233;moire le Pansy Project de l'artiste queer Paul Harfleet. Harfleet a plant&#233; des pens&#233;es dans tous les lieux o&#249; il savait que des agressions et insultes homophobes s'&#233;taient produites. Les pens&#233;es, pansies au pluriel, sont des fleurs ; le mot pansy au singulier est aussi utilis&#233; comme insulte. Nous cr&#233;ons en r&#233;orientant ce qui a &#233;t&#233; utilis&#233; contre nous. &#202;tre po&#232;te rabat-joie, c'est semer quelque chose, une possibilit&#233;, une floraison d'un nouveau genre, c'est marquer l'emplacement de la violence, nous raconter ce qui s'est pass&#233; l&#224;. Le lieu o&#249; se produit la violence est le lieu o&#249; se conteste la violence, o&#249; on lui dit non. Les pens&#233;es, ces petites fleurs, des petits po&#232;mes, que l'on s&#232;me un peu partout.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Mabeuko Oberty :&lt;/strong&gt; Alors, &#224; partir de cet extrait sur la rabat-joie comme po&#232;te, je voulais te demander : Dans le &lt;i&gt;Manuel&lt;/i&gt;, tu &#233;voques le fait que ton &#233;criture a chang&#233;, par rapport &#224; tes &#233;crits pr&#233;c&#233;dents notamment. Peux-tu nous en dire davantage sur ton processus d'&#233;criture ici ? En particulier, quelle a &#233;t&#233; la place de la po&#233;sie ? Et comment tu d&#233;crirais l'&#233;volution de ton &#233;criture par rapport &#224; tes livres pr&#233;c&#233;dents ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sara Ahmed :&lt;/strong&gt; La meilleure r&#233;ponse que je puisse donner &#224; cette question, c'est en expliquant d'abord pourquoi j'ai fini par &#233;crire ce &lt;i&gt;Manuel rabat-joie f&#233;ministe&lt;/i&gt;. Une des raisons pour lesquelles je l'ai &#233;crit, c'est parce que j'ai d&#251; quitter l'universit&#233;, et que l'universit&#233; n'&#233;tait donc plus l'endroit dans lequel j'allais faire circuler mon travail. Du coup, je voulais &#233;crire quelque chose qui pouvait atteindre les lecteurices sans utiliser l'universit&#233; comme interm&#233;diaire. Et j'ai choisi de parler de la rabat-joie f&#233;ministe parce que je me suis retrouv&#233;e face au fait que ce mot-l&#224; avait permis &#224; tout un ensemble de personnes de venir t&#233;moigner aupr&#232;s de moi, de leurs propres exp&#233;riences.&lt;br class='autobr' /&gt;
En m&#234;me temps, j'avais aussi un peu l'impression que j'avais d&#233;j&#224; beaucoup &#233;crit sur la rabat-joie f&#233;ministe et je me demandais : mais comment est-ce que je vais bien pouvoir &#233;crire quelque chose de plus sur elle ? Alors bien s&#251;r, c'&#233;tait un peu une question idiote. Mais voil&#224;, c'&#233;tait l&#224;. Et puis, un jour, j'&#233;tais en train de me balader avec mes chiennes, comme je le fais tr&#232;s r&#233;guli&#232;rement, et j'&#233;tais en train de penser au fait qu'un certain nombre de phrases qui &#233;taient apparues dans d'autres livres pouvaient se pr&#233;senter comme des sortes de v&#233;rit&#233;s rabat-joies, c'est-&#224;-dire des sortes de formules qui pourraient &#234;tre densifi&#233;es, &#233;paissies, rendues plus fortes en revenant sur elles. Et du coup, c'est ce &#224; quoi je me suis employ&#233;e : retraverser ce chemin que j'avais d&#233;j&#224; travers&#233;. Une mani&#232;re de densifier ces mots pour leur donner une nouvelle vie. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans ce sens l&#224;, la po&#233;sie ne compte pas seulement dans le chapitre qui s'appelle &#171; la rabat-joie f&#233;ministe comme po&#232;te &#187;. J'aime beaucoup cette image qu'Audre Lorde propose dans ce po&#232;me qui s'appelle &#171; Pouvoir &#187; et qui parle d'une t&#226;che de la po&#233;sie consistant &#224; ne pas laisser notre pouvoir &#171; sans vie comme un c&#226;ble &#233;lectrique d&#233;branch&#233; &#187;. J'aime cette image parce qu'elle me para&#238;t parler de la langue comme une forme d'&#233;lectricit&#233;, comme une mani&#232;re de rester connect&#233;es les unes aux autres. &lt;i&gt;Snap, snap, sizzle.&lt;/i&gt; &#199;a craque, &#231;a craque, &#231;a &#233;lectrise. Voil&#224;, c'est &#231;a le langage po&#233;tique : une tentative d'&#233;lectriser les mots.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mabeuko Oberty &lt;/strong&gt; : Dans le dernier passage qu'on va lire, il est fait mention d'une d&#233;mission. Pourrais-tu partager avec nous le contexte et les raisons de cette d&#233;mission qui a &#233;t&#233; une sorte d'onde de choc dans la vie intellectuelle britannique ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sara Ahmed : &lt;/strong&gt; Alors il y a quantit&#233; de raisons pour lesquelles j'ai d&#233;missionn&#233;. Mais ce que je peux dire, c'est d'abord que j'ai d&#233;missionn&#233; de mon poste comme professeure dans une universit&#233; en raison d'un refus de l'institution dans laquelle je travaillais de reconna&#238;tre une s&#233;rie de cas de harc&#232;lement sexuel qui s'y produisaient. J'ai d&#233;missionn&#233; parce que je n'en pouvais plus. J'avais travaill&#233; depuis plusieurs mois, plusieurs ann&#233;es m&#234;me, avec un groupe de six doctoranz pour que l'institution reconnaisse ces probl&#232;mes de harc&#232;lement sexuel. Tout ce que nous demandions, c'est qu'il y ait une reconnaissance du fait qu'il y avait eu des enqu&#234;tes sur la question du harc&#232;lement sexuel dans cette institution. Et tout ce que nous recevions, c'&#233;tait un silence permanent, comme si l'universit&#233; s'effor&#231;ait d'effacer, de produire un trou de m&#233;moire, un blanc de m&#233;moire autour de ce qui &#233;tait arriv&#233;. Dans mon prochain livre, qui portera sur la plainte &#224; proprement parler, je parle d'un moment o&#249; un.e masterant.e vient me voir, choqu&#233;.e d'apprendre qu'il y avait eu ces enqu&#234;tes sur le harc&#232;lement sexuel alors qu'ielle-m&#234;me venait de d&#233;poser une plainte contre un des professeurs qui &#233;tait justement en cause. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je pense ce silence comme un mur qui nous emp&#234;chait de passer, qui emp&#234;chait l'information de passer. En d&#233;missionnant, je me suis donn&#233; une mani&#232;re non seulement de sortir de l'universit&#233; mais aussi de faire sortir cette information-l&#224;, de cr&#233;er une fen&#234;tre dans le mur pour que l'information circule.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;
J'ai remarqu&#233; plus haut qu'en partageant publiquement les raisons de ma d&#233;mission, mon action a &#233;t&#233; trait&#233;e comme dommageable par l'institution et par certaines de mes anciennes coll&#232;gues f&#233;ministes. Ce n'&#233;tait pas la cons&#233;quence la plus importante. Ma d&#233;mission publique a fait l'objet d'une large couverture m&#233;diatique &#224; l'&#233;chelle nationale. J'ai &#233;t&#233; &#233;mue et inspir&#233;e par la quantit&#233; de personnes qui m'ont contact&#233;e pour exprimer leur solidarit&#233;, leur rage et leur sollicitude. J'ai re&#231;u des courriers de quantit&#233; de personnes qui me racontaient leurs exp&#233;riences de porter plainte, et d'autres qui partageaient avec moi leur d&#233;cision de quitter leurs postes ou leurs professions &#224; la suite d'une plainte qu'iels avaient d&#233;pos&#233;e. Une histoire r&#233;v&#233;l&#233;e au grand jour peut mener &#224; la r&#233;v&#233;lation d'autres histoires.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;
&lt;strong&gt;&#201;QUATION RABAT-JOIE&lt;br class='autobr' /&gt;
UNE BR&#200;CHE = UN POINT DE FUITE F&#201;MINISTE&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
En ouvrant une br&#232;che, en fuitant, je suis devenue facile &#224; trouver ; quantit&#233; de personnes sont venues me voir avec leurs histoires, parmi lesquelles une bonne partie des r&#233;cits rabat-joies que je partage dans ce manuel. Ce que nous laissons &#233;clater au-dehors est ce qui m&#232;ne les autres &#224; nous. La po&#232;te rabat-joie se l&#226;che. La survie rabat-joie exige de &lt;strong&gt;ne pas nous accrocher &#224; la rabat-joie f&#233;ministe &lt;/strong&gt; (Strat&#233;gie de survie rabat-joie #5) : d&#233;cha&#238;n&#233;e, elle devient un &#233;lectron libre ; et plus elle est d&#233;tach&#233;e, plus elle cause de d&#233;g&#226;ts. Avec la rabat-joie f&#233;ministe comme activiste, nous apprenons que le d&#233;cha&#238;nement n'est pas seulement affaire d'expression, m&#234;me si l'expression compte : le d&#233;cha&#238;nement est aussi une technique de d&#233;mant&#232;lement, un desserrement des vis et des boulons des institutions. Il suffit de cr&#233;er une petite ouverture pour que &#231;a sorte avec abondance. Un non peut &#234;tre une telle ouverture. Faire sortir un non, le rendre public, est une mani&#232;re de faire circuler une information qui, autrement, serait tenue secr&#232;te. C'est aussi la mani&#232;re de signifier aux autres votre pr&#233;sence.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je pense &#224; une conversation que j'ai eue avec une &#233;tudiante autochtone vivant au Canada. Elle s'&#233;tait plainte, de mani&#232;re informelle, de la mani&#232;re dont la supr&#233;matie blanche agissait dans ses cours : utiliser ce terme pour d&#233;crire ce que tu rencontres dans des institutions qui se pensent progressistes et engag&#233;es envers la diversit&#233; a de quoi te causer des ennuis ; elle le savait bien, mais cela ne l'a pas emp&#234;ch&#233;e de le faire. Elle est devenue, dans ses propres termes, &#171; un monstre &#187;, et il lui a fallu terminer son doctorat en dehors du campus. Elle m'a parl&#233; du &#171; petit cadeau inattendu &#187; que cela a repr&#233;sent&#233; quand d'autres &#233;tudianz ont commenc&#233; &#224; venir lui parler : &#171; Elles savent que tu es l&#224; et elles peuvent venir te voir. &#187; Les plaintes que nous formulons peuvent para&#238;tre ne nous mener nulle part, ne laisser aucune trace. Mais en disant non, nous gardons l'histoire vivante ; nous ne l&#226;chons rien. Et parfois, c'est ainsi que nous tenons, en transmettant un non.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Emma Big&#233; : &lt;/strong&gt; Merci &#224; nouveau pour ce texte. En lien avec lui, ma question porte sur ce que tu appelles la joie rabat-joie. Il y a dans ton travail toute une critique puissante du caract&#232;re obligatoire du bonheur, de toutes ces instructions qui nous disent : m&#234;me au milieu de l'oppression, souriez !, et puis soyons optimistes, on va finir par en finir avec la brutalit&#233;, non ? pourquoi est-ce que vous ne pouvez pas voir le bon c&#244;t&#233; des choses ? &#192; cela, tu opposes un&lt;i&gt; non&lt;/i&gt; et tu proposes au contraire de nous installer dans la n&#233;gativit&#233;, de ne pas avoir peur d'elle. En m&#234;me temps, tu produis aussi une th&#233;orie g&#233;n&#233;rale de la joie rabat-joie, et j'y pense maintenant parce que tu as beaucoup parl&#233; du fait de recevoir ces t&#233;moignages, et du poids que cela doit repr&#233;senter de s'efforcer de leur survivre. Alors, c'est quoi cette joie rabat-joie et est-ce qu'elle est un antidote au poids de la brutalit&#233; ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Sara Ahmed : Je pense la joie rabat-joie comme la joie qui est impliqu&#233;e dans l'&#233;laboration de mondes diff&#233;rents, des mondes dans lesquels on peut respirer plus facilement. Le deuxi&#232;me chapitre du livre s'appelle &#171; Survivre en tant que rabat-joie f&#233;ministe &#187; et je le mentionne maintenant parce que je pense qu'une partie de la joie rabat-joie est li&#233;e &#224; la survie. Ma premi&#232;re strat&#233;gie pour survivre en tant que rabat-joie f&#233;ministe, c'est d'en devenir une. Autrement dit : rejoins les rangs, devenons plus nombreux.ses. D'autres strat&#233;gies sont en ce sens li&#233;es &#224; la collectivit&#233; impliqu&#233;e dans les vies rabat-joies. Quand on rabat la joie, on trouve d'autres rabat-joies &#224; ses c&#244;t&#233;s. L'une des strat&#233;gies rabat-joies est aussi un rappel : &#171; Tu ne peux pas tout faire &#187;. Autrement dit, on ne peut pas tout endosser, tout simplement parce qu'on ne peut pas tout avaler. Et la derni&#232;re strat&#233;gie est : &#171; Ressens tout ! &#187;. Ressentir tout, &#231;a inclut la joie, la joie rabat-joie. Et si je le dis, et si j'insiste, c'est pour dire que le projet de rabattre la joie n'est pas de ressentir le malheur (vous serez peut-&#234;tre heureux.ses de l'apprendre). Cependant, l'une des f&#226;cheuses cons&#233;quences de l'affirmation selon laquelle la vie queer est associ&#233;e au malheur, c'est qu'on se sent constamment oblig&#233;.es de montrer bonne figure, celle du bonheur, pour contrer cette affirmation. Et &#231;a, &#231;a peut cr&#233;er une distance &#224; l'&#233;gard de nos propres affects. Mais je pense aux affects, aux sentiments, comme ce qui nous informe, ce qui nous donne des le&#231;ons sur le monde.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et la joie fait partie int&#233;grante de ces affects cr&#233;ateurs de mondes. Simplement, elle n'est pas le but du travail que nous faisons. Le but du travail que nous faisons, c'est de faire en sorte que des vies soient possibles, c'est de cr&#233;er des conditions pour survivre &#224; l'int&#233;rieur de ces institutions vieilles et p&#233;rim&#233;es que sont la blanchit&#233; et le patriarcat. En ce sens, la joie rabat-joie est li&#233;e &#224; la joie queer : la joie de se connecter avec des personnes qui voient quelque chose en toi parce que tu vois quelque chose en elles. Autrement dit, la joie d'y voir un peu plus clair. Je dis &#224; un moment que s'engager &#224; rabattre la joie, c'est indissociablement s'engager &#224; se rabattre sa propre joie pour voir les formes obligatoires que prend le monde autour de toi. L&#224;-dedans, il y a des choses qui peuvent &#234;tre difficiles &#224; avaler, comme par exemple l'exp&#233;rience du racisme dans ton enfance. Mais une fois que tu as des mots comme &lt;i&gt;racisme&lt;/i&gt; &#224; port&#233;e de main, ils peuvent devenir des poign&#233;es, des entr&#233;es, pour pouvoir relire ce que tu as v&#233;cu, et r&#233;aliser que tu n'&#233;tais pas la cause du malheur qui te tombait dessus, que la cause c'&#233;tait le racisme. Alors bien s&#251;r, il y a de la douleur dans cette clart&#233;. Mais dans cette clart&#233;, il y a aussi de la joie, de la joie &#224; voir les choses ainsi illumin&#233;es. Et pour ma part, je consid&#232;re qu'il y a de la joie dans cette compr&#233;hension qui peut se porter sur les ph&#233;nom&#232;nes, dans le fait de trouver des noms pour nommer ce qui nous est arriv&#233;. Et &#231;a peut &#234;tre compris comme une forme de po&#233;sie : nous changeons notre relation &#224; nous-m&#234;mes, &#224; nos pass&#233;s, au monde. Autour de nous, c'est l'ouverture de possibilit&#233;s. Et c'est l&#224;-dedans que la rabat-joie trouve sa joie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Questions du public&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Personne 1 :&lt;/strong&gt; Je suis une chercheuse racis&#233;e et &#224; ma premi&#232;re r&#233;union doctorale, nous &#233;tions un petit groupe, uniquement de personnes racis&#233;es, et il y avait quelque chose de fort et de puissant dans cette r&#233;union, o&#249; nous nous disions : voil&#224; ce que nous avons r&#233;ussi &#224; cr&#233;er au sein de l'institution blanche. Et je demande : est-il possible de trouver de la joie et de se battre &#224; cet endroit-l&#224;, &#224; l'int&#233;rieur de l'institution (universitaire) ? Ou, est-ce qu'il n'y a rien &#224; faire avec l'universit&#233;, &#224; part la br&#251;ler ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sara Ahmed : &lt;/strong&gt; Merci pour la question. Assur&#233;ment une partie de la joie rabat-joie a &#224; voir avec le fait de cr&#233;er des espaces, de pousser les murs pour trouver des espaces, y compris dans des institutions blanches, des espaces o&#249; on peut tra&#238;ner entre nous, juste &#234;tre ensemble. Dans toute ma carri&#232;re universitaire, ce sont ces espaces-l&#224; que j'ai contribu&#233; &#224; cr&#233;er &#224; Lancaster et &#224; Goldsmith, dans des laboratoires d'&#233;tudes f&#233;ministes. Et assur&#233;ment, une part importante du travail &#233;tait de cr&#233;er cette petite poche dans laquelle nous allions pouvoir respirer ensemble plus facilement. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais je pense que le processus de porter plainte a r&#233;v&#233;l&#233; des tas de choses, y compris ma relation &#224; cette petite poche. Ce n'&#233;tait pas in&#233;vitable pour moi de partir, mais ce qui s'est pass&#233; a fait qu'il n'&#233;tait plus possible pour moi de rester. De plus, je percevais &#224; ce moment-l&#224; la possibilit&#233; d'emprunter un autre chemin, notamment un chemin qui me permettrait d'exposer la violence institutionnelle. Et &#231;a, &#231;a requ&#233;rait pour moi d'&#234;tre en-dehors de l'institution, car de l&#224; je pourrais plus facilement mettre la lumi&#232;re sur cette violence. Mais depuis que j'ai quitt&#233; ma vie universitaire, je n'ai pas pour autant cess&#233; de travailler &#224; la transformation des conditions de travail universitaire. M&#234;me si je ne travaille plus pour une universit&#233;, je travaille sur elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Personne 2 : &lt;/strong&gt; La question portait sur l'&#233;cart entre rabattre la joie et tuer la joie, qui est la traduction litt&#233;rale de &lt;i&gt;killjoy&lt;/i&gt;. Est-ce que ce n'est pas un peu euph&#233;miser que de dire &#171; f&#233;minisme rabat-joie &#187; et est-ce qu'on ne devrait pas utiliser des expressions comme &lt;i&gt;f&#233;minisme casse-couille&lt;/i&gt;, ou &lt;i&gt;f&#233;minisme tue-la-joie&lt;/i&gt; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mabeuko Oberty :&lt;/strong&gt; Alors oui la question s'est pos&#233;e, de quelle mani&#232;re traduire la partie &lt;i&gt;kill&lt;/i&gt; de l'expression &lt;i&gt;killjoy&lt;/i&gt;, et justement dans le &lt;i&gt;Manuel&lt;/i&gt;, nous avons souvent choisi d'utiliser les deux termes &lt;i&gt;tuer&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;rabattre&lt;/i&gt;, alternativement, lorsqu'ils apparaissaient sous forme de verbe. Pour le terme rabat-joie, ce n'&#233;tait pas seulement par fid&#233;lit&#233; &#224; la traduction courante de &lt;i&gt;killjoy&lt;/i&gt;, c'&#233;tait aussi question de sonorit&#233;, parce que cette expression sonne parfois mieux, et qu'elle est r&#233;p&#233;t&#233;e tellement souvent dans le &lt;i&gt;Manuel&lt;/i&gt;. En g&#233;n&#233;ral, on a aussi pr&#233;f&#233;r&#233; &lt;i&gt;rabat-joie&lt;/i&gt; parce qu'il s'agissait de montrer que c'est une figure reconnaissable, donc c'&#233;tait plus efficace d'utiliser un terme existant, facile &#224; m&#233;moriser et &#224; utiliser ; et &#224; l'int&#233;rieur du manuel, comme elle est beaucoup d&#233;crite cette figure, elle prend tout son volume et sa signification. D'ailleurs, entre le d&#233;but et la fin de la traduction, le signification du mot &lt;i&gt;rabat-joie&lt;/i&gt; a compl&#232;tement chang&#233; pour moi. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ceci dit, il y a effectivement des moments o&#249;, pour donner plus de force aux actions rabat-joies, on utilise le terme de tuer en alternance avec celui de &lt;i&gt;rabattre&lt;/i&gt;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Emma, tu voulais ajouter quelque chose ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Emma Big&#233; : &lt;/strong&gt; Oui, un simple fait d'histoire lexicale : &lt;i&gt;killjoy&lt;/i&gt;, c'est la traduction du fran&#231;ais &lt;i&gt;rabat-joie&lt;/i&gt; (et pas l'inverse) ; autrement dit, lexicographiquement, le fran&#231;ais vient d'abord,&lt;i&gt; rabat-joie&lt;/i&gt;, et ensuite les Anglais exag&#232;rent et traduisent en &lt;i&gt;tue-la-joie.&lt;/i&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
Du coup &#231;a a doublement pos&#233; cette question. &#192; quoi est-ce qu'on est fid&#232;le ? &#192; cette premi&#232;re origine, plus fr&#233;quente en fran&#231;ais, ou &#224; la retraduction anglaise ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mabeuko Oberty :&lt;/strong&gt; En tous cas on peut aussi se rappeler que dans rabattre, il y a abattre&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Personne 3 :&lt;/strong&gt; Alors ma question, c'est plus sur le d&#233;but de l'intervention sur la famille, notamment la famille nucl&#233;aire. Moi j'ai l'impression d'&#234;tre entour&#233;e de lesbiennes qui veulent fabriquer des familles nucl&#233;aires. J'ai l'impression que enfin, justement, vous parlez de sourires forc&#233;s et moi j'ai l'impression de voir &#231;a. Et je me pose la question personnellement sur ma vie, enfin, est-ce qu'on va toutes foncer l&#224;-dedans ? J'ai l'impression que du coup je me demande si on n'est pas en train de se fondre dans ce mod&#232;le dont on sait qu'il est plein de violences.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sara Ahmed :&lt;/strong&gt; Oui. Je veux dire : oui. C'est une tr&#232;s bonne question et voil&#224; la r&#233;ponse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Personne 1 :&lt;/strong&gt; J'ai plus en t&#234;te et je n'ai pas mon t&#233;l&#233;phone donc je ne peux pas v&#233;rifier, mais il y a une autrice fran&#231;aise qui a parl&#233; de &#171; relations h&#233;t&#233;rosexuelles en non-mixit&#233; &#187; pour d&#233;crire les lesbiennes qui se conforment &#224; l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Personne 4 :&lt;/strong&gt; J'avais une question sur le lien que vous faites entre la famille et l'universit&#233;, qui sont deux institutions dominantes dans la soci&#233;t&#233;. On dit souvent que la famille biologique nucl&#233;aire est plus originaire que les autres institutions comme si elle &#233;tait avant toute forme d'institution, mais &#231;a n'emp&#234;che qu'elle soit aussi d&#233;fendue par d'autres institutions : comment &#231;a se passe ? Et, deuxi&#232;me question, est-ce que vous avez envie d'&#233;crire sur d'autres institutions, comme l'&#201;tat par exemple ? Par exemple, de r&#233;fl&#233;chir &#224; des mani&#232;res de pas seulement squatter l'universit&#233; ou squatter la famille, mais aussi squatter l'&#201;tat, pour en faire autre chose ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sara Ahmed : &lt;/strong&gt; Alors, c'est une grosse question. Donc la premi&#232;re partie de la question, je vais y r&#233;pondre avec un exemple. Je parle avec une femme racis&#233;e, une lesbienne, qui porte plainte pour plagiat de la part d'un coll&#232;gue qui est un homme racis&#233;. Il s'av&#232;re au cours de la plainte que cet homme avait d&#233;j&#224; fait l'objet de diff&#233;rentes plaintes pour inconduite, notamment sexuelle. Quand elle est all&#233;e porter plainte au d&#233;partement, on lui a r&#233;pondu que sa plainte ne m&#232;nerait nulle part parce qu'il avait une famille. Ce qui &#233;tait pr&#233;sum&#233; l&#224;, c'&#233;tait qu'elle, en tant que lesbienne, n'avait pas de famille et aussi que les seules personnes qui m&#233;ritaient protection &#233;taient celles qui avaient une famille. Et en ce sens l&#224;, je pense qu'effectivement l'universit&#233; et la famille peuvent fonctionner main dans la main pour rendre capables certaines personnes et en emp&#234;cher d'autres.&lt;br class='autobr' /&gt;
Sur la question des autres institutions : je crois que j'ai toujours &#233;t&#233; int&#233;ress&#233;e par les institutions comme telles, et par la mani&#232;re dont les institutions s'arrangent pour rendre co&#251;teuse toute r&#233;sistance &#224; leur reproduction. Depuis que j'ai &#233;crit mon livre &lt;i&gt;Complaint !&lt;/i&gt;, il y a quantit&#233; de personnes qui sont venues me voir et me dire : &#171; mais tu sais Sarah, il n'y a pas que dans les universit&#233;s que tout &#231;a se passe &#187;, et c'est justement le projet du &lt;i&gt;Manuel de la plainte&lt;/i&gt; que de rassembler ces t&#233;moignages. M&#234;me si je n'ai pas pu faire de recherche empirique ailleurs, dans d'autres institutions, comme j'ai pu le faire avec l'universit&#233; (tout simplement parce que je n'ai pas acc&#232;s &#224; ces institutions), je vais partager un certain nombre de ces &#233;l&#233;ments qui m'ont &#233;t&#233; livr&#233;s par des personnes, des lanceur.euses d'alerte, diff&#233;rentes personnes qui ont d&#233;nonc&#233; le fonctionnement d'autres institutions. &lt;br class='autobr' /&gt;
Une des v&#233;rit&#233;s rabat-joies du manuel est tr&#232;s simple - la plupart de ces v&#233;rit&#233;s sont tr&#232;s simples d'ailleurs. Elle affirme : &#171; Le pouvoir fonctionne en rendant difficile la remise en cause de la mani&#232;re dont le pouvoir fonctionne. &#187; Voil&#224;, c'est contre cela qu'on se bat.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>Zeus se transformait en cygne</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>socrata</dc:creator>


		<dc:subject>Po&#233;sie</dc:subject>
		<dc:subject>Eva Mancuso</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;On disait que le sexe c'&#233;tait un sexe dans un sexe.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://trounoir.org/+-Poesie-260-+" rel="tag"&gt;Po&#233;sie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://trounoir.org/+-Eva-Mancuso-+" rel="tag"&gt;Eva Mancuso&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://trounoir.org/IMG/logo/zeus_se_transformait_en_cygne_image_copyright_annamancuso.jpg?1731403067' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='56' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&#171; Et une fois qu'on avait dit oui, c'&#233;tait comme si on avait dit oui &#224; tout et quand on aimait le sexe, on devait aimer tout le sexe et on devait l'aimer &#224; tout moment. &#187; Voici qu'on aurait pu lire dans &lt;a href=&#034;https://www.trounoir.org/Trou-Noir-2-Aimons-nous-le-sexe&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;Trou Noir n&#176;2 - Aimons-nous le sexe ?&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;. Eva Mancuso, &#233;crivaine et performeuse qui vit et travaille &#224; Bruxelles, propose ici un po&#232;me en prose sur cette premi&#232;re fois, qui devrait &#234;tre une &lt;i&gt;exp&#233;rience&lt;/i&gt; mais qui, quand &#231;a arrive, on se demande si une &lt;i&gt;exp&#233;rience&lt;/i&gt; s'est vraiment produite. Ce texte est issu de son livre &lt;a href=&#034;https://www.larbredediane.be/products/je-n-arrive-pas-a-parler-et-a-dire-des-choses-en-meme-temps?pr_prod_strat=collection_fallback&amp;pr_rec_id=06420f2d0&amp;pr_rec_pid=9113801818439&amp;pr_ref_pid=8861175284039&amp;pr_seq=uniform&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Je n'arrive pas &#224; parler et &#224; dire des choses en m&#234;me temps&lt;/a&gt; paru aux &#201;ditions de l'Arbre de Diane.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Eva Mancuso pr&#233;sentera et lira des extraits de son livre le dimanche 26 mai (17h) &#224; la librairie EXC &#224; Paris, le dimanche 23 juin au Monte en l'air &#224; Paris et le 27 juin &#224; la librairie M&#233;t&#233;ores &#224; Bruxelles.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Je ne disais jamais : je veux perdre ma virginit&#233;. Mais dans les films c'&#233;tait toujours comme &#231;a il y avait toujours une fille qui disait : je veux perdre ma virginit&#233;. Et dans les films quand une fille voulait perdre sa virginit&#233; elle voulait la perdre un peu avec n'importe qui. C'&#233;tait comme &#231;a m&#234;me dans les films qu'on nous emmenait voir &#224; l'&#233;cole. Et un jour l'&#233;cole nous avait emmen&#233; regarder un film ind&#233;pendant avec une fille qui &#233;tait apprentie coiffeuse et la fille qui &#233;tait apprentie coiffeuse elle voulait perdre sa virginit&#233; et &#231;a l'obs&#233;dait pendant tout le film et &#224; la fin elle la perdait dans une ruelle avec un homme vieux avec un long manteau. Et dans les films plus commerciaux, c'&#233;taient surtout les gar&#231;ons qui voulaient absolument perdre quelque chose les filles, elles, souvent elles voulaient absolument garder quelque chose et c'&#233;tait pour &#231;a que c'&#233;tait compliqu&#233; pour les gar&#231;ons de perdre ce qu'ils voulaient perdre et parfois les filles voulaient juste bien faire des fellations et rien d'autre. Et pour les filles c'&#233;tait toujours soit absolument perdre soit absolument garder ce n'&#233;tait jamais autre chose. Et les films qui montraient les jeunes qui faisaient du sexe parlaient seulement de la premi&#232;re fois. Et moi je croyais qu'on &#233;tait novice seulement quand on n'avait rien fait et je croyais que la premi&#232;re p&#233;n&#233;tration transformait une fille en femme. Je croyais qu'avec la premi&#232;re fois d'un coup on se d&#233;barrassait de toute l'ignorance d'un coup et on &#233;tait une femme et plus rien ne posait de probl&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je regardais les dessins que les pav&#233;s faisaient sur le sol, je comptais les pav&#233;s, je comptais les pas, je comptais les kilom&#232;tres, je comptais les voitures, je comptais les jours avant no&#235;l, je comptais les gens que je connaissais, je comptais les minutes avant la fin de la journ&#233;e, je comptais les jours avant les vacances, je comptais les gens que j'aimais, je comptais les gens qui passaient dans la cour, je tra&#231;ais des barres dans les marges de mes feuilles, je recopiais des phrases pour les retenir, je prenais des trains tr&#232;s tard, je prenais des trains tr&#232;s t&#244;t, j'achetais un cheeseburger au quick en descendant du train, j'avais froid &#224; cause de la climatisation, j'&#233;tais en short et je n'avais pas dormi, j'allais &#224; la piscine ext&#233;rieure, je laissais mes cheveux s&#233;cher au soleil, je laissais les gouttes s'&#233;vaporer, dans le bus mes cheveux bouclaient, je ne savais pas rouler en v&#233;lo avec des talons, je mettais quand m&#234;me des talons, je trouais mes bas, le matin quelqu'un m'achetait des nouveaux bas au march&#233;, les gens mangeaient du poulet r&#244;ti et des sardines &#224; l'huile, je voulais manger du poulet r&#244;ti, je voulais manger des olives, je remettais mes cheveux derri&#232;re mes oreilles, je me lavais le visage avec de la lotion purifiante, je me regardais dans les vitrines des magasins, j'achetais des v&#234;tements que je ne mettais pas, j'achetais du maquillage que je n'utilisais pas, je me regardais dans les r&#233;troviseurs, je r&#234;vais de poils qui ne repoussent jamais, je regardais le prix des &#233;pilations au laser, je pensais aux gens comme s'ils &#233;taient des &lt;i&gt;playmobils&lt;/i&gt;, je n'avais rien d'autre &#224; faire que chercher des choses &#224; faire, je n'aimais pas dire bonjour de loin, je m'ennuyais plus vite que les autres, je demandais des cigarettes et je ne fumais pas, quand je fumais je n'avalais pas la fum&#233;e et je ne m'en rendais m&#234;me pas compte, j'acceptais qu'on me paie des verres, je me sentais oblig&#233;e de parler comme si on avait achet&#233; mon temps, je rentrais gratuitement dans les soir&#233;es parce que j'&#233;tais une fille, je me regardais dans les miroirs des toilettes, j'avais envie de dormir, je mettais ma capuche sur ma t&#234;te, je mettais une tranche de pain dans le grille-pain, je laissais br&#251;ler le pain, j'aimais le pain brul&#233; m&#234;me si je savais qu'il &#233;tait canc&#233;rig&#232;ne, j'achetais des disques en coton au supermarch&#233;, je demandais &#224; ma m&#232;re d'acheter des disques en coton au supermarch&#233;, je regardais une s&#233;rie avec des m&#233;decins qui voulaient r&#233;parer les jambes d'une femme pour qu'elle puisse marcher jusqu'&#224; l'autel, je regardais des films o&#249; les m&#233;chants avaient des pass&#233;s traumatiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et dans les films quand le sexe &#233;tait une question dont il fallait parler, c'&#233;tait toujours parce que c'&#233;tait la premi&#232;re fois et parfois c'&#233;tait sucer pour la premi&#232;re fois et parfois c'&#233;tait l&#233;cher pour la premi&#232;re fois et souvent c'&#233;tait un sexe dans un sexe pour la premi&#232;re fois. Et ce n'&#233;tait jamais la deuxi&#232;me ou la troisi&#232;me et ce n'&#233;tait jamais la quatri&#232;me ou la dixi&#232;me. Dans les films c'&#233;tait toujours la premi&#232;re et le reste c'&#233;tait tout de suite on &#233;tait adulte et apr&#232;s on n'en parlait plus. Et c'&#233;tait comme si quand on avait d&#233;j&#224; fait quelque chose on pouvait tout simplement continuer &#224; le faire encore et encore et c'&#233;tait comme si on pouvait tout simplement continuer &#224; le faire sans plus jamais se poser de question. Et jamais on ne se demandait si on voulait encore ou si on ne voulait plus et jamais on ne se demandait si on voulait autre chose ou la m&#234;me chose et jamais on ne se demandait si on voulait quelque chose plut&#244;t que rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je voulais &#234;tre nette, je me lissais les cheveux avec un fer tr&#232;s chaud, je voulais &#234;tre nette, je me br&#251;lais l'oreille, je voulais &#234;tre nette, j'avais une cro&#251;te carr&#233;e sur le lobe, je voulais &#234;tre nette, je me collais les doigts dans la cire, je voulais &#234;tre nette, je me regardais dans le miroir de la salle de bain, je voulais &#234;tre nette, je mangeais des frites pour mon anniversaire, je voulais &#234;tre nette, sur ma main il y avait du sel, je voulais &#234;tre nette, dans ma bouche une tranche de citron, je voulais &#234;tre nette, je l&#233;chais le sel avec ma langue, je voulais &#234;tre nette, avec mes dents, j'&#233;crasais le citron, je voulais &#234;tre nette, quelqu'un d&#233;tachait pour moi les lacets de mes chaussures, je voulais &#234;tre nette, je m'endormais o&#249; je n'aurais pas d&#251; m'endormir, je m'endormais &#224; une f&#234;te dans une chambre avec des photos de chevaux sur les murs, je n'arrivais pas &#224; me lever du lit, je voulais &#234;tre nette, je buvais de l'eau en regardant par la fen&#234;tre, je voulais &#234;tre nette, je mettais mon dos contre le radiateur, je caressais mes jambes, je ne voulais pas mettre de manteau m&#234;me s'il faisait froid, je mettais des baskets, je mangeais des carottes r&#226;p&#233;es, je n'&#233;crivais rien dans mon journal de classe, &#224; la biblioth&#232;que Zeus se transformait en cygne pour violer L&#233;da, &#224; la biblioth&#232;que Zeus se transformait en pluie pour violer Dana&#233;, dans le couloir un gar&#231;on sentait ma peau et disait qu'elle sentait bon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je rentrais de l'&#233;cole &#224; pied, je regardais des films o&#249; les gens se jetaient de la nourriture dessus parce qu'ils &#233;taient heureux, je regardais des s&#233;ries o&#249; les filles arr&#234;taient d'embrasser les gar&#231;ons pour s'&#233;piler les jambes dans la salle de bain. On disait que le sexe c'&#233;tait un sexe dans un sexe et quand il y avait eu un sexe dans un sexe, on n'&#233;tait plus vierge et on pouvait continuer &#224; mettre des sexes dans des sexes et une fois que &#231;a avait commenc&#233; on disait qu'on n'arr&#234;tait plus, on disait qu'on ne pouvait plus revenir en arri&#232;re et quand le sexe &#233;tait dans le sexe, on disait qu'on ne pouvait plus l'enlever.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais tr&#232;s faim, je mangeais des tartines avec du fromage, des pizzas congel&#233;es, des pommes, je finissais le paquet de biscuits, je prenais le bus pour rentrer la nuit parce que je ne voulais pas dormir dans le lit de quelqu'un, je regardais les gens s'&#233;veiller, je regardais les lumi&#232;res s'&#233;teindre, je regardais les gens travailler, j'avais l'impression que j'avais tout mon temps, je n'avais rien d'autre &#224; faire que marcher, je regardais mon t&#233;l&#233;phone, je n'avais pas de message, je voulais tout de suite une r&#233;ponse, je voulais la peau nette, le visage net, les jambes nettes, les ongles nets, les dents nettes, les cheveux nets, je n'aimais pas quand d'un coup toutes les lumi&#232;res s'allumaient dans une soir&#233;e, je n'aimais pas quand il fallait trouver une place dans une voiture pour rentrer, je n'aimais pas m'asseoir sur les genoux de quelqu'un, je buvais dans une bouteille que les autres me passaient, des gens me prenaient en photo. On me faisait une blague et je ne la comprenais pas. Je me rappelais de tout ce qu'on m'avait dit, j'oubliais tout ce que j'avais fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et parfois dans les films qui parlaient de la premi&#232;re fois on disait il faut que tu en aies vraiment envie parce que c'est ta premi&#232;re fois et on disait ta premi&#232;re fois tu t'en rappelleras toute ta vie parce que c'est magique et dans les films qui parlaient de la premi&#232;re fois les p&#232;res s'inqui&#233;taient pour leurs filles, ils voulaient que leur filles ne perdent pas leur virginit&#233; avec n'importe qui, il fallait que le gar&#231;on soit gentil, il fallait que la jeune fille soit s&#251;re d'en avoir envie. Mais on parlait seulement aux filles et jamais aux femmes et c'&#233;tait pratique pour les hommes qui &#233;taient des p&#232;res parce qu'ils pouvaient s'inqui&#233;ter pour leurs filles et jamais pour leurs femmes. Et dans les s&#233;ries qui passaient &#224; la t&#233;l&#233;vision, on ne parlait pas de la premi&#232;re fois, on parlait du plaisir, du plaisir qu'on arrivait &#224; donner ou qu'on essayait de donner &#224; quelqu'un qui &#233;tait un homme et parfois la femme prenait du plaisir aussi et on la voyait crier et on voyait ses jambes bouger dans toutes les positions et sa bouche ouverte et parfois elle en parlait dans les restaurants de Manhattan o&#249; elle mangeait avec ses amies. Mais elle ne parlait jamais de ce qu'elle voulait vraiment et quand elle h&#233;sitait &#224; faire quelque chose et quand elle n'&#233;tait pas s&#251;re d'en avoir envie aucune de ses amies ne lui disait jamais qu'il fallait qu'elle s'&#233;coute. On ne lui disait pas : il faut que tu en aies vraiment envie parce que &#231;a c'&#233;tait quelque chose qu'on disait seulement aux jeunes filles et seulement aux jeunes filles quand c'&#233;tait leur premi&#232;re fois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je rentrais de l'&#233;cole &#224; pied.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je demandais des cigarettes et je ne fumais pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand je fumais je n'avalais pas la fum&#233;e et je ne m'en rendais m&#234;me pas compte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'aimais plus quand on m'offrait un verre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et peut-&#234;tre je n'ai pas fait assez attention &#224; moi, m&#234;me si on me l'avait dit ou peut-&#234;tre parce qu'on me l'avait dit, ou peut-&#234;tre parce que dans les films quand on n'&#233;tait plus vierge tout &#233;tait ok, tout coulait, tout roulait, tout &#233;tait bon. Et une fois qu'on avait dit oui, c'&#233;tait comme si on avait dit oui &#224; tout et quand on aimait le sexe, on devait aimer tout le sexe et on devait l'aimer &#224; tout moment. Et quand on aimait le sexe et qu'on disait oui &#224; des choses parce qu'on les voulait on croyait qu'on disait oui parce qu'on n'avait rien &#224; pr&#233;server. Et il parait qu'au Moyen Age les femmes qui n'appartenaient &#224; personne quand on les violait ce n'&#233;tait pas un crime. Un viol c'&#233;tait toujours un crime qu'un homme faisait &#224; un homme. C'&#233;tait toujours un homme qui volait quelque chose &#224; un autre homme, la puret&#233; de sa femme, la chastet&#233; de son bien, c'&#233;tait toujours propri&#233;t&#233; et propri&#233;taire. Et quand j'&#233;tais petite et quand j'&#233;tais jeune et s&#251;rement encore aujourd'hui il y avait encore l'id&#233;e de pr&#233;server. Il y avait l'id&#233;e qu'il fallait pr&#233;server certaines filles plus que d'autres parce que certaines filles c'&#233;tait trop tard. Et peut-&#234;tre encore l'id&#233;e des filles qui appartenaient &#224; quelqu'un et des filles qui n'appartenaient &#224; personne. Et oui et non avaient encore un c&#244;t&#233; presque moral quand on nous en parlait &#224; l'&#233;cole et il y avait l'id&#233;e : pr&#233;server son corps comme un temple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et moi je pensais : mon corps n'est pas un temple et je ne voulais pas le pr&#233;server et je ne voulais pas le refuser ou le donner. Et je pensais : mon corps n'est m&#234;me pas une maison et je pensais : mon corps c'est juste comme de l'herbe qui pousse au milieu du trottoir. Et je voulais dire ce qu'il y avait dans mon corps parce que je sentais qu'il y avait quelque chose, un d&#233;sir qui pulsait, qui coulait dedans et je voulais le lib&#233;rer, le verser partout, je voulais le dire et il disait qu'il voulait des choses et quand ce n'&#233;tait pas les choses qu'il voulait, il voulait le dire aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et je pensais : je suis une jeune fille mais je ne suis pas une petite jeune fille, je ne suis pas du fer qu'on frappe, mais je ne suis pas non plus de la terre glaise toute molle qu'on malaxe, et si je suis peut-&#234;tre de la terre si je suis peut-&#234;tre de la p&#226;te molle, je veux le rester, je ne veux pas qu'on &#233;crase la terre, je ne veux pas qu'on l'&#233;tale avec les doigts pour faire un visage. Je veux rester trouble comme la flaque &#224; c&#244;t&#233; de la grue &#224; c&#244;t&#233; du canal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Eva Mancuso.&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Extrait de &lt;a href=&#034;https://www.larbredediane.be/products/je-n-arrive-pas-a-parler-et-a-dire-des-choses-en-meme-temps?pr_prod_strat=collection_fallback&amp;pr_rec_id=06420f2d0&amp;pr_rec_pid=9113801818439&amp;pr_ref_pid=8861175284039&amp;pr_seq=uniform&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;Je n'arrive pas &#224; parler et &#224; dire des choses en m&#234;me temps&lt;/i&gt;&lt;/a&gt; publi&#233; aux &#201;ditions de l'arbre de Diane.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
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		<title>Violence et homosexualit&#233;</title>
		<link>https://trounoir.org/Violence-et-homosexualite</link>
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		<dc:date>2024-05-16T11:21:33Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>socrata</dc:creator>


		<dc:subject>Analyse</dc:subject>
		<dc:subject>Ann&#233;es 1970</dc:subject>
		<dc:subject>Homophobie</dc:subject>
		<dc:subject>Mario Mieli </dc:subject>
		<dc:subject>Pier Paolo Pasolini</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; Seules la force et la d&#233;termination de l'opprim&#233; qui oblige son oppresseur &#224; se reconna&#238;tre en lui renversera la violence. &#187;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://trounoir.org/-PRINTEMPS-2024-" rel="directory"&gt;PRINTEMPS 2024&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://trounoir.org/+-Analyse-+" rel="tag"&gt;Analyse&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://trounoir.org/+-Mario-Mieli-167-+" rel="tag"&gt;Mario Mieli &lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://trounoir.org/+-Pier-Paolo-Pasolini-+" rel="tag"&gt;Pier Paolo Pasolini&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://trounoir.org/IMG/logo/accattone2.jpg?1731403037' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='114' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Dans ce texte, le militant gay italien Mario Mieli analyse le nouage entre violence et homosexualit&#233; en refusant de naturaliser la violence anti-homosexuelle sur les classes pauvres de la soci&#233;t&#233; italienne. En l'occurrence il s'agit des &#171; ragazzi di vita &#187; (traduit ici par &#034;gar&#231;ons de mauvaise vie&#034; ou &#034;mauvais gar&#231;ons), expression ch&#232;re &#224; Pasolini, qui restitue cette notion de jeunes gens pauvres, rel&#233;gu&#233;s &#224; la marge des espaces &#233;conomiques, sociaux et urbains, et dot&#233;s d'une mauvaise r&#233;putation, que Pasolini per&#231;oit et classe comme appartenant au sous-prol&#233;tariat, dans une perspective marxiste. Mario Mieli s'en prend &#224; l'id&#233;ologie bourgeoise qui organise, sans se salir mains, les pulsions virilistes de son pays.&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous publions ce texte &#224; l'occasion de la sortie en librairie de &lt;a href=&#034;https://editionslatempete.com/produit/la-gaie-critique/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;La Gaie Critique &lt;/i&gt; de Mario Mieli aux &#201;ditions la Temp&#234;te&lt;/a&gt;. Une apr&#232;s-midi sera consacr&#233;e &#224; Mieli &#224; la Parole Errante &#224; Montreuil le dimanche 19 mai avec &#224; partir de 16h une discussion en pr&#233;sence Laura Maver (traductrice) et de Yann Gomez (&#233;diteur et postfacier). Puis &#224; 18h, &lt;a href=&#034;https://openagenda.com/fr/la-parole-errante-demain/events/la-traviata-norma&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;la premi&#232;re repr&#233;sentation fran&#231;aise de &lt;i&gt;La Traviata Norma&lt;/i&gt;&lt;/a&gt; que la troupe de th&#233;&#226;tre p&#233;d&#233; de Mario Mieli a &#233;crite et jou&#233;e en Italie dans les ann&#233;es 1970. Cette adaptation fran&#231;aise est jou&#233;e par le Collectif du bout des l&#232;vres.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Illustration : &lt;i&gt;Accattone&lt;/i&gt;, 1961, film de Pier Paolo Pasolini.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1&lt;/strong&gt;. En plus de tous ceux qui se consid&#232;rent et sont consid&#233;r&#233;s comme des homosexuels, et &#224; qui la conscience r&#233;pressive impose un st&#233;r&#233;otype d&#233;termin&#233;, il existe un autre groupe, nombreux, d'homosexuels, plus refoul&#233;s que les premiers par rapport &#224; leur sexualit&#233; et surtout par rapport &#224; leur homosexualit&#233;. Nous nous r&#233;f&#233;rons au groupe de ces &#171; hommes h&#233;t&#233;rosexuels &#187; qui, bien qu'ils affirment constamment leur h&#233;t&#233;rosexualit&#233;, ont habituellement et d'une mani&#232;re stable des rapports homosexuels et qui, g&#233;n&#233;ralement, vivent &#224; la marge du monde homosexuel au sens strict, dont ils deviennent les parasites et les bourreaux : les tapineurs, les mauvais gar&#231;ons&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;. Mieli emprunte ici &#224; l'expression utilis&#233;e par Pier Paolo Pasolini pour (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, ces jeunes que les journalistes appellent aujourd'hui les &#171; sous-prol&#233;taires &#187;, en empruntant la terminologie des &#226;nes marxistes des gauches. &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
2.&lt;/strong&gt; Ces homosexuels qui ne se consid&#232;rent pas comme tels, dans la mesure o&#249; ils ressentent g&#233;n&#233;ralement une forme d'attirance pour le sexe f&#233;minin, ou mieux, pour son objectivation, sont si refoul&#233;s face &#224; leur propre homosexualit&#233; qu'ils tendent g&#233;n&#233;ralement &#224; la vivre en la limitant au r&#244;le &#171; actif &#187; (en r&#233;alit&#233;, le r&#244;le passif par excellence) et la mystifient en mettant au centre de leur int&#233;r&#234;t non pas le plaisir, mais l'argent qu'ils peuvent extorquer &#224; leur partenaire &lt;i&gt;eff&#233;min&#233;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;3&lt;/strong&gt;. Le refus que ces jeunes expriment face &#224; l'homosexualit&#233; est profond, et il d&#233;rive non seulement d'une culture violente, ouvertement masculine et masculiniste de la rue, mais aussi de la n&#233;cessit&#233; de nier par la violence l'&#233;vidence de leurs constantes relations homosexuelles, condamn&#233;es et r&#233;prim&#233;es par la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;4.&lt;/strong&gt; La mis&#232;re et la violence quotidienne subies et exerc&#233;es dans la rue, la somme des frustrations qui remplissent leur journ&#233;e, le besoin anxieux de nier leur homosexualit&#233; ne peuvent pas trouver de victime et de d&#233;fouloir mieux adapt&#233; et plus facile que les homosexuels m&#234;mes, les autres homosexuels, les p&#233;dales (puisqu'ils peuvent identifier ce qu'ils refusent d'eux-m&#234;mes, c'est-&#224;-dire l'homosexualit&#233;, le caract&#232;re eff&#233;min&#233;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;5.&lt;/strong&gt; C'est pour cela que les &#171; mauvais gar&#231;ons &#187; ne sont pas seulement les parasites, mais aussi les bourreaux du monde homosexuel contre lequel ils ex&#233;cutent les sentences que le syst&#232;me a d&#233;j&#224; prononc&#233;es par le biais de la marginalisation et de la condamnation de l'homosexualit&#233;, confin&#233;s dans des ghettos clandestins ou au moins mis &#224; l'&#233;cart, &lt;i&gt;s&#233;par&#233;s&lt;/i&gt; du reste de la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;6.&lt;/strong&gt; De cette mani&#232;re, le syst&#232;me punit l'homosexualit&#233; de mort, et n'est pas moins inflexible que ne le furent les nazis, mais il l'est d'une mani&#232;re bien plus sournoise et plus efficace. Il est &#233;vident qu'aujourd'hui le syst&#232;me n'a plus besoin d'exterminer tous les homosexuels, il lui suffit d'en toucher quelques-uns, et en outre d'une fa&#231;on extr&#234;mement indirecte, sans se salir les mains, mais en r&#233;ussissant de cette mani&#232;re &#224; imposer &#224; tous les autres le r&#232;gne de la terreur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;7.&lt;/strong&gt; Cela va plus loin. Les &#201;tats les plus &#233;volu&#233;s renoncent r&#233;solument &#224; la r&#233;pression sanglante de l'homosexualit&#233;, ils mettent en place pour elle un ghetto &#171; confortable &#187;, mais &lt;i&gt;cher&lt;/i&gt;. Si les homosexuels ne veulent pas risquer d'&#234;tre tu&#233;s, il leur suffit de payer. En ce sens, la d&#233;mocratie est progressive par rapport au nazisme : elle permet de plus grands profits par le biais de la marchandisation de l'homosexualit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;8.&lt;/strong&gt; Le capital fait d'une pierre deux coups. D'une part, il permet un d&#233;foulement de la violence anti-homosexuelle de la soci&#233;t&#233; par le biais de meurtres et de violences exerc&#233;es par les &#171; criminels &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;. Terme utilis&#233; d'une mani&#232;re polici&#232;re et bigote par Angelo Pezzana pour (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, qui sont en r&#233;alit&#233; les homosexuels les plus refoul&#233;s, et il donne &#224; de nombreux jeunes marginaux la possibilit&#233; d'opprimer des individus encore plus insignifiants qu'eux, &#224; savoir les homosexuels manifestes&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;. Pour ne rien dire, dans cette br&#232;ve intervention, de l'oppression des (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, trouvant ainsi une autre fa&#231;on de d&#233;tourner de lui-m&#234;me la violence et la rage de la rue et de la mis&#232;re qu'il a engendr&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;9.&lt;/strong&gt; D'autre part, il parvient ainsi &#224; terroriser le monde homosexuel au sens strict : puisque l'homosexuel est &#233;duqu&#233; par le syst&#232;me &#224; ne pas savoir se d&#233;fendre, et qu'il trouve dans les jeunes prol&#233;taires criminalis&#233;s des adversaires objectivement formidables, habitu&#233;s &#224; subir et &#224; exercer quotidiennement la violence, il tend &#224; chercher une protection ailleurs qu'en lui-m&#234;me ; et o&#249; la chercher, si ce n'est dans le syst&#232;me ? C'est ce qu'a fait, par exemple, une section du Gay Liberation Front am&#233;ricain quand il a demand&#233; qu'un plus grand nombre de policiers surveille les lieux de tapin o&#249; les homosexuels &#233;taient le plus fr&#233;quemment assassin&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_1064 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;53&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://trounoir.org/IMG/jpg/gaiecritique_couv.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://trounoir.org/IMG/jpg/gaiecritique_couv.jpg?1731403016' width='500' height='750' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_descriptif '&gt;&lt;i&gt;La Gaie Critique&lt;/i&gt;, Mario Mieli, &#201;ditions la Temp&#234;te.
&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;10.&lt;/strong&gt; Le st&#233;r&#233;otype de l'homosexuel craintivement r&#233;actionnaire qui aspire &#224; trouver sa s&#233;curit&#233; dans le syst&#232;me, dans le succ&#232;s personnel, etc., et auquel s'identifie effectivement un grand nombre d'homosexuels, trouve ses racines dans la somme d'humiliations et de violences subies ou tout simplement dans la tension constante provoqu&#233;e par le risque de les subir ; l'homosexuel ne peut pas ne pas se rendre compte du point auquel dans la rue, dans les espaces de prostitution, dans les parcs, dans les chiottes, dans les cin&#233;mas, etc., il risque d'&#234;tre tu&#233; ou vol&#233;, ou frapp&#233;, ou moqu&#233;, ou humili&#233;, alors que dans un environnement intellectuel ou artistique, ou simplement marqu&#233; par une &#233;ducation bourgeoise, ce risque dispara&#238;t. C'est une chose d'&#234;tre opprim&#233; par son psychanalyste, c'en est une autre d'&#234;tre opprim&#233; par un coup de couteau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;11.&lt;/strong&gt; &lt;i&gt;Les homosexuels ont peur de la r&#233;volution parce qu'ils y voient la revanche de leurs bourreaux&lt;/i&gt; et donc leur fin. On ne peut pas donner tort &#224; ceux qui pr&#233;f&#232;rent que les choses restent telles qu'elles sont plut&#244;t que de permettre d'acc&#233;der au pouvoir ces m&#234;mes prol&#233;taires qui, chaque jour, raillent, agressent et repoussent en toute hypocrisie les homosexuels. D'autant plus que ces prol&#233;taires peuvent se revendiquer du fascisme, du communisme ou de l'extraparlementarisme sans que, globalement, leur attitude ne change.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;12.&lt;/strong&gt; Le syst&#232;me peut m&#234;me s'adresser aux opprim&#233;s ; si vous vous tenez bien, que vous acceptez de vivre votre sexualit&#233; dans l'intimit&#233; de ces petits ghettos que nous pouvons contr&#244;ler et r&#233;glementer, nous vous prot&#233;gerons nous-m&#234;mes. Ceux qui vont dans les parcs ou dans les pin&#232;des cherchent les probl&#232;mes : restez chez vous !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;13.&lt;/strong&gt; Les gauches et en premier lieu le PCI, mais aussi toutes les organisations qui se proclament r&#233;volutionnaires, n'ont m&#234;me pas essay&#233; de faire &#231;a : elles ont toujours r&#233;prim&#233; l'homosexualit&#233; sans m&#233;diation, elles l'ont ni&#233;e en exaltant la figure masculine et virile monstrueuse de l'ouvrier productif et manifestement reproducteur. Elles ont raill&#233; les homosexuels en les assimilant au produit de la corruption du monde bourgeois tandis qu'elles &#233;taient les premi&#232;res &#224; contribuer &#224; en faire des r&#233;actionnaires, en soutenant une image de la r&#233;volution bigote et r&#233;pressive (fond&#233;e sur le sacrifice et sur l'infernale famille prol&#233;taire), et caricaturalement virile (fond&#233;e sur le travail productif et reproductif et sur la violence cruelle et militaris&#233;e), ou en se r&#233;clamant de pays qui se proclament socialistes et liquident les homosexuels dans des camps de concentration ou de r&#233;&#233;ducation comme Cuba et la Chine. Il ne restait plus &#224; l'homosexuel qu'&#224; invoquer l'ordre constitu&#233; pour s'en sortir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;14.&lt;/strong&gt; Mais les temps changent. Le mouvement des femmes a donn&#233; une bonne secousse &#224; toute la soci&#233;t&#233; et a mis en crise jusqu'&#224; ces groupes qui s'autoproclament r&#233;volutionnaires et qui, jusqu'&#224; maintenant, ont &#233;t&#233; des places fortes de la bigoterie. Ce m&#234;me mouvement d'homosexuels conscients, r&#233;volutionnaires ou du moins ouverts &#224; une vision d'eux-m&#234;mes et du monde diff&#233;rente du st&#233;r&#233;otype ne peut plus &#234;tre ignor&#233;. Pour les groupes politiques, il est d&#233;sormais n&#233;cessaire de r&#233;cup&#233;rer aussi les homosexuels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;15.&lt;/strong&gt; Avec comme toujours un certain retard par rapport aux &#171; bourgeois &#233;clair&#233;s &#187;, les groupes de gauche jouent le jeu du syst&#232;me. Ils &#233;taient leurs bourreaux d&#233;clar&#233;s, et voil&#224; qu'ils se transforment ouvertement en interlocuteurs des homosexuels, s'autoproclamant r&#233;volutionnaires : m&#234;me si ce n'est qu'une id&#233;ologie, ils sont &#224; pr&#233;sent mille fois plus r&#233;pugnants que ceux qui font le tapin et que les fascistes. Dans leur esprit a surgi le fantasme de devenir les protecteurs d&#233;bonnaires et tol&#233;rants des homosexuels : ils gratifient ainsi leur propre image virile, d&#233;sormais trop en d&#233;clin &#224; un moment o&#249; m&#234;me les chapelles extraparlementaires doivent disposer d'orateurs f&#233;ministes pour &#171; leurs &#187; femmes, et ils exorcisent dans le m&#234;me temps le probl&#232;me du refoulement de leur homosexualit&#233;. Comme toujours, ils aspirent &#224; devenir policiers. Mais ils ne savent pas que les policiers vont d&#233;j&#224; plus loin qu'eux et, quand ils en ont l'occasion, font m&#234;me l'amour avec &#171; les homosexuels &#187;. &#192; quand des permissions homo pour les militants extraparlementaires ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;16.&lt;/strong&gt; En gardiens z&#233;l&#233;s du syst&#232;me, nos militants s'&#233;vertuent &#224; monter un ghetto pour les gays, et, comme ils n'en veulent pas pour polluer leurs organisations s&#233;rieuses et militaires avec quoi que ce soit de gai, ils pr&#233;f&#232;rent leur laisser libre acc&#232;s au d&#233;potoir de la contre-culture.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_1065 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;14&#034; data-legende-lenx=&#034;&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://trounoir.org/IMG/jpg/mmieli-actual-small.jpg?1731403026' width='500' height='323' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_descriptif '&gt;Mario Mieli.
&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;17.&lt;/strong&gt; Pour le moment, la gauche est encore bien plus stupide et mal d&#233;grossie que les repr&#233;sentants traditionnels et mafieux du syst&#232;me et elle n'est pas en mesure de cr&#233;er des ghettos aussi attirants pour les homosexuels. Pour notre contre-culture, c'est encore &lt;i&gt;trop compliqu&#233;&lt;/i&gt; d'accepter la pr&#233;sence des homosexuels, et les provocations, les violences contre les femmes et contre les homosexuels succ&#232;dent aux &#171; f&#234;tes des jeunesses prol&#233;tariennes &#187;. Le militant est trop bigot pour s'apercevoir que le hippie n'est pas si diff&#233;rent de lui. Mais les temps changent et bient&#244;t, les homosexuels aussi se verront fournir leur espace s&#233;par&#233;, bien gard&#233; par les flics extraparlementaires, dont la fonction sera de conforter chez les homosexuels la d&#233;fiance vis-&#224;-vis d'eux-m&#234;mes, et de les convaincre ainsi de la n&#233;cessit&#233; de se mettre au pas sous la coupe de l'un ou l'autre &lt;i&gt;protecteur&lt;/i&gt;, d'autant plus que s'il n'y avait pas les gauches, il y aurait le fascisme, le nouvel &#233;pouvantail qui remplace celui de la r&#233;volution pour qu'on reste tous dans les rangs d&#233;mocratiques et antifascistes du syst&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;18.&lt;/strong&gt; C'est pour cela que les homosexuels qui se r&#233;clament des gauches extraparlementaires ne font rien d'autre que mettre en place une nouvelle prison pour eux-m&#234;mes et fournir une nouvelle &#233;nergie vitale &#224; ces organisations et &#224; l'id&#233;ologie masculine et anti-humaine qu'elles soutiennent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;19.&lt;/strong&gt; On ne peut demander ni aux potentiels assassins de rue, ni aux enthousiastes de la gauche extraparlementaire d'abandonner leurs illusions. Abandonner la manifestation st&#233;r&#233;otyp&#233;e, oppressive et ferm&#233;e &#224; l'homosexualit&#233; de leurs d&#233;sirs sexuels et abandonner en m&#234;me temps toutes les organisations politiques existantes qui ne peuvent continuer &#224; survivre qu'en canalisant les besoins r&#233;volutionnaires de leurs membres dans un nouveau sillon familier. Lib&#233;rer en soi, et non pas d'une mani&#232;re abstraite dans la soci&#233;t&#233;, son homosexualit&#233;, cela implique de lib&#233;rer sa passion r&#233;volutionnaire des cha&#238;nes r&#233;pressives de la politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;20.&lt;/strong&gt; &#192; leur tour, les homosexuels conscients ne peuvent trouver qu'en eux-m&#234;mes la force de se d&#233;fendre et de survivre dans cette soci&#233;t&#233; homicide. Plus aucun acte de d&#233;l&#233;gation n'est possible. Chaque alliance, chaque appel &#224; la d&#233;mocratie des groupes ne fait que construire un nouveau ghetto. Seule l'intransigeance de vivre jusqu'au bout sans renoncer &#224; aucun aspect du monde communiste que nous portons en nous pourra bient&#244;t mettre en crise les hommes des organisations politiques en les amenant &#224; abandonner leur r&#244;le et donc &#224; abandonner les organisations. Seules la force et la d&#233;termination de l'opprim&#233; qui oblige son oppresseur &#224; se reconna&#238;tre en lui renversera la violence des homosexuels visibles (jusqu'&#224; pr&#233;sent exerc&#233;e contre eux-m&#234;mes) et la violence des jeunes anti-homosexuels, mais factuellement homosexuels (jusqu'alors exerc&#233;e contre les homosexuels manifestes), contre le syst&#232;me qui opprime les victimes et les assassins et qui est le v&#233;ritable assassin, toujours impuni, s'&#233;rigeant en d&#233;fenseur de ses propres victimes. Seuls les homosexuels peuvent trouver cette force en eux et l'exprimer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mario Mieli.&lt;/strong&gt; Milan, 1976.&lt;br class='autobr' /&gt;
Traduit de l'italien par Laura Maver.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;. Mieli emprunte ici &#224; l'expression utilis&#233;e par Pier Paolo Pasolini pour son roman &lt;i&gt;Ragazzi di vita&lt;/i&gt; paru pour la premi&#232;re fois en 1955. L'expression d&#233;signe les jeunes gens qui habitaient alors les &lt;i&gt;borgate&lt;/i&gt; de Rome, un espace urbain p&#233;riph&#233;rique propre &#224; la r&#233;alit&#233; du territoire et de l'histoire romaine r&#233;cente, entre la banlieue et le bidonville. La &lt;i&gt;borgata&lt;/i&gt;, en tant qu'espace marginalis&#233;, &#233;tait un lieu de &#171; d&#233;brouille &#187;, et notamment de prostitution masculine relativement juv&#233;nile, mais aussi de prox&#233;n&#233;tisme, comme Pasolini le montre bien en 1960 dans son premier film, &lt;i&gt;Accattone&lt;/i&gt;. L'expression &#171; ragazzi di vita &#187; restitue donc cette notion de jeunes gens pauvres, rel&#233;gu&#233;s &#224; la marge des espaces &#233;conomiques, sociaux et urbains, et dot&#233;s d'une mauvaise r&#233;putation, que Pasolini per&#231;oit et classe comme appartenant au sous-prol&#233;tariat, dans une perspective marxiste. Le roman de Pasolini a &#233;t&#233; publi&#233; en fran&#231;ais par Ren&#233; de Ceccatty sous le titre : &lt;i&gt;Les Ragazzi&lt;/i&gt;, ce qui montre bien la difficult&#233; de restitution de l'expression en fran&#231;ais. [N.d.T.]&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;. Terme utilis&#233; d'une mani&#232;re polici&#232;re et bigote par Angelo Pezzana pour d&#233;finir l'assassinat pr&#233;sum&#233; et avou&#233; de Pasolini.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;. Pour ne rien dire, dans cette br&#232;ve intervention, de l'oppression des femmes, esclaves des esclaves.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>Paniques morales anti-trans</title>
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		<dc:subject>Analyse</dc:subject>
		<dc:subject>Transphobie</dc:subject>
		<dc:subject>Emma Big&#233;</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Ou comment les guerres culturelles b&#233;n&#233;ficient aux extr&#234;mes-droites.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://trounoir.org/-PRINTEMPS-2024-" rel="directory"&gt;PRINTEMPS 2024&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://trounoir.org/+-Emma-Bige-+" rel="tag"&gt;Emma Big&#233;&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://trounoir.org/IMG/logo/arton6181-resp1422-2.jpg?1731403050' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='84' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Le 5 mai 2024, un peu partout en France, des personnes trans* et leurs alli&#233;.es organisaient une &lt;a href=&#034;https://linktr.ee/ripostetrans&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#171; riposte trans &#187;&lt;/a&gt; aux attaques l&#233;gislatives et m&#233;diatiques transphobes orchestr&#233;es par la droite et l'extr&#234;me-droite fran&#231;aises. Une occasion pour se rappeler que le ciblage des minorit&#233;s de genre est une strat&#233;gie politique cynique &#224; laquelle la r&#233;ponse n&#233;cessaire reste, encore et toujours, la coalition.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Article &#233;galement paru sur &lt;/i&gt;&lt;a href=&#034;https://lundi.am/Paniques-morales-anti-trans&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;lundi.am&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;&lt;i&gt; / &lt;/i&gt;&lt;i&gt;Version audio &lt;/i&gt;&lt;a href=&#034;https://on.soundcloud.com/bkut3dbQpFxqLvuj7&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;disponible ici&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les &lt;a href=&#034;https://www.senat.fr/leg/ppl23-435.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;19 mars&lt;/a&gt; et &lt;a href=&#034;https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/16/textes/l16b2504_proposition-loi#&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;11 avril&lt;/a&gt; 2024, le Parlement fran&#231;ais a enregistr&#233; deux propositions de loi venant respectivement de LR et du RN qui visent &#224; interdire, sous peine d'amende (jusqu'&#224; 30.000&#8364;), l'accompagnement des personnes mineures trans et en questionnement de genre. Ces attaques l&#233;gislatives paraissent dans un contexte d'acc&#233;l&#233;ration de la transphobie dans l'espace public, o&#249; les militant.es anti-trans fran&#231;ais.es s'allient avec les maisons d'&#233;dition d'extr&#234;me-droite (ainsi du r&#233;cent&lt;i&gt; Transmania&lt;/i&gt; paru aux &#233;ditions extr&#234;me-droitistes Magnus)&lt;i&gt; &lt;/i&gt;et gagnent en &lt;a href=&#034;https://youtu.be/ObdXww-PX1A?si=lYjsmTCgViUYLgF2&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;visibilit&#233; dans les m&#233;dias nationalistes&lt;/a&gt; (&lt;i&gt;CNews&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Le Figaro&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;RMC&lt;/i&gt;...). Des alignements politiques qui donnent une importante lumi&#232;re sur les orientations politiques de la transphobie : alli&#233;es des fascistes et des masculinistes, les attaques transphobes sont les partisanes objectives du statu quo sexiste et du capitalisme racial qu'il sous-tend.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.mediapart.fr/journal/dossier/france/mineurs-trans-la-fabrique-d-une-panique&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;L'opportunisme de ces attaques&lt;/a&gt; est clair : orchestr&#233;es &#224; des moments clefs (comme ici, juste avant les &#233;lections europ&#233;ennes), elles permettent de galvaniser les votes au service de &#171; guerres culturelles &#187; tout droit emprunt&#233;es au trumpisme. S'il est donc important de lutter contre ces lois liberticides pour les personnes trans, il est aussi essentiel de se rappeler qu'elles sont au service d'un projet fasciste plus g&#233;n&#233;ral de contr&#244;le sur les corps (des enfants, des femmes, des minorit&#233;s sexuelles, des personnes racis&#233;es) qui forme le socle id&#233;ologique des extr&#234;mes-droites contemporaines et de leurs alliances internationales.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_1060 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://trounoir.org/IMG/jpg/riposte-trans-paris-mai-2024.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://trounoir.org/IMG/jpg/riposte-trans-paris-mai-2024.jpg?1731403030' width='500' height='667' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Quant aux premi&#232;res personnes concern&#233;es, les enfants trans et leurs parents, il est peut-&#234;tre bon de rappeler les r&#233;alit&#233;s mat&#233;rielles de leurs existences. D'abord, notons qu'iels repr&#233;sentent une minorit&#233; statistique : en France, en 2020, il y avait 295 mineur.es qui &#233;taient accompagn&#233;&#8231;es dans des transitions m&#233;dicales (d'apr&#232;s un &lt;a href=&#034;https://www.has-sante.fr/upload/docs/application/pdf/2022-09/reco454_cadrage_trans_mel.pdf&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;rapport de la Haute Autorit&#233; de Sant&#233; en 2022&lt;/a&gt;). Sur ces 295 mineur&#8231;es, certain&#8231;es recevaient des bloqueurs hormonaux (une pratique par ailleurs assez courante dans les cas de pubert&#233;s pr&#233;coces chez le reste de la population), et tr&#232;s rares &#233;taient celleux qui avaient recours &#224; des chirurgies. Au reste, seule la torsoplastie peut &#234;tre envisag&#233;e avant 18 ans, et encore est-ce de fa&#231;on bien encadr&#233;e : &#224; partir de 16 ans, avec l'accord des parents et en concertation avec l'&#233;quipe m&#233;dicale. Comme le pointent les parents d'enfants trans dans leur tribune &lt;a href=&#034;https://www.change.org/p/non-nous-ne-cacherons-pas-nos-enfants-trans&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#171; Nous ne cacherons pas nos enfants trans &#187;&lt;/a&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; les bloqueurs de pubert&#233; permettent &#224; nos enfants de vivre plus sereinement leur adolescence et de baisser fortement leurs tentatives de suicide ce qui, vous le comprendrez ais&#233;ment, nous est primordial. (&#8230;) Les enfants transgenres existent et ils ont toujours exist&#233;. Ce qui est nouveau, c'est que nous, parents, sommes aujourd'hui pr&#234;ts &#224; les &#233;couter et &#224; les accompagner, &#224; leur rythme et quel que soit leur cheminement, pour qu'ils vivent heureux et sereins en accord avec leur autod&#233;termination de genre. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;La persistance des vies trans dans l'histoire est un enjeu qu'il reste important de continuellement rappeler. Comme l'historien m&#233;di&#233;viste Clovis Maillet l'a montr&#233; dans ses&lt;i&gt; &lt;/i&gt;&lt;a href=&#034;https://www.trounoir.org/?Peut-on-parler-de-transidentite-a-l-epoque-medievale&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;Genres fluides. De Jeanne d'Arc aux saints trans&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;, il existe une longue histoire des transitions sociales qui n'a pas attendu les avanc&#233;es de la m&#233;decine hormonale et chirurgicale pour se manifester (de Th&#232;cle, disciple transmasculin de Saint Paul, au Ier si&#232;cle de notre &#232;re &#224; Eug&#232;ne-Eug&#233;nie et Marin-Marine, deux saints trans c&#233;l&#233;br&#233;s dans la &lt;i&gt;L&#233;gende Dor&#233;e&lt;/i&gt;). Plus r&#233;cemment, l'historienne de la m&#233;decine Jules Gill-Peterson a montr&#233; dans &lt;a href=&#034;http://www.trounoir.org/ENFANCE-TRANS-ENTRETIEN-AVEC-JULES-GILL-PETERSON&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;Histories of the Transgender Child&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;&lt;i&gt; &lt;/i&gt;que les pratiques de transition m&#233;dicale chez les enfants n'ont rien de la nouveaut&#233; qu'on leur pr&#234;te, puisque d&#232;s l'invention des premiers protocoles de transition hormonale et chirurgicale au XXe si&#232;cle, des enfants et des adolescenz trans r&#233;clament et parfois se voient octroyer des accompagnements m&#233;dicaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est vrai que si l'on en croit les statistiques concernant les enfants trans dans d'autres pays plus progressistes en termes de droits sociaux, la proportion d'enfants et d'adolescenz trans (qu'iels recourent &#224; des suivis m&#233;dicaux ou pas) est de plus en plus importante. Ainsi, &#171; sur un &#233;chantillon repr&#233;sentatif al&#233;atoire de 8166 jeunes du secondaire en Nouvelle-Z&#233;lande, 1,2 % ont dit &#234;tre &#8220;transgenres&#8221; et 2,5 % ont dit h&#233;siter ou &#234;tre &#8220;en questionnement&#8221;. Parmi ces jeunes transgenres ou en questionnement, 27,3 % l'on su avant l'&#226;ge de 8 ans, 17,9 % entre 8 et 11 ans, et 54,8 % &#224; 12 ans ou plus. Il faut noter que 65,2 % de ces jeunes ne l'avaient jamais dit &#224; personne avant de r&#233;pondre &#224; l'&#233;tude. &#187; (&lt;a href=&#034;https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/24438852/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Clark et al., 2014&lt;/a&gt; cit&#233;s in &lt;a href=&#034;https://www.editions-rm.ca/livres/jeunes-trans-et-non-binaires/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Pullen Sansfa&#231;on et Medica, 2021&lt;/a&gt;) Ces proportions sont en contraste avec la proportion moyenne des personnes trans dans la population g&#233;n&#233;rale, adultes et enfants confondu.es, estim&#233;e &#224; 0,6 % (selon une &#233;tude de 2016 r&#233;alis&#233;e par le &lt;a href=&#034;https://williamsinstitute.law.ucla.edu/wp-content/uploads/Trans-Pop-Update-Jun-2022.pdf&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Williams Institute de UCLA&lt;/a&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette diff&#233;rence entre jeunes et adultes est parfois employ&#233;e par les militant&#8231;es et &#233;crivain&#8231;es anti-trans pour brandir le spectre d'une contagion. Ainsi &lt;a href=&#034;https://www.huffingtonpost.fr/medias/article/dans-quotidien-elisabeth-roudinesco-choque-avec-des-propos-sur-les-personnes-trans_178027.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Elizabeth Roudinesco&lt;/a&gt; : &#171; Il y a une &#233;pid&#233;mie transgenre. Il y en a trop &#187;. Ou encore &lt;a href=&#034;https://lacanquotidien.fr/blog/wp-content/uploads/2021/03/LQ-927-A.pdf&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Jacques-Alain Miller et &#201;ric Marty&lt;/a&gt; : &#171; les id&#233;es des sectateurs du genre, pour le dire avec les mots du pr&#233;sident Mao, ont p&#233;n&#233;tr&#233; les masses et sont devenues une force mat&#233;rielle &#187;. La rh&#233;torique de la contagion est un trope commun des phobies concernant les personnes &#233;trang&#232;res et migrantes, comme celles concernant les minorit&#233;s de genre : elles sont trop nombreuses ; elles sont un danger pour nos enfants (et/ou pour les femmes blanches) ; elles exercent une influence culturelle trop importante ; elles changent nos mani&#232;res de penser, d'&#233;crire, de repr&#233;senter le monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout cela, dans une certaine mesure, est vrai. Il y a quelques ann&#233;es de cela, des coll&#232;gues d'une &#233;cole sup&#233;rieure o&#249; j'enseignais ont envoy&#233; un e-mail &#224; la direction de l'&#233;tablissement qui s'inqui&#233;tait de mon &#171; influence sur les &#233;tudiant(e)s &#187;. L'e-mail pr&#233;cisait : &#171; la question du changement de genre et de ses bienfaits semble &#234;tre partag&#233;e au-del&#224; du cadre p&#233;dagogique &#187;, et se concluait sur un appel la &#171; vigilance &#187; : &#171; la partie est d&#233;licate mais il ne faut pas la sous-&#233;valuer &#187;. De fait, les transitions de genre ne laissent pas indemnes leurs entourages : elles peuvent fonctionner comme des puissances d'autorisation, et rappeler &#224; chacun&#8231;e ce qui, peut-&#234;tre, avait &#233;t&#233; oubli&#233; ou jamais envisag&#233;. Mais croit-on les personnes, mineures ou majeures, si influen&#231;ables par les mots et les images qu'elles seraient susceptibles d'engager un changement aussi profond que celui impliqu&#233; dans une transition de genre (qu'elle soit sociale et/ou m&#233;dicale) ? &#201;tant donn&#233;e la transphobie r&#233;gnante et &#233;tant donn&#233;e la domination adulte, on devrait au contraire s'&#233;tonner de voir tant de jeunes personnes trouver l'incroyable courage de dire au monde qui les entoure : &lt;i&gt;non ; ce que vous pensiez savoir de moi, la mani&#232;re dont vous parliez de moi, la mani&#232;re dont vous m'habillez, les papiers que vous avez enregistr&#233;s &#224; mon nom ; tout cela est faux.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_1061 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://trounoir.org/IMG/jpg/julia-serano-mains-gauches.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://trounoir.org/IMG/jpg/julia-serano-mains-gauches.jpg?1731403023' width='500' height='333' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Comment rendre compte des (d&#233;s)identifications trans et non-binaires contemporaines ? En 2017, face &#224; la mont&#233;e trumpiste des l&#233;gislations et des rh&#233;toriques anti-trans, la biologiste Julia Serano avait propos&#233; &lt;a href=&#034;https://juliaserano.medium.com/all-the-evidence-against-transgender-social-contagion-f82fbda9c5d4&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;une analogie&lt;/a&gt; avec ce qu'au d&#233;but du XXe si&#232;cle, certains analystes ont d&#233;sign&#233; comme une dangereuse &lt;a href=&#034;https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/28909687/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#233;pid&#233;mie de mains gauche&lt;/a&gt;&lt;i&gt; &lt;/i&gt; : alors qu'on commen&#231;ait &#224; cesser de corriger les enfants gauchers &#224; l'&#233;cole, une augmentation vertigineuse (de 2 &#224; 4 % en moyenne en 1900 &#224; 10 &#224; 12 % &#224; partir des ann&#233;es 1950) troublait les journalistes et les m&#233;decins au point de parler de contagion, de mode, d'influence dangereuse de l'&#233;cole&#8230; tous termes qui r&#233;sonnent fortement avec les paniques morales actuelles. Apr&#232;s une augmentation fulgurante au cours des premi&#232;res d&#233;cennies o&#249; les abus envers les personnes gauch&#232;res ont diminu&#233;, un plateau statistique a &#233;t&#233; atteint (autour de 10 %) rest&#233; stable jusqu'ici.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;O&#249; est ce plateau statistique pour les personnes trans et en questionnement de genre ? Difficile &#224; dire, surtout &#233;tant donn&#233;e la continuation des brutalit&#233;s dont les personnes trans, mineures et adultes, font encore l'objet. Ce qui est certain, c'est que la criminalisation des existences trans et de celleux qui leur viennent en aide n'a pas seulement pour vocation de nuire aux personnes trans, ni m&#234;me pour seul r&#233;sultat d'augmenter la mortalit&#233; des personnes trans &#8211; des meurtres aux suicides, qui sont le r&#233;sultat direct du climat transphobe orchestr&#233; par les militant.es et &#233;crivain.es anti-trans. Les militant&#8231;es et acteurices politiques d'extr&#234;me-droite sont peut-&#234;tre transphobes, mais ce n'est pas la principale raison pour laquelle iels portent leurs discours anti-trans : dans leurs rh&#233;toriques, les vies trans (jamais consid&#233;r&#233;es pour elles-m&#234;mes) ne sont qu'une opportunit&#233; cynique pour servir le projet plus vaste de droitisation de la soci&#233;t&#233;, d'&lt;a href=&#034;https://lessoulevementsdelaterre.org/en-eu/blog/quelle-est-la-nature-qui-se-defend&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;acc&#233;l&#233;ration des &#233;cocides&lt;/a&gt; et de stabilisation des oppressions de genre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la &lt;a href=&#034;https://www.editionslibertalia.com/IMG/pdf/libertalia-jack_halberstam-trans-complement.pdf&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;fin de &lt;i&gt;Trans*. Br&#232;ve histoire de la variabilit&#233; de genre&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;, le th&#233;oricien culturel Jack Halberstam cite une phrase des&lt;i&gt; &lt;/i&gt;&lt;a href=&#034;https://brook.pm/pdf/Moten-et-Harney-Les-sous-communs-traduction-collective-Brook-2022.pdf&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;Sous-commun*&lt;/i&gt;&lt;i&gt;e&lt;/i&gt;&lt;i&gt;s&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;&lt;i&gt; &lt;/i&gt;de Fred Moten et Stefano Harney que l'on peut r&#233;p&#233;ter &#224; notre tour en ces temps sombres o&#249; les fascismes emploient les vies trans comme chair &#224; canon : &lt;strong&gt;&#171; Je n'ai pas besoin de ton aide. J'ai juste besoin que tu comprennes que cette merde te tue toi aussi, m&#234;me si elle le fait plus lentement. Tu captes, esp&#232;ce d'enfoir&#233;*e ? &#187;&lt;/strong&gt; Voil&#224; la formule de la coalition &#224; laquelle les mouvements trans appellent : pas seulement la d&#233;fense des vies trans (dont nous avons certes urgemment besoin), mais aussi la r&#233;alisation que les attaques sur les vies trans sont un dangereux cheval de Troie pour faire insister, dans nos imaginaires, l'id&#233;e selon laquelle personne ne devrait avoir le droit d'inventer des mani&#232;res d'&#233;chapper &#224; l'oppression. Nous, collectivement, avons la t&#226;che de continuer &#224; produire ces &#233;chapp&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Emma Big&#233;.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>&#202;tre l&#224;</title>
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		<description>&lt;p&gt;&#171; Comment peut-on &#234;tre ailleurs quand on est l&#224; ? &#187;&lt;/p&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='https://trounoir.org/IMG/logo/image-etre-la-astree.jpg?1731403059' class='spip_logo spip_logo_right' width='113' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Pour cette seconde publication dans les pages de Trou Noir, &lt;a href=&#034;https://www.instagram.com/deserteuses/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;C&#232;dre&lt;/a&gt; nous entraine dans une analyse sensible de la pr&#233;sence. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#202;tre l&#224; pour l'autre, &#234;tre l&#224; dans le regard de l'autre, &#234;tre l&#224; dans son corps. Sentir le temps pour &#234;tre l&#224;, arpenter la joie du d&#233;s&#339;uvrement, de l'immobilit&#233;, des contrastes. Nos espaces, appartement, corps, psych&#233; sont arpent&#233;s : on y fait de la place pour accueillir, pour respirer, mais on remplit &#233;galement ces espaces pour se souvenir et pour &#233;prouver nos limites.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Illustration : Astr&#233;e - &lt;a href=&#034;https://www.instagram.com/eliot.astree&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;@eliot.astree&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;/h2&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; La proportion de sond&#233;s d&#233;clarant souffrir de la compagnie des autres est revenue &#224; son niveau d'avant crise. [&#8230;] &#192; ce jour, les trois millions de Fran&#231;ais tomb&#233;s dans la solitude chronique n'ont pas retrouv&#233; une vie affective normale. [&#8230;] Tout se passe donc comme si le confinement a constitu&#233; une parenth&#232;se o&#249; il &#233;tait acceptable de se sentir seul, parenth&#232;se qui est maintenant r&#233;volue. &#187;&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Barom&#232;tre &#171; Les Fran&#231;ais et la solitude &#187;, Ifop, 2022.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il y a des moments o&#249; seul, &#231;a veut dire abandonn&#233;. Il y a des abandons m&#234;me au milieu des foules, et ils sont d'autant plus glac&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand je dis je vis seul, certains entendent abandonn&#233;. D&#233;tach&#233; et flottant &#224; la d&#233;rive, naufrag&#233;. Mais je ne parle pas de ce vertige froid, de ce radeau m&#233;dus&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis &#238;le. Je vis dans des archipels. Je respire dans la ligne d'horizon d&#233;gag&#233;e et mon c&#339;ur bat dans la courbure de la terre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand je dis je vis seul, je parle de vivre depuis un havre, sortant et venant dans le monde puis revenant refleurir dans un lieu o&#249; les mouvements qui sont les miens sont uniques &#224; troubler l'air, o&#249; je peux me d&#233;ployer sans me cogner contre un regard, contre une pr&#233;sence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;O&#249; je peux me rassembler aussi, trier mes pi&#232;ces, les nettoyer, r&#233;fl&#233;chir &#224; leurs embo&#238;tages. Mon corps et ma t&#234;te sont comme un appartement o&#249; vivent les gens, j'ai besoin de l'a&#233;rer de pr&#233;sence. J'ai besoin de toi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le regard de l'autre il y a une piscine nocturne, ou peut-&#234;tre une mer ou un oc&#233;an. J'en sens l'odeur. Je n'y vais pas. L'eau me l&#232;che les pieds. Je d&#233;tourne les yeux. Si je plonge, je me perdrai dans les profondeurs. Mais j'entends toujours les vagues. J'entends le ronflement de l'eau derri&#232;re les mots. J'&#233;coute.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Tu as beaucoup de sensibilit&#233; face aux &#233;motions des autres &#187;, on me dit. Mais ce n'est pas vrai. Je vois les abysses, mais je ne me tiens qu'au bord. Je refuse d'entrer dans la mer. J'ai mes propres pr&#233;cipices. Je refuse d'y aller aussi. La pente est &#233;troite. Nous vivons toustes, peut-&#234;tre, au seuil de quelque chose. Parfois de la pourriture, et parfois du printemps. D'un c&#244;t&#233; comme de l'autre du seuil, tu m'attends.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je mets un pied devant l'autre. J'avance dans tes paysages. Tu m'offres les for&#234;ts o&#249; j'oublie la parole. Les heures o&#249; l'on pourrait tout oublier. Quand je lis, quand je marche, je bois &#224; ta source.&lt;br class='autobr' /&gt;
On voit ce &#224; quoi je renonce pour toi. On ne voit pas quand on renonce &#224; toi. Cet espace que tu &#233;tends &#224; l'int&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans&lt;i&gt; Nous sommes la poussi&#232;re&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Nous sommes la poussi&#232;re, Plume D. Serves, les moutons &#233;lectriques, 2023.&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, Plume Serves parle de personnes qui vivent avec de particules tout autour d'elles, qui les fatiguent, et qui font barrage devant les gens. C'est un peu comme le contraire pour moi : ce sont les autres qui sont pleins de particules que j'aspire aupr&#232;s d'eux, et qui me fatiguent. M&#234;me si l'interaction se passe bien et qu'il s'agit de gens que j'aime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand je vis seul, quand je reviens dans mon appartement vide, c'est comme un bruit de fond incessant, qu'on ne remarquait pas forc&#233;ment, qui s'&#233;teint d'un coup. Comme un radiateur chaud contre lequel, en collant son dos, on se rend compte avoir eu froid. Une seconde de soulagement imm&#233;diat. J'imagine qu'on peut vivre cela en rentrant chez soi trouver la personne avec qui on vit. Je vis avec toi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me souviens avoir demand&#233; &#224; une amie ce qu'elle avait fait une fin de semaine, et elle m'avait r&#233;pondu : &#171; J'&#233;tais avec M. &#187; &#202;tre en compagnie de quelqu'un, pour elle, c'&#233;tait d&#233;j&#224; une action en soi. De m&#234;me, vivre avec toi, c'est d&#233;j&#224; une action en soi. Cette action, si on lui donne un nom, ou plut&#244;t un verbe, ce serait ce que Giorgio Agamben, citant Benveniste, appelle un &#171; verbe moyen &#187;. Comme na&#238;tre, mourir ou souffrir, les verbes moyens sont &#224; la fois actifs et passifs, sujets et objets, et ceci par leur action m&#234;me. Des verbes o&#249; le sujet effectue en s'affectant : &#171; en agissant, en effectuant une action, il va en &#234;tre affect&#233; lui-m&#234;me &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous voyez dans les romans d'amour d&#233;chirants quand les amoureuxses se revoient apr&#232;s une longue s&#233;paration et qu'on ne peut plus les d&#233;coller, qu'iels se boivent et se respirent. Iels se manquent. Iels se retrouvent. Tu me manques. Je me retrouve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis absent de moi quand je suis avec des autres, et pour quelques heures cela n'a pas d'impact mais trois jours raclent et une semaine d&#233;chire. Et par cette d&#233;chirure se heurtent les fatigues, cauchemars et les rivi&#232;res de monstres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment peut-on &#234;tre ailleurs quand on est l&#224; ? Le moi qui vit avec les autres et le moi absent que je veux retrouver ne sont pas deux entit&#233;s distinctes. Mais quand je suis avec les autres, je les accueille sous ma peau, et il n'y a plus assez de place, et je vide un peu de lest de moi. Grain par grain, un bourdonnement constant &#224; l'oreille qui recouvre la musique sous ma peau, et je suis exsangue, &#224; un moment. Et j'ai besoin de me reremplir de moi. J'ai besoin de toi. De ton espace.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand je rentre de voyage, ce qui co&#239;ncide souvent avec une p&#233;riode o&#249; j'ai &#233;t&#233; en permanence avec d'autres pendant plusieurs jours, je dois avaler et laver (manger, me doucher), pour me r&#233;ancrer sur le sol, faire prendre fin au voyage, m'arrimer. Faire le tour de la pi&#232;ce-moi pour balayer, ranger, remettre au d&#233;but, remettre les lieux dans l'&#233;tat o&#249; ils &#233;taient avant qu'on les trouve. A&#233;rer. Reprendre conscience de mon corps. La pi&#232;ce n'est plus tout &#224; fait la m&#234;me, les autres nous changent, laissent des traces sur nous, d&#233;posent des fleurs ou des pierres. Il faut trouver comment les nouveaux &#233;l&#233;ments vont prendre leur place. Comment faire avec ce que les autres, volontairement ou non, nous ont laiss&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il m'est arriv&#233; de garder mes bottes pleines de terre pendant des jours, des mois. C'&#233;tait la terre d'un autre pays d'o&#249; je venais. Qui pourtant n'&#233;tait pas le mien, plus le mien. Je l'avais quitt&#233;. Je veux toujours quitter le monde ext&#233;rieur, quitter les autres, les vivants et les fant&#244;mes. Et cette terre &#233;tait pleine de fant&#244;mes. Quelque part, je n'osais pas la nettoyer. Je n'osais pas les effacer. Les anc&#234;tres au siphon. Quand je l'ai fait, je me suis senti vide et l&#233;ger. D&#233;tach&#233; des v&#233;sicules de limon des racines. Il y en a qui n'arrivent pas &#224; jeter, qui accumulent tous les bouts de ficelles. Jeter, vider, effacer. D&#233;truire. Purger les fant&#244;mes incrust&#233;s. Il y a quelque chose de la tache sur la cl&#233; de Barbe Bleue. Est-ce la personne que j'aurais d&#251; &#234;tre que j'essaye de r&#233;curer ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La l&#233;g&#232;ret&#233; est aussi celle de l'oubli, de la corbeille vide, de l'instant de la chute. De la possibilit&#233; du regret. C'est un pas vers un autre seuil. Faire la trace. Une trace que personne d'autre n'empruntera. Un instant l'eau emplit mes empreintes dans le sable rocailleux, vite bues par le rivage. On ne vit pas pour les g&#233;n&#233;rations futures. On ne se bat pas pour les g&#233;n&#233;rations futures. On se bat d&#233;j&#224; pour vivre rien que sa vie &#224; soi. Hors case, pour cr&#233;er un lieu o&#249; &#234;tre l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marcher une heure pour prendre le train, seul avec le soleil qui se l&#232;ve, apr&#232;s quatre jours en famille : enfin s'entendre penser. R&#233;aliser l'arr&#234;t du brouhaha incessant qu'on n'a pas entendu arriver, comme une hotte de ventilation pour un bouillon de 96 heures. Ce n'est pas : r&#233;cup&#233;rer une capacit&#233; de r&#233;flexion. C'est : r&#233;cup&#233;rer une part de soi, r&#233;-aborder ses contours, se r&#233;-installer dans sa t&#234;te, maintenant que n'y tra&#238;nent plus les valises et les cartons et les v&#233;los que les autres y avaient gar&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reprendre possession enti&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l&#224; que viennent les mots. Que les pens&#233;es assemblent calmement leurs maillons. Que mon champ de vision s'&#233;claircit. Comme une plante d&#233;salt&#233;r&#233;e qui rel&#232;ve ses tiges et &#233;tire ses feuilles ; la lumi&#232;re dor&#233;e qui nimbe la cr&#234;te des arbres peut enfin atteindre mon regard, y d&#233;poser sa douceur. Tu me reviens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu n'es pas l'absence, tu es un &#233;tat propre et autonome. Le silence n'est que quelques instants l'absence de bruit ; ensuite il reprend sa texture, son volume, sa dur&#233;e qui n'est pas l'attente jusqu'&#224; l'irruption d'un nouveau bruit. On peut d'ailleurs l'&#233;couter, l'appr&#233;cier. Clos le tourbillon des personnes, les choses peu &#224; peu se remplissent de vie, lourdes et lustr&#233;es, attentives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Stillness&lt;/i&gt;. Still life. En fran&#231;ais on dit : natures mortes. Cela peut aussi &#234;tre rang&#233; en : vie quotidienne. Heidegger dit : seul l'humain existe. Les fleurs, les fruits, les choses sont, mais n'existent pas, car elles n'ont pas conscience de leur mortalit&#233;. Pourtant, les fleurs, les fruits, les choses sont aussi dans le temps, portent l'empreinte des jours. Nous avons conscience pour elles de leur finitude. Notre regard en fait des natures mortes de la vie quotidienne. Souvent &#171; inint&#233;ressantes &#224; regarder car&lt;i&gt; il ne se passe rien&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y a pas bouger d'un c&#244;t&#233;, et rien de l'autre. L'immobilit&#233; est une action. Les choses immobiles font quelque chose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Wikip&#233;dia dit : &#171; Une nature morte est un genre artistique, principalement pictural qui repr&#233;sente des &#233;l&#233;ments inanim&#233;s. &#187; Inanim&#233;, &#231;a veut dire : qui ne bouge pas. &#199;a veut dire aussi : qui n'a pas d'&#226;me. Nous avons si peur de l'immobilit&#233;. Nous avons si peur de la mort. Pour certains, tu apportes cette angoisse. Pour moi au contraire, tu permets d'entendre la vie lente des choses immobiles.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#202;tre l&#224;. Dans la solitude c'est le seul endroit o&#249; je peux &#234;tre l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'&#233;ternelle attente des choses. Dans la lumi&#232;re charg&#233;e de silence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les choses qui s'arrondissent sous le poids du silence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le vide n'est pas le rien. Le vide est m&#234;me la seule chose qui compte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le &lt;i&gt;ma&lt;/i&gt; c'est le s&#233;parateur qui relie, le seuil qui est aussi le centre, le vide qui donne sa forme au plein. Entre les notes, entre les mots, entre le fil de deux sabres dans un combat. &#202;tre l&#224;, dans &lt;br class='autobr' /&gt;
cet intervalle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Espace sans objet, temps sans action, et pourtant, ce n'est pas que le &lt;i&gt;ma&lt;/i&gt; n'est pas insignifiant, c'est qu'il est la seule chose qui existe vraiment. Le pass&#233; est pass&#233; et n'existe plus ; le futur n'est pas advenu et n'existe pas encore. D&#232;s qu'une action se passe, d&#232;s qu'un objet est per&#231;u par nos sens, ils appartiennent d&#233;j&#224; au pass&#233;, et n'existent plus. Tout n'est que souvenirs ou r&#234;ves, sauf le &lt;i&gt;ma&lt;/i&gt;. Le pr&#233;sent est la suspension entre le pass&#233; et le futur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant d'&#234;tre un &#233;tat, la solitude est un lieu, un lieu o&#249; l'on est seul. Un d&#233;sert. Un lieu d&#233;sert&#233;. Ou peut-&#234;tre, un lieu d'o&#249; l'on d&#233;serte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai parl&#233; de la d&#233;sertion, du d&#233;s&#339;uvrement au sens actif : action qui d&#233;s&#339;uvre, qui rend inop&#233;rant quelque chose. D&#233;s&#339;uvrer les &#339;uvres : je d&#233;s&#339;uvre, tu d&#233;s&#339;uvres, nous d&#233;s&#339;uvrons. Action de soustraire nos actions &#224; leur &#233;conomie propre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme le po&#232;me est un d&#233;s&#339;uvrement des mots. Le po&#232;me est form&#233; des m&#234;mes mots que le livre de cuisine ou le manuel de l'aspirateur, mais ces mots sont d&#233;sactiv&#233;s de leur fonction informationnelle. On fait un autre usage de ces mots. L'usage n'est pas aboli. C'est toujours un usage, mais autre. Cela ne veut pas &lt;i&gt;rien&lt;/i&gt; dire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; (&#171; inint&#233;ressantes &#224; regarder car &lt;i&gt;il ne se passe rien&lt;/i&gt;. &#187;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu t'y glisses. Ton envahissement est toujours &#224; la fois soudain et d&#233;licat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les livres sont des lieux o&#249; l'on te puise. Les reflets dans l'eau qui bouge aussi, ces histoires-paniers sans d&#233;but ni fin ni but ni progression ; mouvements jamais identiques mais jamais fondamentalement diff&#233;rents, jamais de toute fa&#231;on atteignant &#224; la solidit&#233; d'une forme. L'&#233;tat liquide fuit toujours mais jamais ne se perd, flaques de pluies, fontaines, gouttelettes press&#233;es de se s&#233;parer et de se rejoindre, identit&#233; plurielle rhizomatique et pourtant unique, non partitive. Tu es liquide comme moi. Avec toi j'affronte les oc&#233;ans des regards et les rivi&#232;res de monstres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec toi je suis l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je t'appellerai qui&#233;tude.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C&#200;DRE.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Nous sommes la poussi&#232;re, Plume D. Serves, les moutons &#233;lectriques, 2023.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>ENFANCE TRANS - ENTRETIEN AVEC JULES GILL-PETERSON</title>
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		<dc:date>2024-05-02T10:08:05Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>polyeucte</dc:creator>


		<dc:subject>Entretien</dc:subject>
		<dc:subject>Transphobie</dc:subject>
		<dc:subject>Transidentit&#233;</dc:subject>
		<dc:subject>Enfance</dc:subject>
		<dc:subject>Queer</dc:subject>
		<dc:subject>transf&#233;minisme</dc:subject>
		<dc:subject>Jules Gill-Peterson</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Un appel &#224; intensifier la r&#233;sistance&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://trounoir.org/-PRINTEMPS-2024-" rel="directory"&gt;PRINTEMPS 2024&lt;/a&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://trounoir.org/IMG/logo/hot_potatoex_grrr.jpg?1731403058' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Les 19 mars et 11 avril 2024, le Parlement fran&#231;ais a enregistr&#233; deux propositions de loi venant respectivement de &lt;a href=&#034;https://www.senat.fr/leg/ppl23-435.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;LR&lt;/a&gt; et du &lt;a href=&#034;https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/16/textes/l16b2504_proposition-loi#&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;RN&lt;/a&gt; qui visent &#224; interdire, sous peine d'amende, la prise en charge m&#233;dicale des personnes mineures en questionnement de genre. Ces attaques l&#233;gislatives paraissent dans un contexte d'acc&#233;l&#233;ration de la transphobie dans l'espace public, o&#249; les militant.es anti-trans fran&#231;ais.es s'allient avec la presse et les maisons d'&#233;dition d'extr&#234;me-droite. Ces alignements nous donnent une importante lumi&#232;re sur les orientations politiques de la transphobie : alli&#233;es des fascistes et f&#233;monationalistes, les attaques transphobes sont les partisanes objectives du statu quo sexiste et du capitalisme racial qu'il sous-tend.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ne rien l&#226;cher sur les vies trans, et sur les vies des enfants trans, est une urgence en ces temps de mont&#233;e des extr&#234;mes-droites.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est dans ce contexte que la collective t4t a traduit cet entretien avec l'historienne Jules Gill-Peterson, l'autrice de &lt;i&gt;Histories of the Transgender Child &lt;/i&gt; [histoires de l'enfant transgenre] (University of Minnesota Press, 2018). Interrog&#233;e par Lena Mattheis pour le podcast Queer Lit en octobre 2021, Gill-Peterson y rappelle la longue histoire des enfants trans au XXe si&#232;cle, celle de leur invisibilisation (comme s'il s'agissait d'une nouveaut&#233; ou d'une invention des m&#233;decins du XXIe) et celle des existences qu'iels inventent au bord du syst&#232;me genre/genre. Une histoire d'actes de d&#233;fiance, de courage et de solidarit&#233; face aux politiques de mort men&#233;es contre l'enfance et contre la variance de genre. Une histoire qui nous dit que la r&#233;sistance s'organise depuis longtemps, et qu'elle n'est pas pr&#234;te de s'arr&#234;ter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.change.org/p/non-nous-ne-cacherons-pas-nos-enfants-trans&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Pour lire et signer la p&#233;tition contre les propositions de lois transphobes, on peut se rendre ici.&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;https://www.politis.fr/articles/2024/04/attaques-contre-les-droits-trans-et-reproductifs-nattendons-plus-faisons-front/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Et pour lire et signer l'appel &#224; manifester le dimanche 5 mai contre la transphobie, on peut se rendre l&#224;.&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trou Noir remercie la collective t4t.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Lena Mattheis : &lt;/strong&gt; Bonjour et bienvenu&#8231;es sur &lt;i&gt;Queer Lit&lt;/i&gt;, un podcast qui parle des litt&#233;ratures et des cultures lgbtqia+. Je m'appelle Lena Mattheis et mes pronoms sont &lt;i&gt;she/her&lt;/i&gt; (elle). [&#8230;] J'ai le plaisir d'accueillir Jules Gill-Peterson aujourd'hui pour parler des enfants trans. Jules, tu es Associate Professor [ma&#238;tresse de conf&#233;rence] en &#233;tudes anglophones, en &#233;tudes sur la sexualit&#233; et en &#233;tudes f&#233;ministes &#224; l'Universit&#233; de Pittsburgh et l'une des raisons pour lesquelles nous parlons ensemble aujourd'hui, c'est que tu as &#233;crit un livre sur les enfants trans, &lt;i&gt;Histories of the Transgender Child&lt;/i&gt;. Je t'ai d&#233;j&#224; entendu en parler et tu as un tel humour, tu as une telle passion pour ton sujet, c'est un tel plaisir de t'entendre que je suis tr&#232;s impatiente de parler avec toi aujourd'hui. Merci beaucoup d'avoir accept&#233; l'invitation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jules Gill-Peterson : &lt;/strong&gt; Oh, merci de dire &#231;a et merci de m'accueillir. Et je crois que c'est un bon rappel : nous parlons de sujets qui sont si lourdement politis&#233;s qu'un regard ext&#233;rieur peut en venir &#224; croire qu'il y a n&#233;cessairement quelque chose de tragique dans le travail que nous menons. Mais la r&#233;alit&#233; c'est qu'il peut aussi y avoir beaucoup de joie &#224; travailler sur ces sujets et qu'il peut m&#234;me nous arriver de rire ; l'histoire n'est pas uniquement d&#233;primante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;LM : &lt;/strong&gt; Oui ! Tout &#224; fait ! Alors pour &#234;tre honn&#234;te, je dois dire que je n'ai malheureusement pas encore fini de lire &lt;i&gt;Histories of the Trangender Child&lt;/i&gt;, mais j'&#233;tais tellement heureuse de parler avec toi des questions que tu am&#232;nes dans ce livre &#8211; et notamment la mani&#232;re dont tu montres que ni trans, ni l'enfance trans ne sont des notions nouvelles &#8211; que je n'ai pas pu attendre. Mais avant qu'on se pose ces questions ensemble, est-ce que tu pourrais te pr&#233;senter un peu, et nous indiquer tes pronoms, si tu le souhaites ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;JGP : &lt;/strong&gt; Oui bien s&#251;r. Alors j'utilise &lt;strong&gt;she/her&lt;/strong&gt; (elle). Et concernant mon parcours, [...] j'ai fait une licence en histoire et c'est en partie ce qui m'a donn&#233; envie de poursuivre dans cette discipline. J'avais toutefois le sentiment de manquer de th&#233;orie, et en particulier de th&#233;orie queer &#8211; et j'ai la chance d'avoir eu un mentor qui m'a encourag&#233;e &#224; venir aux &#201;tats-Unis pour recevoir le genre de formation que je cherchais &#8211;, avec la cons&#233;quence bizarre que je me retrouve &#224; &#234;tre une historienne qui n'a pas de doctorat en histoire, mais en &#171; &#233;tudes am&#233;ricaines &#187;. Ce qui, je pense, a fini par tourner &#224; mon avantage, parce que le travail que je fais consiste &#224; poser des questions pour lesquelles aucune r&#233;ponse ne pr&#233;existe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand j'en suis venue &#224; travailler sur les enfants trans, c'&#233;tait un peu par accident. De fait mon doctorat n'a pas grand-chose &#224; voir avec &lt;i&gt;Histories of the Transgender Child&lt;/i&gt;, et la plupart des recherches que j'ai men&#233;es pour le livre, je les ai men&#233;es apr&#232;s avoir soutenu ma th&#232;se, qui portait sur l'histoire de la m&#233;decine trans. Le lien avec la th&#232;se c'est qu'&#224; force d'&#233;plucher les archives m&#233;dicales, j'ai commenc&#233; &#224; rep&#233;rer tout un ensemble de bruits de couloir, de r&#233;f&#233;rences &#224; peine esquiss&#233;es, qui mentionnaient l'existence d'enfants et d'ados trans. C'&#233;tait l&#224;, dans des textes d'historiennes professionnelles comme Joanne Meyerowitz ou Susan Stryker, mais c'&#233;tait des notes de bas de pages, des recoins d'articles. Du genre, comme si de rien n'&#233;tait, quelqu'un parle d'un enfant de quatorze ans qui se pr&#233;sente &#224; une clinique [pour changer de sexe].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et je me souviens avoir lu &#231;a il y a dix ans et m'&#234;tre dit : attendez une minute, qu'est-ce que c'est que cette histoire ? des ados trans ? dans les ann&#233;es 1960 ? Et bien s&#251;r, il faut remettre cela dans le contexte qui &#233;tait alors le mien et se rappeler la mani&#232;re dont la sph&#232;re m&#233;diatique a &#233;volu&#233; ces cinq derni&#232;res ann&#233;es. Le rythme qu'a pris la visibilit&#233; trans culturellement dans le Nord global au cours des derni&#232;res ann&#233;es a de quoi faire tourner la t&#234;te, notamment en raison du contrecoup politique brutal qu'on est en train de vivre, mais il faut se rappeler qu'[au milieu des ann&#233;es 2010] l'id&#233;e m&#234;me qu'il puisse y avoir des ados trans &#233;tait relativement nouvelle dans l'espace public.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et donc, probablement comme tout le monde, j'&#233;tais surprise de voir que cinquante voire soixante ans plus t&#244;t, il y avait ces gosses qui se percevaient elleux-m&#234;mes comme trans et qui parvenaient &#224; s'enr&#244;ler dans des cliniques sp&#233;cialis&#233;es dans le changement de genre. Je n'en revenais pas. Et c'est devenu une sorte de fascination, comme c'est souvent le cas pour les universitaires geek comme moi. Une fascination dont la r&#233;sonance personnelle n'&#233;tait pas encore compl&#232;tement claire pour moi &#224; l'&#233;poque. Mais quoi qu'il en soit, je ne pouvais plus penser qu'&#224; &#231;a, &#224; cette question : &lt;i&gt;Pourquoi est-ce qu'on ne conna&#238;t pas cette histoire ? Pourquoi est-ce qu'elle est cach&#233;e comme cela, en plein jour, dans les notes de bas de page d'une revue de psychologie ? Et pourquoi aucune des personnes qui ont travers&#233; l'histoire des cliniques de genre, ni les historien&#8231;nes, ni les clinicien&#8231;nes, ni les adultes qui sont pass&#233;&#8231;es par ces cliniques, n'ont pris la peine de remarquer ces jeunes trans ? Qu'est-ce qui se passe ici ?&lt;/i&gt; Et bien s&#251;r, ce qui m'a aid&#233;e &#224; voir cela, c'est qu'au m&#234;me moment, les jeunesses trans &#233;taient de plus en plus politis&#233;es dans l'espace public, tant&#244;t envisag&#233;es comme une sorte de futur utopique de la diversit&#233; de genre (o&#249; chacun&#8231;e pourrait vivre sa transition d&#232;s le plus jeune &#226;ge et pourrait vivre heureuxse jusqu'&#224; la fin de ses jours, soi-disant contrairement &#224; ce qui se passait tragiquement jusqu'&#224; un pass&#233; r&#233;cent), tant&#244;t envisag&#233;es &#224; l'int&#233;rieur de paniques morales dystopiques qui voyaient dans les enfances trans une embl&#232;me des probl&#232;mes du contemporain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fait est que la grande majorit&#233; des paniques morales depuis au moins un si&#232;cle en Occident se focalisent sur l'enfance. Et c'est assez embarrassant de constater qu'elles ne cessent de retomber dans les m&#234;mes pi&#232;ges, du genre : &#171; oh, c'est juste une histoire de technologie &#187; ou &#171; vous savez, c'est les r&#233;seaux sociaux qui rendent les enfants trans &#187; ou &#171; c'est l'influence de l'&#233;cole, vous savez, on va &#224; l'&#233;cole et tout le monde est trans alors voil&#224;&#8230; &#187; Bref, tout un tas de fantasmes selon lesquels les enfants diff&#232;rent tellement des adultes qu'il faut les prot&#233;ger d'une mani&#232;re sp&#233;cifique de l'influence qu'ols ont les un&#8231;es sur les autres.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je reconnaissais l&#224; un axe de recherche int&#233;ressant pour lequel on avait &#224; l'&#233;poque quasiment aucune source, universitaire ou pas. Et j'avais le pressentiment que &#231;a n'allait pas finir de si t&#244;t, cette obsession pour les enfants trans, et &#231;a me rendait malade rien que d'y penser. Malheureusement, j'avais raison et je sens combien cela a du sens de creuser pour raconter cette histoire si l'on veut interrompre le cercle vicieux des attaques qui continuent de nous tomber dessus. De ce point de vue, je suis heureuse d'avoir men&#233; cette recherche sur l'histoire des enfances trans, et d'avoir d&#233;couvert en chemin et pu partager dans le livre une complexit&#233; qu'on &#233;tait loin de s'imaginer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;LM :&lt;/strong&gt; Oh, merci pour tout &#231;a. Alors, j'ai plein de questions ! Et la premi&#232;re serait peut-&#234;tre li&#233;e &#224; un &lt;a href=&#034;https://sadbrowngirl.substack.com/p/dissociation-as-trans-method-ii&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;article que je me souviens avoir lu de toi&lt;/a&gt;, qui porte sur la &#171; dissociation comme m&#233;thode &#187;. Le point de d&#233;part de cet article, c'est une photo de toi enfant sur laquelle tu tombes. Tu vois cette petite fille et tu racontes comment elle est compl&#232;tement diff&#233;rente de ce que tu t'attendais &#224; voir. Et je me demandais : est-ce que c'est quelque chose que l'&#233;criture du livre a rendu possible ? de voir cette image de cette mani&#232;re ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;JGP : &lt;/strong&gt; Oui, absolument, c'est une histoire int&#233;ressante. Et soit dit en passant, &#224; propos de dissociation, &#224; chaque fois que des coll&#232;gues me demandent : mais comment as-tu fait pour finir ton premier livre aussi vite ? est-ce que tu aurais des conseils ? Je leur r&#233;ponds : non pas vraiment, enfin disons que je vous d&#233;conseille fortement de faire comme moi. Et je pense que c'est important de parler de cela quand on parle de la production des savoirs universitaires, et comment elle est li&#233;e, pas forc&#233;ment &#224; nos n&#233;vroses ou &#224; nos traumas, mais &#224; nos m&#233;canismes de compensation pour vivre dans le monde. Et ce n'est pas n&#233;cessairement quelque chose de n&#233;gatif, mais pour ma part, en tant qu'enfant pr&#233;coce dont la vie psychique s'est rapidement d&#233;velopp&#233;e, en partie pour construire le refuge qui me permettrait de survivre aux cruaut&#233;s structurelles du monde, le doctorat avait un petit peu le go&#251;t d'un exercice d'externalisation de mes probl&#232;mes. L'enjeu &#233;tait aussi de me prouver quelque chose &#224; moi-m&#234;me. Je me disais : &#171; si je peux ma&#238;triser un truc aussi abstrait et difficile, alors c'est que j'ai de la valeur &#187;. Et je pouvais ainsi consolider mon estime de moi &#224; partir d'un argument irr&#233;futable. Du genre : &#171; bon, on m'a donn&#233; ce dipl&#244;me, c'est que je dois &#234;tre une vraie personne &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai v&#233;cu de nombreux moments de dissociation lorsque j'&#233;tais plus jeune, et le temps de finir mes &#233;tudes sup&#233;rieures, j'avais tellement rempli ma propre vie que c'&#233;tait difficile pour moi d'avoir la moindre perspective. Et donc quand j'en suis arriv&#233;e &#224; ce projet de livre, c'&#233;tait un peu le dernier sauve-qui-peut pour essayer d'&#233;viter la transition. Je croyais vraiment vraiment fort, implicitement du moins, que si j'&#233;tais capable d'&#233;crire un livre avec le mot &lt;i&gt;transgenre&lt;/i&gt; dans le titre, si j'&#233;tais capable de rendre justice &#224; des personnes trans bien r&#233;elles en &#233;crivant leurs histoires d'une mani&#232;re complexe, rigoureuse et politiquement engag&#233;e, alors j'aurais fait ma part du travail et je ne serais pas oblig&#233;e de transitionner moi-m&#234;me. Il y avait une certaine dose d'ironie au fait d'&#233;crire ce livre sur des enfants trans qui n'avaient rien de commun avec moi : les jeunes genxtes dont je parle dans le livre sont un groupe vraiment fascinant de personnes qui se comprennent elleux-m&#234;mes tr&#232;s t&#244;t comme trans (ou quelque soit l'idiome de l'&#233;poque) et qui en font quelque chose &#8211; ce qui n'est vraiment pas ce que j'ai fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai &#233;crit ce livre dans une esp&#232;ce de fi&#232;vre qui a dur&#233; presque deux ans. C'&#233;tait une exp&#233;rience tr&#232;s &#233;trange. Et puis j'en suis arriv&#233;e aux toutes derni&#232;res pages qui correspondaient en l'occurrence &#224; la pr&#233;face. Et au moment de l'&#233;crire, j'ai fini par me rendre compte, litt&#233;ralement par accident, au milieu d'une phrase que j'&#233;tais en train d'&#233;crire, que j'&#233;tais, que je suis trans &#8211; m&#234;me si j'avais eu une enfance trans diff&#233;rente de celle des enfants dont je parle dans le livre. C'est l'acte d'&#233;crire cette phrase qui est parvenu &#224; faire tomber le mur qui s'&#233;tait &#233;rig&#233; &#224; l'int&#233;rieur de moi et qui m'a fait comprendre que cette t&#226;che hercul&#233;enne que je m'&#233;tais donn&#233;e, celle d'&#233;crire un livre pour prendre mes distances &#224; l'&#233;gard de ce mot, &#224; l'&#233;gard de ce signe,&lt;i&gt; trans&lt;/i&gt;, avait &#233;t&#233; une sorte de p&#233;riode de gr&#226;ce momentan&#233;e, qui m'a finalement donn&#233; la permission d'embrasser ce mot pleinement. [...]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et donc, tout cela pour dire que j'ai effectivement &#233;crit l&#224;-dessus : sur le fait que l'intensit&#233; de ma dissociation a aussi fini par me donner une sorte de m&#233;thodologie de lecture des archives historiques, parce qu'une des choses que la dissociation me permettait, c'&#233;tait de minimiser (auto-r&#233;flexivement) mes attachements envers certaines figures historiques sur lesquelles j'&#233;crivais. Et cela m'a permis de d&#233;velopper cette m&#233;thodologie par laquelle le livre s'efforce d'&#233;couter l'archive sans la surinterpr&#233;ter. Ce qui veut dire que je ne pratique pas la lecture rapproch&#233;e des sources archivistiques qui parlent des enfants trans ou &#233;crites par elleux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, je refuse la logique qui voudrait que les enfants trans n'aient d'importance que dans le discours que les adultes produisent sur elleux, que dans les symboles qu'ols en viennent &#224; repr&#233;senter pour les adultes. Et c'est un probl&#232;me majeur : les enfants trans en viennent &#224; repr&#233;senter l'id&#233;ologie de genre en g&#233;n&#233;ral. Du genre : &#171; Gr&#226;ce &#224; elleux, nous allons enfin savoir d'o&#249; vient la transitude. &#187; Ou encore : &#171; Par elleux, nous allons enfin r&#233;soudre telle ou telle question th&#233;orique, ou m&#233;dicale, ou psychologique &#187; ! Mais dans ces histoires, les enfants trans ne sont jamais des agent&#183;es &#224; part enti&#232;re. Ce que les enfants trans disent sur elleux-m&#234;mes n'est jamais pris au s&#233;rieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En tant qu'universitaire, je voulais &#233;viter cet exercice de la violence &#233;pist&#233;mique. Et ironiquement, la dissociation est ce qui m'a permis de faire cela. Donc maintenant, bien s&#251;r, j'essaye de trouver des mani&#232;res de faire sans, je veux dire sans me faire du mal. Et d'ailleurs, &#231;a me permet de faire le lien avec une exp&#233;rience int&#233;ressante, et c'est ce &#224; quoi tu fais allusion en citant cet article paru sur mon &lt;a href=&#034;https://sadbrowngirl.substack.com/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;substack&lt;/a&gt; o&#249; je parle d'une vid&#233;o de moi enfant, vers l'&#226;ge de 7 ans. Je n'ai pas vraiment de souvenirs de cette &#233;poque, alors j'&#233;tais vraiment choqu&#233;e de voir cette jeune enfant qui est en tous points comme moi aujourd'hui : qui parle de la m&#234;me mani&#232;re, qui (on est &#224; la radio l&#224;, mais si les auditeurices pouvaient me voir, iels le verraient bien) fait constamment des gestes, qui prend sans cesse des poses f&#232;ms&#8230; Et donc j'&#233;tais devant ces images &#224; penser : bon, c'est clair, c'&#233;tait d&#233;j&#224; l&#224; quand j'avais sept ans. Et tout d'un coup, me voil&#224; confront&#233;e &#224; l'id&#233;e que je suis peut-&#234;tre bien plus coh&#233;rente que je ne le pensais avec l'enfant que j'ai &#233;t&#233;. Et en tant qu'universitaire sp&#233;cialiste de l'enfance trans, j'ai commenc&#233; &#224; me poser la question : quelle sorte d'enfance trans est-ce que je regarde l&#224; ? Sans aucun doute, la Jules que je vois dans la vid&#233;o est une petite fille, mais personne ne sait trop quoi en faire. Cela m'a donn&#233; le sentiment &#233;trange d'observer une sorte d'enfant impossible, qui est &#224; la fois r&#233;elle et impossible : impossible dans le langage peut-&#234;tre, mais pas pour autant impossible dans la chair. Et voil&#224;, &#231;a me semblait former une tr&#232;s belle coda au livre que j'ai &#233;crit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;LM :&lt;/strong&gt; Oh je suis d&#233;sol&#233;e d'entendre &#224; quel point cette exp&#233;rience a &#233;t&#233; difficile &#224; traverser, mais c'est aussi beau d'entendre comment tu t'en es sortie. J'aurais une question concernant une chose que tu as dite sur la m&#233;moire, sur le fait que tu n'avais pas de souvenirs de toi enfant, ou sur le fait qu'il y avait des parties de toi enfant dont tu n'&#233;tais pas consciente contrairement aux enfants dont tu parles dans le livre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma question porte en fait sur deux choses &#224; la fois. La premi&#232;re, c'est l'id&#233;e que tu d&#233;fends dans le livre selon laquelle les enfants trans sont rendu&#8231;es inconnaissables, et je me demande : comment est-ce que notre culture s'y prend pour rendre quelque chose non seulement invisible mais aussi inconnaissable et quels dommages sont produits en cons&#233;quence ? La deuxi&#232;me est l'envers de celle-l&#224; : comment se fait-il d'apr&#232;s toi qu'on puisse trouver ces enfants qui ont une telle clart&#233; sur elleux-m&#234;mes ? Ou pour le dire autrement : est-ce que tu aurais des exemples particuli&#232;rement int&#233;ressants de ces enfants ? Bref : est-ce que tu as un&#8231;e enfant pr&#233;f&#233;r&#233;&#8231;e ? Je sais qu'on n'est pas cens&#233;&#8231;es le dire, mais...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;JGP :&lt;/strong&gt; [&#8230;] Merci pour ces deux questions parce qu'elles me m&#232;nent directement au c&#339;ur de ce qui m'int&#233;resse le plus, &#224; savoir la part du sujet sur lequel je travaille qui n'a pas de r&#233;ponse, la part qu'il faut continuellement travailler et pr&#233;ciser. C'est une des raisons pour lesquelles c'est si int&#233;ressant, et difficile, de travailler sur l'enfance d'un point de vue historique : les sciences attach&#233;es &#224; l'enfance &#8211; sciences sociales, psychologie ou biologie &#8211; finissent par appara&#238;tre comme insuffisantes, et tu en viens &#224; abandonner les arguments universalisants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Occident, les enfants sont produit&#183;es comme des sujets inconnaissables pour toutes sortes de raisons li&#233;es aux hi&#233;rarchies politiques, sociales et &#233;conomiques de la soci&#233;t&#233; moderne capitaliste. Mais toutes ces choses n'ont vraiment commenc&#233; &#224; &#233;merger qu'&#224; la fin du XIXe si&#232;cle et une des choses que je dois constamment rappeler aux &#233;tudianz &#224; qui j'enseigne l'histoire de l'enfance, c'est la quantit&#233; astronomique de travail qui a d&#251; &#234;tre fournie pour rendre les enfants d&#233;pendanz des adultes, pour les transformer en ces &#234;tres si faibles et si vuln&#233;rables et si inconnaissables qu'on peut projeter et produire sur leurs corps toutes sortes de fantasmes culturels. C'est vraiment troublant. Et c'est sans doute li&#233; au fait que l'enfance est la seule cat&#233;gorie socialement stigmatis&#233;e ou minoris&#233;e au travers de laquelle &lt;i&gt;tout le monde &lt;/i&gt; passe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand on parle de race, de genre ou de classe, on parle de cat&#233;gories minoris&#233;es aussi au sens o&#249; elles correspondent &#224; une certaine strate, dite minoritaire, de la soci&#233;t&#233; ou de la population. Alors que tout le monde a &#233;t&#233; enfant. Simplement, dans la culture occidentale, nous avons cr&#233;&#233; ce ph&#233;nom&#232;ne incroyable : l'&lt;i&gt;amn&#233;sie de l'enfance.&lt;/i&gt; C'est-&#224;-dire que nous n'arrivons pas &#224; nous souvenir de ce que c'&#233;tait que d'&#234;tre enfant et que nous attachons &#224; l'enfance tout un ensemble de myst&#232;res et d'images d'innocence qui nous permettent de faire aux enfants un tas de choses qui seraient vraiment difficile &#224; justifier autrement.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les personnes avant 18 ans ou 21 ans sont toujours trait&#233;es comme un petit peu moins qu'humaines : on contr&#244;le leurs corps, on les tire dans tous les sens, on leur retire leurs droits &#233;conomiques, politiques et civiques et on les place de force dans ces institutions para-carc&#233;rales qu'on appelle des &#171; &#233;coles &#187;&#8230; Ce sont des choses qui seraient extr&#234;mement perturbantes si on les faisait &#224; des adultes. De fait, il arrive qu'on les fasse aussi parfois &#224; des adultes, simplement on a beaucoup plus de mal &#224; le justifier, ou alors on le justifie en s'appuyant sur des analogies avec l'enfance : ainsi le colonialisme et l'esclavage d&#233;crivent les personnes esclavis&#233;es ou colonis&#233;es comme &#171; infantiles &#187;, une infantilit&#233; qui exige et justifie la gouvernance des Europ&#233;en&#8231;nes blanc&#8231;hes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une des choses importantes que j'aime rappeler, c'est que dans le cas des enfants trans, le mot important ce n'est pas &#171; trans &#187;, c'est &#171; enfants &#187;. Si les enfants trans sont constitu&#233;&#8231;es comme inconnaissables, ce n'est pas parce qu'ols sont trans, mais parce que ce sont des enfants. Les enfants sont d&#233;finiz comme ces cr&#233;atures au d&#233;veloppement inachev&#233;, en attente d'&#234;tre form&#233;es. Et les adultes entretiennent beaucoup d'int&#233;r&#234;t et d'excitation &#224; l'&#233;gard de ce que ces cr&#233;atures vont devenir. Mais aussi &#233;norm&#233;ment d'inqui&#233;tudes. Alors toutes ces choses qui sont pens&#233;es comme naturelles, telles que le genre et la sexualit&#233;, sont impos&#233;es et contr&#244;l&#233;es chez les enfants, de peur que les enfants ne se plient pas aux exigences des normes sociales sans ces interventions agressives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un bon nombre des torts qui sont faits aux enfants trans n'ont pas grand-chose &#224; voir avec le genre, ou plut&#244;t n'ont &#224; voir qu'avec ce genre bien sp&#233;cifique qu'est &#171; l'enfance &#187;. Un genre qui permet de cat&#233;goriser les corps, les esprits et les &#226;mes des enfants de telle sorte qu'ols appartiennent aux adultes, de telle sorte que nous les adultes avons naturellement le droit de forcer un certain itin&#233;raire d&#233;veloppemental sur elleux. Les enfants sont comme une esp&#232;ce &#224; part enti&#232;re, un genre d'&#234;tres incapables de se donner &#224; elleux-m&#234;mes leurs propres fins. Pensons aux implications horribles que cela a pour les enfants trans, ces enfants incroyablement courageux&#8231;ses qui se retrouvent dans le monde et regardent les adultes droit dans les yeux et osent leur dire : &lt;i&gt;h&#233;, vous voyez ce truc fondamental que vous pensiez vrai &#224; propos de moi ? Eh bien : vous aviez tout faux. Sur mon certificat de naissance : tout faux. Sur chacun des formulaires que vous avez rempli depuis : tout faux. Tous les jours, quand vous m'habillez : tout faux. &lt;/i&gt; Ces enfants d&#233;barquent et remettent en cause tout le syst&#232;me hi&#233;rarchique et tout le syst&#232;me de pouvoir entre enfants et adultes. Imaginez l'incroyable vuln&#233;rabilit&#233; qui est la leur dans le syst&#232;me occidental de l'enfance o&#249; ols sont n&#233;&#8231;es. Et tout &#231;a sans m&#234;me tenir compte des facteurs aggravants que peuvent &#234;tre la race ou la classe par exemple, et qui fa&#231;onnent de mani&#232;re significative l'exp&#233;rience de l'enfance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une des choses qui m'int&#233;ressent le plus c'est justement le fait qu'il n'y a donc pas de raison de penser les enfants trans comme des personnes myst&#233;rieuses, d&#233;routantes ou rebelles. On pourrait m&#234;me d&#233;cider de les voir comme des forces antagonistes pour d'autres raisons sans que cela nous emp&#234;che de respecter et accueillir les enfants trans avec amour, tendresse, enthousiasme et curiosit&#233;. La raison pour laquelle nous ne le faisons pas, ce n'est pas parce que ces enfants sont trans. Le probl&#232;me, c'est plut&#244;t l'enfance et le fait que nous n'aimons pas &#234;tre surpriz par les enfants. Et m&#234;me, nous d&#233;testons cela. Il n'y a qu'&#224; voir la cruaut&#233; indicible avec laquelle nous traitons les enfants en pr&#233;tendant agir dans leur int&#233;r&#234;t, jusqu'&#224; des points d'absurdit&#233; incroyable, le tout au nom d'une pr&#233;tendue d&#233;fense des Lumi&#232;res, de la culture, de l'Occident.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et d'ailleurs, l'&lt;i&gt;&#201;mile&lt;/i&gt; de Jean-Jacques Rousseau ne cesse de le r&#233;p&#233;ter : &#171; Oh le bel enfant &#224; l'&#233;tat de nature ! Quelle chose admirable... Mais aussi quelle chose vraiment m&#233;prisable... &#187; La le&#231;on de l'&lt;i&gt;&#201;mile&lt;/i&gt;, c'est quoi ? I&lt;i&gt;l nous faut &#233;lever l'enfant de mani&#232;re &#224; ce qu'il ob&#233;isse &#224; nos normes sociales &#8211; ce qu'&#201;mile ne ferait jamais de son propre gr&#233;, bien s&#251;r, s'il n'y &#233;tait pas forc&#233; &#8211; sinon, il deviendrait une b&#234;te sauvage. Mais nous devons proc&#233;der avec pr&#233;caution car si nous lui enseignons la langue et la culture au point qu'il les ma&#238;trise mieux que nous et qu'il nous surpasse, ce serait tout aussi terrible. &lt;/i&gt; Le parfait paradoxe, n'est-ce pas ? Et on sait combien les paradoxes et les contradictions peuvent &#234;tre utiles quand il s'agit de justifier des choses d&#233;pourvues de logique ou de quelque fondement &#233;thique que ce soit, et qui seraient d&#233;masqu&#233;es en une seconde en prenant un peu de recul sur la situation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout cela pour dire que, quand on parle des enfances trans, &#224; mon avis, il est plus int&#233;ressant de s'int&#233;resser &#224; &lt;i&gt;enfant&lt;/i&gt; qu'&#224; &lt;i&gt;trans&lt;/i&gt;. C'est la raison pour laquelle mon livre refuse de donner la moindre d&#233;finition du mot &lt;i&gt;trans&lt;/i&gt;. Il me semble qu'on demande depuis bien trop longtemps aux enfants de fournir le cha&#238;non manquant pour la d&#233;finition de &lt;i&gt;trans&lt;/i&gt;. Or &lt;i&gt;trans&lt;/i&gt; n'a pas de d&#233;finition ou bien je dirais que c'est inutile de d&#233;finir ce terme, d'autant qu'on l'utilise souvent pour mettre dans le m&#234;me sac des choses vari&#233;es et ainsi effacer les diff&#233;rences. Si les enfants trans font l'objet d'une telle obsession et d'une telle surveillance, c'est parce qu'on les consid&#232;re comme des &#234;tres inachev&#233;s et qu'on esp&#232;re, en les &#233;tudiant ainsi, finir par comprendre d'o&#249; vient la transitude, avec le fantasme parfois de pouvoir ensuite l'&#233;radiquer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; pour la premi&#232;re question [sur l'enfance comme cat&#233;gorie invisibilis&#233;e].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant &#224; la deuxi&#232;me [sur les vies des enfants trans], je trouve tr&#232;s int&#233;ressant d'observer comment beaucoup d'enfants, bien plus malin&#183;es que ce contexte historique qui les place dans le domaine de l'inconnaissable, parviennent &#224; d&#233;passer cette situation. C'est m&#234;me fascinant pour moi, car ce n'est pas le cas de toustes les enfants. &#192; commencer par moi !, qui n'ai compris que tr&#232;s r&#233;cemment, en regardant ma propre archive vid&#233;o, que je n'avais jamais eu de telle prise de conscience. Enfant, je ne me disais pas : bon, je suis une fille mais les adultes pensent que je suis un gar&#231;on, il faudrait peut-&#234;tre que je les pr&#233;vienne. Non, cette pens&#233;e ne m'a pas travers&#233;e. Et ce n'&#233;tait pas par manque d'opportunit&#233;s : je suis n&#233;e &#224; la fin du XXe si&#232;cle, suffisamment tard pour que des mots comme trans arrivent jusqu'&#224; mes oreilles. &#192; ma naissance, le mot transgenre &#233;tait juste au coin de la rue, et malgr&#233; tout, je ne l'ai pas employ&#233; pour me dire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; ce propos, il y a aujourd'hui un r&#233;cit, que je crois erron&#233;, qui veut que ce soit l'acc&#232;s &#224; certains mots pour parler de soi qui rend les transitions possibles. Ce n'est pas sans lien avec les &#171; bonnes pratiques &#187; actuelles encourageant un langage inclusif queer et qui ont tendance &#224; surestimer le pouvoir des signifiants. Ce qui a de quoi rendre malade la post-structuraliste en moi. Comme si l'acc&#232;s &#224; un mot, &#224; un signifiant, devait n&#233;cessairement permettre une meilleure connaissance de soi ! Et c'est aussi compl&#232;tement li&#233; &#224; la notion peu rigoureuse, et de plus en plus dominante, d'identit&#233; de genre &#171; int&#233;rieure &#187;. En d&#233;pit du fait qu'il n'y ait pas la moindre preuve qu'une telle chose existe et alors m&#234;me que les &#233;tudes queers sont plut&#244;t g&#233;n&#233;ralement oppos&#233;es &#224; l'id&#233;e d'identit&#233;, cette id&#233;e semble se retrouver constamment mobilis&#233;e dans la grammaire dominante, y compris &#224; l'universit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or le probl&#232;me, c'est que si on suit cette logique, les enfants trans du pass&#233;, n'ayant pas acc&#232;s &#224; ces signifiants, n'auraient pas pu savoir qu'ols &#233;taient trans ; alors qu'au contraire, les enfants d'aujourd'hui, ayant la t&#233;l&#233; et internet, auraient l'occasion de rencontrer les mots leur permettant de parler d'elleux-m&#234;mes et donc d'aller bien. Mais ce n'est pas le cas. Et j'estime que c'est mon r&#244;le en tant qu'historienne, ou plus exactement en tant que sp&#233;cialiste en litt&#233;rature, de simplement dire que non, ce n'est pas ainsi que le langage et la production de sens fonctionnent.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_1051 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://trounoir.org/IMG/jpg/scan_nemo_6_.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://trounoir.org/IMG/jpg/scan_nemo_6_.jpg?1731403032' width='500' height='864' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;LM : &lt;/strong&gt; Excuse-moi, je me permets de t'interrompre un instant car je trouve tr&#232;s int&#233;ressant le m&#233;canisme que tu d&#233;cris ici. Parce qu'en effet, il ne suffit pas d'avoir un langage disponible pour l'utiliser afin de d&#233;crire sa propre exp&#233;rience. Tant de personnes queers ont des histoires qui en attestent. Par exemple, ce n'est pas parce que j'&#233;tais dans une relation avec une personne du m&#234;me sexe que je me disais pour autant que j'&#233;tais gaie ou lesbienne. Et il y a beaucoup des exemples comme celui-ci. Parce que ce n'est pas qu'une histoire d'acc&#232;s aux mots, il s'agit de tout un processus, qui passe par des chemins bien diff&#233;rents de celui du langage pour en parler. Mais il est effectivement int&#233;ressant de voir comment utiliser tel langage sp&#233;cifique pour se d&#233;crire devient parfois un devoir assign&#233; aux personnes trans, ou une sorte de marqueur de maturit&#233;. Mais je te laisse continuer, pardon de t'avoir interrompue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;JGP : &lt;/strong&gt; Non, je t'en prie. Je suis d'accord, c'est &#224; la fois fascinant et perturbant. Il s'agit vraiment d'un imp&#233;ratif sexologique. Je suis d'ailleurs passionn&#233;e, ou plut&#244;t obs&#233;d&#233;e, par cette soi-disant &#171; culture occidentale intellectuelle queer et trans radicale &#187; qui n'est gu&#232;re autre chose, en r&#233;alit&#233;, qu'une version non-interrog&#233;e de la sexologie des ann&#233;es 1910. Et c'est logique, comment pourrait-on savoir ? Ce n'est pas comme si on nous enseignait l'histoire de la sexologie &#224; l'&#233;cole primaire. Et donc on reste avec cet imp&#233;ratif pos&#233; sur la personne d&#233;viante de se conna&#238;tre elle-m&#234;me et d'&#234;tre en mesure d'expliquer et de rendre compte de sa d&#233;viance ; une injonction d'abord impos&#233;e par les cliniques psy et maintenant reprise par le n&#233;olib&#233;ralisme sous pr&#233;texte de promouvoir la libert&#233; et la v&#233;rit&#233; et de lib&#233;rer notre moi authentique. Comme s'il te suffisait de regarder en toi, d'y reconna&#238;tre ton genre et de le dire &#224; haute voix, et comme si l'obligation &#233;thique des autres se limitait &#224; prendre connaissance de cet &#233;nonc&#233; et &#224; le suivre. Bref, le point de vue occidental le plus ethnocentrique que j'aie jamais entendu et qui pr&#233;tend se faire passer pour un universalisme radical.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cela n'a rien de tr&#232;s radical. On est en fait face &#224; un discours imp&#233;rialiste et il existe de nombreux travaux tr&#232;s int&#233;ressants de chercheur&#183;ses trans du Sud global qui observent la mani&#232;re dont les peuples de diff&#233;rents pays, avec leurs diff&#233;rentes g&#233;n&#233;alogies de ce que nous appelons trans dans l'Occident, r&#233;agissent et remettent en question ce sujet occidental radicalement appauvri, dont la seule missions semble &#234;tre de regarder &#224; l'int&#233;rieur d'ellui-m&#234;me pour y trouver le terme juste, qu'il s'agisse de &lt;i&gt;non binaire, transgenre, demisexuel&#183;le,&lt;/i&gt; etc. Et si le ton avec lequel j'en parle para&#238;t quelque peu insolent, c'est que j'ai l'impression qu'on se retrouve &#224; revenir &#224; la sexologie de Magnus Hirschfeld, ce m&#233;decin allemand qui avait recens&#233; 23 genres et combinatoires d'expressions de genre diff&#233;rentes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'aimerais rappeler ici que positivisme et politique radicale sont deux choses bien diff&#233;rentes. Et je crois que si on veut se d&#233;barrasser de cette confusion, les sp&#233;cialistes en th&#233;orie litt&#233;raire devons clarifier plusieurs choses. La premi&#232;re c'est que le sens n'est pas produit d'une mani&#232;re logique et pr&#233;visible. Et que parfois, avoir une certaine proximit&#233; ou intimit&#233; avec un langage peut produire l'oppos&#233; d'une connaissance sur soi. C'est l'exemple que j'ai donn&#233; en &#233;voquant l'&#233;criture de mon livre : j'ai consomm&#233;, pris, lu, aval&#233; des centaines, si ce n'est des milliers, de r&#233;p&#233;titions du mot &lt;i&gt;trans&lt;/i&gt; durant ma recherche, et comme je l'ai dit, j'ai pr&#233;cis&#233;ment aval&#233; tous ces mots parce que je cherchais &#224; &#233;viter l'implication et la signification que ce mot avait pour moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En parlant de mots &#171; aval&#233;s &#187;, je fais allusion &#224; &lt;i&gt;Making Out &lt;/i&gt; [Se rouler des pelles], un livre magnifique d'une de mes mentors, Catherine Bond Stockton. Pour elle, nous embrassons nos id&#233;es, nous couchons avec elles et nous emplissons nos corps des signes qu'elles produisent &#8211; une sorte d'explication mat&#233;rielle libidinale de la production de sens, de la lecture et de l'&#233;criture. Et j'adore cette id&#233;e. Catherine dit que les mots sont des petits dildos qui nous p&#233;n&#232;trent. Et c'est effectivement ce qu'ils font : les mots entrent et grandissent en nous, dans notre inconscient. On ne peut pas se prot&#233;ger de cela quand on lit, ni des significations qu'ils apportent avec eux. Nous avons tr&#232;s peu de contr&#244;le sur les effets qu'ils produisent sur nous. Et c'est g&#233;nial. Mais c'est aussi terrifiant. Et donc dans le livre, elle parle beaucoup de la mani&#232;re dont certaines personnes tentent de d&#233;velopper des strat&#233;gies prophylactiques de lecture, en enfilant des pr&#233;servatifs mentaux qui les prot&#233;geraient de l'inconfort qu'engendre l'instabilit&#233; du sens des mots. Et nous sommes dans une &#233;poque o&#249; cette posture est valoris&#233;e culturellement, et cela inclut probablement aussi les cercles queers et trans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il me semble int&#233;ressant de nous pencher sur les situations o&#249; cette logique est invers&#233;e, c'est-&#224;-dire sur les situations o&#249; les personnes ne ma&#238;trisent pas la langue avec ce type de virtuosit&#233; [qu'on conna&#238;t dans certains cercles queers et trans]. Que se passe-t-il quand ton rapport au langage est plut&#244;t de l'ordre du re&#231;u que du produit ? C'est une question importante, parce que c'est souvent ce qui se passe dans le cas des enfants, puisqu'ols naissent dans une langue dont ols ne sont pas les auteur&#183;ices. Et cela leur donne cette approche sp&#233;cifique du langage et de la pens&#233;e, une approche &#171; enfantine &#187; si l'on veut, o&#249; l'imagination et la pens&#233;e magique tiennent une place importante, et que de nombreuxses enseignanz tentent d'ailleurs de leur retirer &#224; coup d'&#233;ducation formelle. Les enfants peuvent faire des choses que certaines d'entre nous ne sommes plus capables de faire, en tant qu'adultes fatigu&#233;&#183;es par l'ordre symbolique auquel nous avons succomb&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur ce point, l'une des histoires que j'adore partager provient du t&#233;moignage d'une femme trans plus &#226;g&#233;e que moi au moment o&#249; je l'interroge et qui &#233;tait une jeune ado trans de 13/14 ans vivant dans la banlieue de Los Angeles au d&#233;but des ann&#233;es 1960. Comme une bonne partie de la jeunesse trans de cette &#233;poque, elle a commenc&#233; &#224; se travestir vers l'&#226;ge de 12/13 ans. Elle n'avait alors aucun mot sp&#233;cifique pour en parler, tout ce qu'elle savait, c'est qu'elle adorait mettre les v&#234;tements de sa m&#232;re. Progressivement, elle s'est mise &#224; gagner en confiance et en courage, jusqu'&#224; sortir hors de chez elle (quand il n'y avait personne &#224; la maison), et se promener dans son quartier avec les v&#234;tements de sa m&#232;re. Et puis un jour, elle a d&#233;cid&#233; de prendre un bus pour se rendre &#224; Hollywood. &#192; l'&#233;poque, Hollywood, c'&#233;tait un quartier plut&#244;t malfam&#233;, associ&#233; &#224; des vices de toutes sortes : des bars queers, de la drogue, ce genre de choses. Et elle le savait, elle savait que c'&#233;tait l&#224; que les personnes d&#233;viantes venaient pour passer du temps ensemble. Et cela constituait une invitation suffisante pour elle, pour avoir envie d'y aller. Elle raconte comment, habill&#233;e en fille, elle prend le bus pour Hollywood et se prom&#232;ne l&#224;-bas, toute ado qu'elle est, quand soudain elle tombe sur un kiosque &#224; journaux qui vend des magazines et revues porno. L&#224;, elle voit un magazine qui s'appelle &lt;i&gt;Female Mimics&lt;/i&gt; [Imitatrices], qui est une sorte de publication par et pour personnes qui se travestissent, mais dont le contenu n'est pas directement pornographique, dans le sens o&#249; il n'y a pas d'images explicites : on y trouve des photos un peu salaces de drag queens qu'on ne pr&#233;sente ni comme des personnes trans, ni comme des personnes gaies mais comme des hommes h&#233;t&#233;ros qui se trouvent &#234;tre particuli&#232;rement dou&#233;s pour la transformation, et qui ne font &#231;a que dans le cadre de leur travail &#233;videmment. (&lt;i&gt;rires&lt;/i&gt;) Bref, elle parvient &#224; convaincre le mec du kiosque de lui vendre le magazine. Et elle m'explique qu'elle commence alors &#224; regarder les images du magazine de mani&#232;re obsessive. Elle les regarde encore et encore. Et rappelons-nous que ces images ne sont pas d&#233;crites comme des repr&#233;sentations d'histoires de transition. Le mot &lt;i&gt;trans&lt;/i&gt; n'appara&#238;t nulle part. Leur seule qualit&#233; et fonction affich&#233;e est leur caract&#232;re licencieux. Et l&#224;, elle fait une pause dans son r&#233;cit pour me regarder et s'assurer que je comprenne ce qui s'est jou&#233; pour elle alors : &#224; ce moment-l&#224; quelque chose &#233;tait en train de na&#238;tre en elle. Les images et les mots de ce magazine sont entr&#233;s en elle. Ils n'&#233;taient pas les mots explicites dont elle aurait pu avoir besoin et &#231;a n'avait pas d'importance. Ils sont n&#233;anmoins entr&#233;s en elle et son inconscient s'en est nourri et a pris le relais. Ce n'est que dix ans plus tard qu'elle finira par rencontrer le mot &lt;i&gt;transexual&lt;/i&gt;. Mais en un sens, elle avait d&#233;j&#224; commenc&#233; sa transition bien avant, devenant une sorte de leader dans sa communaut&#233; dans le nord de la Californie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette histoire tr&#232;s int&#233;ressante illustre la mani&#232;re dont la jeunesse trans peut parfois produire quelque chose &#224; partir de rien, pour ainsi dire. Et c'est sans doute &#224; cet endroit que mes connaissances d'historienne se retrouvent dans une obscurit&#233; que je ne souhaite pas &#233;clairer. Cela me suffit amplement de dire que certaine&#183;s jeunes trans semblent avoir ces moments de compr&#233;hension pr&#233;coce tel que celui d&#233;crit dans cette histoire, tandis que d'autres non. Et on ne saura peut-&#234;tre jamais pourquoi. D'ailleurs, selon moi, &#231;a n'a pas beaucoup d'importance de savoir pourquoi. D'autant qu'il me semble qu'au final, la recherche du &lt;i&gt;pourquoi&lt;/i&gt; s'entrem&#234;le souvent d'un d&#233;sir sous-jacent d'intervention : celleux qui cherchent &#224; savoir pourquoi les enfants sont trans le font souvent afin de les emp&#234;cher d'apprendre et de cr&#233;er quelque chose de radicalement neuf dans la culture &#233;minemment limit&#233;e qui les a vu na&#238;tre. Et une grande partie du v&#233;cu trans se manifeste dans cette exp&#233;rience tr&#232;s bizarre qui consiste &#224; devoir produire de A &#224; Z la possibilit&#233; d'une existence &#224; partir d'une culture qui non seulement ne reconna&#238;t pas cette possibilit&#233; mais oppose de surcro&#238;t des obstacles au changement de genre. Pourtant, quelle que soit l'&#233;poque dont on parle, on trouvera toujours des personnes pour dire : &#171; Si, c'est exactement ce que je vais faire. &#187; Et je trouve &#231;a tellement cool. Si seulement on pouvait accepter qu'il s'agit l&#224; d'une formidable comp&#233;tence d&#233;velopp&#233;e par ces personnes plut&#244;t que de les remettre en question.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et je crois qu'une des autres choses qui me fascine, c'est qu'il existe toutes sortes d'enfants trans et que &#231;a n'a rien &#224; voir avec l'acc&#232;s &#224; un dictionnaire ou &#224; une &#233;ducation. Les exp&#233;riences des jeunes trans sont inform&#233;es et stratifi&#233;es par la race et la classe mais ce n'est pas comme si, dans les ann&#233;es 1950, il n'y avait eu que des enfants trans appartenant &#224; la classe moyenne. Non, pas du tout. Et je ne sais pas si c'est une question de langue ou d'autre chose mais certain&#183;es jeunes ont cette capacit&#233; incroyable, que je n'avais pas quant &#224; moi lorsque j'&#233;tais enfant, de prendre dans leur culture une chose qui leur est hostile et de la transformer en fonction de leurs besoins. Cette capacit&#233;, pour ainsi dire, de cr&#233;er un concept qui n'existe pas dans le monde o&#249; tu vis et de survivre avec suffisamment longtemps pour parvenir l&#224; o&#249; tu as besoin d'aller.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;LM : &lt;/strong&gt; Oh merci beaucoup pour le partage de cette superbe histoire et pour l'&#233;vocation de cette chose que je trouve vraiment tr&#232;s int&#233;ressante &#224; propos des vies trans en g&#233;n&#233;ral : le fait que nous inventons effectivement continuellement des choses pour nous-m&#234;mes pour pouvoir vivre au quotidien et que ces inventions prennent toutes sortes de formes. Et cela me fait penser &#224; la&#8230; euh je m'appr&#234;tais &#224; utiliser le mot &lt;i&gt;cr&#233;ativit&#233;&lt;/i&gt; mais ce n'est pas tout &#224; fait cela, disons plut&#244;t que je pense &#224; ce d&#233;sir de cr&#233;er quelque chose l&#224; o&#249; il y a un manque. Ou bien peut-&#234;tre la volont&#233; de cr&#233;er une chose qui ne soit pas tout &#224; fait telle qu'on l'attendrait. Je ne sais pas trop comment le dire, je crois que je n'ai pas vraiment les mots pour d&#233;crire ce que je souhaite exprimer. Ce qui nous ram&#232;ne d'ailleurs &#224; ce que tu d&#233;crivais &#224; l'instant. (rires) Bref, je me demande comment cet &#233;lan de cr&#233;ation peut &#234;tre reli&#233; &#224; ton travail sur le bricolage trans ou &#171; trans DIY &#187;. [...]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;JGP : &lt;/strong&gt; Oui alors en effet, je travaille actuellement sur un projet de livre d&#233;di&#233; aux bricolages trans. Ce livre, c'est d'abord une sorte de contrepartie au premier livre qui retra&#231;ait une histoire traditionnelle de la clinique. Bon, je ne sais pas si &#224; quel point on peut dire qu'elle &#233;tait tr&#232;s traditionnelle, mais toujours est-il qu'il s'agissait d'une histoire de la m&#233;decine : j'ai pass&#233; des heures &#224; &#233;plucher des archives m&#233;dicales tr&#232;s difficiles d'acc&#232;s sur lesquelles il &#233;tait &#233;motionnellement tr&#232;s pesant de travailler. C'est &#224; ce moment-l&#224; que j'ai commenc&#233; &#224; penser &#224; un deuxi&#232;me livre car j'avais vraiment besoin de faire une pause. J'en avais marre de passer mon temps &#224; lire les litanies des horreurs qui se d&#233;roulaient dans les sous-sols des h&#244;pitaux psychiatriques. C'est alors que je me suis figur&#233; combien il &#233;tait &#233;tonnant qu'en r&#233;alit&#233; la plupart des personnes trans n'interagissons pas avec la m&#233;decine institutionnelle. Autrement dit, les exp&#233;riences de transition et la m&#233;decine moderne institutionnelle ne sont pas aussi inexorablement li&#233;es qu'on le dit parfois. On pourrait m&#234;me dire que c'est l'un des plus gros mensonges que l'on raconte au sujet des personnes trans, mensonge dont la version la plus exag&#233;r&#233;e pr&#233;tend que nous serions une invention des m&#233;decins. Ou, autre version presque plus nuisible encore : mensonge qui voudrait que nous r&#233;clamons de la m&#233;decine qu'elle nous procure une chose qui n'est pas r&#233;elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, dans les faits, les personnes trans ne consultent g&#233;n&#233;ralement pas de docteur&#183;es. Pourquoi le ferait-on ? Quel&#183;les sp&#233;cialistes ? O&#249; aller ? &#192; qui s'adresser ? Existe-t-il des docteur&#183;es comp&#233;tent&#183;es ? Face &#224; ces questions, toujours valables aujourd'hui, la plupart des personnes trans m&#232;nent leurs processus de transition en mode DIY. C'est particuli&#232;rement vrai aux &#201;tats-Unis, o&#249; les soins sont difficilement accessibles et tr&#232;s co&#251;teux. [&#8230;] Si bien que tout le monde bricole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or ce bricolage g&#233;n&#233;ralis&#233; doit imposer un changement de paradigme dans la mani&#232;re dont nous consid&#233;rons l'histoire trans. Car si nous regardons les faits historiques les plus &#233;l&#233;mentaires, nous observons tout d'abord que de mani&#232;re empirique la plupart des personnes transitionnent en dehors des parcours de la m&#233;decine institutionnelle, et deuxi&#232;mement que ces bricolages sont en r&#233;alit&#233; le corpus de savoirs dans lequel puise et s'informe la m&#233;decine institutionnelle. Les docteur&#183;es ont d&#251;, &#224; un moment ou un autre, se rendre dans les communaut&#233;s trans &#224; la recherche des personnes fut&#233;es qui avaient &#233;labor&#233; leurs propres techniques pour transitionner. Et c'est aupr&#232;s de ces personnes, souvent des femmes trans, que les m&#233;decins ont appris comment faire. Et ce n'est qu'apr&#232;s qu'ils ont ensuite donn&#233; &#224; ces connaissances r&#233;colt&#233;es un nouvel emballage, qu'ils ont r&#233;alis&#233; des &#233;tudes avec l'argent des subventions ainsi obtenues et qu'ils ont r&#233;dig&#233; des articles sur leurs &#171; d&#233;couvertes &#187; en omettant de citer les auteurices trans &#224; l'origine de ces savoirs, effa&#231;ant toute trace d'elles dans le discours m&#233;dical.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'en reste pas moins que toutes ces pratiques &lt;i&gt;do-it-yourself &lt;/i&gt; constituent un incroyable r&#233;pertoire syst&#233;matis&#233; de savoir-faire vernaculaires, scientifiques et m&#233;dicaux d&#233;velopp&#233;s par les personnes trans depuis tr&#232;s longtemps. Si je me concentre sur les donn&#233;es depuis 1945, c'est parce qu'il s'agit de la p&#233;riode sur laquelle je travaille mais on parle de comp&#233;tences et connaissances qui se sont transmises de g&#233;n&#233;rations en g&#233;n&#233;rations depuis bien plus longtemps. Cela ne signifie pas que tout le monde a acc&#232;s &#224; ces savoirs, mais ils existent bel et bien, en particulier dans les grandes villes, en particulier entre les mains des femmes trans racis&#233;es pauvres qui en sont les principales praticiennes et qui jouent un r&#244;le moteur dans ce domaine.&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans &lt;i&gt;History of the Transgender Child,&lt;/i&gt; je parle des enfants qui ont r&#233;ussi &#224; entrer dans des cliniques, mais le fait est que la plupart d'entre elleux n'y sont pas parvenuz, notamment parce qu'un grand nombre se sont vu&#8231;es interdit&#183;es d'entr&#233;e, notamment pour des raisons de race ou de classe sociale. Dans le livre, je parle notamment de la mani&#232;re dont le mod&#232;le m&#233;dical des transitions s'est construit sur des pr&#233;dicats racistes excluant par exemple les jeunes filles trans Noires, qui ne sont presque jamais accept&#233;es dans ce syst&#232;me terrible - un syst&#232;me dont les portes bien gard&#233;es ne laissent finalement gu&#232;re passer que les enfants trans blanc&#183;hes. Alors, que font les filles trans Noires ? Vous pensez qu'elles se contentent de vivre des existences au ban de la science occidentale ? Pas du tout, elles inventent quantit&#233;s d'autres mani&#232;res de transitionner, qui dans certains cas d&#233;passent de loin ce que propose la science m&#233;dicale institutionnelle occidentale. C'est la raison pour laquelle je trouve tr&#232;s int&#233;ressante l'histoire de ces bricolages, de ces transitions faites maison. On sait que &#231;a existe, que &#231;a circule. Un secret de polichinelle en somme. Et je reste tr&#232;s prudente quand j'en parle, je tente de le faire de mani&#232;re responsable, car ces m&#233;thodes qui ne passent pas par les circuits institutionnels sont souvent criminalis&#233;es, ou comprises comme des situations tragiques dont on devrait id&#233;alement se d&#233;barrasser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais je ne pense pas que ce soit l&#224; le plus important. Ce qui fait que le DIY est si important, c'est qu'il est une remise en question radicale de ce qu'est le soin. Il imagine d'une mani&#232;re compl&#232;tement neuve le soin, les syst&#232;mes de sant&#233; et la justice en terme d'acc&#232;s au soin et de promotion de la sant&#233;. Il propose &#233;galement une red&#233;finition de ce que sont l'autonomie et l'auto-d&#233;termination collective dans la mesure o&#249; les d&#233;cisions m&#233;dicales reviennent aux personnes de la communaut&#233; qui seront affect&#233;es par ces d&#233;cisions, plut&#244;t qu'aux m&#233;decin&#183;es, conseils d'administration des h&#244;pitaux, compagnies d'assurance et autres bureaucrates gouvernementaux. Mais &#231;a reste une vraie question. Pour commencer, parce que le DIY est souvent la seule option disponible pour beaucoup de monde aujourd'hui. Et c'est un s&#233;rieux probl&#232;me. Oui, c'est un vrai probl&#232;me que le syst&#232;me de sant&#233; britannique ne fournisse pas de service de sant&#233;. De m&#234;me aux &#201;tats-Unis o&#249; tout un tas de mesures sont prises pour interdire voire criminaliser les prises en charge m&#233;dicales des personnes trans. Il m'est ainsi arriv&#233; de lire certain&#183;es journalistes tr&#232;s connu&#183;es se demander : &#171; Mais attendez, que se passe-t-il alors si un&#183;e jeune de 17 ans ne peut plus se procurer de testost&#233;rone sur prescription m&#233;dicale parce que l'&#201;tat de l'Arkansas l'interdit ? Pourra-t-ol l'obtenir ailleurs alors qu'il s'agit d'une substance r&#233;glement&#233;e ? &#187; Et dans ces cas-l&#224; j'ai souvent envie de r&#233;pondre que les m&#233;dias grand public ne sont pas le lieu pour une telle question. [&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais quoi qu'il en soit, une chose qu'il est important de souligner, c'est qu'il existe plein de mani&#232;res de transitionner, qui n'impliquent pas n&#233;cessairement des hormones. Mais oui, il y a un manque et on le sent. Un peu comme des absences pr&#233;sentes qui infusent toutes nos pens&#233;es. C'est l&#224;, except&#233; qu'on ne l'admet pas, on &#233;vite d'y penser, on ne prend pas le sujet au s&#233;rieux, car il vient questionner nos repr&#233;sentations de l'expertise et du fonctionnement biopolitique bureaucratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est vraiment une question int&#233;ressante. Et comme je le mentionnais plus t&#244;t, ce livre prendra beaucoup de temps &#224; s'&#233;crire car il n'existe pas d'archives du DIY, de ces bricolages et de ces savoirs vernaculaires. Je peux mener ma recherche &#224; partir de t&#233;moignages, des histoires qui me sont racont&#233;es oralement mais je dois dire que je trouve cette m&#233;thodologie tr&#232;s difficile personnellement. D'une part, m'asseoir des heures &#224; &#233;couter des gens aux vies si riches et si complexes raconter leurs histoires &#224; la premi&#232;re personne m'est assez p&#233;nible. Et d'autre part, je trouve tr&#232;s d&#233;licate la production d'un r&#233;cit &#224; partir de ces partages, de le faire d'une mani&#232;re vraiment responsable. C'est donc un plaisir pour moi d'en parler, de parler de ce projet mais je le fais avec cet avertissement : Ch&#232;res personnes impatientes de lire ce livre, accrochez-vous. Car il faudra peut-&#234;tre attendre un petit moment. Je suis titulaire de mon poste &#224; l'universit&#233;, j'ai le temps et je ne me sens d'humeur &#224; faire les choses avec pr&#233;cipitation ou &#224; prendre des d&#233;cisions h&#226;tives en ce moment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On est &#224; une p&#233;riode o&#249; tout le monde attend et esp&#232;re de meilleures histoires sur la transitude et le genre. Car nous savons bien que celles qui nous ont &#233;t&#233; rab&#226;ch&#233;es, y compris &#224; l'universit&#233;, o&#249; &lt;i&gt;trans &lt;/i&gt; devient un fantasme des th&#233;ories queers, ce qui va venir contester la binarit&#233; du genre, et o&#249; les &#233;tudes trans sont cette discipline romantis&#233;e et id&#233;alis&#233;e qui ne cesse de r&#233;p&#233;ter l'importance des vies des femmes trans Noires, nous savons que ces histoires ne contribuent &#224; aucune production significative de pens&#233;e et de savoirs et ne conduisent &#224; aucun changement. Nous avons soif de meilleurs r&#233;cits, nous voulons que nos conceptions soient mises au d&#233;fit, nous en avons marre de nous sentir coinc&#233;&#183;es dans ces &#233;ternels r&#233;cits qui tournent en rond. Et j'&#233;prouve une immense joie &#224; l'id&#233;e de pouvoir me lancer dans l'inconnu, de prendre ce risque, pour chercher de meilleures mani&#232;res de raconter des histoires qui non seulement viennent bousculer ce que nous savons et comprenons du pass&#233; mais aussi ce que nous savons et comprenons des possibilit&#233;s du pr&#233;sent et du futur. Oui, c'est vraiment de cela qu'il s'agit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est important de rappeler que ni la queeritude ni la transitude ne produisent cette remise en question en soi. On peut tr&#232;s bien s'en servir pour soutenir des projets coloniaux, racistes et imp&#233;rialistes qui ont une intention terrifiante de normalisation. Et c'est d'ailleurs souvent le cas. Prenons l'exemple tout &#224; fait actuel du discours anti-trans au sujet de l'Afghanistan et des Talibans. Dans un tel cas, trans est mobilis&#233; par les f&#233;monationalistes, par les f&#233;minismes blancs imp&#233;rialistes. Mais de l'autre c&#244;t&#233;, les r&#233;ponses apport&#233;es par la gauche ne font pas mieux et articulent souvent des raisonnements bien pauvres pour d&#233;fendre les personnes trans. Bref, on ne peut pas dire que la pens&#233;e et l'action politiques soient inh&#233;rentes aux sujets queers et trans. Mais &#233;videmment, si on prend le temps de r&#233;fl&#233;chir un peu, de penser et d'agir comme nos savoirs nous ont appris &#224; le faire, on peut vraiment aller loin et arriver &#224; des endroits fascinants [&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;LM : &lt;/strong&gt; Oui, je suis compl&#232;tement d'accord. Et quel plaisir de t'&#233;couter en parler. Et malheureusement, c'est d&#233;j&#224; l'heure de la derni&#232;re question, qui est aussi ma pr&#233;f&#233;r&#233;e parce que je ressors toujours avec des conseils de lecture merveilleux : &lt;i&gt;si tu devais me donner le nom d'un seul et unique texte, livre, film ou autre &#339;uvre d'art, qu'il faudrait absolument que je lise ou regarde, qu'est-ce que ce serait ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;JGP :&lt;/strong&gt; Oula, c'est un peu la pression (rires). Eh bien, il se trouve que j'ai r&#233;cemment relu &lt;i&gt;Transgender Warriors&lt;/i&gt; [&lt;a href=&#034;https://ptilou42.wordpress.com/transgender-warriors-2/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;guerri&#232;r&#8231;es transgenres&lt;/a&gt;] de Leslie Feinberg. Il s'agit d'un livre de 1996 qui a &#233;t&#233; r&#233;&#233;dit&#233; r&#233;cemment pour les f&#234;ter les 25 ans de la premi&#232;re &#233;dition. Et je l'ai relu car la maison d'&#233;dition me sollicitait pour donner un commentaire qui figurerait en quatri&#232;me de couverture. Et si je le choisis aujourd'hui, c'est parce que c'est une sorte de mauvais objet. Je m'explique : c'est un r&#233;cit historique qui tente de retrouver des personnes trans en balayant toutes les p&#233;riodes de l'histoire et toutes les r&#233;gions du monde. Et il me semble compr&#233;hensible que ce genre de tentatives puisse &#233;veiller les soup&#231;ons. Mais ce livre retrace &#233;galement une histoire marxiste de qualit&#233;. Feinberg, qui n'a pas suivi de formation en histoire &#224; l'universit&#233;, prend soin pendant tout au long du livre de formuler ses questionnements sur l'histoire et les &#233;v&#233;nements pass&#233;s en partant de sa position sp&#233;cifique de sujet avec toutes les limitations aff&#233;rentes, en raison de la langue, de la blanchit&#233;, de l'ethnocentrisme, du privil&#232;ge occidental et de tout un ensemble qu'on pourrait appeler une tradition occidentale par opposition &#224; d'autres traditions. Et en le parcourant, je pensais &#224; combien nous avons tendance, en revenant sur le pass&#233; de cette mani&#232;re, &#224; f&#233;tichiser le pr&#233;sent, comme si nous &#233;tions en train de produire des savoirs particuli&#232;rement novateurs et in&#233;dits, et combien chaque ann&#233;e nous en savons davantage, combien nous gagnons en connaissance et sagesse. Mais pas du tout. Alors c'&#233;tait tr&#232;s dr&#244;le de constater, quand je me suis mise &#224; lire ce livre &#233;crit il y a une vingtaine d'ann&#233;es en me disant que je n'allais s&#251;rement pas adh&#233;rer &#224; ce qu'il propose, c'est-&#224;-dire un mouvement de balayage historique universalisant, et que j'ai constat&#233; qu'il &#233;tait en r&#233;alit&#233; bien plus complexe que cette simplification que je viens de d&#233;crire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; ce moment-l&#224; que je me suis rendu compte que j'&#233;tais moi aussi tomb&#233;e dans le pi&#232;ge de croire que nous faisions mieux aujourd'hui qu'il y a vingt ans. Et force &#233;tait pour moi de constater que ce livre propose une pens&#233;e bien plus &#233;labor&#233;e sur les politiques de la race et du genre et sur la transitude que la plupart des gens ne le font aujourd'hui. [...] Leslie Feinberg est une personne si int&#233;ressante : un&#183;e penseur&#183;euse et activiste marxiste radical&#183;e de la classe ouvri&#232;re envers qui nous avons une dette &#233;norme pour avoir invent&#233; le terme &lt;i&gt;transgender&lt;/i&gt; [transgenre], ou en tous cas pour l'avoir popularis&#233; et pour nous avoir montr&#233; qu'il &#233;tait possible de produire des savoirs en dehors de l'universit&#233; et du syst&#232;me acad&#233;mique, &#224; partir d'exp&#233;riences de lutte et de vies tr&#232;s engag&#233;es, sans profiter des avantages fournis par un doctorat. &#199;a me semble une belle recommandation &#224; partager.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;LM : &lt;/strong&gt; Merci beaucoup pour cette superbe recommandation qui pr&#233;sente non seulement un livre que je consid&#232;re comme tr&#232;s important mais aussi pour cette id&#233;e que tu d&#233;veloppes &#224; partir de ce livre : la possibilit&#233; de sortir de cet espace &#233;troit qui exige de nous d'avoir quelque chose (un doctorat par exemple) pour avoir le droit de parler de quelque chose. Oui, merci beaucoup.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;JGP : &lt;/strong&gt; Avec plaisir. Merci de m'avoir invit&#233;e &#224; participer &#224; cette conversation si agr&#233;able, riche et pleine de surprises.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;LM&lt;/strong&gt; : C'&#233;tait une r&#233;elle joie de t'avoir avec nous. Merci.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;traduit de l'anglais par&lt;br class='autobr' /&gt;
la collective t4t &#8211; &lt;a href=&#034;https://linktr.ee/translators4transfeminism&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;translators for transfeminism&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;texte original retranscrit de l'&#233;pisode&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;https://www.spreaker.com/episode/trans-childhood-with-jules-gill-peterson--46314264&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#8220;Trans Childhood&#8221; with Jules Gill-Peterson&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
diffus&#233; le 12 octobre 2021 sur le podcast Queer Lit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Images : [frontispice] &lt;i&gt;Grrrr&lt;/i&gt; par HaYoung et Sarah Netter, dans l'exposition HOT POTATOEX &#224; SISSI Club, curat&#233;e par Elise Poitevin et Anne Vimeux. Photo &#169; Theo Eschenauer. 2023. [corps du texte] Nemo Turbant. 2024.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jules Gill-Peterson est Associate Professor au d&#233;partement d'histoire de l'Universit&#233; Johns Hopkins. Elle est l'autrice de &lt;i&gt;Histories of the Transgender Child &lt;/i&gt; (University of Minnesota Press, 2018) et d'une &lt;i&gt;Short History of Transmisogyny &lt;/i&gt; (Verso, 2024). Elle a aussi contribu&#233; &#224; de nombreux m&#233;dias grand-public comme le &lt;i&gt;New York Times, CNN, Jewish Currents, The Funambulist&lt;/i&gt;, etc. Elle travaille actuellement &#224; un livre,&lt;i&gt; Gender Underground : A History of Trans DIY&lt;/i&gt;, d&#233;di&#233; aux pratiques de transitions bricol&#233;es, et elle contribue r&#233;guli&#232;rement des articles &#224; son blog, &lt;a href=&#034;https://sadbrowngirl.substack.com/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;sadbrowngirl.substack.com&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Rabattre la joie, projet queer</title>
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		<dc:subject>Analyse</dc:subject>
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		<description>&lt;p&gt;&#171; Et nous avons besoin de plus d'explosions &#187;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://trounoir.org/-PRINTEMPS-2024-" rel="directory"&gt;PRINTEMPS 2024&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://trounoir.org/+-Analyse-+" rel="tag"&gt;Analyse&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://trounoir.org/+-Sara-Ahmed-+" rel="tag"&gt;Sara Ahmed&lt;/a&gt;, 
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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://trounoir.org/IMG/logo/image2.jpg?1731403059' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&#171; Rabattre la joie, projet queer &#187; (Killing Joy as A Queer Project) est le texte d'une conf&#233;rence donn&#233;e par Sara Ahmed &#224; Paris en mars 2024 &#224; l'occasion de la parution simultan&#233;e de &lt;i&gt;Manuel rabat-joie f&#233;ministe&lt;/i&gt; (&lt;a href=&#034;https://www.editionsladecouverte.fr/manuel_rabat_joie_feministe-9782348081644&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;La D&#233;couverte)&lt;/a&gt;, &lt;i&gt;Vandalisme queer&lt;/i&gt; (&lt;a href=&#034;https://piaille.fr/@editionsburnaout/111992480772871314&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Burn Ao&#251;t&lt;/a&gt;) et&lt;i&gt; Vivre une vie f&#233;ministe&lt;/i&gt; (&lt;a href=&#034;https://www.horsdatteinte.org/livre/vivre-une-vie-feministe/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Hors d'atteinte&lt;/a&gt;). Merci &#224; Sara Ahmed et &#224; la collective t4t pour ce texte, sa traduction et pour les joies rabat-joies qui s'y inventent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Image : Sur un mur de briques, un message placard&#233; : &#171; Quand tu exposes un probl&#232;me, tu deviens le probl&#232;me &#187; suivi d'un hashtag &#171; o&#249; est Sara Ahmed ? &#187;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Merci infiniment d'&#234;tre venu.es ici aujourd'hui pour le lancement des traductions en fran&#231;ais de trois de mes livres : &lt;i&gt;Vivre une vie f&#233;ministe, Vandalisme queer&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Certains chapitres de Vandalisme queer sont tir&#233;s de What's the Use ? On (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; et &lt;i&gt;Manuel rabat-joie f&#233;ministe&lt;/i&gt;. Je souhaite &#233;galement remercier toutes les personnes impliqu&#233;es dans la sortie de ces livres, en particulier mes traducteurices et camarades en cr&#233;ation de mondes : Emma Big&#233; et Mabeuko Oberty. Le &lt;i&gt;Manuel rabat-joie f&#233;ministe&lt;/i&gt; est mon livre le plus r&#233;cent (il a &#233;t&#233; publi&#233; pour la premi&#232;re fois dans sa version originale en anglais l'ann&#233;e derni&#232;re), et donc aujourd'hui, je vais principalement me concentrer sur ce livre. Je vais parler de la mani&#232;re dont ce manuel puise dans mes travaux ant&#233;rieurs et montrer comment on peut relier l'acte rabat-joie &#224; d'autres projets queers.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#199;a fait un bon moment que j'&#233;cris au sujet des rabat-joies f&#233;ministes. Et je suis une rabat-joie f&#233;ministe depuis plus longtemps encore. Le &lt;i&gt;Manuel rabat-joie f&#233;ministe&lt;/i&gt; est le premier livre que je d&#233;die aux rabat-joies f&#233;ministes, le premier qui soit vraiment le leur. Pourquoi leur livre est-il un manuel ? Pour moi, un manuel est une main, une main soutenante, une main tendue, mais aussi une poign&#233;e, une prise, ce qui nous permet de saisir une chose et de ne pas la l&#226;cher. Mon espoir est que ce manuel puisse donner un coup de main &#224; toustes ; celleux qui se battent contre les in&#233;galit&#233;s et les injustices de toutes sortes. Dans ce manuel, mon attention se porte sur la mani&#232;re dont &#171; rabattre la joie &#187; peut apporter des moments de clart&#233; et d'illumination, tout en aiguisant notre perception et notre compr&#233;hension du sens et des intentions que nous donnons au travail que nous faisons. Dans le manuel, j'offre tout un ensemble de &lt;strong&gt;v&#233;rit&#233;s rabat-joies&lt;/strong&gt;, des sagesses durement apprises, accompagn&#233;es d'&lt;strong&gt;&#233;quations rabat-joies&lt;/strong&gt;, d'&lt;strong&gt;engagements rabat-joies&lt;/strong&gt; et de &lt;strong&gt;maximes rabat-joies.&lt;/strong&gt; Dans le manuel, je livre aussi quelques &lt;strong&gt;strat&#233;gies de survie rabat-joie&lt;/strong&gt;. Et oui, ma premi&#232;re strat&#233;gie pour survivre comme rabat-joie f&#233;ministe c'est d'en devenir un.e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Devenir rabat-joie f&#233;ministe c'est entendre la mani&#232;re dont tu t'inscris dans une histoire. Une histoire peut &#234;tre une poign&#233;e. Cela peut aider de savoir que, l&#224; o&#249; nous nous trouvons, d'autres ont &#233;t&#233; avant nous. Un.e &#233;tudianx m'a &#233;crit, &#171; Je suis un.e Rabat-joie F&#233;ministe, et je ne savais pas que ces deux mots pouvaient d&#233;crire tout ce que j'ai toujours &#233;t&#233; dans ma vie. &#187; Rabat-joie f&#233;ministe peut &#234;tre une autre mani&#232;re de te d&#233;crire, une autre mani&#232;re d'&#234;tre toi-m&#234;me. La description peut &#234;tre cr&#233;ative. M&#234;me lorsque nous devenons des rabat-joies f&#233;ministes, elles restent ext&#233;rieur.es &#224; nous. Ainsi, tant&#244;t je me d&#233;signe moi-m&#234;me comme une rabat-joie f&#233;ministe, tant&#244;t je la d&#233;signe comme ma compagne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le manuel est un recueil d'histoires qui racontent comment nous sommes devenu.es des rabat-joies f&#233;ministes. Je partage les histoires de nombreux.ses rabat-joies f&#233;ministes qui m'ont pr&#233;c&#233;d&#233;e, en particulier celles qu'ont partag&#233;es des f&#233;ministes Noire.s et des f&#233;ministes racis&#233;.es. Je pense notamment &#224; &lt;i&gt;Our Sister Killjoy&lt;/i&gt; [Notre s&#339;ur rabat-joie] de Ama Ata Aidoo, publi&#233; pour la premi&#232;re fois en 1977 et que je consid&#232;re comme le premier texte &#224; donner une voix &#224; la rabat-joie, ainsi que les deux recueils d'essais devenus des classiques que sont : &lt;i&gt;This Bridge Called My Bac&lt;/i&gt;k [Ce pont que l'on nomme mon dos] et &lt;i&gt;Charting the Journey &lt;/i&gt; [Tracer le chemin] respectivement publi&#233;s pour la premi&#232;re fois en 1981 et 1988. D'autres histoires proviennent des personnes ayant particip&#233; &#224; une recherche que j'ai men&#233;e sur les m&#233;canismes de la plainte : le fait de trouver des rabat-joies f&#233;ministes dans les situations de plainte n'a rien d'&#233;tonnant, porter plainte c'est &#234;tre rabat-joie au travail.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_1031 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://trounoir.org/IMG/jpg/image3.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://trounoir.org/IMG/jpg/image3.jpg?1731403017' width='500' height='277' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Image : couvertures des livres livres mentionn&#233;s au paragraphe pr&#233;c&#233;dent.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;/i&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Certaines de ces histoires commencent autour de tables. Disons que tu es assis.e autour d'une table, en train de participer &#224; une conversation polie. Quelqu'un dit quelque chose d'offensant. Tu essayes peut-&#234;tre de ne pas r&#233;agir. Cela n'emp&#234;che pas la personne qui tient les propos offensants de se rendre compte que tu d&#233;sapprouves ce qui vient d'&#234;tre dit. Elle en rajoute. Elle r&#233;p&#232;te. Tu sens que tu commences &#224; &#234;tre agac&#233;.e par une personne qui s'efforce de t'agacer. Au bout d'un moment, il est possible que tu craques. Un craquage est un moment qui a une histoire. Et puis, tu laisses sortir ce que tu retenais. Tu dis que ce que la personne vient de dire te pose probl&#232;me. Il se peut m&#234;me que tu donnes un nom &#224; ce probl&#232;me : validisme, homophobie, sexisme, racisme, transphobie. Mais c'est alors que tu deviens le probl&#232;me. On te dira peut-&#234;tre que tu es sur la d&#233;fensive ou que tu rends les choses difficiles. Que tu as g&#226;ch&#233; le d&#238;ner ou cass&#233; l'ambiance. C'est comme si le probl&#232;me n'existait pas avant que tu en fasses un probl&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;V&#233;rit&#233; rabat-joie :&lt;br class='autobr' /&gt;
Exposer un probl&#232;me, c'est poser probl&#232;me&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu peux rabattre la joie en ne riant pas &#224; une blague offensante ou en refusant de dissimuler une injustice sous un sourire. Tu peux tuer la joie &#224; cause de ce que tu ne c&#233;l&#232;bres pas, ou de ce que tu refuses de c&#233;l&#233;brer ; des f&#234;tes nationales en l'honneur de conqu&#234;tes coloniales ou de la naissance d'un.e monarque. Tu peux rabattre la joie en demandant que l'on utilise les bons pronoms pour s'adresser &#224; toi ou en corrigeant les gens lorsqu'iels utilisent les mauvais pronoms. Tu peux tuer la joie en r&#233;clamant que ce jury ou cette assembl&#233;e pl&#233;ni&#232;re ne soit pas int&#233;gralement compos&#233;.es d'hommes blancs, une fois de plus. Tu peux rabattre la joie en demandant qu'on te change de chambre parce que la chambre qu'on a r&#233;serv&#233; pour toi n'est pas accessible, une fois de plus.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
V&#233;rit&#233; rabat-joie :&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous devons continuer de le dire parce qu'il y en a qui continuent de le faire.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais m&#234;me si nous ne parlons que parce que d'autres continuent de faire ce qu'iels font, c'est nous qui sommes entendu.es comme celleux qui se r&#233;p&#232;tent, comme un disque ray&#233;, bloqu&#233;.es au m&#234;me endroit. Et, une fois qu'on te conna&#238;t comme quelqu'un qui dit ces choses, tu n'as m&#234;me plus besoin de les dire. Il te suffit d'ouvrir la bouche dans une r&#233;union et les yeux commencent &#224; se lever au ciel. J'en fais une &#233;quation rabat-joie :&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#201;quation rabat-joie :&lt;br class='autobr' /&gt;
Des yeux qui se l&#232;vent au ciel = une p&#233;dagogie f&#233;ministe&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La n&#233;gativit&#233; du jugement nous colle &#224; la peau. Alors, nous aussi, nous nous y collons. Le terme &lt;i&gt;rabat-joie f&#233;ministe&lt;/i&gt; a commenc&#233; sa vie politique en tant que st&#233;r&#233;otype n&#233;gatif pour d&#233;crire les f&#233;ministes, ces f&#233;ministes malheureux.ses qui font du malheur leur mission. Le malheur n'est pas notre mission. Mais tout de m&#234;me : nous revendiquons ce nom. Le f&#233;minisme cause le malheur ? Alors peut-&#234;tre devons-nous &#234;tre les causes du malheur&#8230; &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Queer&lt;/i&gt; aussi, est un mot que nous nous r&#233;approprions, un mot avec une histoire. Queer : une tache, une injure, une insulte. Lorsque nous reprenons ce mot pour le travail que nous faisons, nous refusons de prendre cette histoire &#224; la l&#233;g&#232;re. C'est cette histoire qui donne &#224; notre politique sa force incisive. Alors, nous nous y engageons, et je consid&#232;re cet engagement rabat-joie comme un engagement central.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Engagement rabat-joie :&lt;br class='autobr' /&gt;
Je suis pr&#234;te &#224; causer le malheur&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je crois que j'ai commenc&#233; &#224; accepter de causer le malheur gr&#226;ce &#224; ce que j'ai appris en le causant. Laissez-moi vous conduire maintenant &#224; une autre table, dans un bond en arri&#232;re qui nous m&#232;ne &#224; l'ann&#233;e universitaire 1994. C'est ma premi&#232;re ann&#233;e en tant qu'enseignante &#224; l'universit&#233;, dans un d&#233;partement de &lt;i&gt;Women's Studies &lt;/i&gt; [&#233;tudes sur/par les femmes]. Je suis dans une salle tr&#232;s propre, au dernier &#233;tage du b&#226;timent le plus &#233;l&#233;gant de tout le campus. Nous sommes assis.es autour d'une large table rectangulaire. La r&#233;union concerne la validation de nouveaux programmes p&#233;dagogiques. Je suis l&#224; car l'un de mes nouveaux cours sur &lt;i&gt;Genre, race et colonialisme&lt;/i&gt;, fait partie des programmes discut&#233;s. La plupart des cours sont accept&#233;s sans beaucoup de d&#233;bat. Lorsqu'on arrive au tour de mon cours, un professeur d'un autre d&#233;partement commence &#224; m'interroger. Sa col&#232;re monte &#224; mesure qu'il parle. Et il ne cesse de parler. Je suis l&#224;, assise &#224; la m&#234;me table que lui, une jeune femme, une personne racis&#233;e, la seule personne non blanche de la pi&#232;ce. Le mot qui, dans la description du cours, avait d&#233;clench&#233; sa r&#233;action &#233;tait un mot relativement plat : &#171; impliqu&#233; &#187;. Le fait que j'utilise ce mot &#233;tait le signe, disait-il, que je pensais que le colonialisme &#233;tait une mauvaise chose. Il entreprit alors de me donner une le&#231;on sur la mani&#232;re dont le colonialisme avait &#233;t&#233; une bonne chose : le colonialisme comme modernit&#233;, cette histoire heureuse des chemins de fer, de la langue et de la loi, une histoire famili&#232;re, une histoire d&#233;j&#224; entendue. Je vois cette histoire comme une rencontre rabat-joie non pas parce que j'ai r&#233;pondu &#224; ce qu'il disait au moment o&#249; il l'a dit &#8211; je ne l'ai pas fait &#8211; mais parce que j'ai entendu dans sa r&#233;action que ce que j'&#233;tais en train de faire &#233;tait d&#233;j&#224; une mani&#232;re de r&#233;pondre, en refusant de raconter cette histoire, cette histoire heureuse, du progr&#232;s de l'empire colonial.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ne pas raconter cette histoire, cette histoire heureuse, c'est se voir affecter &#224; la place de cell.ui qui vole non seulement le bonheur, mais aussi l'histoire. Alors, lorsque des &#233;tudianz d'une universit&#233; londonienne ont demand&#233; que davantage de philosophies extra-occidentales soient enseign&#233;es dans le cursus, ols furent vite consid&#233;r&#233;.es comme cherchant &#224; annuler &#171; les philosophes blancs &#187; (remarquez bien que les &#233;tudianz n'utilisaient nulle part le mot &#171; blanc.he &#187;, et qu'ols ne r&#233;clamaient le retrait d'aucun philosophe).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Demander davantage est ici consid&#233;r&#233; comme voler ce qui ou celleux qui &#233;taient d&#233;j&#224; l&#224;. Les &#233;tudianz ont &#233;t&#233; trait&#233;.es comme des vandales, &#171; les destructeur.ices volontaires du v&#233;n&#233;rable et du beau. &#187; Avoir pour projet de d&#233;coloniser le cursus est souvent per&#231;u comme un acte de vandalisme, une destruction volontaire de nos universaux ; une d&#233;capitation de statues, une irr&#233;v&#233;rence pour les tr&#244;nes des rois philosophes. Ce que nous pouvons nommer &#171; vandalisme queer &#187; peut &#234;tre traduit par l'engagement rabat-joie suivant :&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Engagement rabat-joie :&lt;br class='autobr' /&gt;
Si la critique fait des d&#233;g&#226;ts, je suis pr&#234;t.e &#224; faire des d&#233;g&#226;ts&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je repense &#224; la mani&#232;re dont le professeur avait entendu un &lt;i&gt;non&lt;/i&gt; dans mon usage du mot &lt;i&gt;impliqu&#233;&lt;/i&gt;. Peut-&#234;tre que ce que notre travail implique, c'est ce &#171; non &#187;. Tout ce qu'il faut pour qu'on t'entende dire non, c'est de ne pas dire oui, de ne pas accepter les choses telles qu'elles sont. Celleux d'entre nous qui vivons et travaillons en Europe dont les familles viennent de pays colonis&#233;s par les nations europ&#233;ennes, pouvons nous retrouver face &#224; une demande, ou plut&#244;t face &#224; une injonction : celle de ne pas passer trop de temps &#224; parler de la violence de l'histoire imp&#233;riale, de ne pas trop nous arr&#234;ter sur l'histoire qui nous a conduit.es &#224; &#234;tre l&#224;. Ne pas s'attarder, passer outre, cela demande de polir l'histoire, nous polir nous-m&#234;mes, polir la table. Au Royaume-Uni, le polissage est un passe-temps national. Polir peut signifier rendre une chose lisse et brillante en frottant sa surface ou en la recouvrant, prendre soin de l'apparence de quelqu'un, ou encore raffiner, am&#233;liorer une chose. La diversit&#233; elle-m&#234;me peut &#234;tre polie : nous sourions pour leurs brochures, nos visages sont leur lustre. Et que se passe-t-il si nous ne sourions pas ? Une universitaire racis&#233;e d&#233;crit ainsi : &#171; J'&#233;tais dans le groupe &#233;galit&#233; et diversit&#233; &#224; l'universit&#233;. Et d&#232;s que j'ai commenc&#233; &#224; mentionner des choses qui avaient &#224; voir avec la race, la description du profil de qui pouvait &#234;tre dans le comit&#233; changea et on me renvoya. &#187; Le mot race est un mot rabat-joie, il te suffit de le prononcer pour &#234;tre vue comme une personne n&#233;gative ou destructrice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il se peut que la table de la diversit&#233; soit polie et brille par l'absence de certaines personnes ou par le silence qui recouvre certaines choses. Et les tables deviennent visibles lorsque nous en sommes &#233;cart&#233;.es. C'est la raison pour laquelle la table devient l'objet philosophique de la rabat-joie. Bien s&#251;r, la table &#233;tait d&#233;j&#224; un objet commun de la philosophie. En fait, les tables apparaissent partout en philosophie. Par exemple, le philosophe analytique Bertrand Russell ouvre son livre classique &lt;i&gt;Probl&#232;mes de philosophie&lt;/i&gt; sur la description d'une table, en se demandant comment nous savons qu'elle est r&#233;elle. Il y retourne encore et encore jusqu'&#224; ce que la &#171; table famili&#232;re &#187; soit &#171; devenue un probl&#232;me plein de possibilit&#233;s surprenantes. &#187; Mais au dernier chapitre du livre, la table a disparu. Lorsque nous devenons des rabat-joies f&#233;ministes autour de la table, nous ne sommes pas seulement en train de parler de la table, ou de r&#233;fl&#233;chir &#224; la nature de la r&#233;alit&#233; &#224; travers elle. Si les philosophes s'&#233;cartent des objets dans le but de les observer, nous, les rabat-joies et vandales queers, observons les choses parce que nous en avons &#233;t&#233; &#233;cart&#233;.es.&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous cr&#233;ons nos propres concepts &#224; partir de l'exp&#233;rience que nous avons de ne pas nous sentir chez nous dans le monde. Dans &lt;i&gt;Vivre une vie f&#233;ministe&lt;/i&gt;, j'appelle cela des &#171; concepts moites &#187;. Il se peut que nous soyons &#233;cart&#233;.es, rendu.es &#233;trang&#232;res par la conversation qui se tient. Ou il se peut que tu sois invit&#233;.e &#224; t'asseoir &#224; la table parce que le sujet de conversation c'est toi : Hmmm, est-ce qu'il s'agit d'une vraie table ? Comment puis-je le savoir ? Es-tu r&#233;el.le ? Comment le sais-tu ? Tu es questionn&#233;.e &#224; cause de ce &#224; quoi tu ressembles. Et tu ne cesses de faire l'objet de questions ; d'&#234;tre rendu.e douteux.se, d'&#234;tre remis.e en question.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;V&#233;rit&#233; rabat-joie :&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour certaines personnes, &#234;tre, c'est &#234;tre en question&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai parl&#233; avec un.e &#233;tudianx trans racis&#233;.e qui avait port&#233; plainte pour harc&#232;lement sexuel et harc&#232;lement transphobe de la part d'un encadrant qui ne cessait de lui poser des questions tr&#232;s intrusives au sujet de son genre et de ses organes g&#233;nitaux. Ces questions &#233;taient formul&#233;es dans le langage mielleux d'un souci pour le bien-&#234;tre de l'&#233;tudianx. Comme si l'&#233;tudianx devait n&#233;cessairement &#234;tre en danger si ol menait sa recherche dans son pays d'origine. Lorsqu'ol porte plainte, que se passe-t-il ? Ol d&#233;crit : &#171; les gens essayaient juste d'&#233;valuer &#224; quel point il [l'encadrant] avait raison de croire que je courrais un risque pour mon int&#233;grit&#233; physique &#224; cause de mon identit&#233; de genre... Comme s'il avait raison de s'inqui&#233;ter. &#187; Les m&#234;mes questions qui t'ont conduit.e &#224; te plaindre te sont pos&#233;es parce que tu te plains. Ces questions justifient l'inqui&#233;tude de l'autre ou m&#234;me la constituent en droit : le droit &#224; l'inqui&#233;tude. Il y a tant de harc&#232;lement aujourd'hui qui se pr&#233;sente sous la forme d'un droit &#224; l'inqui&#233;tude. Le droit &#224; l'inqui&#233;tude est la mani&#232;re dont la violence se d&#233;ploie, une violence dont la pr&#233;misse est une suspicion : certaines personnes ne sont pas qui elles disent &#234;tre, certaines personnes n'ont aucun droit d'&#234;tre l&#224; o&#249; elles sont.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_1041 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;147&#034; data-legende-lenx=&#034;xxx&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://trounoir.org/local/cache-vignettes/L337xH500/41qtwyq3vol-4fe08.jpg?1765891489' width='337' height='500' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_descriptif '&gt;Couverture du livre &lt;i&gt;Queer Phenomenology&lt;/i&gt; de Sara Ahmed, figurant une chaise et une table vues en contre-plong&#233;e (du dessous) au milieu d'un champ.
&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Tu peux voir pourquoi il est important de refuser de te joindre &#224; certaines tables, de te refuser &#224; entrer dans certains d&#233;bats o&#249; tu es cela m&#234;me qui est remis en question, le sujet de la conversation. Je repense &#224; la mani&#232;re dont les tables disparaissent lorsqu'elles sont mobilis&#233;es comme exemples en philosophie. Quand on te demande de d&#233;battre de ta propre existence autour d'une table, on te demande d'&#234;tre le t&#233;moin de ta propre disparition. J'ai &#233;crit au sujet d'un autre philosophe, Edmund Husserl, dans mon livre &lt;i&gt;Queer Phenomenology : Orientations, objets et autres&lt;/i&gt;, le dernier livre que j'ai &#233;crit avant que la rabat-joie f&#233;ministe n'apparaisse et ne devienne une de mes pr&#233;occupations centrales. Je le d&#233;signe parfois comme &#171; mon petit livre sur les tables &#187;. Je peux maintenant mieux comprendre comment ma sensibilit&#233; de rabat-joie f&#233;ministe a conduit &#224; cette obsession pour les tables. En &#233;crivant sur les tables, je &lt;i&gt;dressais le couvert &lt;/i&gt; pour les rabat-joies f&#233;ministes, cr&#233;ant l'espace n&#233;cessaire &#224; leur apparition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous faisons attention aux tables lorsque nous ne pouvons plus nous contenter de nous y asseoir. L'attention peut constituer un travail politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#201;quation rabat-joie :&lt;br class='autobr' /&gt;
L'attention = le marteau de la rabat-joie f&#233;ministe&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Remarquer le monde, c'est s'y confronter. Nous remarquons beaucoup de choses sur les institutions quand ce n'est pas &lt;i&gt;pour nous&lt;/i&gt; qu'elles sont faites.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_1033 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://trounoir.org/local/cache-vignettes/L231xH361/image5-34db6.jpg?1765891489' width='231' height='361' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Image : Une bo&#238;te aux lettres avec une affichette indiquant &#171; Des oiseaux font leur nid, merci de ne pas utiliser la bo&#238;te. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/i&gt;
&lt;p&gt;J'ai employ&#233; cette image pour d&#233;crire ce que j'appelle l'&lt;i&gt;usage queer&lt;/i&gt; : quand les choses sont utilis&#233;es d'une mani&#232;re impr&#233;vue ou par des personnes impr&#233;vues. Des oiseaux peuvent transformer une bo&#238;te aux lettres en nid. En un sens, il peut s'agir d'une image joyeuse et plut&#244;t optimiste ; donc sans doute pas une image typiquement rabat-joie. D'ordinaire, pour faire un usage queer, pour habiter des espaces qui n'ont pas &#233;t&#233; faits pour nous, nous devons faire plus que simplement arriver dans ces espaces.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parfois, on ne peut m&#234;me pas entrer dans le b&#226;timent. J'en parle avec une universitaire handicap&#233;e, qui me raconte tout le travail qu'elle a d&#251; faire ne serait-ce que pour entrer dans le b&#226;timent : &#171; Je suis soucieuse de pas trop attirer l'attention sur moi. Mais voil&#224; ce qui se passe quand on embauche une personne en fauteuil roulant. Il y a des probl&#232;mes majeurs d'accessibilit&#233; &#224; l'universit&#233;. &#187; Elle me parle de &#171; l'&#233;puisement, l'&#233;reintement, l'impression de &#8220;pourquoi est-ce que cela devrait toujours &#234;tre &#224; moi de d&#233;noncer ces choses-l&#224; ?&#8221; &#187; C'est &#224; toi de d&#233;noncer ces choses-l&#224; parce que les autres ne le font pas ; et parce que tu parles, les autres pensent que cela justifie leur propre silence. Iels t'entendent prendre la parole, et cela devient donc ton probl&#232;me, les &#171; probl&#232;mes majeurs d'accessibilit&#233; &#187; deviennent tes probl&#232;mes. On l'avait embauch&#233;e pour apporter davantage de diversit&#233; &#224; l'institution &#8211; elle &#233;tait lesbienne et biraciale en plus d'&#234;tre handicap&#233;e. En face de quoi se retrouve-t-elle ? &#171; Je me retrouvais au milieu de nombreuses conversations sexualis&#233;es. Comme si j'&#233;tais aux latrines. Ils &#233;taient vraiment outranciers, grossiers. Il y avait aussi des conversations racialis&#233;es. Ils parlaient toujours d'un certain &#8220;gamin Noir&#8221;&#8230; [...] Je pensais qu'une personne issue de la diversit&#233; ferait la diff&#233;rence, et c'est pour cette raison que j'avais pris le poste. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle se rend compte qu'engager une personne &#171; de la diversit&#233; &#187; n'a rien chang&#233;, que son arriv&#233;e n'a rien chang&#233;, m&#234;me si on ne s'est pas priv&#233; d'utiliser son arriv&#233;e comme un signe que les choses changeaient. Je repense &#224; cette bo&#238;te aux lettres transform&#233;e en nid. Il y aurait pu y avoir un autre signe sur cette bo&#238;te : &#171; oiseaux, soyez les bienvenu.es ! &#187; La diversit&#233;, c'est ce signe. Ce signe n'aurait aucune force si la bo&#238;te aux lettres &#233;tait toujours en usage, puisque les oiseaux seraient constamment d&#233;log&#233;.es par les lettres, le nid d&#233;truit avant m&#234;me d'&#234;tre cr&#233;&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_1034 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://trounoir.org/local/cache-vignettes/L242xH285/image6-86b8e.jpg?1765891489' width='242' height='285' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Image : Une bo&#238;te aux lettres avec une affichette indiquant &#171; Oiseaux, bienvenu..es ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/i&gt;
&lt;p&gt;Tous ces commentaires, toutes ces conversations sexualis&#233;es, toutes ces conversations racialis&#233;es, fonctionnent comme autant de lettres dans la bo&#238;te, s'empilant jusqu'&#224; ce qu'il n'y ait plus de place, plus de place pour respirer, plus de place pour faire son nid, plus de place pour exister.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ainsi que nous apprenons : ce n'est pas parce qu'on te dit que tu es l&#230; bienvenu.e qu'on s'attend pour autant &#224; ce que tu viennes. Ou bien peut-&#234;tre es-tu l&#230; bienvenu.e &#224; condition que tu ne changes pas trop de choses. Mais &#224; moins que les institutions ne changent, certain.es d'entre nous n'y trouverons jamais nos places. Un message de bienvenue peut ainsi &#234;tre un mur. Et c'est pour cela qu'il y a tant de murs dans mes histoires. Une praticienne de la diversit&#233; m'a un jour dit : &#171; c'est un boulot &#224; se taper la t&#234;te contre le mur. &#187; Une fiche de poste qui devient la description d'un mur. Lorsque le mur ne bouge pas, c'est toi qui finis par avoir mal. Arrive-t-il quelque chose au mur ? Il semble que tu n'aies fait qu'en &#233;gratigner la surface.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui t'arr&#234;te, ce mur, cette porte, cette histoire qui se fige et se durcit, pourrait bien ne pas m&#234;me appara&#238;tre aux yeux des autres. Une femme Noire me raconte ce qui se produit quand elle d&#233;clare &#224; la cheffe de son d&#233;partement qu'elle veut devenir professeure : &#171; Au moment o&#249; j'ai annonc&#233; que je travaillerais &#224; atteindre le poste de professeure, elle m'a ri au nez. &#187; Un rire peut &#234;tre le son d'une porte qui claque. Nous devenons des rabat-joies f&#233;ministes Noir.es et racis&#233;.es en voulant davantage pour nous-m&#234;mes, quand ce que nous pensons pouvoir faire ou pouvoir devenir exc&#232;de leurs estimations. Heidi Mirza, une professeure racis&#233;e, d&#233;crit une conversation qu'elle a eue lors de sa conf&#233;rence inaugurale : &#171; Un professeur, un homme blanc, s'est pench&#233; vers moi &#224; l'occasion de la f&#234;te qui s'ensuivit et m'a murmur&#233; &#224; l'oreille avec amertume : &#8220;On dirait bien que, de nos jours, on donne des postes &#224; n'importe qui pour n'importe quoi.&#8221; &#187; Quand une femme racis&#233;e obtient un titre, les titres perdent de leur statut et de leur valeur.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_1035 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://trounoir.org/local/cache-vignettes/L307xH394/image7-a07e2.jpg?1765891489' width='307' height='394' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Image : une porte surmont&#233;e d'un message &#171; passage interdit &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;/i&gt;
&lt;p&gt;La valeur de certaines choses en vient &#224; d&#233;pendre des restrictions qui emp&#234;chent certaines personnes d'y acc&#233;der. C'est pourquoi queeriser l'usage, c'est combattre ces restrictions. Nous nous obstinons, nous posons des questions, nous ouvrons, nous desserrons, nous &#233;largissons ; nous &#233;largissons l'&#233;ventail des textes que nous enseignons, nous &#233;largissons les termes que nous utilisons pour dire qui nous sommes et comment nous vivons, nous &#233;largissons les chemins qui m&#232;nent &#224; nos m&#233;tiers, nous &#233;largissons l'&#233;ventail des personnes qui peuvent devenir professeur.es, nous &#233;largissons les portes pour que d'autres puissent entrer, m&#234;me lorsque ces actions peuvent &#234;tre lues comme dommageables, et elles le sont souvent. Endosser ce projet, c'est retourner les questions sur elles-m&#234;mes, questionner les mondes qui rendent les existences de certain.es d'entre nous questionnables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais plus tu questionnes les institutions et leurs h&#233;ritages, plus il devient difficile de progresser en leur sein. Je pense &#224; une &#233;tudiante qui s'est plainte du comportement d'un des professeurs avec le plus d'anciennet&#233; dans son universit&#233;. On la pr&#233;vient : &#171; attention, c'est un homme important. &#187; Un homme important : tout un h&#233;ritage. Ou peut-&#234;tre est-ce lui, l'h&#233;ritier. En tous cas, elle refuse d'ob&#233;ir &#224; l'avertissement. Parlant de son projet de faire un doctorat, elle me dit : &#171; cette porte s'est ferm&#233;e &#187;. Cellui qui dit non a toutes les chances de se retrouver sans nulle part o&#249; aller. En d'autres termes, un non devient une porte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand un non devient une porte, cela ne veut pas dire que notre histoire s'arr&#234;te. Nous devons trouver d'autres mani&#232;res de faire circuler nos non. Nous avons peut-&#234;tre besoin d'utiliser des tactiques de gu&#233;rilla et nous avons une histoire f&#233;ministe et queer sur laquelle nous appuyer ; &#233;crire les noms des agresseur.es dans des livres ; des graffiti sur des murs. Le vandalisme devient une tactique quand nous devons nous assurer de couper le message du corps dont il provient, quand nous devons veiller &#224; ce que le message ne compromette pas sa source. Oui, les &#233;gratignures : nous voil&#224; revenu.es aux &#233;gratignures. Nous nous mettons en lien les un.es avec les autres au travers de ce que les autres ne voient peut-&#234;tre que comme des d&#233;g&#226;ts faits aux choses, de simples griffures, rien que des gribouillis sans importance.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;div class='spip_document_1040 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://trounoir.org/local/cache-vignettes/L474xH314/image8-2-76747.jpg?1765891489' width='474' height='314' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Image : un mur de brique sur lequel sont grav&#233;es des lettres.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;/i&gt;
&lt;p&gt;Parfois, pour que l'information sorte, c'est nous qui devons sortir. En 2016, j'ai d&#233;missionn&#233; de mon poste de professeure pour protester contre l'inaction de l'institution face &#224; des cas de harc&#232;lement sexuel et pour en d&#233;noncer le caract&#232;re institutionnel. Apr&#232;s trois longues ann&#233;es, nous n'&#233;tions pas m&#234;me parvenu.es &#224; obtenir de l'institution qu'elle reconnaisse publiquement que des enqu&#234;tes sur des cas de harc&#232;lement sexuel avaient eu lieu. Tout se passait comme si rien n'&#233;tait arriv&#233;, ce qui &#233;tait, d'apr&#232;s moi, exactement l'effet recherch&#233;. Le silence peut &#234;tre un mur. Cela ne sert &#224; rien de d&#233;missionner en silence si c'est contre le silence que tu protestes. Et donc, j'ai rendu publiques les raisons de ma d&#233;mission sur mon blog rabat-joie, j'ai fait fuiter l'information, pas beaucoup, juste assez. Cette action a &#233;t&#233; consid&#233;r&#233;e par l'institution comme un acte de vandalisme, comme un dommage fait &#224; sa r&#233;putation. J'ai alors commenc&#233; &#224; recevoir des messages de diff&#233;rentes personnes qui me racontaient ce qui s'&#233;tait pass&#233; quand i.elle.s avaient port&#233; plainte. J'ai re&#231;u des messages de personnes qui avaient quitt&#233; leurs postes et leurs professions apr&#232;s avoir port&#233; plainte. Quand une histoire sort du placard, d'autres histoires ont une chance de sortir &#8211; et j'ai inclus beaucoup de ces histoires dans le manuel rabat-joie.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#201;quation rabat-joie :&lt;br class='autobr' /&gt;
Une br&#232;che = un point de fuite f&#233;ministe&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand tu pars, il y a beaucoup de choses que tu laisses derri&#232;re toi. Apr&#232;s &#234;tre partie, les &#233;tudianz ont commenc&#233; &#224; afficher des passages de mes livres &#8211; des passages rabat-joies &#8211; sur les murs. Bien s&#251;r, ils ont &#233;t&#233; arrach&#233;s. Mais cela ne changera rien au fait qu'ils ont bel et bien &#233;t&#233; affich&#233;s. Il suffit d'une petite ouverture, et il y a alors tant de choses qui peuvent sortir, de l'information, des donn&#233;es enferm&#233;es dans ces placards institutionnels qu'on appelle parfois des &#171; archives &#187;. Faire fuiter, ouvrir une br&#232;che, c'est desserrer les &#233;crous de la machine institutionnelle. Nous pouvons transformer cela en maxime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Maxime rabat-joie :&lt;br class='autobr' /&gt;
L&#226;che-toi !&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous nous d&#233;lions les langues, nous nous exprimons, nous l&#226;chons des mots que nous gardions pour nous. Nous desserrons les normes et les formes. Ainsi, nous desserrons peut-&#234;tre la forme de la famille : en nous donnant le nom de familles queers, nous r&#233;utilisons ce mot &#224; nos propres fins. L'usage queer comme r&#233;-usage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous pouvons trouver des usages queers pour les murs, en &#233;crivant dessus, en les recouvrant de nos mots, nous pouvons aussi trouver des usages queers pour les portes. Je repense aux oiseaux qui transforment une bo&#238;te aux lettres en nid. Iel.les utilisent une ouverture pr&#233;vue pour les lettres comme une porte, une porte queer, une mani&#232;re pour elleux d'entrer et de sortir de la bo&#238;te. Judith Butler, dans &lt;i&gt;D&#233;faire le genre&lt;/i&gt;, parle d'un moment o&#249; iel se trouve dans le sous-sol de la maison familiale. &#171; Ayant ferm&#233; la porte &#224; clef &#187;, dans les coulisses d'une pi&#232;ce sans air &#171; satur&#233;e de fum&#233;e &#187;, iel trouve des livres qui ont appartenu &#224; ses parents, des livres de philosophie qui enflamment son propre d&#233;sir. Des espaces qu'on pourrait prendre pour des placards, des bo&#238;tes, sans air, irrespirables, peuvent devenir des lieux o&#249; des choses diff&#233;rentes et &#233;tranges, des choses queers, se produisent, des lieux o&#249; nous rencontrons quelqu'un ou quelque chose qui nous offre de nouveaux endroits o&#249; aller. Judith Butler sugg&#232;re que &#171; pour celleu.x qui cherchent encore &#224; devenir possibles, la possibilit&#233; est une n&#233;cessit&#233;. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Judith Butler, D&#233;faire le genre, traduit de l'anglais (&#201;tats-Unis) par (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La possibilit&#233; ne vient pas de nulle part. La possibilit&#233; vient de l'intimit&#233; avec ce qui s'&#233;paissit &#224; force de temps : les murs, les portes, les mani&#232;res dont les pi&#232;ces sont occup&#233;es, et qui peuvent rendre certains espaces irrespirables. Nous cr&#233;ons des espaces l&#224; o&#249; nous pouvons nous trouver les un.es les autres, des ouvertures, aussi petites soient-elles, o&#249; nous pouvons nous rassembler sans &#234;tre chass&#233;.es par les lettres d&#233;pos&#233;es dans la bo&#238;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;V&#233;rit&#233; rabat-joie :&lt;br class='autobr' /&gt;
Cr&#233;er une chose, c'est la rendre possible.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me si la possibilit&#233; est un combat, cette v&#233;rit&#233; est celle qui me rapproche le plus de ce que j'appelle&lt;i&gt; la joie rabat-joie&lt;/i&gt; : ce que nous ressentons quand nous sommes impliqu&#233;.es ensemble dans la fabrication de nouveaux mondes. Plus nous laissons de choses derri&#232;re nous, plus il est facile de nous trouver. Et par &#171; nous &#187;, je veux dire : les un.es les autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un entretien avec Adrienne Rich, Audre Lorde d&#233;crit comment l'acquittement d'un policier blanc qui avait assassin&#233; un enfant Noir l'avait mise dans une rage &#224; l'en rendre malade au point de devoir arr&#234;ter la voiture pour jeter ses affects sur le papier. Ce qui en ressortit, c'est un po&#232;me extraordinaire intitul&#233; &#171; Pouvoir &#187;. Audre Lorde nous apprend qu'il nous faut parfois interrompre ce que nous sommes en train de faire pour sentir pleinement l'impact de la violence. Dans ce po&#232;me, Lorde utilise une image pour dire ce que la po&#233;sie n'est pas : la po&#233;sie, dit-elle, c'est ne pas laisser notre pouvoir &#171; reposer boiteux et inutile comme une prise d&#233;branch&#233;e &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Audre Lorde, &#171; Pouvoir &#187;, La Licorne noire, traduit de l'anglais (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Lorde utilise les mots comme un courant &#233;lectrique, &#231;a craque, &#231;a claque, &#231;a gr&#233;sille. Lorde insistait : pour reconstruire un monde, il nous faut trouver comment &#234;tre utiles les un.es aux autres, comment utiliser notre puissance, comment rendre nos liens vivants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand Lorde arr&#234;te sa voiture pour &#233;crire un po&#232;me sur le pouvoir, elle vient de laisser &lt;i&gt;entrer tellement de choses&lt;/i&gt;, la violence de la police, la violence du supr&#233;macisme blanc. Elle les a laiss&#233;es entrer pour mieux les faire sortir. Il y a des choses que nous devons laisser entrer en nous, la violence, pour que nos non puissent sortir, pour qu'ils puissent circuler, pour que d'autres puissent s'en saisir. Je parle aujourd'hui, et devant nous, il y a tant de violence. Alors qu'Isra&#235;l m&#232;ne un g&#233;nocide contre le peuple palestinien, la violence ne fait que s'accumuler sur la violence, de longues histoires de d&#233;placements forc&#233;s, d'occupations coloniales, et nos gouvernements ne sont pas seulement complices du g&#233;nocide, ils criminalisent celleux qui manifestent leur opposition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, nous manifestons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;V&#233;rit&#233; rabat-joie :&lt;br class='autobr' /&gt;
Le silence fait sur la violence est une violence.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous ne pouvons pas ne pas tenir compte de la violence qui est en train de se produire. Elle rend la prise de parole difficile. Et ce qui rend la parole difficile est ce dont nous avons besoin pour parler.&lt;br class='autobr' /&gt;
La po&#233;sie vient ici &#224; l'esprit, des mots qui circulent, comme ceux de Refaat Alareer, un po&#232;te et &#233;crivain palestinien assassin&#233; par Isra&#235;l. Son po&#232;me, &#171; S'il est &#233;crit que je dois mourir &#187; commence par ces mots : &#171; S'il est &#233;crit que je dois mourir, il vous appartiendra alors de vivre pour raconter mon histoire. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Refaat Alareer, &#171; S'il est &#233;crit que je dois mourir... &#187;, traduit de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Un po&#232;me peut &#234;tre le don d'une image. Alareer nous donne une image, celle d'un morceau de toile et de ficelles qui se transforment en cerf-volant, &#171; l&#224;-haut, bien haut &#187;, pour qu'un.e enfant quelque part &#224; Gaza puisse le voir et &#171; puisse un instant penser qu'il s'agit l&#224; d'un ange revenu lui apporter de l'amour &#187;. Un morceau de toile, des ficelles, des mots attach&#233;s ensemble, deviennent une histoire, et il nous appartient de vivre pour pouvoir continuer de la raconter ; une main, une poign&#233;e. Une image d'espoir. Et nous nous battons pour cet espoir. Pour cette libert&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_1037 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://trounoir.org/local/cache-vignettes/L445xH295/image1-e4455.jpg?1765891489' width='445' height='295' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Image : Manifestanz pro-palestinien.nes d&#233;filant avec des pancartes sous la forme de cerfs-volants o&#249; figurent des passages du po&#232;me de Refaat Alareer. [Londres, 9 d&#233;cembre 2023]&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;/i&gt;
&lt;p&gt;Nous nous battons pour la lib&#233;ration de la Palestine, et nous nous battons collectivement : la moindre ligne, la moindre &#233;chapp&#233;e, le moindre fil, nous conduisant les un.es vers les autres. Garder ces liens vivants, c'est porter leurs mots : ceux d'Alareer, ceux de Lorde jusque dans les rues ; un slogan qui claque, un non, un stop, un arr&#234;t dans le flux des circulations humaines. C'est la derni&#232;re &#171; v&#233;rit&#233; &#187; &#224; laquelle j'arrive dans le manuel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;V&#233;rit&#233; rabat-joie :&lt;br class='autobr' /&gt;
Plus nous rencontrons de r&#233;sistance, plus nous avons besoin d'&#234;tre nombreu.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus nous avons besoin d'&#234;tre nombreuxses ;. Pour les rabat-joies, ce n'est pas &#171; plus on est de fous, plus on rit &#187;. C'est : plus nous sommes nombreuxses, plus nous avons de poids. Ce non est plus fort quand nous le disons ensemble. Nous disons non m&#234;me quand nous savons que cela ne passera pas facilement. Nous disons non ensemble, les un.es pour les autres, pour faire de la place, pour que nous puissions &#234;tre ici ensemble.&lt;br class='autobr' /&gt;
Merci.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sara Ahmed&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;traduit de l'anglais par Mabeuko Oberty et Emma Big&#233;&lt;br class='autobr' /&gt;
pour la collective t4t &#8211; &lt;a href=&#034;https://linktr.ee/translators4transfeminism&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;translators for transfeminism&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb3-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Certains chapitres de &lt;i&gt;Vandalisme queer &lt;/i&gt; sont tir&#233;s de &lt;i&gt;What's the Use ? On the Uses of Use.&lt;/i&gt; [&#192; quoi &#231;a sert ? Sur les usages de l'usage.] (2019) et de &lt;i&gt;Complaint ! &lt;/i&gt; [Se plaindre !] (2021). J'ai &#233;crit &lt;i&gt;What's the Use ? &lt;/i&gt; &#224; la suite de &lt;i&gt;The Promise of Happiness&lt;/i&gt; [La promesse du bonheur] (2010), qui fut le premier livre &#224; faire appara&#238;tre la figure de la rabat-joie f&#233;ministe. La m&#233;thode d&#233;velopp&#233;e dans ces livres consiste &#224; suivre des mots/concepts dans, &#224; partir et au bord de l'histoire des id&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Judith Butler, D&#233;faire le genre, traduit de l'anglais (&#201;tats-Unis) par Maxime Cervulle, Paris, &#201;ditions Amsterdam, 2013 (2004),p. 248&#8209;249.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Audre Lorde, &#171; Pouvoir &#187;, La Licorne noire, traduit de l'anglais (&#201;tats-Unis) par Gerty Dambury, Paris, L'Arche, 2021 (1978).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Refaat Alareer, &#171; &lt;a href=&#034;https://orientxxi.info/magazine/s-il-est-ecrit-que-je-dois-mourir,6951&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;S'il est &#233;crit que je dois mourir... &lt;/a&gt; &#187;, traduit de l'anglais par Nada Yafi, Orient XXI, 18 d&#233;cembre 2023.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Jenny, le rocher, la lune et leurs changements</title>
		<link>https://trounoir.org/Jenny-le-rocher-la-lune-et-leurs-changements</link>
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		<dc:subject>Transidentit&#233;</dc:subject>
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		<dc:subject>Transition</dc:subject>
		<dc:subject>Callum Angus</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Des formations rocheuses qui d&#233;font les visions lin&#233;aires et limit&#233;es de la transition.&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://trounoir.org/-PRINTEMPS-2024-" rel="directory"&gt;PRINTEMPS 2024&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://trounoir.org/+-Transgenre-+" rel="tag"&gt;Transidentit&#233;&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://trounoir.org/+-Identite-+" rel="tag"&gt;Identit&#233;&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://trounoir.org/+-Litterature-+" rel="tag"&gt;Litt&#233;rature&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://trounoir.org/+-Fiction-+" rel="tag"&gt;Fiction&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://trounoir.org/+-transfeminisme-+" rel="tag"&gt;transf&#233;minisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://trounoir.org/+-Transition-+" rel="tag"&gt;Transition&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://trounoir.org/+-Callum-Angus-+" rel="tag"&gt;Callum Angus&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://trounoir.org/IMG/logo/credit_image___eldaire.jpg?1731403056' class='spip_logo spip_logo_right' width='122' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&#171; Rock Jenny &#187; est une des huit nouvelles qui composent l'anthologie &lt;i&gt;A Natural History of Transition&lt;/i&gt;, publi&#233;e en 2021 chez Metonymy Press, et &#171; qui bouscule l'id&#233;e que les personnes transgenres ne peuvent avoir qu'une seule transformation &#187;. Au travers de ses textes, Callum Angus cherche &#224; d&#233;passer une vision statique de la transidentit&#233;, qui prend la forme d'un passage d'un point A &#224; un point B, ainsi que celle du &#171; wrong body &#187;. C'est dans l'exploration de diff&#233;rents devenirs qui sont autant de renouveaux que s'affirment la fluidit&#233; et le changement comme les aspects les plus magiques de l'existence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Callum Angus est un &#233;crivain et &#233;diteur trans* qui vit &#224; Portland, dans l'Oregon, o&#249; il &#233;dite la revue litt&#233;raire &lt;a href=&#034;https://www.smokeandmold.net/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;smoke and mold&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;, donne des ateliers d'&#233;criture, et travaille actuellement sur un roman. Dans son travail, Angus insiste sur la n&#233;cessit&#233; de d&#233;velopper des visions de l'avenir qui sont ins&#233;parables de nouvelles compr&#233;hensions de ce que la transition peut signifier.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Le premier changement de Jenny, comme celui de tout le monde, &#233;tait attendu. Apr&#232;s les rendez-vous obligatoires avec la conseill&#232;re en genre de l'&#233;cole et des volumes de journaux intimes, pesant le pour et le contre entre gar&#231;on et fille, Jenny avait fini par convoquer Jack et Queenie dans la cuisine la veille de son onzi&#232;me anniversaire. Ses parenz s'assirent, impatienz, et virent leur enfant unique leur annoncer, sans trahir le c&#339;ur battant qui se cachait sous sa poitrine, qu'il avait d&#233;cid&#233; qu'il voulait &#234;tre un gar&#231;on. Le trio se serra dans les bras, les larmes aux yeux &#8211; non pas de soulagement, puisque Jack et Queenie auraient tout aussi bien soutenu leur enfant unique si ol avait d&#233;cid&#233; d'&#234;tre une fille &#224; la place, mais parce qu'ielle.s &#233;taient alors plein.es du pathos papillonnant qui accompagne le premier de ces nombreux moments qu'une famille est amen&#233;e &#224; traverser au cours de l'existence. Queenie appela ses s&#339;urs et le t&#233;l&#233;phone de Jenny fut bient&#244;t envahi de yay enfin entre mecs et de wow, j'aurais cru que&#8230;, toutes choses qu'elle ignora en &#233;teignant sa batterie et en grimpant sur le toit par la fen&#234;tre de sa chambre : la nuit commen&#231;ait tout juste et elle pouvait voir la pleine lune se lever sur la cr&#234;te des montagnes, pareille &#224; une assiette bris&#233;e, les lignes fines des crat&#232;res dessinant comme une toile d'araign&#233;e l&#224; o&#249; le satellite s'&#233;tait reform&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son second changement, Jenny aurait pu le pr&#233;dire. Cela ne l'emp&#234;cha pas d'essayer de l'&#233;viter jusqu'&#224; ce qu'il n'y ait plus d'autre option.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle joua au basket avec les autres gar&#231;ons. Jack lui montra comment changer l'huile d'un moteur et lui offrit sa premi&#232;re voiture. Jack &#233;tait l'heureux propri&#233;taire d'un garage sp&#233;cialis&#233; dans les petits moteurs et l'affaire marchait bien parce que les autres hommes blancs dans leur petit village de Nouvelle-Angleterre lui faisaient confiance. Queenie &#233;tait g&#233;ologue, la premi&#232;re femme Noire a avoir &#233;t&#233; embauch&#233;e par l'universit&#233; pour &#233;tudier les pierres, et elle aimait r&#233;p&#233;ter quand elle revenait, fulminante, du travail : &#171; On nous laisse choisir notre genre autant qu'on veut, mais il suffit qu'une femme Noire s'approche d'un sismographe et tout le monde perd sa foutue t&#234;te. &#187; &#192; l'heure de partir pour le bal de promo du lyc&#233;e, Jenny demanda &#224; sa maman d'appeler celle de sa petite amie pour lui dire qu'elle &#233;tait malade et qu'elle ne pouvait pas y aller. Queenie raccrocha et dit, &#224; personne en particulier : &#171; Pourquoi devenir un gar&#231;on si c'est pour traiter une jeune femme comme &#231;a ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est le commentaire de sa m&#232;re qui mit la puce &#224; l'oreille de Jenny : peut-&#234;tre perdait-elle son temps &#224; essayer de correspondre &#224; la d&#233;cision qu'elle avait prise. Le temps du lyc&#233;e passa dans une sorte de flou g&#233;n&#233;ralis&#233; et, quand elle d&#233;m&#233;nagea enfin de chez ses parenz pour vivre seule, elle se laissa pousser les cheveux, passant plusieurs semaines sans revenir &#224; la maison, se faisant des tresses et des manucures et &#233;vitant soigneusement les textos de Queenie. Quand Jack se d&#233;cida finalement &#224; lui rendre visite, Jenny s'appr&#234;tait &#224; partir au travail, et leurs voitures faillirent s'emboutirent dans l'all&#233;e. Jack sortit pour pr&#233;senter ses excuses &#224; une personne qu'il imaginait &#234;tre la petite amie ou la colocataire de Jenny. Jenny vit Jack s'approcher dans le r&#233;troviseur. Il parvint &#224; commencer &#224; dire &#171; Toutes mes excuses, madem&#8230; &#187; quand soudain, leurs yeux se rencontr&#232;rent. Jack et Jenny rest&#232;rent interdites. Puis Jack remonta dans sa voiture et partit. Jenny hyperventila, puis pleura, puis se moucha le nez et partit au travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que certaines personnes changent d'avis apr&#232;s la grande annonce, voil&#224; qui n'avait rien d'in&#233;dit. Onze ans, c'&#233;tait bien jeune pour prendre une d&#233;cision qui devait durer toute la vie &#8211; et nombreux.ses &#233;taient les personnes dans la communaut&#233; m&#233;dicale &#224; avoir longuement lutt&#233;, sans succ&#232;s, en faveur d'un recul de l'&#226;ge de d&#233;claration de genre, pr&#233;cis&#233;ment pour cette raison : trop de variables, trop de familles divis&#233;es quand le choix que bien des parenz croyaient d&#233;finitif s'effondrait, les condamnant &#224; des ann&#233;es de th&#233;rapie. Autant de remarques que Queenie fit &#224; Jack quand il lui rapporta ce qui s'&#233;tait pass&#233; plus t&#244;t. Elle n'avait certes pas consciemment attendu une pareille r&#233;vision, mais une fois que Jack lui annon&#231;a la nouvelle de leur fils &#224; pr&#233;sent devenu leur fille, elle ressentit un grand soulagement. Finie l'attente inqui&#232;te de savoir si ces ann&#233;es de doute et d'h&#233;sitation m&#232;neraient &#224; quelque chose. Elle appela Jenny sur le champ et lui laissa un message qui disait, en substance, &lt;i&gt;nous t'aimons toujours, et nous t'aimerons toujours, viens donc d&#238;ner qu'on en parle ensemble.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De fait, Jenny quitta son travail dix minutes plus t&#244;t ce soir-l&#224; pour rejoindre Jack et Queenie &#224; temps pour le d&#238;ner. Jack se triturait nerveusement la moustache, mais il utilisa le bon pronom et c'est avec enthousiasme qu'il serra Jenny dans ses bras, m&#234;me si son corps &#233;tait l&#233;g&#232;rement agit&#233; de tremblements. Toutefois, &#224; mi-chemin entre le b&#339;uf &#224; la mode et la tarte aux pommes, plus d'efforts que Queenie n'en avait mis dans un seul repas depuis longtemps, Jenny r&#233;alisa qu'elle ne se sentait pas moins prise au pi&#232;ge que lorsqu'elle &#233;tait mont&#233;e sur le toit, la veille de ses onze ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est dans un bar que Jenny rencontra Zef. Ce qui les rapprocha, c'est que Zef, lui aussi, avait modifi&#233; sa d&#233;claration initiale de genre. Il &#233;tait devenu un gar&#231;on, et c'&#233;tait le premier mec blanc avec qui elle soit jamais sortie. Quand elle pr&#233;senta Zef &#224; ses parenz, Queenie fit une plaisanterie : l'impression qu'elle et Jack se regardaient dans un miroir. Jenny veilla &#224; ce que ce soit un repas de midi, dans un caf&#233; avec un patio connect&#233; &#224; la rue d'o&#249; elle pourrait voir le ciel si elle se penchait du dessous de l'auvent. Elle n'&#233;tait pas pr&#234;te &#224; se retrouver dans la maison de ses parenz avec Zef. Apr&#232;s le repas, tout le monde s'embrassa et le groupe se s&#233;para : Queenie se dirigea vers son bureau, Jack vers son garage et Zef et Jenny vers leur appartement, o&#249; ols avaient r&#233;cemment emm&#233;nag&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Queenie est heureuse que je sois avec un homme, dit Jenny, boudeuse. Elle ne sait pas que tu es trans, toi aussi. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Est-ce qu'on devrait lui dire ? &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Avoir l'air h&#233;t&#233;ros ! &#187;, dit Jenny. Son rire &#233;tait aigu et ac&#233;r&#233;. Elle se haussa les &#233;paules : &#171; Je ne sais pas. J'aime le calme pour l'instant. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Quand ols rejoignirent l'appartement, Jenny donna ses clefs &#224; Zef et commen&#231;a &#224; courir sur place.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Tu ne rentres pas ? &#187;, demanda-t-il. Elle secoua la t&#234;te.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Je suis trop agit&#233;e. Je crois que je vais aller courir. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Et tes sandales ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Leurs yeux tomb&#232;rent sur ses chaussures &#224; lani&#232;res qui remontaient &#224; mi-cuisse. Elle s'accroupit pour en d&#233;faire les boucles argent&#233;es et remit le tas emm&#234;l&#233; de sangles &#224; Zef, qui s'en saisit comme d'un cadeau fragile. Cela faisait bien longtemps qu'il n'avait eu des chaussures de femmes entre les mains, et elles l'intriguaient. Jenny courut jusqu'&#224; l'endroit o&#249; leur ruelle se terminait en cul-de-sac, adoss&#233;e &#224; la for&#234;t qui, &#224; cette heure de la journ&#233;e, &#233;tait sombre, profonde, sans le moindre rayon de soleil. &#192; la maison, Zef, s'assit sur le rebord du lit, les sandales dans sa main, caressant leur faux cuir et leurs coutures d&#233;licates. Jenny franchit le trottoir et s'&#233;lan&#231;a sur une sente de chevreuil, marchant pieds nus sur les racines et les pierres, sentant contre son visage la gifle mouill&#233;e des feuilles qui avaient retenu la pluie de la veille. En face du miroir, toujours sur le lit, Zef la&#231;ait les lani&#232;res des chaussures autour de ses chevilles, les coin&#231;ant &#233;pisodiquement dans les poils de ses jambes. S'arr&#234;tant l&#224; o&#249; les arbres devenaient plus rares et o&#249; les rochers donnaient l'impression d'un panorama sur la ligne de cr&#234;te en cette fin d'apr&#232;s-midi, Jenny sentit son c&#339;ur tambouriner dans sa cage thoracique jusqu'&#224; ses orteils, pareil &#224; un bloc de marbre battant erratiquement la mesure. Un pic-vert la surprit de ses coups de bec rythm&#233;s. Zef se tenait au milieu de la chambre, virevoltant, examinant ses jambes d&#233;licatement envelopp&#233;es par les lani&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand Jenny revint &#224; la maison, Zef ne dit rien des brindilles qui s'&#233;taient coinc&#233;es dans ses tresses ni des griffures que les buissons avaient laiss&#233;es sur ses bras, et Jenny ne mentionna rien des lignes rouges qui sillonnaient ses mollets. Ols bais&#232;rent cette nuit-l&#224;, pareill.es &#224; deux cafards se pr&#233;parant pour la fin du monde, &#233;treinz dans la vasque noire d'un monde tournant sur lui-m&#234;me, de l'autre c&#244;t&#233; du mur du son.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce que Zef ne dit pas &#224; Jenny apr&#232;s leur r&#233;veil et l'arrosage des plantes d'int&#233;rieur, c'est que parfois, il r&#234;vait lui aussi d'autres options ; et malgr&#233; tout, il avait peur de perdre la Jenny qu'il connaissait si de nouveaux changements devaient advenir. Et donc, il ne dit rien et suivit Jenny dans la maison, coupant les lumi&#232;res derri&#232;re elle, ne laissant plus qu'une unique ampoule briller, incandescente, dans le couloir. Plus tard, quand Jenny revint dans la salle de bain, elle &#233;teignit la lumi&#232;re avant de retourner se coucher. Zef savait qu'elle l'avait &#233;teinte par habitude, et lui e&#251;t-il demand&#233; de la laisser allum&#233;e, elle se serait excus&#233;e et l'aurait fait. Mais il ne voulait pas admettre qu'il avait peur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Zef ne remarqua le troisi&#232;me changement que lorsque Jenny revint, un peu plus grande que la veille, de l'une de ses balades. Il s'en &#233;tait rendu compte alors que, charg&#233;e des odeurs des pins, elle l'avait pris dans ses bras. Il &#233;tait devant la gazini&#232;re, et ols remuaient ensemble le plat d'aubergines qu'il pr&#233;parait, des aubergines qui provenaient du potager de Jenny, d'un noir-pourpre comme le cosmos. Jenny avait toujours &#233;t&#233; plus grande que Zef. Mais face &#224; la gazini&#232;re, il lui sembla que ses bras &#233;taient plus haut sur sa poitrine qu'&#224; l'habitude ; ses avant-bras passaient presque sous son menton, l&#224; o&#249; normalement ils s'arr&#234;taient au niveau de son binder, juste au-dessous du nombril. Il n'y pensa pas davantage. Il s'appuya contre elle et profita de sa solidit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les semaines pass&#232;rent. Quand Jenny ne put plus s'asseoir sur le tracteur de la tondeuse, Zef la rempla&#231;a. Elle brisait les chaises en plastique du patio comme des chips. Zef ne voulait pas la mettre mal &#224; l'aise, et donc il n'avait rien dit jusqu'au jour o&#249; il lui avait demand&#233; de lui donner un marteau alors qu'il &#233;tait en train de finir une construction de contreplaqu&#233; pour leur lit suspendu au premier &#233;tage : alors qu'elle &#233;tait au rez-de-chauss&#233;e, Jenny &#8212; la t&#234;te et les &#233;paules press&#233;es contre le plafond &#8212; avait pu lui passer le marteau sans bouger. Zef lui avait alors demand&#233; n&#233;gligemment si elle avait remarqu&#233; quelque chose de diff&#233;rent. Jenny s'assit par terre, ce qui fit trembler la maison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je ne comprends pas ce qui m'arrive &#187;, dit-elle. Zef courut la rejoindre, s'arr&#234;tant sur le palier pour &#234;tre au niveau de ses yeux, qui avaient &#224; pr&#233;sent la taille de deux soucoupes.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Tout va bien, tout va bien. Il n'y a rien qui cloche chez toi &#187;, dit Zef en lui caressant les cheveux.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Tu crois que c'est quelque chose que j'ai mang&#233; ? Un nouveau d&#233;tergent qu'on utilise ? &#187; Ols pass&#232;rent en revue tout ce qui aurait pu s'apparenter &#224; une variable : vitamines, nouveaux v&#234;tements, v&#234;tements usagers, sortil&#232;ges, allergies, Mercure en r&#233;trograde, fum&#233;es d'&#233;chappement, r&#233;actions chimiques, hormones. Mais rien n'avait chang&#233; ; les cieux &#233;taient au clair, les plan&#232;tes pas plus d&#233;salign&#233;es que d'habitude, et Jenny prenait la m&#234;me dose d'&#339;strog&#232;nes depuis des ann&#233;es. La seule diff&#233;rence, c'&#233;tait Jenny.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand Jenny atteignit la taille du palais de justice voisin, elle devint tr&#232;s lente. Elle se d&#233;pla&#231;ait comme l'aurait fait une g&#233;ante dans un monde o&#249; tout est tr&#232;s tr&#232;s petit et tr&#232;s tr&#232;s loin : le moindre geste ex&#233;cut&#233; avec pr&#233;caution, &#224; la vitesse d'un tapis de caisse enregistreuse. Elle dormait sur la pelouse parce qu'elle ne pouvait plus entrer par la porte, et elle aimait rester dans son jardin &#224; toute heure de la journ&#233;e &#224; observer les l&#233;gumes miniatures pousser et grandir. Elle en chassait les corbeaux d'un geste de la main.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; mesure que ses siestes s'allongeaient, des colonies de lichens commenc&#232;rent &#224; lui pousser sur le dos et sur les cuisses, comme soutenues par un z&#233;phyr qui bient&#244;t recouvrit Jenny toute enti&#232;re d'&#233;cailles bleues et grises, pareille aux vieilles pierres qu'on trouvait un peu partout dans le jardin. Un jour, Zef &#233;tait allong&#233; au soleil &#224; c&#244;t&#233; de Jenny quand il sentit soudain le sol remuer : Jenny &#233;tait en train de se lever. Des pans entiers de lichens lui pendaient des cuisses, des mottes de terre pleines d'asticots se d&#233;tachaient d'elle et tombaient de son impossible hauteur, ou du moins est-ce ainsi que Zef la voyait, tout habitu&#233; qu'il &#233;tait &#224; la voir recroquevill&#233;e sur elle-m&#234;me comme une petite enfant. Sa t&#234;te d&#233;passait la chemin&#233;e, et il n'&#233;tait pas facile de bien entendre ce qu'elle disait, m&#234;me si Zef pouvait clairement voir ses l&#232;vres remuer dans la caverne de sa bouche. Zef dut faire des signes des bras pour que Jenny comprenne et se mette &#224; sa hauteur. Elle s'agenouilla et descendit sa t&#234;te jusqu'au sol. Zef aurait presque pu tenir dans son oreille.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Qu'est-ce que nous allons faire ? &#187;, Zef demanda-t-il.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Je ne sais pas &#187;, soupira-t-elle. Elle essuya une larme qui, en tombant, fournit autant d'eau au jardin qu'un mois d'arrosage.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; On va s'en sortir &#187;, dit Zef en s'appuyant contre ses cheveux. Une mante religieuse s'&#233;tait accroch&#233;e &#224; l'une de ses tresses et il l'en d&#233;barrassa d'un revers de main. &#171; On s'est toujours d&#233;brouill&#233;.es jusque-l&#224;. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; J'ai l'impression que c'est diff&#233;rent cette fois-ci &#187;, dit-elle. &#171; Cela me demande tellement d'effort de ne pas me transformer en pierre. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; H&#233; bien, c'est qu'il ne faut pas que tu te r&#233;sistes &#187;, r&#233;pondit Zef. &#171; Sois une pierre. Je t'aimerai toujours. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Mais je ne sais m&#234;me pas si je serai encore capable de t'aimer en retour. Je ne sais pas si je peux avoir une famille si je suis une pierre. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Je me d&#233;brouillerai. On se d&#233;brouillera. Nous t'aimons, et &#231;a, tu pourras toujours le sentir. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Jenny s'essuya les yeux.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; J'esp&#232;re que tu as raison. Dis &#224; Queenie que je l'aime. &#192; Jack aussi. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Jenny se leva et s'&#233;loigna &#224; grands pas. Zef l'observa et attendit qu'elle trouve un endroit o&#249; s'arr&#234;ter &#8212; &#224; un petit kilom&#232;tre de la maison, au milieu d'un tron&#231;on d'autoroute taill&#233; dans un d&#233;p&#244;t de calcaire &#8212;, puis il commen&#231;a &#224; marcher dans sa direction, tout en faisant un d&#233;tour par une petite &#233;picerie qui se trouvait l&#224;. Le temps d'arriver, elle ne bougeait plus, recroquevill&#233;e contre le flanc de la montagne, occup&#233;e &#224; absorber le soleil, un demi-sourire sur les l&#232;vres. Avec une bombe de peinture achet&#233;e &#224; l'&#233;picerie, Zef commen&#231;a &#224; &#233;crire JENNY sur la partie de sa hanche qui d&#233;passait du sol. Rien ne laissait pr&#233;sager qu'elle p&#251;t sentir le chatouillis de l'a&#233;rosol sur sa peau, devenue dure comme de la roche.&lt;br class='autobr' /&gt;
Jack et Queenie hoch&#232;rent de la t&#234;te et prirent des mines sombres quand Zef leur annon&#231;a ce qui s'&#233;tait pass&#233;. Jack se r&#233;fugia dans son garage. Queenie voulait savoir o&#249; sa fille s'&#233;tait p&#233;trifi&#233;e, et Zef l'y conduisit.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Une belle roche &#187;, dit Queenie, s'abritant les yeux du soleil pour regarder Jenny.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Oui &#187;, r&#233;pondit Zef. &#192; sa plus grande surprise, Queenie se pencha pour l&#233;cher Jenny.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Ign&#233;e ou m&#233;tamorphe ? &#187;, demanda-t-elle.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Pardon ? &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Je me demande quelle sorte de roche est devenue ma fille. M&#233;tamorphe signifie enterr&#233;e et sujette &#224; d'intenses chaleurs et &#224; de fortes pressions. Ign&#233;e veut dire qu'une force explosive a pouss&#233; de la roche solide jusqu'&#224; des endroits insoup&#231;onn&#233;s, ou bien l'a fait sortir du manteau terrestre. Je me demande sous quelle sorte de pression elle &#233;tait. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Zef et Queenie regard&#232;rent Jenny attentivement : de larges blocs de roches, des petits gravillons, et m&#234;me quelques traces de fossiles, le tout m&#233;lang&#233; &#224; sa surface.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; S&#233;dimentaire &#187;, dit Queenie, une main pos&#233;e sur la cuisse de sa fille, haute comme une maison et rugueuse au toucher. &#171; Couche apr&#232;s couche jusqu'&#224; devenir un m&#233;lange in&#233;dit. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Tout ce qu'elle a toujours voulu. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Sur une suggestion de Queenie, i.elles ouvrirent un petit &#233;tablissement sur le c&#244;t&#233; de l'autoroute, dont le b&#226;timent &#233;tait adoss&#233; &#224; l'endroit o&#249; la cheville de Jenny avait coup&#233; la falaise. Zef vendait les tickets et tenait le magasin de souvenirs. Les week-ends, &#224; 10 h et &#224; 14 h, Queenie proposait des balades informatives le long de la cr&#234;te form&#233;e par la colonne vert&#233;brale de Jenny, et cependant que ses &#233;tudianz se remplissaient discr&#232;tement les poches de morceaux de roches tir&#233;es des &#233;paules de Jenny, elle dissertait sur les tressautements du sismographe qu'elle avait construit et les traces m&#233;ticuleuses des plus petites variations qu'il enregistrait. Queenie &#233;tait persuad&#233;e que ce trac&#233; rouge et irr&#233;gulier &#233;tait une mani&#232;re pour sa fille de communiquer avec elle. Jack finit par installer un vieux wagon o&#249; il put ouvrir un petit restaurant &#224; c&#244;t&#233; de sa fille. Bient&#244;t, le Rock Jenny's devint un lieu de rendez-vous pour les ancien.nes, cell.eu.x qui avaient besoin de caf&#233; noir et de bacon canadien pour commencer la journ&#233;e de travail, et tous les automnes, et tous les printemps, des &#233;tudianz y d&#233;barquaient pour se d&#233;griser en s'empiffrant de gaufres. Jack les nourrissait g&#233;n&#233;reusement, pendant que Queenie et Zef dormaient &#224; l'arri&#232;re du restaurant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plusieurs ann&#233;es s'&#233;coul&#232;rent avant que ne surv&#238;nt le quatri&#232;me changement, et entre-temps, le Rock Jenny's &#233;tait devenu un rep&#232;re embl&#233;matique de la r&#233;gion. Quand les premiers tremblements survinrent, ils bris&#232;rent l'aiguille du sismographe. Queenie accourut sur le toit du restaurant pour enqu&#234;ter. Elle tomba presque &#224; la renverse sous le choc quand Jenny releva la t&#234;te, et fit cligner ses paupi&#232;res comme de petites plaques tectoniques.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Je boirais bien un caf&#233;. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Jack versa cafeti&#232;re apr&#232;s cafeti&#232;re dans un large tonneau qui servait &#224; r&#233;cup&#233;rer l'eau de pluie pendant que Jenny s'&#233;tirait, attentive &#224; ne pas &#233;craser les routes alentours. Sa t&#234;te reposait sur ses avant-bras. Zef rejoignit Queenie sur le toit.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Zef, Maman. C'est agr&#233;able de vous voir vous entendre si bien. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Tu m'as manqu&#233;, ma ch&#233;rie &#187;, dit Queenie, puis lan&#231;ant un regard &#224; Zef, &#171; tu nous as manqu&#233; &#224; toustes. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Je suis d&#233;sol&#233;e d'avoir rat&#233; tant de choses &#187;, dit Jenny. Chaque fois qu'elle remuait la t&#234;te, elle bloquait la lumi&#232;re du soleil. Elle avait l'air triste. &#171; Je sais que vous vous dites peut-&#234;tre que mes choix &#233;taient &#233;go&#239;stes, mais j'esp&#232;re qu'un jour vous comprendrez que tout ce que je cherche, c'est ma v&#233;rit&#233;, comme vous. La mienne est juste un peu plus difficile &#224; trouver. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Zef secoua la t&#234;te.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; On s'en est pas si mal sorti.es, tu sais &#187;, dit-il en pointant le restaurant, la boutique souvenir, la vie de bric et de broc qu'ielles avaient construite ensemble.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Oui, tout est adorable ici &#187;, dit Jenny en regardant autour d'elle. Elle aspirait bruyamment le caf&#233; au travers d'une goutti&#232;re en PVC.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; C'est bien pour cela que j'ai peur de vous dire &#187;, continua-t-elle, &#171; que je crois que je me suis tromp&#233;e. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Comment &#231;a, tromp&#233;e ? &#187;, dit Queenie.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; H&#233; bien&#8230; &#187; Jenny contempla le ciel. &#171; J'ai cru un temps que je voulais &#234;tre une montagne, mais pourquoi pas la lune ? &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Mais Jenny. Nous nous sommes install&#233;.es maintenant. Tu ne peux pas partir. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Jenny fron&#231;a les sourcils.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Je sais, et je ne vous en veux pas. Vous avez bricol&#233; ce que vous pouviez avec ce que vous aviez sous la main : une montagne qui, lorsqu'on la regardait sous la bonne lumi&#232;re, avait l'air d'une jeune fille. C'&#233;tait un bon angle d'attaque, et vous en avez bien profit&#233;. Et moi aussi. Mais ce n'&#233;tait encore que du bricolage. J'ai l'impression que j'ai pass&#233; ma vie &#224; ne faire que cela, bricoler. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Mais&#8230; tu vas me manquer ma ch&#233;rie. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; On restera en contact, Maman. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jenny se mit &#224; trembler &#224; grand fracas. Elle trembla si fort que de gros morceaux de roche se d&#233;tach&#232;rent d'elle et vinrent s'&#233;craser au sol comme des m&#233;t&#233;ores. Debout, Jenny pouvait voir jusqu'au Canada. Elle s'accroupit, puis sauta en l'air et continua &#224; s'&#233;lever jusqu'&#224; ce qu'elle e&#251;t disparu dans le ciel. Elle laissa derri&#232;re elle un crat&#232;re de la taille de plusieurs piscines municipales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelque temps apr&#232;s, Queenie dressa un filtre &#224; air qui lui permit de r&#233;colter de fines particules de sable qui, disait-elle, &#233;taient de petits morceaux de Jenny port&#233;s par le vent. Le sable &#233;tait r&#233;colt&#233; sur la soie du filtre puis transf&#233;r&#233; dans un petit vase en verre. Parfois, Queenie s'en saisissait puis remuait d&#233;licatement la petite plage qui restait de Jenny &#8211; il lui semblait qu'elle pouvait ainsi entendre l'&#233;cho du rire de sa fille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tous les deux ou trois mois, i.elles se retrouvaient pour r&#233;fl&#233;chir &#224; ce qui pourrait bien &#234;tre fait de ce crat&#232;re &#8212; le transformer en piscine ou en lac artificiel avec plage, vendre les droits d'acc&#232;s aux gaz naturels et en tirer profit &#8212; mais finalement, i.elles le laiss&#232;rent ainsi : un t&#233;moin de la disparition de Jenny et de ses nombreuses transformations. Le crat&#232;re de Jenny &#233;volua, parsem&#233; d'une succession d'adventices, d'herbes folles, de vesces pourpres, de p&#226;querettes et de cannes de jonc qui appr&#233;ciaient ses fonds humides. Au bout d'un certain temps, des &#233;rables et des ch&#234;nes prirent racine, et finirent par s'&#233;toffer en un bois, imp&#233;n&#233;trable et profond.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Callum Angus&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;traduit de l'anglais (&#233;tats-unis) par &lt;a href=&#034;https://linktr.ee/dansmalangue&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;dansmalangue&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
et t4t &#8211; &lt;a href=&#034;https://linktr.ee/translators4transfeminism&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;translators for transfeminism&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Rock Jenny &#187; est une nouvelle tir&#233;e de l'anthologie &lt;i&gt;A Natural History of Transition&lt;/i&gt;, parue chez Metonymy Press en 2021.&lt;br class='autobr' /&gt;
Cr&#233;dit image : Eldaire&lt;br class='autobr' /&gt;
Relecture : G.B.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
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		<title>D&#233;p&#234;ches d'entre les Damn&#233;Es</title>
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		<dc:subject>Ns&#225;mbu Za Su&#233;kama</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Sur l'histoire et le pr&#233;sent de la survie trans*&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://trounoir.org/-PRINTEMPS-2024-" rel="directory"&gt;PRINTEMPS 2024&lt;/a&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://trounoir.org/IMG/logo/capture_d_ecran_2024-04-01_162517.png?1731403055' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='102' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Dans ce texte, &lt;a href=&#034;https://pinko.online/web/trans-survival&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;initialement paru dans la revue Pinko&lt;/a&gt;, Ns&#225;mbu Za Su&#233;kama reprend la question des violences et de la parano&#239;a anti-trans qui envahissent l'enti&#232;ret&#233; du champ social &#8211; et pas seulement am&#233;ricain. Le point de d&#233;part de sa r&#233;flexion est celui de ses propres exp&#233;rimentations politiques et communautaires (groupes d'entraide, abolitionnisme p&#233;nal, autonomie noire) qui l'amen&#232;rent &#224; ressaisir les questions transf&#233;ministes &#224; l'aune du tiers-mondisme et de l'anti-autoritarisme. A partir de la notion de &lt;i&gt;nexus&lt;/i&gt; patriarcal, Ns&#225;mbu Za Su&#233;kama s'engage dans l'analyse des relations internes entre les subjectivit&#233;s colonis&#233;es, des effets n&#233;fastes produits par l'h&#233;t&#233;rocispatriarcat blanc sur leur puissance d'organisation, de la reproduction sociales des relations mat&#233;rielles mais aussi des sites de r&#233;sistance pr&#233;sents et activ&#233;s par une lutte d&#233;coloniale mat&#233;rialiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trou Noir remercie Transf&#233;minismetrad pour cette traduction ainsi que Ns&#225;mbu Za Su&#233;kama et Pinko pour leur confiance.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Dans l'optique de diffuser ces id&#233;es et de les infuser dans nos mouvements, ici en France, le collectif Transf&#233;minismetrad propose cette premi&#232;re traduction d'un des textes introductifs &#224; la pens&#233;e de Ns&#225;mbu Za Su&#233;kama, couvrant une vari&#233;t&#233; de concepts et d'id&#233;es d&#233;velopp&#233;es dans d'autres de ses &#233;crits, pour pouvoir servir d'introduction &#224; ceux-ci, et &#224; leur traduction. En fin d'article, les traducteur.ices invitent toutes les personnes int&#233;ress&#233;es &#224; les contacter pour traduire collectivement ses &#233;crits.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Je m'appelle Ns&#225;mbu Za Su&#233;kama, ce qui signifie &#171; un bienfait cach&#233; &#187;, j'&#233;tais la co-fondatrice d'une organisation d'intervention rapide et d'entraide mutuelle appel&#233;e SQuAD, qui n'existe plus aujourd'hui. Nous nous &#233;tions inspir&#233;Es de Street Trans Action Revolutionaries [STAR], l'organisation co-fond&#233;e par Marsha P Johnson et Sylvia Rivera. Notre id&#233;ologie &#233;tait celle de l'autonomie noire ou de l'anarchisme noir, dans l'esprit de Kuwasi Balagoon &#8211; militant New Afrikan&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;NdT : la Republic of New Afrika est une organisation nationaliste et (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, soldat de la BLA&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;NdT : la Black Liberation Army &#233;tait une organisation marxiste et (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; et r&#233;volutionnaire bisexuel. Nous &#233;tions actifves &#224; New York City entre 2019 et 2021. L'organisation &#233;tait uniquement compos&#233;e de personnes noires et trans/non-binaires. SQuAD n'existe actuellement plus, mes camarades et moi sommes occup&#233;Es &#224; reprendre des forces et &#224; nous recalibrer &#224; la suite de l'&#233;t&#233; chaud et rouge de 2020. Nous avons toustes &#233;volu&#233;Es au-del&#224; de SQuAD depuis, chacunE de notre propre mani&#232;re. Je me suis personnellement attel&#233;e &#224; me concentrer davantage sur une th&#233;orisation du transf&#233;minisme, et particuli&#232;rement de ses liens avec l'anti-autoritarisme et le tiers-mondisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis inqui&#232;te, mais pas surprise, de l'&#233;tat actuel des conditions de survie des personnes trans* aux &#201;tats-Unis en cette ann&#233;e 2022. Je n'ai aucune confiance en ce pays, compte tenu &#224; la fois de son histoire et de ce dont j'ai pu &#234;tre t&#233;moin depuis le peu de temps que je vis sur cette plan&#232;te. Lorsque Michael Brown a &#233;t&#233; assassin&#233; en 2014 et que le soul&#232;vement de Ferguson s'est propag&#233; hors du Missouri, je me suis souvenue des germes d'une h&#233;sitation de toute une vie &#224; propos de cette colonie de peuplement, du capitalisme, et de l'autorit&#233; politique. Ces germes ont commenc&#233; &#224; se d&#233;velopper. Bient&#244;t, je suis pass&#233;e des feux des luttes contre la police et la prison aux mouvements nationalistes noirs. Je pense que la p&#233;riode entre ces jours qui ont chang&#233; le monde et ce qui s'est pass&#233; durant les soul&#232;vements de 2020 est importante pour comprendre les lois et guerres culturelles anti-trans contemporaines. 2020 fut une r&#233;bellion ardente durant laquelle le prol&#233;tariat noir, le sous-prol&#233;tariat noir&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;NdT : en anglais &#034;underclass&#034;, qui se traduirait litt&#233;ralement par (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; et les communaut&#233;s marginalis&#233;es noires ont incendi&#233; des commissariats, pill&#233; des magasins, d&#233;truit des biens, redistribu&#233; des marchandises aux masses, et ont aid&#233; &#224; popularis&#233; l'entraide mutuelle comme m&#233;thode d'organisation. Cette r&#233;bellion enflamm&#233;e n'aurait cependant pas pu exister sans les d&#233;nomm&#233;es &#233;meutes qui l'ont pr&#233;c&#233;d&#233;e suite &#224; des violences polici&#232;res, ici aux &#201;tats-Unis, et particuli&#232;rement celles qui ont eu lieu dans les ann&#233;es 2010 &#8211; la d&#233;cennie Black Lives Matter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La classe dominante, les fascistes, et les cish&#233;t&#233;rosexistes ont peur de la r&#233;volte des NoirEs : elle menace leurs int&#233;r&#234;ts de propri&#233;t&#233;. Le transantagonisme auquel nous assistons actuellement est une fa&#231;on de dire que &#171; trop c'est trop &#187; en ce qui concerne tout type de changement progressiste dans ce pays, aussi progressiste soit-il, &#224; cause de la peur de la r&#233;bellion des NoirEs. Cela me rappelle fortement la fa&#231;on dont la Reconstruction a &#233;t&#233; compromise&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;NdT : la p&#233;riode qui suit la guerre de S&#233;cession et la fin de l'esclavage (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, ou la fa&#231;on dont le mouvement Black Power a &#233;t&#233; entrav&#233;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;NdT : une branche plus radicale du mouvement de lib&#233;ration noire au sein du (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Les membres de la communaut&#233; noire qui veulent rejoindre la classe dominante sont, comme lors de ces p&#233;riodes pr&#233;c&#233;dentes, particuli&#232;rement pr&#234;tEs &#224; d&#233;fendre les int&#233;r&#234;ts de propri&#233;t&#233; en collaboration avec l'&#201;tat et les colons. Ce qui est unique au moment actuel est que tout le monde soutient compl&#232;tement &#224; la fois la police et le maintien de la Famille comme une base &#233;conomique fondamentale de cette soci&#233;t&#233; bourgeoise. Je veux dire, depuis combien de temps depuis l'&#233;mancipation les probl&#232;mes classiques associ&#233;s &#224; la noirceur dans ce pays ont-ils &#233;t&#233; les violences polici&#232;res et les soi-disant &#171; familles dysfonctionnelles &#187; &lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;NdT : r&#233;f&#233;rence au rapport Moynihan &#233;crit par un assistant du ministre du (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ? Il semblerait que ce que le transantagonisme participe &#224; d&#233;passer, est cette fracture entre une colonie interne noire assujettie et la soci&#233;t&#233; civile coloniale dominante. Les tra&#238;tres chefs n&#233;ocoloniaux dans la premi&#232;re&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;NdT : en anglais, le terme &#171; Black misleadership class &#187; d&#233;signe les forces (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; et les composantes fascistes de la seconde r&#233;agissent tous deux &#224; des d&#233;cennies d'activit&#233;s subversives venant des NoirEs qui &lt;i&gt;se sont cristallis&#233;es dans les luttes abolitionnistes queer et trans pendant les ann&#233;es 2010&lt;/i&gt;. Si cette avant-garde peut &#234;tre affaiblie, alors les implications anticoloniales globales qu'elle peut avoir pourraient &#234;tre renvers&#233;es ; de mon point de vue, c'est cela qui est le m&#233;canisme sous-jacent &#224; l'&#339;uvre actuellement. Nous devons d&#232;s lors nous pr&#233;occuper de la lutte des classes, de la lib&#233;ration trans et de la Tradition Radicale Noire (comme identifi&#233;e par Cedric Robinson&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;NdT : notamment dans son livre Marxisme Noir, r&#233;cemment traduit et publi&#233; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il peut &#234;tre d&#233;concertant de consid&#233;rer un tel niveau d'urgence et d'exigence autour de ce que signifie &#234;tre noirE et trans*. On pr&#233;f&#233;rerait que l'on ne nous dise pas que l'on est en quelque sorte une menace &#224; l'ordre politique et &#233;conomique, et &#224; tous les r&#233;seaux culturels et nexus sociaux qui le composent et le calibrent. Il y a des jours o&#249; j'aimerais qu'on me laisse tranquille. Il y a des jours o&#249; j'aimerais &#233;viter le fait que dans toute conversation ressorte &#224; chaque fois le sujet de paniques homophobe et transphobe. Il y a cependant d'autres jours o&#249; la fiert&#233; &lt;i&gt;[au sens de Pride]&lt;/i&gt; est une question de &#171; niquer le syst&#232;me &#187;. Il y a des jours o&#249; je suis enthousiaste &#224; l'id&#233;e que la fiert&#233;, dans ses formulations contemporaines, prend ses racines dans des explosions comme la r&#233;bellion de Stonewall et les &#233;meutes de la Compton's Cafeteria. Il y a des jours o&#249; je suis fi&#232;re de mes traditions ancestrales en Afrique, qui faisaient par ailleurs une place &#224; celleux d'entre nous que l'on identifie actuellement comme &#171; trans &#187; ou &#171; queer &#187; mais au sein d'un syst&#232;me g&#233;n&#233;ral de relations autochtones, que ce soit en tant que shamans ou serviteurEs royalEs, pr&#234;tres, et plus. C'est &#224; mon avis un m&#233;lange compliqu&#233; ici. &#202;tre &#224; la fois une menace et &#234;tre non-mena&#231;ante a trait aux implication sociales d'une complexit&#233; qui &#233;merge de l'&#233;volution historique et mat&#233;rielle de certaines conditions humaines et &#233;cologiques d'une g&#233;ographie particuli&#232;re. La diversit&#233; m&#234;me qui caract&#233;rise nos arc-en-ciel et parapluies et spectres vari&#233;s au-del&#224; de la binarit&#233; de genre et les continuums de queerness et de transitude sont une cons&#233;quence de ces d&#233;veloppements structurels ; ils en sont ni adaptatifs ni inadaptatifs (on voit ici mon int&#233;r&#234;t pour la g&#233;ographie/&#233;cologie/biologie critiques et radicales).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Supposons par exemple que la soci&#233;t&#233; de classe coloniale et l'ordre politique soient comme un d&#244;me plac&#233; au sommet d'arches arrondies. Il y a des tentatives progressistes d'inclure la queerness et la transitude comme si elles &#233;taient &#171; adaptatives &#187; et des tentatives conservatrices d'exclure la queerness et la transitude comme si elles &#233;taient &#171; inadaptatives &#187;. Ce seraient des outils pour construire les n&#233;cessaires &#171; trompes &#187; triangulaires qui relient le d&#244;me et les arches l'un &#224; l'autre (c'est une image que je reprends depuis des sciences inspir&#233;es de Stephen Jay Gould et RC Lewontin). Cela pour dire : le capitalisme et le colonialisme n'ont pas besoin d'une rigidit&#233; du genre ou d'une expansivit&#233; situationnelle du genre pour des raisons fondamentales ou myst&#233;rieuses. C'est parce qu'ils n&#233;cessitent de nous &lt;i&gt;r&#233;duire&lt;/i&gt; en cons&#233;quence d'une longue histoire de &#171; d&#233;veloppement &#187; pour une certaine civilisation. En particulier, en ce qui concerne les personnes noires trans*, j'aime bien utiliser la m&#233;taphore du renard et du loup de Malcolm X : le premier va te sourire, mais quand m&#234;me te d&#233;vorer, tandis que le second va te grogner dessus et expliciter sa soif de sang d&#232;s le d&#233;part. Ils veulent tous les deux nous consommer, pour laisser intacte la soci&#233;t&#233; dominante. Ce que nous observons actuellement consiste &#224; ce que la balance penche &#224; droite, alors qu'elle avait suppos&#233;ment pench&#233;e &#224; gauche pour nous fournir une &#171; repr&#233;sentation &#187; dans le pass&#233;. Cette repr&#233;sentation a toujours fait partie d'un projet d'incorporation, autant que l'essor actuel de transantagonisme fait partie d'un projet d'&#233;limination. C'est les expansions du patriarcat qui ram&#232;nent directement aux restrictions patriarcales, et vice versa.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sanyika Shakur avait pr&#233;vu que l'on en arriverait l&#224;, en 2012, dans &lt;i&gt;The Pathology of Patriarchy &lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;NdT : Sanyika Shakur &#233;tait un nationaliste noir ayant fait partie du (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Il l'a appel&#233; le &#171; probl&#232;me de l'action-r&#233;action-solution &#187;, et l'a formul&#233; en termes de n&#233;ocolonialisme et de gouvernance. Il y a, dans ses th&#233;ories, le Patriarcat Majeur, qui a pass&#233; toutes les lois anti-sodomie coloniales, a d&#233;truit les filiations communalistes&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;NdT : le communalisme africain fait notamment r&#233;f&#233;rence a des soci&#233;t&#233;s (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; et autres formations moins atomis&#233;es, a ali&#233;n&#233; les hommes de leurs collectivit&#233;s, a mis en place la double charge ou la Triple Oppression pour les femmes (&#224; la Third World Women's Alliance)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;NdT : la triple oppression, ou &#171; triple jeopardy &#187; fait &#224; la fois r&#233;f&#233;rence (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, et a fait la guerre aux genres et cat&#233;gories de sexe transgressives avec la participation de populations vari&#233;es. Ces m&#234;mes forces veulent maintenant &lt;i&gt;faire croire&lt;/i&gt; qu'elles se soucient des droits humains. Leur raison progressiste est cependant possible seulement parce qu'elles &lt;i&gt;externalisent&lt;/i&gt; la violence cish&#233;t&#233;rosexiste de la soci&#233;t&#233; de classe coloniale du c&#339;ur imp&#233;rial aux p&#233;riph&#233;ries, incluant aussi les colonies internes. Cela aide &#224; &#233;tablir un Patriarcat Mineur au sein des exploit&#233;Es. C'est pourquoi les lois et la repr&#233;sentation peuvent offrir beaucoup, au sein du capitalisme, aux &lt;i&gt;expressions blanches de queerness/transitude&lt;/i&gt;, tandis que pour celleux de l'autre c&#244;t&#233; de la ligne de partage des couleurs&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;NdT : &#171; color line &#187; en anglais, qui fait r&#233;f&#233;rence d'abord &#224; une ligne (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, pour nous &lt;i&gt;les damn&#233;s de la Terre&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;NdT : en fran&#231;ais dans le texte, r&#233;f&#233;rence au livre de m&#234;me nom de Frantz Fanon&#034; id=&#034;nh4-13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, la raison progressiste n'a rien fait de plus que d'inciter &#224; davantage de violence contre nous. Les forces du Patriarcat Mineur voient cela arriver et pr&#233;tendent qu'&#234;tre pro-trans/queer ou m&#234;me f&#233;ministe revient &#224; &#234;tre pro-Empire ; et les progressistes au sein du Patriarcat Majeur vont pointer ces ph&#233;nom&#232;nes pour pinkwasher des g&#233;nocides et apartheid, et faire avancer l'homonationalisme et des interventions militaires. Pendant ce temps, les forces r&#233;actionnaires au sein du Patriarcat Majeur s'allient aux responsables politiques et religieux du Patriarcat Mineur contre un soi-disant &#171; lobby gay &#187; ou &#171; lobby trans &#187; et, malheureusement, il y a des forces pr&#233;tendument progressistes au sein du Patriarcat Mineur qui veut adopter ces id&#233;es, en particuli&#232;rement &#224; travers des notions &#171; d'oppressions bas&#233;es sur le sexe &#187;. C'est de cette fa&#231;on qu'un f&#233;minisme transantagoniste peut diviser davantage encore la lutte des colonis&#233;Es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est du g&#226;chis de voir des f&#233;minismes et m&#234;me des socialismes adopter des positions r&#233;trogrades sur la lib&#233;ration trans. Cela peut nous faire douter qu'il y ait un quelconque espoir d'&#233;mancipation pour ce si&#232;cle, voire pas du tout, lorsque l'on voit ces mouvements alimenter la haine anti-trans, et particuli&#232;rement la transmisogynie. J'essaie cependant de me tourner vers l'histoire. Au sein de l'&#233;glise catholique, une doctrine de &#171; compl&#233;mentarisme &#187; fut adopt&#233;e pour certaines d&#233;nominations, affirmant l'&#233;galit&#233; ontologique des deux soi-disant sexes, tout en insistant sur une distinction ou diff&#233;rence inn&#233;e et inh&#233;rente &#224; la fois dans la forme et dans la fonction, &#224; un niveau social et spirituel. C'est une fa&#231;on de cat&#233;goriser l'humanit&#233; dans des r&#244;les fondamentalement patriarcaux &#224; travers un appel &#224; la nature ou aux traditions en ce qui concerne le sexe, tout en pr&#233;tendant ne pas &#234;tre sexiste. Il semblerait que des f&#233;minismes radicaux ou prol&#233;tariens ne soient pas si loin de cette pens&#233;e compl&#233;mentariste, bien qu'ils ne le formulent pas en des termes religieux. Les f&#233;ministes et gauchistes contemporainEs ont profond&#233;ment transform&#233; ce qui &#233;tait autrefois une application utile d'id&#233;es du milieu du 20e si&#232;cle &#224; propos de l'utilisation de caract&#233;ristiques soi-disant sexuelles pour faire perdurer un syst&#232;me genr&#233; sp&#233;cifique aux relations de classe. La th&#232;se est d&#233;sormais que &#171; le sexe est r&#233;el, le genre est m&#233;taphysique &#187;, ou bien l'id&#233;e que l'organisme humain n'est qu'un r&#233;cipient passif de forces mat&#233;rielles historiques externes li&#233;es &#224; la fa&#231;on dont l'oppression sexuelle est structur&#233;e. Aucune de ces interpr&#233;tations n'est vraiment scientifique ou dialectique, en particulier parce qu'elles ne remettent pas en question le dimorphisme/dualisme et la binarit&#233; de genre occidentale. Il est parfaitement clair qu'il n'y a pas que les luttes d&#233;coloniales et pour les droits civils qui ont &#233;t&#233; r&#233;cup&#233;r&#233;es : nous devons nous rappeler que les luttes f&#233;ministes et de gauche l'ont aussi &#233;t&#233;. Des mouvements avec des liens ou des aspirations au pouvoir &#233;tatique et aux programmes l&#233;gislatifs vont tracer des lignes transantagonistes ; c'est ce qui est le plus adapt&#233; &#224; un maintien d'un pouvoir politique en charge de la gestion des changements des conditions mat&#233;rielles des exploit&#233;Es. Pour les tentatives les mieux intentionn&#233;es vers une transition socialiste, elles devront lutter contre les transantagonisme et queerphobies prenant la forme de ces &lt;i&gt;institutions &#233;conomiques&lt;/i&gt; que sont le mariage et la famille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que doit alors faire le mouvement&lt;i&gt; trans, en particulier le Radicalisme trans noir&lt;/i&gt;, en r&#233;ponse &#224; tout cela ? Pour moi, il doit d'abord r&#233;aliser que les luttes d'autod&#233;termination nationale composent le contexte de ce qui se passe pour les luttes d'autod&#233;termination de genre. Si nous ne priorisons pas l'anti-colonialisme, en particulier la lutte contre la n&#233;grophobie, alors nous &#233;chouerons. Une fois que nous aurons &#233;tabli une conscience qui situe l'autod&#233;termination de genre dans l'horizon d'autod&#233;termination nationale, alors nous devons consid&#233;rer que tous les obstacles bourgeois &#224; la seconde, contre lesquels tout le monde de Fanon &#224; Rodney &#224; Cabral aux anarchistes mettait en garde, seront alors assur&#233;ment pr&#233;sents dans la premi&#232;re. C'est pourquoi j'encourage les gens &#224; lire le chapitre trois des &lt;i&gt;Damn&#233;s de la Terre&lt;/i&gt;, appel&#233; &#171; M&#233;saventures de la conscience nationale &#187;. Il y a diff&#233;rentes classes au sein des opprim&#233;Es qui veulent &lt;i&gt;occuper des positions &lt;/i&gt; &lt;i&gt;qu'elles ne pouvaient pas occuper avant l'ind&#233;pendance&lt;/i&gt;. Elles vont sans surprise tenter de s'&#233;riger comme &lt;i&gt;repr&#233;sentantes&lt;/i&gt; des int&#233;r&#234;ts des prol&#233;tariat et sous-prol&#233;tariat, et ensuite &lt;i&gt;s'efforcer de se faire concurrence l'une avec l'autre&lt;/i&gt; en attisant la haine et l'arri&#233;ration contre le soi-disant &#171; Autre &#187;. L'Occident et les autres forces hostiles aux lib&#233;rations noire et du tiers-monde sont particuli&#232;rement investies dans ces &#233;volutions, parce qu'elles maintiennent le capitalisme intact, particuli&#232;rement (mais pas seulement) si elles pr&#233;sentent une opportunit&#233; pour eux de d&#233;barquer en &#171; sauveurs &#187;. L'imp&#233;rialisme est l'acteur principal ici ; mais cela ne signifie &#224; aucun moment que les colonis&#233;Es ne poss&#232;dent pas de forces internes (endog&#232;nes) &#224; nos communaut&#233;s qui facilitent et encouragent la mis&#232;re et l'assujettissement collectifs. La t&#226;che est de d&#233;couvrir comment, pourquoi, qui et dans quels buts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai pr&#233;c&#233;demment utilis&#233; le mot &#171; nexus &#187; et je pense que la famille, le Patriarcat Majeur, le mariage et la cish&#233;t&#233;ronormativit&#233; prises ensembles constituent l'un de ces nexus. Il existe cependant des nexus non-h&#233;g&#233;moniques que le Patriarcat Majeur a &#233;radiqu&#233;, avec des cons&#233;quences n&#233;fastes pour les relations internes aux colonis&#233;Es, ce qui motive la croissance d'un Patriarcat Mineur pour remplacer le vide ainsi cr&#233;&#233;. Ce que nous comprenons comme &#171; expansivit&#233; de genre &#187; ou transitude ou queerness chez les colonis&#233;Es est inextricable de ces nexus non-h&#233;g&#233;moniques et subordonn&#233;s. Je pense que nous, populations queer/trans noires et du tiers-monde, deviendrons in&#233;vitablement plus conscientes de nous-m&#234;mes avec la &lt;i&gt;mat&#233;rialit&#233;&lt;/i&gt; et la m&#233;taphysique de ces &lt;i&gt;nexus &lt;/i&gt; en t&#234;te si l'autod&#233;termination de genre devient l'horizon d'une lutte d'autod&#233;termination nationale actuellement inad&#233;quate. Le nationalisme a &#233;t&#233; forc&#233; d'&#233;voluer de formes lib&#233;rales et purement bas&#233;es sur la race et la religion &#224; une compr&#233;hension scientifique et communiste/socialiste &#224; la Black Power de l'importance historique mondiale de cette lutte. Il me semble que l'autod&#233;termination de genre va devoir &#233;voluer au-del&#224; de sa phase de pr&#233;occupations li&#233;es aux droits de l'homme et de revivalisme spirituel et de r&#233;ductionnismes, tout en red&#233;couvrant et confrontant les contradictions des relations internes (des nexus) et, enfin, acqu&#233;rir une compr&#233;hension communiste/socialiste et mat&#233;rielle de sa propre importance historique mondiale. Cela aura ensuite un impact sur l'avanc&#233;e de la lutte des classes et, &#224; terme (&#224; mon avis), la lutte contre les hi&#233;rarchies et l'&#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant aux personnes trans blanches et occidentales, si iels ne luttent pas avant tout pour freiner et, &#224; terme, d&#233;truire le pouvoir asym&#233;trique exerc&#233; par le Nord Global, en donnant la priorit&#233; &#224; un soutien concret et militant &#224; la lib&#233;ration noire et aux mouvements Land Back&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;NdT : mouvement initi&#233; par les populations autochtones des &#201;tats-Unis, du (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ; alors cela ne ferait que maintenir la mainmise et l'inertie id&#233;ologique d'un moment qui alimente le transantagonisme mondial et encourage la transphobie r&#233;actionnaire dans le Sud Global. Il sera essentiel pour les soi-disant alli&#233;Es hors de nos communaut&#233;s de faire quitter les terres autochtones et particuli&#232;rement africaines aux puissances coloniales. C'est une t&#226;che consid&#233;rable qui attend chacunE d'entre nous, et qui exige plus que ce que je pourrais lister ici ou m&#234;me exprimer en tant qu'individue. Nous sommes au 21&#232;me si&#232;cle, pas aux 20&#232;me. Nous ne pouvons jamais retourner &#224; l'&#233;poque qui &#233;tait per&#231;ue comme l'apog&#233;e de la ferveur anti-coloniale. Nous sommes aussi au milieu d'un moment handicapant de masse, sans m&#234;me mentionner l'extinction de masse en cours. On doit ici faire face &#224; quelque chose d'existentiel et ontologique. Les anciens mod&#232;les et th&#233;ories ne suffisent plus ; et une simple remise en question des nouveaux mod&#232;les et th&#233;ories ne nous m&#232;nera nulle part.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous ne pouvons que chercher &#224; d&#233;couvrir la mission de &lt;i&gt;cette&lt;/i&gt; g&#233;n&#233;ration. Pour moi, cela revient &#224; r&#233;aliser que si le probl&#232;me du si&#232;cle pr&#233;c&#233;dent &#233;tait celui de la &lt;i&gt;ligne de partage des couleurs, alors le probl&#232;me de ce si&#232;cle tourne autour de comment la ligne de partage des couleurs est plus fermement enroul&#233; &lt;/i&gt; &lt;i&gt;(m&#234;me si occasionnellement d&#233;tendue) par un fil genr&#233;&lt;/i&gt;. Les personnes trans* noires vont devoir devenir ingouvernables et se pr&#233;parer &#224; un long si&#232;cle de lutte, en gardant cela en t&#234;te. Plus on se rapproche du 22&#232;me si&#232;cle, plus je peux nous imaginer renverser la situation. Je peux le ressentir. J'en r&#234;ve. 2020 nous a donn&#233; un avant-go&#251;t de ce qui &#233;tait possible. Je garde donc espoir : m&#234;me si ce moment peut &#234;tre ressenti comme une apocalypse, une apocalypse est juste une r&#233;v&#233;lation. Puissions-nous encore lever le voile sur les conditions du monde d'aujourd'hui &#8211; qui ont &#233;t&#233; mystifi&#233;es &#224; cause de &#231;a &#8211; et pas juste les &#233;tudier, mais bien lutter pour changer le monde tandis que l'on change et se d&#233;finit nous-m&#234;mes, nos noms, nos pronoms, nos fa&#231;ons de se pr&#233;senter, nos corps, nos identit&#233;s, nos esprits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;par une s&#339;ur-en-plein-vol, &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;Ns&#225;mbu Za Su&#233;kama&lt;/strong&gt; (&#8220;un bienfait cach&#233;&#8221;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Ns&#225;mbu Za Su&#233;kama est une th&#233;oriste et militante r&#233;volutionnaire de l'&#233;cologie noire, du mat&#233;rialisme transf&#233;ministe, du tiers-mondisme, de l'autonomie/anarchie et du radicalisme anti-autoritaire noir, ainsi qu'une conteuse, po&#232;te, performeuse, rappeuse, femme trans et non-binaire, handicap&#233;e. Elle peut &#234;tre financi&#232;rement soutenue sur &lt;a href=&#034;https://patreon.com/qittycorner&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Patreon&lt;/a&gt;. Ses &lt;a href=&#034;https://theanarchistlibrary.org/category/author/nsambu-za-suekama&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;nombreux &#233;crits,&lt;/a&gt; notamment sur le transf&#233;minisme noir et la tradition radicale noire, ne sont que tr&#232;s peu traduits et diffus&#233;s hors de leur langue d'origine, malgr&#233; une diversit&#233; foisonnante dans la quantit&#233; de concepts et d'id&#233;es &#8211; parfois ensuite reprises par d'autres auteurEs &#8211; et une importance vitale pour les mouvements transf&#233;ministes, antiracistes et anti-autoritaires. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans l'optique de diffuser ces id&#233;es et de les infuser dans nos mouvements, ici en France, le collectif Transf&#233;minismetrad propose cette &lt;a href=&#034;https://pinko.online/web/trans-survival&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;premi&#232;re traduction d'un de ses textes introductifs&lt;/a&gt;, couvrant une vari&#233;t&#233; de concepts et d'id&#233;es d&#233;velopp&#233;es dans d'autres de ses &#233;crits, pour pouvoir servir d'introduction &#224; ceux-ci, et &#224; leur traduction. Ce projet se veut collaboratif dans plusieurs sens : tout d'abord, il invite toutes les personnes int&#233;ress&#233;es &#224; les contacter (notamment via le mail transfeminismetrad[at]proton[.]me) pour traduire collectivement ses &#233;crits que l'on pense pertinents au contexte en France, et qui peuvent parfois &#234;tre plus longs et bas&#233;s sur davantage de r&#233;f&#233;rences non-traduites (le c&#244;t&#233; plus pratique n'est pas encore d&#233;fini et, selon les personnes int&#233;ress&#233;es par le projet, pourrait prendre la forme &#224; la fois de collaborations &#224; distance, de r&#233;unions en petits groupes pour travailler sur un texte, ou d'&#233;v&#233;nements publics de traduction/discussion). L'id&#233;e serait aussi de construire, collectivement avec l'auteure, une synth&#232;se de sa th&#233;orie avec des concepts et ph&#233;nom&#232;nes propres &#224; la r&#233;gion depuis laquelle on traduit et diffuse ces &#233;crits, afin de permettre un &#233;change th&#233;orique et critique concret entre nos diff&#233;rentes g&#233;ographies, et les transf&#233;minismes qui les traversent. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb4-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;NdT : la Republic of New Afrika est une organisation nationaliste et s&#233;paratiste noire fond&#233;e en 1968 aux &#201;tats-Unis&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;NdT : la Black Liberation Army &#233;tait une organisation marxiste et nationaliste noire de lutte arm&#233;e issue du Black Panther Party aux &#201;tats-Unis dans les ann&#233;es 70-80&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;NdT : en anglais &#034;underclass&#034;, qui se traduirait litt&#233;ralement par sous-classe, parfois par lumpen, d&#233;signe une cat&#233;gorie urbaine d'une pauvret&#233; aigu&#235; et concentr&#233;e dans certains quartiers, typiquement racialis&#233;e, noire et criminalis&#233;e&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;NdT : la p&#233;riode qui suit la guerre de S&#233;cession et la fin de l'esclavage aux &#201;tats-Unis, marqu&#233; par une tension entre le camp mod&#233;r&#233; et le camp radical sur les conditions de r&#233;int&#233;gration des &#201;tats du Sud, et des changements (non-)impl&#233;ment&#233;s dans ceux-ci&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;NdT : une branche plus radicale du mouvement de lib&#233;ration noire au sein du mouvement am&#233;ricain des droits civiques dans les ann&#233;es 60 &#224; 80, marqu&#233; notamment par le choix d'actions plus violentes en opposition aux m&#233;thodes pacifistes et non-violentes et faisant suite aux &#233;meutes de 1964-1965, une volont&#233; de d&#233;velopper l'autosuffisance, ou le d&#233;veloppement du Black Panther Party ; et par les op&#233;rations de contre-espionnage COINTELPRO de la part du FBI, caract&#233;ris&#233;es notamment par des surveillances, infiltrations, intimidations, emprisonnements ou assassinats de militantEs.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;NdT : r&#233;f&#233;rence au rapport Moynihan &#233;crit par un assistant du ministre du Travail, qui bl&#226;me la pauvret&#233; des NoirEs aux Etats-Unis sur l'absence relative de famille nucl&#233;aire dans les formes prises par les familles noires&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;NdT : en anglais, le terme &#171; Black misleadership class &#187; d&#233;signe les forces politiques noires qui s'int&#232;grent aux champs politique et capitaliste pour y &#234;tre repr&#233;sent&#233;es, et trahir les int&#233;r&#234;ts des masses noires pour y parvenir&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;NdT : notamment dans son livre &lt;i&gt;Marxisme Noir,&lt;/i&gt; r&#233;cemment traduit et publi&#233; chez Entremonde, faisant r&#233;f&#233;rence &#224; une tradition aux origines anticoloniale et antiesclavagiste.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;NdT : Sanyika Shakur &#233;tait un nationaliste noir ayant fait partie du mouvement de la Republic of New Afrika&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;NdT : le communalisme africain fait notamment r&#233;f&#233;rence a des soci&#233;t&#233;s &#233;galitaristes, sans classes et sans hi&#233;rarchies en Afrique ; on peut par exemple lire &#224; ce sujet le chapitre 3 d'&lt;i&gt;African Anarchism &lt;/i&gt; de Sam Mbah et I.E. Igariwey, dont une traduction est disponible sur anarlivres&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;NdT : la triple oppression, ou &#171; triple jeopardy &#187; fait &#224; la fois r&#233;f&#233;rence au concept liant les trois types d'oppression que sont l'oppression de classe, le racisme et le sexisme ; et le journal nomm&#233; ainsi de l'organisation en question, organisation r&#233;volutionnaire et socialiste de femmes racis&#233;es aux &#201;tats-Unis dans les ann&#233;es 68-80, liant ces trois oppressions, aussi sous la forme de connexions entre l'exploitation capitaliste, l'imp&#233;rialisme global et l'oppression des femmes racis&#233;es&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;NdT : &#171; color line &#187; en anglais, qui fait r&#233;f&#233;rence d'abord &#224; une ligne physique de la s&#233;gr&#233;gation raciale apr&#232;s l'abolition de l'esclavage aux &#201;tats-Unis, puis &#224; une expression popularis&#233;e par W.E.B. Du Bois, d&#233;crivant &#224; la fois le c&#244;t&#233; l&#233;gal des discriminations raciales et les in&#233;galit&#233;s raciales perdurant aux &#201;tats-Unis&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;NdT : en fran&#231;ais dans le texte, r&#233;f&#233;rence au livre de m&#234;me nom de Frantz Fanon&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;NdT : mouvement initi&#233; par les populations autochtones des &#201;tats-Unis, du Canada, d'Australie et d'autres territoires colonis&#233;s afin de lutter pour un retour &#224; un contr&#244;le autochtone de leurs terres ancestrales&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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