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		<title>L'amour en plein air - Entretien avec Alain guiraudie</title>
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		<dc:subject>Entretien</dc:subject>
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		<dc:subject>Gilets jaunes</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Charme du sud, franc-parler, cin&#233;ma et gilets jaunes...&lt;/p&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='https://trounoir.org/IMG/logo/arton109.jpg?1731403039' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Cin&#233;aste fran&#231;ais du Sud-ouest, Alain Guiraudie est le fils a&#238;n&#233; d'une famille d'agriculteurs aveyronnais. Adolescent, il se nourrit de culture populaire. Le bac en poche, il s'inscrit &#224; l'universit&#233; de Montpellier o&#249; se d&#233;veloppe son go&#251;t pour le militantisme. Apr&#232;s avoir &#233;crit plusieurs romans jamais publi&#233;s, il r&#233;alise en 1990 son premier court-m&#233;trage &lt;i&gt;Les h&#233;ros sont immortels&lt;/i&gt;. C'est avec le moyen m&#233;trage &lt;i&gt;Du soleil pour le gueux&lt;/i&gt; que la critique d&#233;couvre le cin&#233;ma atypique d'Alain Guiraudie, quelque part entre le western, le r&#233;cit picaresque et le conte philosophique. Autre caract&#233;ristique de son univers : la volont&#233; de repr&#233;senter &#224; l'&#233;cran la classe ouvri&#232;re. Comme en t&#233;moigne le moyen m&#233;trage &lt;i&gt;Ce vieux r&#234;ve qui bouge&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Son moyen-m&#233;trage Ce vieux r&#234;ve qui bouge est actuellement visible (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, laur&#233;at du prix Jean Vigo, tr&#232;s remarqu&#233; &#224; la quinzaine des r&#233;alisateurs &#224; Cannes. Il passe ensuite aux longs-m&#233;trages, sans rien perdre de sa singularit&#233; : &lt;i&gt;Pas de repos pour les braves&lt;/i&gt; sorti en 2003 puis &lt;i&gt;Voici venu le temps&lt;/i&gt; en 2005, sont de nouveaux fragments d'une utopie sexuelle et politique avec comme terrain d'exp&#233;rimentation un sud-ouest auquel Guiraudie est litt&#233;ralement attach&#233;. Un sud-ouest que l'on retrouve aussi dans son roman. Un roman de sa plume publi&#233; aux &#233;ditions P.O.L intitul&#233; &lt;a href=&#034;http://www.pol-editeur.com/index.php?spec=livre&amp;ISBN=978-2-8180-2130-9&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;Ici commence la nuit&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Cet entretien a &#233;t&#233; r&#233;alis&#233; en f&#233;vrier 2019 par l'&#233;quipe de l'&#233;mission radio &#034;Populations &#224; risque&#034; et diffus&#233;e sur la radio locale bordelaise la Cl&#233; des ondes &#224; l'occasion du festival &#034;La classe ouvri&#232;re, c'est pas du cin&#233;ma&#034;. L'interview se d&#233;roule dans le bruyant caf&#233; de l'h&#244;tel Ibis du quartier M&#233;riadeck, avec vue sur des fourgons remplis de CRS encuirass&#233;s lors de l'acte XIV des Gilets jaunes.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Alain Guiraudie :&lt;/strong&gt; Je suis n&#233; dans une famille d'agriculteurs dans l'Aveyron. On n'habitait pas loin d'une enclave ouvri&#232;re, Decazeville, et mon p&#232;re travaillait &#224; l'usine. Mais je me sens plus du monde paysan que du monde ouvrier. Pour les ouvriers de Decazeville on &#233;tait des ploucs, nous, les paysans. J'ai le souvenir d'une enfance agr&#233;able. J'ai fait des barrages dans le ruisseau et des cabanes dans les arbres. &#199;a commence &#224; se compliquer &#224; l'adolescence. C'est le moment o&#249; je vais au lyc&#233;e et o&#249; je commence &#224; d&#233;couvrir le monde, &#224; d&#233;couvrir l'id&#233;e d'agir sur le monde. Il y avait du militantisme politique et puis les premiers &#233;mois amoureux. La question de l'homosexualit&#233;, &#231;a a &#233;t&#233; quelque chose de tr&#232;s tr&#232;s dur &#224; int&#233;grer, &#224; accepter. C'est quelque chose que j'ai mis beaucoup de temps &#224; accepter. &#192; vivre, peut-&#234;tre un peu moins. Mais &#224; assumer socialement, &#231;a a &#233;t&#233; tr&#232;s long. Je l'ai dit &#224; ma m&#232;re quand j'avais 35 ans. C'&#233;tait au moment de &#171; Ce vieux r&#234;ve qui bouge &#187;, donc au moment o&#249; j'ai amorc&#233; une carri&#232;re de cin&#233;aste. Et donc au moment o&#249; je mettais &#231;a sur la place publique. G&#233;n&#233;ralement, un mec qui parle beaucoup d'homosexualit&#233; dans ses films on peut se douter qu'il l'est lui-m&#234;me. C'&#233;tait important de mettre les choses au clair. C'&#233;tait quand m&#234;me quelque chose de tr&#232;s cach&#233; parce que c'&#233;tait &#224; la campagne, dans une petite ville. Je suis vraiment un rat des champs ou des petites villes. Ma vie se d&#233;roule entre Villefranche-de-Rouergue et Albi. Avec des passages &#224; Paris ou &#224; Toulouse. Mais quand m&#234;me, mon socle, les endroits o&#249; je me sens vraiment chez moi, c'est la ville de 15 000 habitants voire la sous-pr&#233;fecture. &#199;a peut &#234;tre en Bretagne, La-Roche-sur-Yon ou Saint-Brieuc. J'aime bien Gaillac, voil&#224;, c'est le genre de ville qui me va tr&#232;s bien. Du coup, mes premiers &#233;mois, c'&#233;tait les ann&#233;es 80. Le sida avait &#233;t&#233; quelque chose d'important.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Socrata :&lt;/strong&gt; Tu as quel &#226;ge ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Alain Guiraudie :&lt;/strong&gt; J'ai 54 ans. J'ai 20 ans en 1984. ActUp, c'&#233;tait tr&#232;s loin pour moi. Tout le c&#244;t&#233; gay, le militantisme, la gaytitude&#8230; je ne me suis jamais vraiment senti gay parce que &#231;a venait des &#201;tats-Unis. C'&#233;tait un concept qui &#233;tait tr&#232;s tr&#232;s loin de moi et que j'associais &#224; quelque chose de tr&#232;s urbain, de tr&#232;s techno. C'&#233;tait presque associ&#233; &#224; une musique. &#192; la boite de nuit, &#224; la vie nocturne. Je crois que j'ai &#233;t&#233; aux Bains Douches une seule fois dans ma vie. La boite de nuit parisienne. Disons que quand j'&#233;tais jeune, je tra&#238;nais beaucoup dans un monde h&#233;t&#233;ro. Mes copains &#233;taient surtout h&#233;t&#233;ros. &#192; la campagne, les boites de nuit &#233;taient celles de la campagne. Apr&#232;s, l'homosexualit&#233; &#233;tait quelque chose d'assez cach&#233;. Montpellier &#233;tait une ville tr&#232;s f&#234;tarde, tr&#232;s gay friendly et qui curieusement ne m'a pas tellement int&#233;ress&#233;. Je crois que je n'ai tra&#238;n&#233; qu'avec des Loz&#233;riens et des Catalans. Et l&#224;-bas, pendant les &#233;tudes, la politique c'&#233;tait quelque chose de tr&#232;s important pour moi. J'ai adh&#233;r&#233; au Parti communiste, &#224; l'Union des &#201;tudiants Communistes et &#224; UNEF. C'est l&#224; que j'ai d&#233;couvert un peu tout &#231;a. L'appartenance &#224; un parti, pour moi &#231;a a toujours &#233;t&#233; tr&#232;s important. Encore maintenant, m&#234;me si c'est un peu lointain. Est-ce que &#231;a vient de ma culture ? Mes parents n'&#233;taient pas du tout de ce bord-l&#224;. On va l'&#233;voquer notamment avec les gilets jaunes, mais c'est vrai qu'&#224; un moment j'ai tra&#238;n&#233; avec les groupuscules d'extr&#234;me gauche : les mao&#239;stes, le Parti Communiste Marxiste L&#233;niniste. Et il me semble qu'il y en avait un autre, qui &#233;tait une branche mao&#239;ste. Il y avait des choses qui me plaisaient beaucoup chez eux, mais &#224; un moment, je me suis dit : &#171; Il faut aller vers le plus grand nombre &#187;. J'&#233;tais pour une esp&#232;ce d'efficacit&#233; politique. Avec cette id&#233;e que finalement je me dis encore : faire de la politique &#224; 10 ou &#224; 20 ce n'est pas tr&#232;s compliqu&#233;, on y arrive, alors que faire de la politique &#224; plus nombreux, c'est vraiment tr&#232;s compliqu&#233;. Mais &#231;a m'int&#233;ressait, et je crois que c'est &#231;a qui m'a beaucoup port&#233;. J'aime bien cette id&#233;e dans le cin&#233;ma que c'est aussi une fa&#231;on de r&#233;inventer le r&#233;el. R&#233;inventer le monde et refaire le r&#233;el, j'aime bien cette id&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Socrata :&lt;/strong&gt; Une forme d'utopie ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Alain Guiraudie :&lt;/strong&gt; L'utopie&#8230; j'ai beaucoup r&#233;fl&#233;chi &#224; cette question. Pour moi, le cin&#233;ma n'est pas utopique puisqu'on arrive &#224; repr&#233;senter des choses. L'utopie c'est un truc dont on a besoin dans un coin de sa t&#234;te, un ailleurs, quelque chose de lointain, qui n'existe pas. Un lieu qui n'existe pas, mais que l'on a dans un coin de sa t&#234;te et qui nous est n&#233;cessaire. Alors que le cin&#233;ma, c'est un territoire qui existe r&#233;ellement. Ce n'est pas la r&#233;alit&#233;, ce n'est pas le r&#234;ve, c'est quelque chose entre les deux. Mais on arrive &#224; y repr&#233;senter des choses. L'utopie est un point de mire, et le cin&#233;ma lorgne de ce c&#244;t&#233;-l&#224;. L'utopie n'est pas repr&#233;sentable. Et c'est bien que &#231;a ne soit pas repr&#233;sentable. C'est quelque chose que je ne perds pas de vue. Mais le cin&#233;ma ce n'est pas l'utopie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Anal Wintour :&lt;/strong&gt; C'est du conte ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Alain Guiraudie :&lt;/strong&gt; Il y a du conte, oui. Je dirai que le conte est la meilleure forme que l'on ait trouv&#233;e en termes d'universalit&#233;. C'est aussi une fa&#231;on de parler de choses &#233;ternelles qui parle &#224; tout le monde et &#224; tous les temps. Ce que j'aime bien dans la forme du conte, c'est qu'il y a une part toujours tr&#232;s incarn&#233;e, tr&#232;s r&#233;elle, fortement ancr&#233;e dans le monde r&#233;el et toujours une part d'abstraction. Dans &lt;i&gt;Rester vertical&lt;/i&gt;, plus qu'un b&#233;b&#233;, c'&#233;tait une id&#233;e de b&#233;b&#233; que je voulais repr&#233;senter. &#199;a &#224; beaucoup avoir avec le conte. Quand j'ai commenc&#233;, je me suis form&#233; cin&#233;matographiquement face &#224; un cin&#233;ma fran&#231;ais, tr&#232;s ann&#233;es 90. Je ne sais pas si &#231;a vous dit quelque chose. Le cin&#233;ma fran&#231;ais &#233;tait un peu dans la veine de Maurice Pialat, mais en moins bien. C'est-&#224;-dire, un cin&#233;ma dans lequel l'id&#233;e &#233;tait de repr&#233;senter le r&#233;el tel quel. Le plus fid&#232;lement possible. J'avais l'impression que les cin&#233;astes mettaient leurs vies brutes de d&#233;coffrage sur l'&#233;cran. Et, parler comme dans la vie, jouer comme dans la vie, s'habiller comme dans la vie avec cette esp&#232;ce de naturalisme&#8230; &#231;a ne m'int&#233;ressait absolument pas. J'ai toujours eu l'impression que pour faire du cin&#233;ma, pour que &#231;a parle un peu aux autres, et que &#231;a passe les temps d'aujourd'hui et de demain, il fallait quand m&#234;me apporter un suppl&#233;ment d'&#226;me. Transcender tout &#231;a. C'est un m&#233;lange, mais je travaille toujours l&#224;-dessus. Je pense que je n'ai toujours pas trouv&#233; la bonne forme. Un m&#233;lange entre une forte incarnation et en m&#234;me temps une abstraction. Entre incarnation et distance. Je sais que c'est un de mes gros probl&#232;mes. Il y a parfois des s&#233;quences que je loupe &#224; cause de &#231;a. Parce que je n'arrive pas &#224; trouver le bon niveau de repr&#233;sentation. Entre quelque chose de fortement incarn&#233;, quelque chose o&#249; le spectateur puisse croire &#224; ce qu'il voit et en m&#234;me temps cette sensation qui fait toujours un peu du bien de prendre un autre angle, o&#249; l'on regarde les choses, un autre point de vue sur tout &#231;a.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Socrata :&lt;/strong&gt; Tout &#224; l'heure, tu parlais du fait de dire l'homosexualit&#233; avec &lt;i&gt;Ici commence la nuit&lt;/i&gt;. &#199;a revient &#224; plusieurs moments, le fait de &#034;dire l'homosexualit&#233;&#034;. Et &#231;a pose diff&#233;rents probl&#232;mes. Que ce soit le narrateur oblig&#233; de dire qu'il est homosexuel ou bien le truc pour essayer de clore ce d&#233;but de relation avec Cindy en disant : &#171; J'aime pas les filles, je suis homo &#187;. &#192; chaque fois, le dire produit l'effet de clore un imaginaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Alain Guiraudie :&lt;/strong&gt; Plus prosa&#239;quement, &#231;a cl&#244;t la relation. Tant que ce n'est pas dit, tant qu'on peut toujours s'en sortir, on laisse des espoirs &#224; l'autre. Ou, on se laisse des espoirs &#224; soi-m&#234;me. C'est-&#224;-dire que si la relation d'amiti&#233;, ou affectueuse avec quelqu'un &#233;volue vers quelque chose de l'ordre de l'amiti&#233;, c'est moins dangereux. Alors que si l'on dit que l'on est homosexuel &#231;a veut dire qu'en tous les cas, avec un mec, la relation affectueuse, on voudrait qu'elle aille plus loin. La relation d'amiti&#233;, on voudrait qu'elle aille plus loin. Il y a pas mal de mecs o&#249; d&#232;s l'instant que je me suis d&#233;clar&#233;, on s'est plus revu. Soit &#231;a marche, soit &#231;a arr&#234;te la relation. Soit on passe au stade sexuel pour le coup, soit &#231;a s'arr&#234;te. Et inversement, avec une fille. Mais ceci dit, c'est la m&#234;me chose. C'est-&#224;-dire que l'on met fin au d&#233;sir de l'autre. Alors que tant que ce n'est pas dit, finalement, tout est possible. L&#224; o&#249; tu as raison et que &#231;a cl&#244;t un imaginaire, c'est dans le sens o&#249; tant que ce n'&#233;tait pas dit, on pouvait y aller, tout le monde p&#251;t croire &#224; tout. Une fois que c'est dit, &#231;a fou un mot sur quelque chose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s est-ce que &#231;a r&#233;side vraiment en un d&#233;sir personnel ? C'est une autre paire de manches. C'est marrant, je m'aper&#231;ois que &#231;a revient. On parle d'utopie des ann&#233;es 70, mais ce n'&#233;tait m&#234;me pas des utopies. Il y a des choses, des exp&#233;riences qui ont r&#233;ellement eu lieu. Des communaut&#233;s dans lesquelles tout le monde couchait avec tout le monde. &#199;a se faisait tr&#232;s facilement, homme/femme, homme/homme. Peut-&#234;tre un peu plus homme/femme et je me demande si les femmes n'&#233;taient pas le dindon de la farce &#224; certains moments. Je pense &#224; l'&#233;changisme aussi, ou finalement, il s'av&#232;re que ce n'est pas si &#233;vident que &#231;a. Je pense que le d&#233;sir personnel r&#233;sisterait &#224; ce volontarisme, &#224; l'id&#233;e de dire : &#171; Bon allez, tout le monde couche avec tout le monde &#187;. Une fois qu'on a mis &#231;a sur la table, ce qui politiquement me parait un projet plut&#244;t pas mal c'est de se dire : &#171; Tiens, on pourrait rendre les choses plus faciles &#224; ce niveau-l&#224; quoi. &#202;tre plus d&#233;sinhib&#233; ou beaucoup plus libres avec ces choses-l&#224; &#187;. Je ne sais pas comment le d&#233;sir personnel arrive &#224; se fondre l&#224;-dedans. Et d'ailleurs, il y a quelque chose qui me pose vraiment probl&#232;me. Finalement toute la lib&#233;ration sexuelle des ann&#233;es 60/70 a vachement vers&#233; dans quelque chose de performatif, dans une assignation &#224; jouir. Aujourd'hui, chacun est tenu de jouir. Et m&#234;me, il faut &#234;tre dans la performance. Une femme doit satisfaire un homme, un homme doit satisfaire un autre homme ou une femme. Je n'ai pas l'impression qu'on arrive &#224; avoir quelque chose de d&#233;tendu par rapport &#224; la sexualit&#233;. Qu'on n'a pas gagn&#233; en d&#233;sinvolture et en d&#233;tente. Au contraire, je me demande m&#234;me si l'on n'est pas arriv&#233; &#224; une certaine forme d'ali&#233;nation &#224; l'envers avec la lib&#233;ration sexuelle. De plus, je rajouterai que le march&#233; s'est &#233;norm&#233;ment empar&#233; de &#231;a. Les lieux de dragues ont tendance &#224; dispara&#238;tre, voire sont r&#233;prim&#233;s. Et maintenant ils sont plus encadr&#233;s par des sites de rencontres ou des clubs, des clubs &#233;changistes. M&#234;me le monde homosexuel est vachement encadr&#233; &#233;conomiquement. Et &#231;a, je n'arrive pas &#224; savoir si c'est que l'on s'est fait avoir quelque part par le rouleau compresseur capitaliste. C'est-&#224;-dire est-ce qu'on a vraiment &#233;t&#233; con &#224; ce point de se laisser avoir par &#231;a ? O&#249; est-ce que &#231;a correspond vraiment &#224; un d&#233;sir personnel d'avoir ce rapport de consommateur de sexe, surtout dans l'homosexualit&#233;. J'assouvis mes d&#233;sirs, je prends mon plaisir et une fois que c'est fait, je me d&#233;gage du truc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Anal Wintour :&lt;/strong&gt; C'est quelque chose qui revient d'ailleurs. Que ce soit dans &lt;i&gt;Ici commence la nuit &lt;/i&gt; ou dans tes autres films, les personnages sont souvent dans la solitude.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Alain Guiraudie :&lt;/strong&gt; Tr&#232;s seuls oui, tr&#232;s seuls &#224; plusieurs. Et c'est &#224; la fois une angoisse et en m&#234;me temps un assez bon trip la solitude aussi. C'est quelque chose de choisi, et aussi quelque chose de subi. Et donc dans L'inconnu du lac, il y a la partie tr&#232;s existentielle, mais il y a aussi une partie politique. Je l'ai vraiment con&#231;u comme &#231;a, comme : &#171; Voil&#224; o&#249; on en est de notre lib&#233;ration sexuelle &#187;. Est-ce que le fait de pouvoir draguer, de coucher avec tout ce qui se pr&#233;sente au bord d'un lac, ce qui peut &#234;tre vraiment une forme d'h&#233;donisme, n'est-ce pas devenu un enfer ? Parce que, effectivement, il y a ce c&#244;t&#233; assez terrible, on couche avec un mec, on le jette quand on en a plus besoin. On se voit. On passe un bon moment. On ne s'&#233;change m&#234;me pas le t&#233;l&#233;phone, on ne conna&#238;t m&#234;me pas le pr&#233;nom. Un truc qui me pose question des fois. Et puis j'aime bien cette id&#233;e que &#231;a ait un c&#244;t&#233; tr&#232;s militant que d'autres pourraient dire utopique. Ce c&#244;t&#233; dans &lt;i&gt;L'inconnu du lac&lt;/i&gt; qui se d&#233;roule au grand jour, c'est comme une sc&#232;ne de th&#233;&#226;tre. Les films homos, avant, se d&#233;roulaient vachement de nuit. &lt;i&gt;Cruising&lt;/i&gt; de William Friedkin, &lt;i&gt;L'homme bless&#233;&lt;/i&gt; de Patrice Ch&#233;reau, m&#234;me &lt;i&gt;Les nuits fauves&lt;/i&gt;. Tu me diras &lt;i&gt;Les nuits fauves&lt;/i&gt; c'est pas si r&#233;cent que &#231;a. On &#233;tait toujours un peu dans des univers nocturnes et glauques. Un petit c&#244;t&#233; descente aux enfers auquel je suis quand m&#234;me attach&#233;. D&#232;s &lt;i&gt;Du soleil pour les gueux&lt;/i&gt;, on fait l'amour en plein air et en plein jour. Et puis j'en ai marre que l'on &#233;teint la lumi&#232;re pour les sc&#232;nes d'amour. C'est chiant. C'est marrant parce que je pr&#233;pare un film en ville, en ville et en hiver, et effectivement &#231;a prend une autre allure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Socrata :&lt;/strong&gt; Le prochain ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Alain Guiraudie :&lt;/strong&gt; Le prochain est tr&#232;s h&#233;t&#233;rosexuel. Toujours en se demandant si machin l'est ou pas. En tous cas, &lt;i&gt;L'inconnu du lac&lt;/i&gt;, est vraiment un film o&#249; l'id&#233;e &#233;tait d'y aller &#224; fond. Je sais que j'avais beaucoup de mal avec la repr&#233;sentation de &#231;a, avec la repr&#233;sentation de la sexualit&#233;. M&#234;me de l'homosexualit&#233;. De diriger des com&#233;diens dans les sc&#232;nes d'amour, enfin dans les sc&#232;nes de sexe. Je me disais : &#171; L&#224;, il va falloir y aller &#187;. Il faut y aller y compris dans la vignette pornographique, c'&#233;tait important pour moi. Et toujours pareil, il y avait le c&#244;t&#233; important pour moi &#224; titre personnel, parce que je sentais que je butais sur quelque chose comme &#231;a, et il y avait quelque chose qui me faisait peur parce que c'est compliqu&#233; de demander &#224; des com&#233;diens d'avoir un tel engagement. On se dit : &#171; S'il faut que je trouve les com&#233;diens qui soient capables de faire &#231;a et qui en plus soient de bons com&#233;diens dans le texte, je ne vais jamais m'en sortir &#187;. Une vraie flemme aussi de ma part. Je me sentais &#233;croul&#233; sous le poids de la tache avant de l'avoir affront&#233;e. C'&#233;tait aussi un vrai enjeu politique. De toute fa&#231;on, je l'ai pr&#233;sent&#233; comme &#231;a &#224; l'&#233;poque, comme un enjeu politique de parler d'une vraie trag&#233;die amoureuse dans le monde homo. Mais c'est aussi un truc universel qui peut parler &#224; tout le monde. Et puis en y allant gaiement sur le c&#244;t&#233; mecs &#224; poils. Et pourtant, &#231;a va quand m&#234;me parler d'amour et d'&#233;rotisme. D'amour et de d&#233;sir. &#199;a rejoint un peu finalement ces luttes des ann&#233;es 70. Je sais que c'&#233;tait important pour moi. Ou peut-&#234;tre un peu comme une r&#233;sistance au monde actuel. Le fait de se dire : &#171; Tiens, on a le joli cin&#233;ma des grandes &#233;motions, le cin&#233;ma lyrique, toujours cadr&#233; au-dessus de la ceinture, ou l'on voit tr&#232;s peu les organes en fonctionnement. Et puis le cin&#233;ma sale qui montre les organes en fonctionnement qu'est la pornographie &#187;. Et il y avait un vrai enjeu &#224; l'&#233;poque. Cet enjeu existe toujours, je ne pense pas qu'avoir fait &lt;i&gt;L'inconnu du lac&lt;/i&gt; nous ait d&#233;barrass&#233;s de cet enjeu. Il y avait un vrai enjeu &#224; relier tout &#231;a. L'amour, &#231;a passe aussi par les organes sexuels. Et m&#234;me les grands &#233;lans amoureux ont aussi &#224; voir avec des bouts de chairs qui se rentrent dedans. Je suis s&#251;r que l'on a encore beaucoup de mal avec &#231;a.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Socrata :&lt;/strong&gt; Il y a des films qui te parlent ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Alain Guiraudie :&lt;/strong&gt; L&#224;-dessus il y a une super sc&#232;ne d'amour dans &lt;i&gt;Mektoub my love&lt;/i&gt;, je ne sais pas si vous l'avez vue. La premi&#232;re sc&#232;ne de sexe, elle est super. Le film est super, j'ai beaucoup aim&#233;. C'est &#233;tonnant. Il y a des moments chiants, mais &#224; l'arriv&#233;e, c'est quand m&#234;me un film hyper fort. Et cette sc&#232;ne-l&#224;, chapeau. C'est vrai qu'Abbdellatif Kechiche est beaucoup dans un truc d'aller saisir le r&#233;el comme &#231;a, avec une app&#233;tence. Cet app&#233;tit de voir les autres. C'est marrant parce que je reprochais &#224; &lt;i&gt;La vie d'Ad&#232;le&lt;/i&gt; d'&#234;tre un film voyeur et m&#234;me dans le mauvais sens du terme. La s&#233;quence lesbienne est comme dans n'importe quel film h&#233;t&#233;ro pour beauf, enfin film porno pour h&#233;t&#233;ro. La s&#233;quence de lesbianisme un peu oblig&#233;, avec ce voyeurisme. Et dans &lt;i&gt;Mektoub my love&lt;/i&gt;, j'ai trouv&#233; qu'il &#233;tait vraiment avec eux, je ne le trouvais pas ext&#233;rieur &#224; tout &#231;a.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Socrata :&lt;/strong&gt; Tu dis que tu es fain&#233;ant, tu l'es quand tu fais des films ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Alain Guiraudie :&lt;/strong&gt; Je ne suis pas un gros travailleur. Et puis j'ai tendance &#224; ne pas pousser les choses. Apr&#232;s, &#224; chaque fois, je me dis : &#171; Non ce coup si, je m'y mets &#187;. Je suis fain&#233;ant dans le sens d'une paresse morale. L&#224; o&#249; j'ai un peu avanc&#233;, c'est que pour les s&#233;quences des loups dans &lt;i&gt;Rester vertical&lt;/i&gt;, il y a quelque temps, j'aurais bott&#233; en touche, j'aurais arr&#234;t&#233;. Je ne l'aurais m&#234;me pas &#233;crite. Parce que quand je l'ai &#233;crite je me suis dit : &#171; Je l'&#233;cris, mais je ne sais pas comment on va faire &#231;a. &#199;a va &#234;tre autre chose &#187;. Je l'ai quand m&#234;me &#233;crite. C'est-&#224;-dire que le cin&#233;ma &#231;a met toujours en branle des trucs qui sont &#233;normes. Pour &#231;a, la litt&#233;rature, c'est beaucoup plus simple. Disons que l'&#226;ge aidant, je vais commencer &#224; augmenter mes exigences. Peut-&#234;tre que je suis fain&#233;ant dans le sens ou, des fois, j'ai tendance &#224; voir mes exigences &#224; la baisse. &#192; me dire que c'est d&#233;j&#224; pas mal de l'avoir pens&#233;. Alors que maintenant, il y a des moments o&#249; je commence &#224; me dire que je ne vais pas me contenter d'y avoir pens&#233;, je vais l'incarner quoi. Apr&#232;s, j'ai toujours ce probl&#232;me entre incarnation et abstraction. Une s&#233;quence de &lt;i&gt;Rester vertical&lt;/i&gt; &#224; laquelle je r&#233;fl&#233;chis beaucoup c'est la rencontre entre L&#233;o et la berg&#232;re et quand ils s'embrassent apr&#232;s. Je me dis : &#171; Je l'ai jou&#233; un peu par-dessus la jambe en me disant de toute fa&#231;on, ces choses-l&#224; on ne sait pas comment &#231;a marche, on ne sait pas comment un mec et une nana en viennent &#224; flirter ensemble &#187;. J'aimais bien cette id&#233;e que ce soit compl&#232;tement impromptu. Et en fait, je me rends compte apr&#232;s coup, je m'en rends compte aussi parce qu'on m'a fait m'en rendre compte, que cette s&#233;quence aurait m&#233;rit&#233; un peu plus d'incarnation. C'est-&#224;-dire, que l'on aurait pu croire un peu plus &#224; leur relation dans leurs jeux. J'aurais pu pousser le bouchon un peu plus loin en termes de direction d'acteurs, d'exigences. Et c'est vrai que j'ai un peu ce probl&#232;me. D'ailleurs je joue avec &#231;a, entre, avoir l'id&#233;e de quelque chose et son incarnation. Il y a des fois o&#249; la jauge n'est pas parfaite. Et c'est peut-&#234;tre l&#224; aussi que je suis un peu fain&#233;ant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui je me battrais pour que le monde soit meilleur. Ou contre. Les mecs me pourrissent la vie. Actuellement, je me satisfais plus de faire mes films ou d'aller draguer que de changer le monde. Je pense que j'ai eu une p&#233;riode entre 30 et 40/45 ans, &#231;a &#224; bien dur&#233; 15 voire 20 ans o&#249; j'arrivais tr&#232;s bien &#224; g&#233;rer les deux quoi. Il me semble qu'on peut y arriver.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Anal Wintour :&lt;/strong&gt; faire des films, c'est un peu changer le monde ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Alain Guiraudie :&lt;/strong&gt; Eh non ! Changer le monde, &#231;a demande quand m&#234;me un comportement altruiste. La pratique politique, la discussion, le d&#233;bat et la mise en place d'actions, de strat&#233;gies communes. &#199;a demande quand m&#234;me de se mettre soi-m&#234;me un peu &#224; l'arri&#232;re-plan. M&#234;me si c'est important de s'exprimer individuellement. &#199;a demande &#224; un moment d'avoir un &#233;lan vers l'autre ou de se mettre dans un collectif. J'y suis tr&#232;s bien arriv&#233; il me semble, pendant plusieurs ann&#233;es. Depuis quelque temps, &#231;a me fatigue. Je trouve &#231;a tr&#232;s, tr&#232;s compliqu&#233;. J'ai beaucoup d'admiration d'ailleurs pour les gens qui arrivent &#224; aller &#224; des r&#233;unions, &#224; s'astreindre &#224; cette discipline qui est d'aller &#224; des r&#233;unions et d'int&#233;grer un peu la parole de l'autre m&#234;me si on ne l'int&#232;gre pas compl&#232;tement. En tout cas, &#231;a d&#233;bouche sur des actions concr&#232;tes. Finalement, c'est ce que font les gilets jaunes sur leurs ronds-points. Effectivement les quelques manifs que j'ai faites de gilets jaunes, j'ai vachement discut&#233; avec des gens. Alors que les derni&#232;res manifs que je faisais, qu'elles soient syndicales ou politiques, je ne discutais pas tellement ou alors quand on discutait, on &#233;tait d'accord. Alors que chez les gilets jaunes, j'ai discut&#233; avec des gens avec lesquels j'&#233;tais pas d'accord sur tout, parce qu'il y a toujours un moment o&#249; &#231;a merde. Il y a toujours un moment ou tu dis : &#171; Ah, j'&#233;tais d'accord jusque-l&#224;, mais l&#224; non &#187;. Et &#231;a, c'&#233;tait assez int&#233;ressant. &#199;a m'a refoutu la p&#234;che. Aussi, pars qu'on est dans un monde o&#249; gens sont renvoy&#233;s dos &#224; dos. Il y a des d&#233;bats au sein des groupes politiques. Il y a du d&#233;bat, mais il n'y a pas de la joute. Il me semble que pour appartenir &#224; un groupe maintenant, il faut avoir du pr&#233;suppos&#233; politique. C'est-&#224;-dire que normalement, tu adh&#232;res. Prends le PC par exemple, si tu adh&#232;res au PC, c'est qu'&#224; la base, tu es quand m&#234;me antiraciste, pour l'accueil des migrants, le partage des richesses, des trucs comme &#231;a quoi. &#192; partir de l&#224;, tu discutes plus en d&#233;tail. Au moins, chez les gilets jaunes, les pr&#233;suppos&#233;s politiques, ils n'existent pas. C'est toujours tr&#232;s d&#233;stabilisant donc tr&#232;s int&#233;ressant. Je me suis retrouv&#233; &#224; discuter avec un routier breton Place de l'Op&#233;ra &#224; Paris. Le mec, on &#233;tait d'accord sur tout. Au bout d'un moment, je lui dis : &#171; Tu as vot&#233; pour qui aux derni&#232;res &#233;lections ? &#187;. Il me r&#233;pond qu'il a vot&#233; Marine Le Pen, aux deux tours. Eh merde. Apr&#232;s, tu cherches ce sur quoi tu n'es pas d'accord et tu trouves. Mais c'est vachement int&#233;ressant. C'est le gros truc de ce mouvement. C'est vrai que sur les ronds-points on sent aussi que la politique est une affaire d'affinit&#233;. Ce sont les gens avec qui tu as envie d'&#234;tre. Et les ronds-points fonctionnent beaucoup comme &#231;a. &#192; Albi, il y a un rond-point de gauche et un rond-point de droite. Enfin, d'extr&#234;me gauche et d'extr&#234;me droite. Et c'est vrai que c'est des gens, tu sens qu'ils partagent les m&#234;mes centres d'int&#233;r&#234;t, qu'ils regardent les m&#234;mes &#233;missions de t&#233;l&#233;&#8230; &#231;a fonctionne. Peut-&#234;tre que je n'ai plus ces affinit&#233;s-l&#224; dans les groupes politiques dans lesquels j'allais. Si je fais le point, je vois que j'ai chang&#233; de classe &#233;galement. Tu pars paysan, et tu arrives cin&#233;aste, auteur. Il y a quelque temps, je m'&#233;tais fait la r&#233;flexion que le seul endroit qui me fasse rencontrer des gens diff&#233;rents qui ne pensent pas comme moi, qui me fasse rencontrer d'autres sph&#232;res, c'est l'homosexualit&#233;. C'est la drague. Parce que finalement, m&#234;me sur les autres terrains, professionnellement, tu es toujours avec des gens, particuli&#232;rement dans le cin&#233;ma, assez proches. M&#234;me politiquement. Les sph&#232;res politiques que je fr&#233;quentais r&#233;unissaient des gens socialement assez proche. C'est dans l'homosexualit&#233; finalement que j'ai rencontr&#233; des gens diff&#233;rents. Homo, mais raciste. Homo, mais homophobe. J'en ai rencontr&#233; aussi qui n'aiment pas les tapettes, les homomachos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Anal Wintour : &lt;/strong&gt; Classiste aussi ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Alain Guiraudie :&lt;/strong&gt; Compl&#232;tement. C'est finalement assez curieux. D'arriver &#224; brasser un large panel, alors que tous mes copains viennent du m&#234;me milieu socioprofessionnel. &#199;a se rencontre beaucoup sur les lieux du boulot, voire d&#232;s les &#233;tudes. Je pense que c'est un des trucs qui m'ont le plus attir&#233; dans l'homosexualit&#233;, le c&#244;t&#233; tu baises d'abord et tu vois qui tu es ensuite. Mais, ce n'est pas ce que je d&#233;non&#231;ais tout &#224; l'heure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Socrata :&lt;/strong&gt; C'est le fait qu'il n'y a pas de rapport en dehors de la consommation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Alain Guiraudie :&lt;/strong&gt; C'est vrai qu'une orientation sexuelle ne justifie pas une communaut&#233;. Je me rappelle d'une discussion avec un mec sur le net, sur un site de rencontre. Et il me dit qu'il est hors milieu. Tu es &#171; hors milieu &#187;, mais tu es l&#224;. &#202;tre &#171; hors milieu &#187; pour le mec, c'&#233;tait ne pas aller dans les bars. Le milieu p&#233;d&#233; c'&#233;tait les mecs dans les bars gay et donc la vie nocturne, gay techno&#239;de, plut&#244;t avec des t-shirts moulants&#8230; Donc tu as des trucs comme &#231;a. Tu sais, &lt;i&gt;L'inconnu du lac&lt;/i&gt;, j'avais aussi en t&#234;te l'histoire des Juifs pendant la derni&#232;re guerre. Je pense qu'il y a des Juifs qui ont vu des coll&#232;gues mourir et sans poser de questions. Comme le reste de l'humanit&#233; qui a vu des Juifs partir, sans forc&#233;ment se dire qu'il y a quelque chose de grave qui est en train de se passer. Je l'ai vachement pens&#233; en termes d'humanit&#233;. La communaut&#233; gay finalement elle ressemble assez &#224; la communaut&#233; humaine, tout b&#234;tement.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Son moyen-m&#233;trage &lt;a href=&#034;https://www.arte.tv/fr/videos/028113-000-A/ce-vieux-reve-qui-bouge/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Ce vieux r&#234;ve qui bouge&lt;/a&gt; est actuellement visible gratuitement sur le site d'Arte jusqu'au 31 mars.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Le &#034;masculin&#034; et le &#034;f&#233;minin&#034; dans la cabale</title>
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		<description>&lt;p&gt;Autour du &#034;Sexe des &#226;mes&#034; Al&#233;as de la diff&#233;rence sexuelle dans la cabale de Charles Mopsik.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://trounoir.org/+-spiritualite-+" rel="tag"&gt;spiritualit&#233;&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='https://trounoir.org/IMG/logo/arton112.png?1731403040' class='spip_logo spip_logo_right' width='87' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;On doit &#224; Charles Mopsik (1956 - 2003) penseur et chercheur fran&#231;ais, d'avoir renouvel&#233; les &#233;tudes de la Cabale (mystique juive). Son &#339;uvre retentissante, compos&#233;e de traductions, d'annotations et d'&#233;ditions influencera durablement la philosophie fran&#231;aise. Charles Mopsik a su d&#233;gager de l'univers lumineux de la mystique juive son aspect moderne et toujours actuel mais aussi sa part universelle, travaillant pour et dans l'avenir, s'adressant aussi bien aux g&#233;n&#233;rations pr&#233;sentes qu'aux g&#233;n&#233;rations futures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;J'ai d&#233;couvert la cabale vers l'&#226;ge de 18 ans et cette forme de pens&#233;e m'est tout de suite apparue comme marquant une rupture vis-&#224;-vis des modes de croyances religieuses dont j'avais l'exp&#233;rience par ailleurs. Elle eut donc une fonction lib&#233;ratrice qui m'a ouvert d'immenses horizons, que la religion commune, en l'occurrence le juda&#239;sme traditionnel, s'ent&#234;tait &#224; fermer.&#034;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Le concept de genre, qualifiant le &#171; masculin &#187; et le &#171; f&#233;minin &#187;, est devenu incontournable (voir &lt;a href=&#034;http://trounoir.org/?Des-Etats-Unis-a-la-France-trajectoires-du-concept-de-genre&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Des &#201;tats-Unis &#224; la France : trajectoire du concept de genre&lt;/a&gt;). Il se fond avec l'imm&#233;morial, l'universel, l'&#233;vident couple homme femme. Il occupe une place centrale dans les d&#233;bats soci&#233;taux &#224; propos de l'&#233;galit&#233; entre les hommes et les femmes, le mariage homosexuel ou la PMA. Et il se fait pressent, car l'enjeu est de taille. S'approprier le concept, c'est imposer une d&#233;finition et par l&#224; une v&#233;rit&#233;. D'o&#249; la violence des d&#233;bats cherchant tour &#224; tour dans la biologie, la psychologie, l'histoire, l'anthropologie des &#233;l&#233;ments &#224; charge pour valider une nature humaine compos&#233;e du couple homme et femme, cherchant descendance, base de la famille et de la soci&#233;t&#233;, par&#233;es respectivement de leurs attributs physiques et symboliques. Un profond malaise se d&#233;gage souvent de ces &#233;changes. Pourquoi cette position si commune, si &#233;vidente, s'exprime-t-elle du fond de ses retranchements &#224; l'image de l'animal bless&#233; ? Sans nul doute de par la faiblesse de la position tenue. En effet, chaque loi, chaque d&#233;bat, chaque argument venant d&#233;fendre cette tradition semble jouer un r&#244;le de contrefort face &#224; l'imminence de son effondrement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une note de Trois essais sur la th&#233;orie sexuelle de Sigmund Freud, celui-ci qualifie les concepts de &#171; masculin &#187; et de &#171; f&#233;minin &#187; d'extr&#234;mement confus. Il en donnera trois grandes orientations. Une premi&#232;re, psychanalytique, qui substitue au couple &#171; masculin &#187; &#171; f&#233;minin &#187; celui d'&#171; activit&#233; &#187; et de &#171; passivit&#233; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;En psychanalyse, si activit&#233; et passivit&#233; qualifient principalement pour (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Une seconde, biologique, distinguant entre spermatozo&#239;de et ovule. Une troisi&#232;me, sociologique &#171; re&#231;oit son contenu de l'observation des individus masculins et f&#233;minins existant effectivement. Il r&#233;sulte d'elle que pour l'&#234;tre humain, on ne trouve ni au sens psychologique ni au sens biologique une pure masculinit&#233; ou une pure f&#233;minit&#233;. Chaque personne prise isol&#233;ment pr&#233;sente bien plut&#244;t un m&#233;lange de son caract&#232;re sexu&#233; biologique et de traits biologiques de l'autre sexe et un assemblage d'activit&#233; et de passivit&#233;, et ce aussi bien dans la mesure o&#249; ces traits de caract&#232;res psychiques d&#233;pendent des biologiques que dans la mesure o&#249; ils en sont ind&#233;pendants &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'&#233;vidence naturelle du &#171; masculin &#187; et du &#171; f&#233;minin &#187; a fait son temps. Non pas que ces notions soient imaginaires ou malsaines, mais leur signification et leur usage ne permet pas de rendre compte correctement du sexe, de la sexualit&#233; et de l'influence des genres sur notre vie physique et psychique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la suite de notre article &lt;a href=&#034;http://trounoir.org/?Que-dit-la-bible-a-propos-de-l-homosexualite&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Que dit la bible &#224; propos de l'homosexualit&#233;&lt;/a&gt;, un lecteur attirait notre attention sur l'ouvrage de Charles Mopsik, &lt;i&gt;Le sexe des &#226;mes, Al&#233;as de la diff&#233;rence sexuelle dans la cabale&lt;/i&gt; parue aux &#233;ditions de l'&#233;clat. L'affinit&#233; conceptuelle qui s'en d&#233;gage d'avec les th&#233;ories genders pique &#224; vif notre curiosit&#233; et la recherche sensible des subjectivit&#233;s de notre temps. La cabale, consid&#233;r&#233;e comme la forme m&#233;di&#233;vale de la mystique juive dont les diff&#233;rentes &#233;coles sont pour la plupart issues de l'occident m&#233;diterran&#233;en, comprend en effet, un nombre imposant d'&#233;crits o&#249; se refl&#232;te le souci constant d'investir le dip&#244;le m&#226;le-femelle de valeurs qui transcendent le marquage social des identit&#233;s sexuelles. Charles Mopsik souligne que &#171; l'&#233;tranget&#233; &#187; de ce discours est redoubl&#233;e par l'absence totale de sa prise en consid&#233;ration dans les travaux consacr&#233;s &#224; l'histoire de la sexualit&#233; ou la construction de la diff&#233;rence sexuelle en Occident. Cette voie de la connaissance, orale et secr&#232;te est qualifi&#233; de &#171; part maudite &#187; du juda&#239;sme par Gershom Scholem, &#233;minent historien, philosophe juif et sp&#233;cialiste de la cabale. Il se r&#233;f&#233;rait par l&#224; &#224; la part h&#233;r&#233;tique, r&#233;volutionnaire du juda&#239;sme. L'enjeu de cette recension sera donc de venir mettre en question les cat&#233;gories fondamentales de masculin et f&#233;minin en survolant l'approche originale de la cabale.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;LES CARACT&#200;RES DU MASCULIN ET DU F&#201;MININ&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Des caract&#232;res ou qualit&#233;s ont toujours &#233;t&#233; attribu&#233;s &#224; l'homme et &#224; la femme formant ainsi deux p&#244;les, le masculin et le f&#233;minin. Or, si cette double polarit&#233; est universelle, c'est-&#224;-dire pr&#233;sente dans toutes les cultures, les caract&#232;res qui composent chacun des deux p&#244;les, eux, ne le sont pas. On s'en rend ais&#233;ment compte par une mise en relation des &#233;l&#233;ments que l'on qualifie de masculins ou de f&#233;minins dans telle ou telle culture. Partitionnement dans la langue, la nature, le cosmos. L'&#233;vidence sensible construite culturellement par analogie, comparaison et dichotomie vient produire des symboles sociaux. On les reconnait au premier coup d'&#339;il, dans l'apparence du monde et des &#234;tres. &#171; Ce qu'une soci&#233;t&#233; donn&#233;e qualifie de &#171; masculin &#187; ou de &#171; f&#233;minin &#187; sera donc &#171; masculin &#187; ou &#171; f&#233;minin &#187;, quel que soit le caract&#232;re arbitraire de ce jugement, qui pourra avoir des cons&#233;quences multiples : stigmatisation des ambigu&#239;t&#233;s r&#233;elles ou suppos&#233;es, tabouisation relationnelle, interdits ou ch&#226;timents li&#233;s &#224; des pr&#233;f&#233;rences sexuelles &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Charles Mopsik dresse un tableau des correspondances les plus fr&#233;quentes dans les &#233;crits des cabalistes reproduites ici pour permettre &#224; chacun une comparaison et mettre en lumi&#232;re les aspects surprenants de cette partition.&lt;/p&gt;
&lt;table class=&#034;table spip&#034; aria-describedby=&#034;dby76c5&#034;&gt;
&lt;caption id=&#034;dby76c5&#034; class=&#034;summary offscreen&#034;&gt;&lt;small&gt;couples des &#233;l&#233;ments&lt;/small&gt;&lt;/caption&gt;
&lt;thead&gt;&lt;tr class='row_first'&gt;&lt;th id='id76c5_c0'&gt;MASCULIN&lt;/th&gt;&lt;th id='id76c5_c1'&gt;F&#201;MININ&lt;/th&gt;&lt;/tr&gt;&lt;/thead&gt;
&lt;tbody&gt;
&lt;tr class='row_odd odd'&gt;
&lt;td headers='id76c5_c0'&gt;Mis&#233;ricorde&lt;/td&gt;
&lt;td headers='id76c5_c1'&gt;Jugement&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;tr class='row_even even'&gt;
&lt;td headers='id76c5_c0'&gt;Qui&#233;tude&lt;/td&gt;
&lt;td headers='id76c5_c1'&gt;Activit&#233;&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;tr class='row_odd odd'&gt;
&lt;td headers='id76c5_c0'&gt;&#201;panchement&lt;/td&gt;
&lt;td headers='id76c5_c1'&gt;R&#233;ceptivit&#233;&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;tr class='row_even even'&gt;
&lt;td headers='id76c5_c0'&gt;Cause&lt;/td&gt;
&lt;td headers='id76c5_c1'&gt;Effet&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;tr class='row_odd odd'&gt;
&lt;td headers='id76c5_c0'&gt;D&#233;ploiement&lt;/td&gt;
&lt;td headers='id76c5_c1'&gt;Limitation&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;tr class='row_even even'&gt;
&lt;td headers='id76c5_c0'&gt;Forme&lt;/td&gt;
&lt;td headers='id76c5_c1'&gt;Mati&#232;re&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;tr class='row_odd odd'&gt;
&lt;td headers='id76c5_c0'&gt;Lumi&#232;re&lt;/td&gt;
&lt;td headers='id76c5_c1'&gt;Obscurit&#233;&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;tr class='row_even even'&gt;
&lt;td headers='id76c5_c0'&gt;Droit&lt;/td&gt;
&lt;td headers='id76c5_c1'&gt;Gauche&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;/tbody&gt;
&lt;/table&gt;
&lt;p&gt;Le jeu de correspondances entre ces coupes est ce qui vient caract&#233;riser la dynamique des mondes spirituels et mat&#233;riels. Notre auteur insiste sur le d&#233;placement que constitue la mise &#224; mal du sens commun des notions d'&#171; activit&#233; &#187; et de &#171; passivit&#233; &#187; g&#233;n&#233;ralement d&#233;volu aux hommes pour la premi&#232;re et aux femmes pour la seconde. Il soul&#232;ve l'ambigu&#239;t&#233; de la notion de &#171; passivit&#233; &#187; qui &#171; &#224; proprement parler ne s'oppose pas &#224; &#171; activit&#233; &#187;, mais &#224; &#171; impassibilit&#233; &#187;. &#202;tre passif, c'est avoir la facult&#233; de recevoir, de p&#226;tir, ce qui n'exclut pas la capacit&#233; d'agir. Et c'est bien le caract&#232;re de la dimension f&#233;minine dans la cabale, qui est &#233;minemment passive et qui est dot&#233;e de la forme d'activit&#233; la plus &#233;nergique et la plus cr&#233;atrice dans le monde des &lt;i&gt;sefirots&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Con&#231;u comme un r&#233;seau de dix vases communicants, les &lt;i&gt;sefirots&lt;/i&gt;, re&#231;oit chacune l'influx qui leur parvient du &lt;i&gt;Eyn Sof&lt;/i&gt; (l'Infini) et l'&#233;panche &#224; leur tour. Donner et recevoir sont pour les cabalistes les actions du divin. Contenir ces deux actions dans un m&#234;me mouvement est ce qui vient caract&#233;riser l'unit&#233;, l'un, Dieu, mais aussi l'&#234;tre. Chaque chose, sans exception est &#233;panchant et recevant, m&#226;le et femelle. L'unit&#233; du divin est donc androgyne, comme chacune des &lt;i&gt;sefirots&lt;/i&gt;. Et pourtant, certaines &lt;i&gt;sefirots&lt;/i&gt; sont qualifi&#233;es de m&#226;le et d'autre de femelles. Car bien qu'elles re&#231;oivent et &#233;panchent toutes, elles le font suivant des modalit&#233;s particuli&#232;res appartenant &#224; leur polarit&#233;. &#171; Le caract&#232;re androgyne du syst&#232;me est sauvegard&#233;, toutefois, le fait d'&#234;tre de genre masculin ou f&#233;minin ne signifie plus exactement &#233;pancher ou recevoir, mais &#233;pancher et recevoir d'une fa&#231;on particuli&#232;re. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Androgyne de mani&#232;re particuli&#232;re, voil&#224; qui ouvre, selon Mopsik, des perspectives in&#233;dites dans l'appr&#233;hension de l'identit&#233; sexuelle.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;ANDROGYNIE ET BISEXUALIT&#201;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;C'est dans l'analyse du masculin et du f&#233;minin par les cabalistes dans&lt;i&gt; le Livre de la cr&#233;ation&lt;/i&gt; que ces deux notions furent d&#233;tach&#233;es de tout support biologique, et con&#231;u comme des qualit&#233;s universelles pouvant &#234;tre associ&#233; l'une &#224; l'autre et m&#234;me coexister dans un unique &#233;l&#233;ment. R&#233;alit&#233; bisexu&#233;e associant le masculin et le f&#233;minin dans une m&#234;me entit&#233; voil&#224; la cl&#233; de compr&#233;hension de l'aptitude &#224; engendrer. Le corps humain, &#224; l'image du corps divin, se compose de sept formes correspondant aux membres principaux du corps humain. Or, une des parties du corps humain, un de ses c&#244;t&#233;s, est la femme. &#171; Il est remarquable que la femme soit con&#231;ue comme l'une des sept formes constitutives du corps divin et humain, au m&#234;me titre que sa t&#234;te ou que ses jambes. Le f&#233;minin est intrins&#232;quement partie int&#233;grante de la pl&#233;nitude cosmo-divino-humaine, il constitue, en &#233;tant li&#233; au masculin, l'identit&#233; substantielle de tout &#234;tre quel que soit son rang dans la hi&#233;rarchie universelle &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette conception doit beaucoup au mythe de l'androgyne tel qu'il se retrouve d&#233;velopp&#233; par Aristophane dans le banquet de Platon (&#224; &lt;a href=&#034;http://ekladata.com/rUmJ7x2VWcV-WnXfZW3XWbQgcOU/Platon-Le-Banquet.pdf&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;lire ici&lt;/a&gt; page 114). Dans ce mythe, l'humanit&#233; &#233;tait tripartite, homme, femme et androgyne. Chacun &#233;tait double : quatre mains, quatre pieds, deux visages plac&#233;s &#224; l'oppos&#233; l'un de l'autre et, surtout, deux sexes plac&#233;s sur ce que l'on appelle aujourd'hui la partie post&#233;rieure de l'&#234;tre humain. Celui que l'on appelait le m&#226;le disposait donc de deux sexes masculins. Dans le cas de la femelle, les deux sexes &#233;taient f&#233;minins. Pour l'androgyne, l'un &#233;tait masculin, l'autre f&#233;minin. Inquiet de leurs orgueils, Zeus les coupera en deux. Ainsi chaque partie sectionn&#233;e, amput&#233;e d'elle-m&#234;me, se trouvait fragilis&#233;e par la nostalgie de sa moiti&#233; perdue. Zeus op&#232;re alors arbitrairement ces corps en pla&#231;ant leurs organes sexuels (initialement &#224; l'arri&#232;re du corps) sur le devant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Le sexe organique vient prendre ici le r&#244;le de ce qui s&#233;pare, de ce qui a &#233;t&#233; plac&#233; l&#224;, emp&#234;chant l'union des parties s&#233;par&#233;es. Ainsi l'individu n'est pas porteur d'un sexe (masculin ou f&#233;minin), &#224; savoir d'une s&#233;paration qui le marque et l'assigne &#224; un destin d'homme ou de femme, la s&#233;paration &#8211; son sexe &#8211; est sa condition existentielle momentan&#233;e et accidentelle appel&#233;e &#224; &#234;tre d&#233;pass&#233;e. L'id&#233;e commune de l'existence d'une identit&#233; sexuelle substantielle attach&#233;e &#224; chacun est repouss&#233;e au profit de la notion d'une identit&#233; comme figure du manque. La diff&#233;rence anatomique ne fonde pas d'identit&#233; sexuelle, elle est l'inscription dans le corps des organes qui font d&#233;faut &#224; l'autre, dont l'autre a besoin pour &#234;tre dans son corps &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;DISCORDANCE ENTRE ANATOMIE ET PSYCHISME&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L'&#226;me androgyne repr&#233;sente la version spirituelle de la mat&#233;rialit&#233; du corps. &#171; Monture &#187; fragile de l'&#226;me, le corps humain est le si&#232;ge d'une subtile combinaison entre le masculin et le f&#233;minin. &#171; Cette conception va introduire la notion de bisexualit&#233; au sein m&#234;me de l'individu s&#233;par&#233;, comme si, malgr&#233; la s&#233;paration, il recelait toujours quelques vestiges de la partie d&#233;tach&#233;e &#187;. &#171; M&#226;le et femelle comprennent chacun m&#226;le et femelle. [&#8230;] L'id&#233;e sous-jacente de cette conception de la co-pr&#233;sence des &#171; principes sexuels &#187; dans chaque individu est que le masculin est attir&#233; par le masculin, le f&#233;minin par le f&#233;minin et non l'inverse. [&#8230;] Le d&#233;sir homosexuel est donc strictement naturel. [&#8230;] N&#233;anmoins en ce qui concerne son d&#233;sir pour l'autre, ce n'est pas l'&#233;l&#233;ment sexuel &#171; dominant &#187; qui d&#233;termine son orientation sexuelle, mais l'&#233;l&#233;ment &#171; domin&#233; &#187; : l'&#234;tre humain d&#233;sire l'autre sexe gr&#226;ce &#224; son &#233;l&#233;ment sexuel d&#233;faillant, amoindri, en manque de cette pl&#233;nitude qu'il trouvera dans l'autre &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Selon un processus complexe li&#233; &#224; la r&#233;incarnation et aux secrets de l'enfantement (&lt;i&gt;ibour&lt;/i&gt;), une &#226;me masculine dans un corps de femme ne peut concevoir sauf par l'interm&#233;diaire d'une &#233;tincelle d'&#226;me f&#233;minine selon les secrets de l&lt;i&gt;'ibour&lt;/i&gt;. Un jeu complexe de correspondances et d'intrications est &#224; l'&#339;uvre dans cette vision d'Isaac Louria. Et en effet, &#171; qu'une personne soit une femme par le corps et un homme par l'&#226;me, cela &#233;tait une donn&#233;e accept&#233;e et allant de soi qui permettait d'expliquer bien des situations complexes et myst&#233;rieuses. [&#8230;] Une femme par le corps pouvait &#234;tre un homme par l'&#226;me et r&#233;ciproquement, de m&#234;me que des caract&#232;res masculins et f&#233;minins pouvaient coexister et m&#234;me collaborer au sein d'une m&#234;me personne sans qu'aucune stigmatisation sociale n'intervienne &#187;. Le cas de Tamar et de Ruth est significatif : ces deux femmes avaient une &#226;me m&#226;le, elles furent pourtant capables d'enfanter sans l'aide d'un &lt;i&gt;ibour&lt;/i&gt; parce que leurs compagnons respectifs, Juda et Boaz, poss&#233;daient des &#233;tincelles d'&#226;mes f&#233;minines. La femme n'est donc pas n&#233;cessairement celle qui repr&#233;sente le principe f&#233;minin dans un couple humain. Il arrive que ce soit l'homme qui soit le v&#233;hicule de la f&#233;minit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour R. Hayyim Vital, l'inad&#233;quation entre genre apparent et genre r&#233;el attach&#233; au sexe de l'&#226;me n'implique aucune &#171; abomination &#187; (terme contenu dans le l&#233;vitique pour qualifier les pratiques homosexuelles. Voir notre article &lt;a href=&#034;http://trounoir.org/?Que-dit-la-bible-a-propos-de-l-homosexualite&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Que dit la bible &#224; propos de l'homosexualit&#233; ?&lt;/a&gt;), mais constitue un fait qu'aucun jugement de valeur ne saurait mettre en cause. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Tout se passe comme si ce n'&#233;tait pas le corps ou m&#234;me l'&#226;me qui &#233;taient porteuse d'un sexe ou de l'autre, mais que c'&#233;tait le &#171; f&#233;minin &#187; et le &#171; masculin &#187; en tant que principes ou qu'entit&#233;s pr&#233;existantes qui &#233;taient les substrats du corps et de l'&#226;me. Ceux-ci viennent &#171; incarner &#187; un sexe et non le constituer &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;CONCLUSION&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Comme l'indique Charles Mopsik, aux yeux des cabalistes, les apparences ext&#233;rieures ne sont jamais les traductions fid&#232;les de la r&#233;alit&#233; et c'est cette derni&#232;re qui rec&#232;le la cl&#233; des relations humaines et des identit&#233;s. La cabale ouvre une ligne de front contre les normes sociales et les apparences. Et pour cause, la compr&#233;hension des ph&#233;nom&#232;nes sociaux, biologiques, spirituels, historique, psychologique li&#233;s au masculin et au f&#233;minin, au genre et &#224; la sexualit&#233; implique une vision du monde dissidente du registre des &#233;vidences et pourtant issue de la tradition, d'une rigueur dans les textes. Bien que l'auteur refuse d'en tirer un enseignement direct pour l'appliquer &#224; la r&#233;alit&#233; contemporaine, les liens existants entre les conceptions cabalistiques que nous venons de voir et les subcultures gays et lesbiennes sont &#233;tonnants. Et ce d'autant plus que le geste des cabalistes consiste &#224; chercher dans la tradition des chemins de traverse au plus pr&#232;s des exp&#233;riences sensibles. Des lettres de l'alphabet, aux grandes conceptions du divin, la transsubstantiation des notions de masculin et de f&#233;minin nous montre comment le sens commun de ces mots vient &#224; se transformer pour devenir chez les cabalistes un jeu complexe amenant un regard nouveau sur le monde. Voil&#224; qui renouvellera, nous l'esp&#233;rons, les approches possibles de la dissidence sexuelle, trop souvent tent&#233; de se couper de l'histoire, de faire table rase.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Duchesse&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_355 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://trounoir.org/local/cache-vignettes/L400xH701/mopsik_-_copie-f7dda.jpg?1765891114' width='400' height='701' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;En psychanalyse, si activit&#233; et passivit&#233; qualifient principalement pour Freud des modalit&#233;s de la vie pulsionnelle, cela n'implique pas que l'on puisse opposer des pulsions actives et des pulsions passives. Tout au contraire, Freud a marqu&#233; qu'il entrait dans la d&#233;finition m&#234;me de la pulsion d'&#234;tre active. Toutefois, m&#234;me s'il existe une &#171; irr&#233;ductibilit&#233; &#187; dans la fixation d'un r&#244;le sexuel actif ou passif, on ne peut pas les confondre avec &#171; masculin &#187; et &#171; f&#233;minin &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Premiers mat&#233;riaux pour une th&#233;orie du patriarcat</title>
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		<dc:date>2021-02-27T19:39:08Z</dc:date>
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		<dc:subject>Analyse</dc:subject>
		<dc:subject>Capitalisme</dc:subject>
		<dc:subject>r&#233;volution</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; Malgr&#233; les promesses de la d&#233;mocratie lib&#233;rale d'une soci&#233;t&#233; plus inclusive, les discriminations de race et de genre persistent, et les in&#233;galit&#233;s sociales s'amplifient. &#187;&lt;/p&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='https://trounoir.org/IMG/logo/arton113.jpg?1731403040' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='79' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Publi&#233; intitialement dans le num&#233;ro 22 de Harz Labour, &#034;Premiers mat&#233;riaux pour une th&#233;orie du patriarcat&#034; est une analyse f&#233;ministe des mani&#232;res dont le pouvoir a pu soumettre &#224; une norme unique de d&#233;sir et &#224; un catalogue d&#233;fini de transgressions autant de corps aux pulsions d&#233;sordonn&#233;es et aux penchants les plus divers.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; La diff&#233;rence entre les formes-de-vie est &#233;troitement li&#233;e &#224; la diff&#233;rence de leurs f&#234;lures. Une approche mat&#233;rialiste veut qu'un corps de femme soit distinct d'un corps d'homme, mais une approche non essentialiste veut aussi que c'est la fa&#231;on dont ces corps sont habit&#233;s qui en d&#233;termine l'identit&#233; sexuelle. Question de &#034;genre&#034; mais aussi de r&#233;volte. &lt;br class='autobr' /&gt;
Comment le pouvoir a pu soumettre &#224; une norme unique de d&#233;sir et &#224; un catalogue d&#233;fini de transgressions autant de corps aux pulsions d&#233;sordonn&#233;es et aux penchants les plus divers ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Histoire d'une r&#233;pression quotidienne, par l'avilissement et les micro-dispositifs, par le d&#233;couragement familial et l'emprisonnement, par la marginalisation et la criminalisation. Par l'imposition continuelle d'une coh&#233;rence identitaire &#224; des physiologies qui n'en avaient point, jusqu'&#224; en faire des &#034;hommes&#034; et des &#034;femmes&#034;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tiqqun, &#201;chographie d'une puissance.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; les promesses de la d&#233;mocratie lib&#233;rale d'une &#171; soci&#233;t&#233; plus inclusive &#187;, les discriminations de race et de genre persistent, et les in&#233;galit&#233;s sociales s'amplifient. L'&#233;poque regorge de propositions cosm&#233;tiques, comme celle de quelque parlementaires de &lt;i&gt;La R&#233;publique En Marche &lt;/i&gt;qui proposaient r&#233;cemment de r&#233;&#233;crire la constitution de la V&#232;me R&#233;publique en &#171; &#233;criture inclusive &#187;. R&#233;cemment, c'est aussi Macron qui discr&#233;ditait le &#233;ni&#232;me rapport sur &#171; les banlieues &#187; en faisant remarquer qu'il &#233;tait r&#233;dig&#233; par &#171; deux m&#226;les blancs &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La promesse d'une plus grande inclusion des femmes et des minorit&#233;s est r&#233;guli&#232;rement instrumentalis&#233;e dans la gestion de l'ordre en place. Les plans d'ajustement &#233;conomique et de r&#233;formes des formes de gouvernance promus par le FMI et l'OMC mentionnent quasi-syst&#233;matiquement le besoin de parit&#233; dans les gouvernements, les parlements, les conseils d'administration des entreprises, et le refus de la pers&#233;cution des LGBT. L'arm&#233;e isra&#233;lienne se vante de la parit&#233; en son sein, et repeint des F-16 en rose pour sensibiliser au d&#233;pistage du cancer du sein. Parfois, un certain f&#233;minisme accompagne lui-m&#234;me des mouvements r&#233;actionnaires. Aux &#201;tats-Unis, dans certains milieux f&#233;ministes, les d&#233;nonciations d'un suppos&#233; laxisme de la justice &#224; l'&#233;gard des violeurs, comme les discours &#224; propos du besoin de s&#233;curit&#233; et d' &#171; espaces safes &#187; pour les femmes et les LGBT, ont accompagn&#233; la gentrification des quartiers, le d&#233;ploiement de la police et le ciblage des noirs. R&#233;cemment, Laurence Rossignol demandait aux Gilets jaunes de ne pas manifester le 24 novembre pour ne pas entrer en concurrence avec la manifestation contre les violences sexistes et sexuelles, et des militantes f&#233;ministes se r&#233;jouissaient de l'interdiction du rassemblement Place de la concorde&#8230; Quand ils ne se fondent pas dans les discours s&#233;curitaires et n'accompagnent pas l'extension de la soci&#233;t&#233; de contr&#244;le, les discours li&#233;s &#224; &#171; l'inclusion &#187;, dans la mesure o&#249; ils ne sont pas li&#233;s &#224; une remise en cause d'un ordre &#233;conomique et gouvernemental, sont le plus souvent la d&#233;fense de l'inclusion de &#171; quelques un&#183;es &#187; &#224; l'ordre en place, au sein des minist&#232;res, des entreprises ou des m&#233;dias, l'important &#233;tant d'&#234;tre &#171; repr&#233;sent&#233;&#183;es &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que l'intersectionnalit&#233; est th&#233;oriquement la prise en compte des diff&#233;rentes dynamiques d'oppression au sein d'une analyse visant &#224; servir les luttes, les &#171; politiques de la diversit&#233; &#187; ne sont qu'un nouvel &#233;l&#233;ment de la gouvernance. Comme l'&#233;crit Gilles Dauv&#233;, &#171; &lt;i&gt;cette nouvelle &lt;/i&gt;&lt;i&gt;&#171; &lt;/i&gt;&lt;i&gt;citoyennet&#233; &lt;/i&gt; &#187; &lt;i&gt;est &#224; l'oppos&#233; de la &lt;/i&gt;&lt;i&gt;&#171; &lt;/i&gt;nation &#187; queer de 1990, &lt;i&gt;qui voyait dans les sexualit&#233;s minoritaires, et leurs modes de vie suppos&#233;s sp&#233;cifiques, une fa&#231;on de faire &#233;clater la soci&#233;t&#233; existante.&lt;/i&gt; (...) &lt;i&gt;Lisa Duggan constatait en 1991 les limites de la ligne &lt;/i&gt;&lt;i&gt;&#171; &lt;/i&gt;&lt;i&gt; &lt;/i&gt; &lt;i&gt;lib&#233;rale&lt;/i&gt; &#187;&lt;i&gt; visant &#224; faire accepter les gays et lesbiennes comme minorit&#233; aux c&#244;t&#233;s des Noirs et des femmes, avec droits &#233;gaux &#224; ceux des autres citoyens. Mais elle refusait tout autant la constitution d'un &#8249;&lt;/i&gt; &lt;i&gt;ghetto&lt;/i&gt; &lt;i&gt;&#8250; b&#233;n&#233;ficiant d'ailleurs surtout aux lesbiennes et gays favoris&#233;s et blancs. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plut&#244;t que d'&#234;tre &#224; l'avant garde des discours lib&#233;raux, individualistes et moralistes, en nous bornant &#224; faire la promotion de la parit&#233;, de l'&#233;criture inclusive ou des &#171; insultes non oppressives &#187;, nous nous proposons d'analyser les structures, de donner quelques mat&#233;riaux pour une th&#233;orie du patriarcat. Ce texte n'est qu'un ensemble de mat&#233;riaux et il ne s'agit pas pour nous de ressusciter une critique unitaire du monde, ni de d&#233;crire un syst&#232;me dont d&#233;coulerait m&#233;caniquement l'oppression des femmes. Nous ne reproduirons pas non plus le clich&#233; de femmes opprim&#233;es en tout temps et en tout lieu par les hommes et d&#233;pourvues de capacit&#233; de r&#233;sistance, pas plus que nous ne mythifierons un &#226;ge d'or &#233;galitaire, qui se situerait, au choix, avant l'&#201;tat moderne, le capitalisme, l'agriculture ou la s&#233;dentarisation&#8230; Nous chercherons au contraire &#224; comprendre la fa&#231;on dont l'oppression des femmes est cr&#233;&#233;e, et comment elle peut parfois reculer. Il s'agira aussi de donner quelques exemples des strat&#233;gies de r&#233;sistance au cours de l'Histoire, qui aideront peut-&#234;tre &#224; penser les subversions de l'ordre social, dans les luttes sociales comme dans les pratiques communautaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous ne consid&#233;rons pas, comme l'affirme un certain marxisme fossilis&#233;, que le sexisme et le racisme seraient r&#233;ductible &#224; la question &#233;conomique, et dispara&#238;traient m&#233;caniquement une fois advenus un monde d'abondance et l'abolition des classes sociales. Nous savons par exemple que si les femmes sont g&#233;n&#233;ralement les premi&#232;res &#224; subir l'augmentation de la pauvret&#233;, cela ne signifie pas qu'elles b&#233;n&#233;ficieraient automatiquement des progr&#232;s techniques, &#233;conomiques ou sociaux dans une soci&#233;t&#233; communiste qui resterait patriarcale, ni qu'elles ne seraient pas consid&#233;r&#233;es elles-m&#234;mes comme propri&#233;t&#233;s de la communaut&#233;. Le d&#233;veloppement du capitalisme n'a d'ailleurs pas balay&#233; les structures pr&#233;-existantes, et, en de multiples endroits, des formes de discriminations propres au capitalisme (comme l'in&#233;galit&#233; des salaires entre hommes et femmes) co-existent tr&#232;s bien avec des formes d'in&#233;galit&#233;s pr&#233;-capitalistes, comme celles li&#233;es &#224; l'h&#233;ritage ou &#224; la repr&#233;sentation politique. Dans plusieurs pays, l'&#201;tat-nation moderne se superpose d'ailleurs &#224; des syst&#232;mes claniques ou familiaux encore tr&#232;s forts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis le XIX&#232;me si&#232;cle, une certaine vulgate marxiste fait remonter l'origines des in&#233;galit&#233;s &#224; la s&#233;dentarisation et &#224; l'apparition de la propri&#233;t&#233;. Si nous ne pouvons reprocher &#224; Engels, auteur de &lt;i&gt;L'Origine de la famille, de la propri&#233;t&#233; priv&#233;e et de l'&#201;tat&lt;/i&gt; de s'&#234;tre appuy&#233; sur les connaissances anthropologiques de son temps, nous savons que celles-ci ont &#233;t&#233; infirm&#233;es depuis. Pour ce qui est des connaissances relatives &#224; la Pr&#233;histoire, en examinant les tombes comportant &#224; la fois un corps et diff&#233;rents objets (dont on d&#233;duit qu'ils &#233;taient la propri&#233;t&#233; de la personne inhum&#233;e), des anthropologues constatent que les outils, comme les armes, &#233;taient, dans la majorit&#233; des civilisations &#233;tudi&#233;es, des attributs masculins. Nous savons aussi que des syst&#232;mes d'in&#233;galit&#233;s entre hommes et femmes existent dans des soci&#233;t&#233;s nomades ne connaissant pas la propri&#233;t&#233; priv&#233;e. Les chasseurs-cueilleurs sont le plus souvent des chasseurs-cueilleuses, y compris chez des peuples nomades o&#249; il n'existe pas de propri&#233;t&#233; accumul&#233;e ni de syst&#232;me d'h&#233;ritage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fran&#231;oise H&#233;ritier, anthropologue structuraliste, constate que l'entr&#233;e dans l'humanit&#233; de l'homo sapiens, il y a environ 200 000 ans, passait par la communication avec d'autres tribus, et l'&#233;change de femmes entre les tribus. Elle en d&#233;duit une appropriation des corps des femmes par les hommes datant au moins de cette &#233;poque, au sein de structures o&#249; les pouvoirs politiques et de communication &#233;taient masculins. Cependant, si ces observations sont valables pour les diff&#233;rents continents et de nombreuses soci&#233;t&#233;s, elles ne permettent pas plus que d'identifier des tendances. Nous pouvons d'abord noter quelques exceptions, et notamment et Asie, o&#249; des corps de femmes ont &#233;t&#233;, &#224; la fin de la Pr&#233;histoire, enterr&#233;s avec des outils et des armes. Ensuite, en &#233;tudiant l'histoire de peuples de chasseurs-cueilleurs, nous constatons que si la chasse men&#233;e par les hommes est en g&#233;n&#233;ral consid&#233;r&#233;e comme symboliquement sup&#233;rieure &#224; la cueillette effectu&#233;e par les femmes, lorsque la cueillette n&#233;cessite des connaissances particuli&#232;res en raison de la raret&#233; des biens li&#233;e &#224; la g&#233;ographie, les femmes sont l'objet d'une plus grande reconnaissance sociale. Enfin, notons qu''en p&#233;riode de guerres, les femmes h&#233;ritent souvent du pouvoir logistique et voient leur r&#244;le reconnu publiquement. Ainsi, alors qu'on a par exemple cru un temps &#224; un &#171; matriarcat originel &#187; chez les Iroquois, des ethnologues supposent aujourd'hui que c'est probablement lors de la r&#233;sistance &#224; la colonisation que les femmes ont acquis ce pouvoir et cette reconnaissance, pendant que les hommes se battaient. Pour autant, tout comme le contr&#244;le des corps et de la procr&#233;ation, la division du travail est au c&#339;ur de l'organisation de la d&#233;pendance des femmes aux hommes. Quand, dans des circonstances exceptionnelles, comme la p&#233;nurie de main d'&#339;uvre, des femmes font la guerre ou chassent, nous observons la mise en place rapide d'une r&#233;partition des t&#226;ches, qui semble avoir pour effet, et peut-&#234;tre pour fonction, de maintenir la d&#233;pendance, la binarit&#233; homme-femme, et de continuer &#224; &#233;riger l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233; comme norme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si, en les comparant, nous constatons &#233;videmment que des soci&#233;t&#233;s sont plus &#233;galitaires que d'autres, cela ne valide en aucun cas le mythe du communisme primitif et encore moins celui du matriarcat originel. Cette repr&#233;sentation d'un matriarcat originel est &#224; la fois un mythe f&#233;ministe, celui d'un paradis perdu, et un mythe patriarcal, repr&#233;sentation d'une p&#233;riode de chaos qu'il aurait fallu abolir par la mise en place du patriarcat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les soci&#233;t&#233;s que l'on croyait matriarcales sont le plus souvent des soci&#233;t&#233;s matrilin&#233;aires, o&#249; chacun rel&#232;ve du lignage de sa m&#232;re. Ces syst&#232;mes de filiation, o&#249; la transmission, du prestige, des biens mat&#233;riels, des noms de famille ou des titres, se succ&#232;de suivant le lignage f&#233;minin, sont le plus souvent b&#233;n&#233;fiques aux femmes. Nous savons par exemple que les violences conjugales sont bien plus faibles dans les soci&#233;t&#233;s o&#249; l'usage impose &#224; l'homme d'aller vivre aupr&#232;s de la famille de la femme qu'il &#233;pouse. Cependant, y compris dans les soci&#233;t&#233;s matrilin&#233;aires, le pouvoir politique reste le plus souvent masculin, et la division du travail profitable aux hommes. En outre, une minorit&#233; des soci&#233;t&#233;s matrilin&#233;aires, que l'on a cru matriarcales ou &#233;galitaires, connaissent les formes du patriarcat les plus caricaturales, comme les viols rituels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour ce que nous connaissons de l'Antiquit&#233;, les soci&#233;t&#233;s les moins in&#233;galitaires, dans l'acc&#232;s aux outils, aux armes ou &#224; la parole publique, semblent avoir exist&#233; au sein des actuels Iran et Afghanistan, ou dans une partie de la Chine. La Rome et la Gr&#232;ce antiques, longtemps id&#233;alis&#233;es, &#233;taient extr&#234;mement patriarcales, la guerre et le pouvoir politique &#233;tant monopolis&#233;s par les hommes. La Gr&#232;ce et la Rome antiques connaissaient l'esclavage, et les ma&#238;tres violaient r&#233;guli&#232;rement leurs esclaves. De plus, l'ensemble des rapports sexuels, tant h&#233;t&#233;rosexuels qu'homosexuels, &#233;taient, contrairement &#224; une certaine croyance, extr&#234;mement codifi&#233;s. Les enjeux autour du contr&#244;le des corps et de la procr&#233;ation &#233;taient omnipr&#233;sents et pour cette raison, le c&#233;libat &#233;tait r&#233;prim&#233; sous la R&#233;publique romaine. Dans son &lt;i&gt;Histoire de la sexualit&#233;,&lt;/i&gt; Foucault s'attache &#224; d&#233;montrer que les r&#232;gles et doctrines du christianisme &#233;labor&#233;es du II&#232;me au IV&#232;me si&#232;cles par les P&#232;res de l'&#201;glise sont un h&#233;ritage remani&#233; des disciplines de soi &#233;labor&#233;es par les philosophes grecs et latins de l'Antiquit&#233;. Le christianisme y a ajout&#233; l'id&#233;e d'un risque de damnation, compens&#233; par les n&#233;cessit&#233;s de l'aveu et du repentir pour les p&#234;cheurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelques si&#232;cles apr&#232;s le d&#233;veloppement du christianisme, en Europe occidentale, le Moyen &#194;ge a vu la situation des femmes s'am&#233;liorer. Comme le remarque Julie Pilorget, historienne m&#233;di&#233;viste et sp&#233;cialiste d'histoire du genre, les femmes participaient aux travaux des champs mais aussi aux ateliers, voire les dirigeaient apr&#232;s la mort de leur &#233;poux. Certaines d'entre elles poss&#233;daient ainsi des commerces tr&#232;s lucratifs. Cependant, &lt;i&gt;&#171; &lt;/i&gt; &lt;i&gt;Les trois statuts de la femme au Moyen &#194;ge ce sont ceux de vierge, d'&#233;pouse et de veuve. On pense d'abord la femme au travers du mariage. (&#8230;) Le but pour la femme est de se marier et lorsqu'elle n'y arrive pas on peut avoir l'instauration dans certaines municipalit&#233;s, dans le sud de la France, de communaut&#233;s d'organismes de charit&#233; qui vont aider ce qu'on appelle &lt;/i&gt;&lt;i&gt;&#171; &lt;/i&gt;&lt;i&gt; les jeunes filles &#224; marier&lt;/i&gt; &#187;&lt;i&gt; afin de leur constituer une dot.&lt;/i&gt; (...) &lt;i&gt;La femme qui vit seule est vue comme une marginale. On va souvent la d&#233;nommer d'apr&#232;s des termes tr&#232;s g&#233;n&#233;raux de fille, fillette, ou de fille publique &#8212; et dans ce dernier cas clairement on la d&#233;signe comme prostitu&#233;e. Il y a tout un flou autour de la d&#233;signation de ces femmes seules qui sont sujettes &#224; des agressions. On estime de toute fa&#231;on qu'une femme qui ne serait pas vierge et ne serait pas mari&#233;e, ou veuve, est une femme de mauvaise renomm&#233;e, dont la virginit&#233; est de toute fa&#231;on mise en cause.&lt;/i&gt; &lt;i&gt; &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour autant, au c&#339;ur du Moyen &#194;ge de nombreuses femmes &#233;taient reconnues comme porteuses de savoir, docteurs, sage-femmes, et pour certaines, pouvaient contr&#244;ler la procr&#233;ation via des plantes connues pour leurs qualit&#233;s abortives. Avant la mise en place de formes centralis&#233;es de pouvoir politique, les rapports de servages &#233;taient n&#233;goci&#233;s localement, en fonction de l'&#233;tat des rapports de forces. Des formes de sociabilit&#233;s propres au servage se d&#233;veloppaient, et parmi elles, des communaut&#233;s f&#233;minines. C'est au XIII&#232;me si&#232;cle que les seigneurs ont r&#233;ussi &#224; formaliser et uniformiser les rapports de servage, &#224; la d&#233;faveur des serfs, dans un contexte de d&#233;veloppement des villes, et d'importance croissante donn&#233;e &#224; l'argent. Seules les femmes des villes ont alors gagn&#233; en pouvoir, quand la masse de celles qui vivaient dans les campagnes a vu sa situation se d&#233;grader, au fur et &#224; mesure que la pauvret&#233; augmentait, et que le nombre de paysans sans terre croissait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est face &#224; cette situation que se sont d&#233;velopp&#233;es des mouvements mill&#233;naristes ou h&#233;r&#233;tiques, regroupant les exclus de la soci&#233;t&#233; f&#233;odale, prostitu&#233;es, pr&#234;tre d&#233;froqu&#233;s, travailleurs journaliers. Chose unique dans la France de l'&#233;poque, au sein de certaines congr&#233;gations h&#233;r&#233;tiques, les rapports &#233;taient mixtes et relativement &#233;galitaires. Des h&#233;r&#233;tiques rejetaient la procr&#233;ation ici-bas, consid&#233;rant le monde comme mauvais, et certains allaient jusqu'&#224; rejeter la sexualit&#233; en soi, qu'ils associaient &#224; la survie, &#224; une vie pr&#233;sente peu digne, quand d'autres encore s'opposaient &#224; la chastet&#233; pr&#244;n&#233;e par l'&#201;glise. Les h&#233;r&#233;tiques, pers&#233;cut&#233;s et &#233;cras&#233;s par l'&#201;glise, ont donc &#233;t&#233; stigmatis&#233;s &#224; la fois comme libertins et comme asc&#232;tes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au fur et &#224; mesure du d&#233;veloppement des villes et du march&#233;, et du contr&#244;le des populations pr&#233;figurant la mise en place de l'&#201;tat moderne, la misogynie fut associ&#233;e &#224; la r&#233;pression des h&#233;r&#233;sies et des soul&#232;vements. Toutes les r&#233;voltes, tant celles des travailleurs que celles des femmes, ont &#233;t&#233; appel&#233;es &#171; h&#233;r&#233;tiques &#187;. Les communaut&#233;s issues du servage furent dissoutes au profit des seigneurs comme de la bourgeoisie des villes, et la division entre les hommes et les femmes fut aggrav&#233;e, notamment par l'exploitation sexuelle. Le viol fut de fait d&#233;p&#233;nalis&#233; en France, et les bordels g&#233;n&#233;ralis&#233;s au quatorzi&#232;me si&#232;cle, notamment en Italie. Les hommes, trouvant un int&#233;r&#234;t dans la nouvelle situation, ont souvent pr&#233;f&#233;r&#233; opprimer les femmes plut&#244;t que de se r&#233;volter contre le capitalisme naissant. Apr&#232;s la peste noire, la question d&#233;mographique devenant un enjeu, la procr&#233;ation fut contr&#244;l&#233;e, comme les d&#233;placements de populations. C'est aussi &#224; ce moment que la r&#233;pression du vagabondage comme de la prostitution effectu&#233;e en dehors des bordels furent institu&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour codifier la propri&#233;t&#233; marchande, les premi&#232;res interdictions de certains m&#233;tiers aux femmes furent mises en place au XII&#232;me si&#232;cle, et ce processus poursuivi jusqu'au XIX&#232;me si&#232;cle, dans le cadre de la red&#233;couverte du droit romain (qui donnait un pouvoir exorbitant aux hommes sur le reste de la famille), en opposition &#224; un droit f&#233;odal, qui admettait une multiplicit&#233; de droits sur une m&#234;me terre et l&#233;gitimait l'existence de la puissance publique. Parall&#232;lement, du XII&#232;me au XV&#232;me si&#232;cle, la chevalerie a codifi&#233; ses valeurs en tant que classe. L'amour courtois en fait partie. Les clich&#233;s de genres dans le rapport &#224; l'amour y sont omnipr&#233;sents. C'est, comme l'explique Silvia Federicci, dans ce contexte que fut d&#233;velopp&#233; &#224; la fin du Moyen-&#194;ge un nouveau mod&#232;le de f&#233;minit&#233;, celui de la &#171; femme et &#233;pouse id&#233;ale, passive, ob&#233;issante, &#233;conome, taiseuse, travailleuse et chaste. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r, ce serait une erreur d'expliquer le d&#233;but par la fin, de comprendre des &#233;v&#233;nements historiques &#224; la seule lumi&#232;re de ce qui leur succ&#232;de, comme si l'Histoire &#233;tait &#233;crite. On ne peut donc pas affirmer que la r&#233;pression des femmes aurait vis&#233; &#224; pr&#233;parer le terrain &#224; l'&#233;mergence de la modernit&#233; et la mise en place de l'&#201;tat central. Cependant, la r&#233;pression prot&#233;iforme des femmes, a, comme le d&#233;veloppe Silvia Federicci, &lt;i&gt;&#171; &lt;/i&gt; &lt;i&gt;affaibli la r&#233;sistance de la paysannerie europ&#233;enne (&#8230;) au moment o&#249; la communaut&#233; paysanne &#233;tait d&#233;j&#224; en train de se d&#233;sint&#233;grer sous l'effet combin&#233; de la privatisation de la terre, de la hausse des taxes et de l'&#233;largissement du contr&#244;le de l'&#201;tat sur tous les aspects de la vie sociale.&lt;/i&gt; &lt;i&gt; &#187;&lt;/i&gt; Elle &lt;i&gt;&#171; &lt;/i&gt; &lt;i&gt;a divis&#233; hommes et femmes, et d&#233;truit un univers de pratiques, de croyances et de sujets sociaux dont l'existence &#233;tait incompatible avec la discipline du travail capitaliste.&lt;/i&gt; &lt;i&gt; &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plusieurs dizaines de milliers de sorci&#232;res ont &#233;t&#233; extermin&#233;es. Si les proc&#232;s pour sorcellerie ont, dans certaines r&#233;gions (comme l'actuelle r&#233;gion parisienne), concern&#233; pour moiti&#233; des hommes, la majorit&#233; des historiens s'accordent pour affirmer que plus des trois-quarts des ex&#233;cutions ont concern&#233; des femmes. Les causes avanc&#233;es sont multiples : misogynie h&#233;rit&#233;e du christianisme populaire, contr&#244;le de la procr&#233;ation (les sorci&#232;res &#233;tant porteuses de moyens de contraception comme de connaissances permettant l'avortement), mais aussi destruction de formes de sociabilit&#233; et de savoirs empiriques consid&#233;r&#233;s comme oppos&#233;s au rationalisme moderne en cours de d&#233;veloppement. La chasse aux sorci&#232;res est, pour Silvia Federicci, le moment de la &lt;i&gt;&#171; &lt;/i&gt; &lt;i&gt;d&#233;faite historique des femmes.&lt;/i&gt; &lt;i&gt; &#187;&lt;/i&gt; C'est par exemple depuis cette &#233;poque que le terme &#171; comm&#233;rage &#187; est p&#233;joratif et associ&#233; &#224; la f&#233;minit&#233;. Pour le guide des chasseurs de sorci&#232;res du XV&#232;me si&#232;cle, le &lt;i&gt;Malleus Maleficarum&lt;/i&gt; (Marteau des sorci&#232;res),&lt;i&gt; &#171; &lt;/i&gt; &lt;i&gt;personne ne nuit davantage &#224; l'&#201;glise catholique que les sorci&#232;res&lt;/i&gt; &lt;i&gt; &#187;&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;&#171; &lt;/i&gt; &lt;i&gt;une femme qui pense toute seule pense mal&lt;/i&gt; &lt;i&gt; &#187;&lt;/i&gt;. Pour l'&#201;glise, &#224; l'&#233;poque, la vision de la procr&#233;ation &#233;tait la suivante : l'homme d&#233;pose dans la femme un &#171; homoncule &#187;, homme complet, qui va grandir dans le corps de la femme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans plusieurs pays d'Europe, la loi a subordonn&#233; la femme &#224; son mari, et, alors que la prostitution &#233;tait relativement admise au milieu du Moyen-&#226;ge, celle-ci fut alors r&#233;prim&#233;e, car associ&#233;e au vagabondage et &#224; la subsistance des femmes, au moment o&#249; l'&#201;tat souhaitait &#224; la fois s&#233;dentariser les populations pour les faire travailler, et rendre les femmes d&#233;pendantes du foyer. L'&#233;poque ouverte au XVI&#232;me si&#232;cle a prolong&#233; la r&#233;pression des femmes et des marges, la base de la mise en place de l &#8216;&#201;tat moderne &#233;tant le grand renfermement des pauvres et des vagabonds dans les maisons de travail et de correction. Ce grand renfermement a entra&#238;n&#233; une nouvelle caract&#233;risation de la folie, vue comme le n&#233;gatif de la rationalit&#233; occidentale alors en cours de nouvelle caract&#233;risation. Comme pour le libertinage, l'alcoolisme et le vagabondage, on consid&#232;re &#224; partir de ce moment que la folie rend l'homme incapable de s'adapter aux valeurs d'une soci&#233;t&#233; qui &#233;rige le travail en valeur supr&#234;me, et qui en retour proscrit toute forme d'oisivet&#233;. Alors que 40 000 pauvres vivaient &#224; Paris au d&#233;but du XVII&#232;me si&#232;cle, 35 000 ont pu fuir, les 5 000 restant &#233;tant enferm&#233;s dans les h&#244;pitaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du XVI&#232;me au XVII&#232;me si&#232;cle, acte embl&#233;matique de l'accumulation primitive, la mise en cl&#244;tures des terres communales a ruin&#233; la petite paysannerie en Angleterre. La destruction des communaux fut celle d'endroits importants pour les femmes, tant pour se nourrir que parce qu'ils &#233;taient des places centrales de sociabilit&#233; et d'&#233;change de savoirs. Le travail des femmes fut de plus en plus sous-pay&#233;, ce qui favorisa &#224; la fois l'essor du capitalisme, et la domination croissante des hommes sur les femmes. Suite &#224; une crise de croissance de la population au XVI&#232;me et XVII&#232;me, puis &#224; la fin de la famine en Europe au XVIII&#232;me si&#232;cle, la croissance d&#233;mographique est devenue une question d'&#201;tat, dans le cadre du d&#233;veloppement des th&#233;ories mercantilistes l&#233;gitimant le contr&#244;le du corps des femmes et les injonctions &#224; la maternit&#233;. Au XVI&#232;me si&#232;cle, en France, fut mise en place une loi consid&#233;rant comme meurtri&#232;res les femmes qui ont cach&#233; leur grossesse et entra&#238;n&#233; un mort-n&#233;. Du XVI&#232;me au d&#233;but du XVIII&#232;me si&#232;cles, les infanticides et autres actes entravant la croissance d&#233;mographique furent qualifi&#233;s d'actes de sorcelleries, et demeuraient les premi&#232;res causes de condamnation &#224; mort. En Angleterre, la peine de mort pour adult&#232;re fut mise en place et appliqu&#233;e. Le pouvoir sur la vie propre aux formes de gouvernementalit&#233; moderne passe par la discipline des corps, conjugu&#233;e &#224; la r&#233;gulation de la population. Il est li&#233; &#224; l'essor des villes, au d&#233;veloppement des entreprises, et &#224; la mise sous d&#233;pendance des femmes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Angleterre, le mouvement de renaissance &#233;vang&#233;lique a jou&#233; un r&#244;le important dans le contr&#244;le des corps des femmes d&#232;s 1770, et encore plus &#224; partir de 1789. La pr&#233;dication adress&#233;e aux femmes des classes sup&#233;rieures, bourgeoisie et aristocratie, &#233;tait associ&#233;e &#224; un discours consistant &#224; dire que la R&#233;volution fran&#231;aise n'&#233;tait pas li&#233;e aux privil&#232;ges de la noblesse mais &#224; son libertinage. Les couples aristocratiques devaient donc prendre mod&#232;le sur les couples bourgeois, par un &#233;loge de la pudeur, de la charit&#233;, et du d&#233;vouement f&#233;minin, et se r&#233;g&#233;n&#233;rer, afin d'&#233;viter que cette r&#233;volution ne s'&#233;tende.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le cadre de la prise de pouvoir de la bourgeoisie et du d&#233;veloppement de la classe ouvri&#232;re industrielle, en Occident, au XIX&#232;me si&#232;cle, le mod&#232;le bourgeois de la femme au foyer fut &#233;tendu au monde ouvrier, alors que les paysannes travaillaient et &#233;taient relativement reconnues pour leur travail. En r&#233;action &#224; cette rel&#233;gation et &#224; l'injonction &#224; la procr&#233;ation, la plupart des organisations f&#233;minines et m&#234;me f&#233;ministes qui se sont d&#233;velopp&#233;es au XIX&#232;me si&#232;cle &#233;taient n&#233;o-mathulsiniennes et pr&#244;naient une r&#233;duction de la procr&#233;ation. L'un de leurs slogans &#233;tait &lt;i&gt;&#171; &lt;/i&gt; &lt;i&gt;Assez de chair &#224; plaisir&lt;/i&gt; &lt;i&gt; ! De chair &#224; travail&lt;/i&gt; &lt;i&gt; ! De chair &#224; canon&lt;/i&gt; &lt;i&gt; !&lt;/i&gt; &lt;i&gt; &#187;&lt;/i&gt; Cette tendance s'est d&#233;velopp&#233;e jusqu'&#224; la l&#233;galisation de la contraception (en 1967 pour en ce qui concerne la France). Au XIX&#232;me si&#232;cle, s'est d&#233;velopp&#233; aux &#201;tats-Unis un mouvement populaire pour la sant&#233;. Li&#233; au mouvement f&#233;ministe, qui &#224; l'&#233;poque ne focalisait pas encore sur le droit de vote mais voulait l'&#233;galit&#233; r&#233;elle, ce mouvement pr&#244;nait le respect des savoirs populaires et des savoirs d&#233;velopp&#233;s pour les femmes, ainsi que l'acc&#232;s &#224; toutes les professions. La r&#233;ponse bourgeoise fut la cr&#233;ation du m&#233;tier d'infirmi&#232;re, subordonn&#233;e aux hommes m&#233;decins. En France, dans le sillage des mouvements pour la sant&#233;, des mouvements plus radicaux n&#233;s apr&#232;s 68 ont rejoint le Planning familial et impos&#233; la l&#233;galisation de l'avortement. Si la l&#233;galisation de la contraception puis celle de l'avortement a divis&#233; les parlementaires, il y eut consensus sur l'article 5 de la loi Neuwirth &#233;tablissant que &#171; toute propagande antinataliste est interdite. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La l&#233;galisation de l'avortement est all&#233;e de pair avec son contr&#244;le par l'&#201;tat, et ne fut pas la r&#233;activation des savoirs empiriques li&#233;s au corps des femmes. Cette loi de l&#233;galisation de l'avortement fut notamment critiqu&#233;e en Italie par des f&#233;ministes autonomes, dont l'histoire est racont&#233;e par la librairie des femmes de Milan dans l'ouvrage &lt;i&gt;Ne crois pas avoir de droits.&lt;/i&gt; Aussi, pendant que les f&#233;ministes fran&#231;aises luttaient pour l'avortement dans l'hexagone contre l'&#201;tat qui l'interdisait, le m&#234;me &#201;tat fran&#231;ais imposait parfois avortements et st&#233;rilisations aux femmes des &#171; D&#233;partements et Territoires d'Outre Mer &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le patriarcat en Occident est donc le nom d'une d&#233;possession des femmes, d&#233;possession de leurs corps, de leur travail, de leur puissance, de leur capacit&#233; de d&#233;cision. Le viol semble &#234;tre &#224; ce titre le stade ultime de la d&#233;possession, l'annulation du corps. Si le viol est pr&#233;sent dans de nombreuses soci&#233;t&#233;s, il n'y a cependant pas d'universalit&#233; du viol. Par d&#233;finition, le viol n'existe pas en dehors des rapports de pouvoir et des rapports de forces. Dans la soci&#233;t&#233; iroquoise, matrilin&#233;aire, et o&#249; l'homme va vivre dans la famille de la femme qu'il &#233;pouse, le nombre des viols est faible. Nous savons aussi qu'une augmentation des viols peut avoir lieu en fonction des contextes, comme par exemple celui du d&#233;veloppement du racisme colonial. Nous savons qu'un grand nombre des hommes appel&#233;s en Alg&#233;rie ont viol&#233;, ce qui a tr&#232;s probablement influenc&#233; les formes de la masculinit&#233; en France les ann&#233;es suivantes. Enfin, pour ce qui est du cadre l&#233;gal, fa&#231;onnant en partie les repr&#233;sentations, tous les viols ne sont pas reconnus par le pouvoir de la m&#234;me mani&#232;re. Au XIX&#232;me si&#232;cle, la loi ne faisait pas que nier le viol conjugal, mais d&#233;finissait le viol comme &lt;i&gt;&#171; &lt;/i&gt; &lt;i&gt;le co&#239;t illicite avec une femme qu'on sait n'y point consentir&lt;/i&gt; &lt;i&gt; &#187;&lt;/i&gt;. &#171; Illicite &#187; d&#233;signant ici le co&#239;t hors mariage, la d&#233;finition du viol prot&#233;geait le mariage en tant qu'institution, le viol &#233;tant le n&#233;gatif du &#171; devoir conjugal &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que le viol n'est pas seulement une question de sexualit&#233; mais avant tout une question de pouvoir, la loi fran&#231;aise d&#233;finit le viol comme &#171; tout acte de p&#233;n&#233;tration sexuelle, de quelque nature qu'il soit, commis sur la personne d'autrui ou sur la personne de l'auteur, par violence, contrainte, menace ou surprise &#187;. Cette d&#233;finition du viol, li&#233;e &#224; la diversification des pratiques sexuelles et des discours sur la sexualit&#233;, et faisant suite aux luttes f&#233;ministes, &#233;tablit la n&#233;cessit&#233; du consentement, mais r&#233;duit le viol &#224; son caract&#232;re sexuel. Nous observons qu'en axant sur l'intention sexuelle de l'auteur du viol, la loi fran&#231;aise ne permet pas de penser ce qui est arriv&#233; &#224; Th&#233;o, sodomis&#233; de force par un gendarme &#224; l'aide de sa matraque, sous pr&#233;texte que nous ne d&#233;tenons pas de preuve du fait que l'acte &#233;tait sexualis&#233; dans l'esprit du gendarme. Par ailleurs, en visant &#224; prot&#233;ger le consentement, la loi cr&#233;e des cat&#233;gories de personnes ne pouvant consentir qu'entre elles, comme les mineurs de moins de quinze ans (un seuil qui pourrait &#234;tre questionn&#233;, quand on sait par exemple qu'un mineur de 13 ans peut &#234;tre consid&#233;r&#233; comme p&#233;nalement responsable&#8230;) et les handicap&#233;s mentaux. La juriste Marcella Iacub fait remarquer qu'avoir enferm&#233; les handicap&#233;s mentaux dans ce huis clos sexuel a pour effet de justifier les pratiques de st&#233;rilisation et les discours les justifiant, sans que personne ne s'en indigne. Dans le contexte d'une pens&#233;e &#233;mancipatrice visant &#224; rejeter l'&#201;tat hors du domaine de la sexualit&#233;, Foucault proposait de p&#233;naliser le viol en tant qu'atteinte &#224; la personne, et de renoncer &#224; la d&#233;nomination de &#171; crime sexuel &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si le patriarcat est le nom d'une d&#233;possession, il est aussi celui d'une r&#233;partition. Comme le d&#233;taille Christine Delphy, les hommes sont associ&#233;s &#224; l'espace public, et les femmes au priv&#233;. Les cuisiniers ou les diplomates les plus reconnus sont des hommes. Celles qui cuisinent &#224; la maison ou jouent un r&#244;le de diplomatie &#224; des &#233;chelles familiales ou amicales sont le plus souvent des femmes. Le travail gratuit des femmes dans la sph&#232;re domestique est &#224; la fois une exploitation, et la mise en place d'espaces et de pouvoirs diff&#233;renci&#233;s. Tendanciellement, on peut dire que plus le patriarcat est fort et plus les femmes vont avoir des pouvoirs invisibles, li&#233;s au maintien des normes, au monopole de l'&#233;ducation, voire au contr&#244;le du corps et au choix de l'&#233;pouse pour le fils &#224; marier. Pour reprendre les mots de Genevi&#232;ve Fraisse, &lt;i&gt;&#171; &lt;/i&gt; &lt;i&gt;les hommes font les lois, les femmes font les m&#339;urs.&lt;/i&gt; &lt;i&gt; &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous consid&#233;rons que c'est l&#224; qu'une partie du f&#233;minisme se trompe quand il r&#233;duit le patriarcat &#224; un face &#224; face entre &#171; classes des femmes &#187; et &#171; classes des hommes &#187;, alors que la division homme/femme a &#233;t&#233; cr&#233;&#233; par des rapports de production, et que l'enjeu des r&#244;les diff&#233;renci&#233;s a toujours &#233;t&#233; le maintien d'un ordre social. Cette divergence au sein du mouvement f&#233;ministe s'est exprim&#233;e r&#233;cemment dans la manifestation du 24 novembre contre les violences sexistes et sexuelles, les organisatrices pr&#244;nant l'unit&#233; de toutes les femmes contre les &#171; violences masculines &#187;, quand la tendance &#171; Nous aussi &#187; insistait sur la pr&#233;carit&#233; des femmes rendant possible ces violences, lesquelles sont exerc&#233;es ou favoris&#233;es par les institutions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le capitalisme (et le patriarcat absorb&#233; en son sein) a repris et r&#233;am&#233;nag&#233; des conceptions sur les hommes et les femmes qui lui &#233;taient ant&#233;rieures depuis des si&#232;cles et visaient au maintien de la soci&#233;t&#233;. En outre, observons que le patriarcat hi&#233;rarchise aussi les hommes entre eux. M&#233;lanie Gourarier, qui a observ&#233; des communaut&#233;s masculinistes, note que les hommes qui en font partie s&#233;duisent les femmes dans le but principal de comparer et hi&#233;rarchiser leurs masculinit&#233;s. L'histoire du racisme, de la castration des esclaves &#224; l'extr&#234;me d&#233;pr&#233;ciation actuelle de la masculinit&#233; des hommes noirs et arabes, confirme aussi cette hi&#233;rarchisation des hommes entre eux par le patriarcat occidental.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et ce n'est pas un hasard si c'est au moment o&#249; l'ordre en place craque de toutes parts, au moment o&#249; l'Occident est de moins en moins h&#233;g&#233;monique &#224; l'&#233;chelle du monde, au moment o&#249; l'&#233;conomie se r&#233;duit &#224; la crise et que le droit est d&#233;pass&#233; sur son propre terrain par l'&#233;tat d'exception, que les r&#244;les sexuels mis en place au sein de l'ordre occidental sont remis en cause. La virilit&#233; affirm&#233;e de mani&#232;re caricaturale par Trump et Poutine montre que quelque chose ne va plus de soi. L'int&#233;r&#234;t m&#233;diatique croissant pour les relations BDSM, qui caricaturent, parodient, visibilisent ou d&#233;tournent de leur but les rapports de pouvoir est un autre exemple. Cela ne signifie pas qu'il faudrait se satisfaire des symboles. Voir une femme &#224; la t&#234;te du FMI ou avoir comme pr&#233;sident de la R&#233;publique un homme mari&#233; &#224; une femme plus &#226;g&#233;e que lui ne change fondamentalement rien aux structures du pouvoir. Observons cependant que les repr&#233;sentation dominantes ne sont plus &#233;videntes, et c'est heureux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En conclusion, rappelons que les in&#233;galit&#233;s entre hommes et femmes sont li&#233;es aux structures sociales, bien qu'elles n'y soient pas r&#233;ductibles, et qu'elles demeurent aussi une question propre, avec des rapports de force entre hommes et femmes. Rappellons aussi que m&#234;me si le communisme primitif et le matriarcat originel sont des mythes (d&#233;velopp&#233;s tant par ceux regrettant un &#226;ge d'or que par ceux expliquant que l'ordre patriarcal a remplac&#233; une situation catastrophique), il est faux de dire que les femmes sont absolument opprim&#233;es partout, tout le temps, et de la m&#234;me mani&#232;re. Si la procr&#233;ation est souvent associ&#233;e symboliquement aux hommes, il existe des soci&#233;t&#233;s matrilin&#233;aires, comme les Iroquois ou les Inuits. Il existe aussi, de fa&#231;on encore plus minoritaire, quelques soci&#233;t&#233;s &#233;galitaires, comme celle des N&#226;, en Chine. Une connaissance des structures sociales du patriarcat appuie donc la n&#233;cessit&#233; de penser sp&#233;cifiquement la question des rapports hommes/femmes, qui n'est pas r&#233;ductible au grand tout d'une &#171; question sociale &#187;, tout en liant cette question &#224; la critique de l'ordre en place. Et m&#234;me si rien ne sera satisfaisant tant qu'existeront les rapports capitalistes et patriarcaux, affirmons, en analysant les exemples de communaut&#233;s ayant exist&#233; pour contrer les cons&#233;quences du d&#233;veloppement du capitalisme, la n&#233;cessit&#233; de penser d&#232;s aujourd'hui, ici et maintenant, les termes de rapports hommes/femmes diff&#233;rents de l'ordre ancien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Harz Labour&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;https://expansive.info/Vingt-deuxieme-numero-de-Harz-Labour-Gilets-jaunes-fin-du-monde-et-feminisme-1332?fbclid=IwAR2pSC59HaOZOrcR0HEQHO_uMfWfC5_E3TxkX5RCkHI0X0-r1AAfWvpSMlw&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;num&#233;ro 22&lt;/a&gt;, d&#233;cembre 2018.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Les petits morceaux de jeune homme - Notes de lecture </title>
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		<dc:subject>Lecture</dc:subject>
		<dc:subject>masculinit&#233;</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; Le jeune homme pose ses cartes, mais il n'est pas pr&#234;t &#224; jouer. &#187;&lt;/p&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='https://trounoir.org/IMG/logo/arton114.jpg?1731403040' class='spip_logo spip_logo_right' width='93' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Que faire de toute cette masculinit&#233; contemporaine qui parvient, par la ruse de l'esprit, &#224; reproduire &#224; l'infini l'&#233;vidence de sa propre l&#233;gitimit&#233; r&#233;volutionnaire ? Le collectif des Valeries proposent de le diss&#233;quer en petits morceaux dans un livre qui vient de para&#238;tre en France : &lt;a href=&#034;http://www.oiedecravan.com/cat/catalogue.php?v=a&amp;id=62&amp;lang=fr&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;Petits morceaux de jeune homme&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;. En voici sa recension.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;L'automne dernier, au beau milieu du confinement de novembre 2020, a paru en France un petit livre qui vaut le d&#233;tour : les &lt;i&gt;Petits morceaux de jeune homme&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Publi&#233; aux &#233;ditions L'Oie de Cravan, le livre a connu une premi&#232;re parution (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Le collectif &#171; Valeries &#187; signe un texte dr&#244;le et incisif, &#224; mi-chemin entre l'essai politique et la po&#233;sie. Sous forme d'aphorismes, il s'attache &#224; retracer, &#224; travers une diversit&#233; de ses occurrences, un certain type de &#171; masculinit&#233; toxique &#187; qui gangr&#232;ne les relations et dynamiques collectives. Fil directeur du livre, le &#171; jeune homme &#187; est le concept par lequel les Valeries proposent d'appr&#233;hender la coh&#233;rence d'une disposition diffuse dont le livre rassemble quelques &#171; morceaux &#187;. C'est ainsi que se recomposent au fil des pages les traits si familiers du jeune homme. On lira par exemple :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Le jeune homme formule un avis cat&#233;gorique et nouveau. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Le jeune homme n'a pas besoin de temps pour lui. Il manque de temps pour lire. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il se voit d&#233;j&#224; mort : h&#233;ritier de quelques grands hommes. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'il fonctionne de mani&#232;re autonome, l'opuscule est aussi une r&#233;ponse explicite au &#171; Premiers mat&#233;riaux pour une th&#233;orie de la Jeune-Fille &lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le texte a ensuite fait l'objet d'un livre : Tiqqun, Premiers mat&#233;riaux pour (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;,&lt;i&gt; &lt;/i&gt;un texte paru dans la revue &lt;i&gt;Tiqqun&lt;/i&gt; au d&#233;but des ann&#233;es 2000. Ce texte proposait il y a quelque vingt ans le concept de &#171; Jeune-Fille &#187;, avec ses majuscules et son trait d'union, en tant que figure d'adh&#233;sion sans reste &#224; la nouvelle physionomie du capital : &#171; &#192; la soumission par le travail (du capitalisme post-fordisme) limit&#233;e puisque le travailleur se distinguait encore de son travail, se substitue &#224; pr&#233;sent l'int&#233;gration par la conformit&#233; subjective et existentielle, c'est-&#224;-dire, au fond, par la consommation. &#187; Moins figure de l'ali&#233;nation que v&#233;ritable machine de guerre, la Jeune-Fille est envisag&#233;e par les auteurs comme le v&#233;hicule privil&#233;gi&#233; d'un rapport social (et au monde) enti&#232;rement r&#233;sorb&#233; dans la consommation, l'autovalorisation (de soi comme marchandise) et la s&#233;duction. En tant que &#171; &lt;i&gt;citoyen mod&#232;le &lt;/i&gt;tel que la soci&#233;t&#233; marchande le red&#233;finit &#224; partir de la Premi&#232;re Guerre mondiale, en r&#233;ponse &lt;i&gt;explicite&lt;/i&gt; &#224; la menace r&#233;volutionnaire &#187;, la Jeune-Fille se constitue ainsi, sans nul retournement dialectique comme possible salut &lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;C'est en substance ce qui distingue la Jeune-Fille du bloom et du crevard.&#034; id=&#034;nh3-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, en tant qu'agent de la nouvelle forme de domination du capital qui marque et oriente le devenir de l'exp&#233;rience contemporaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Entendons-nous, le concept de Jeune-Fille n'est &#233;videmment pas un concept sexu&#233; &#187;, &#233;crivaient les auteurs qui, visiblement peu familiers avec les th&#233;ories du genre, donnaient pour preuve que le &#171; lascar de bo&#238;te de nuit ne s'y conforme pas moins que la beurette grim&#233;e en porno-star &#187;. Dans l'&#233;pilogue des &lt;i&gt;Petits morceaux de jeune homme&lt;/i&gt;, les Valeries effectuent &#224; cet &#233;gard une mise au point : &#171; Entendons-nous, le jeune homme est &#233;videmment un concept genr&#233; &#187; (comment en effet &#8211; et surtout &#224; quoi bon &#8211;, parmi les possibilit&#233;s infinies qu'offre la langue, choisir de fonder un concept sur une cat&#233;gorie de genre si c'est pour pr&#233;tendre qu'il en est exempt ?). C'est-&#224;-dire que le jeune homme ne renvoie pas bien s&#251;r &#224; un &#233;ternel &#171; masculin &#187; essentialis&#233;, mais &#224; un ensemble de normes et repr&#233;sentations sociales et historiques qui construisent la masculinit&#233; en opposition aux sph&#232;res, fonctions et sensibilit&#233;s auxquelles les femmes ont &#233;t&#233; historiquement assign&#233;es, et qui d'un m&#234;me geste &#233;rigent la virilit&#233; comme valeur, &#233;talon de mesure &#224; l'aune duquel &#233;valuer l'ensemble des comportements et des mani&#232;res d'&#234;tre. Par exemple, &#233;crire &#171; La Jeune-Fille prise la &#8220;sinc&#233;rit&#233;&#8221;, le &#8220;bon c&#339;ur&#8221;, la &#8220;gentillesse&#8221;, la &#8220;simplicit&#233;&#8221;, la &#8220;franchise&#8221;, la &#8220;modestie&#8221;, et d'une fa&#231;on g&#233;n&#233;rale toutes les vertus qui, consid&#233;r&#233;es unilat&#233;ralement, sont synonymes de servitude &#187; ne revient certes pas &#224; affirmer que toutes les femmes sont serviles ni qu'il s'agirait-l&#224; d'une fatalit&#233; due &#224; leur &#171; nature &#187;. Mais c'est &#224; tout le moins reconduire une grille d'&#233;valuation et d'interpr&#233;tation qui se ne se r&#233;f&#232;re aux femmes qu'en tant que repoussoirs, pour d&#233;finir seulement par la n&#233;gative ce vers quoi il s'agirait de tendre pour exister pleinement (en commen&#231;ant par s'abstenir d'&#234;tre sinc&#232;re, de bon c&#339;ur, gentil, simple, franc, modeste). Sur un mode binaire, mais hautement asym&#233;trique, l'op&#233;ration de valorisation/d&#233;pr&#233;ciation qu'effectue la norme viriliste tend &#224; configurer l'ensemble des processus de subjectivations et impr&#232;gne les imaginaires de l'&#233;mancipation, qui s'habillera d&#232;s lors volontiers des signes de la force, de la ma&#238;trise, de l'ind&#233;pendance et autres caract&#233;ristiques que la cat&#233;gorie du masculin s'incorpore. &#171; &#192; force de le manipuler, on a aussi trouv&#233; du jeune homme en nous &#187; assument &#224; cet &#233;gard les Valeries, sans d&#233;mentir d'aucune fa&#231;on le caract&#232;re &#171; genr&#233; &#187; de leur concept.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De fait, les deux textes convoquent, appellent, imposent &#224; la conscience des repr&#233;sentations (de genre) qu'ils relient entre elles pour dessiner les contours d'une &#171; figure &#187; qui resterait autrement illisible. Leur dimension &#171; humoristique &#187; tient &#224; ce qu'au fil des pages nous y reconnaissons diff&#233;rentes manifestations d'adh&#233;sion aux normes et imp&#233;ratifs qui nous exasp&#232;rent au quotidien, et nous rendant ainsi complices, ces textes nous flattent. C'est l&#224; l'un des ressorts simples, mais efficaces de l'humour. Or l&#224; o&#249; la&lt;i&gt; Th&#233;orie de la Jeune-Fille&lt;/i&gt; reconduit le d&#233;nigrement collectif dont les femmes sont l'objet pour en abreuver sa critique du Spectacle, les &lt;i&gt;Petits morceaux de jeune homme &lt;/i&gt;d&#233;pistent la valorisation g&#233;n&#233;ralis&#233;e d'une virilit&#233; qui n'en finit pas de fixer &#171; les formes du pouvoir &#187; tout en se donnant des airs subversifs. Si l'on s'attache &#224; cette distinction, on peut se demander si c'&#233;tait vraiment la peine, avec les &lt;i&gt;Petits morceaux de jeune homme&lt;/i&gt;, de r&#233;pondre &#224; un texte qui avait fini par trouver sa juste place dans l'oubli g&#233;n&#233;ral, et regretter que les autrices, dans la mesure o&#249; elles font le choix de le r&#233;activer, ne se distancient pas encore plus fermement de la misogynie qui traverse ce texte de part en part.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;De la sentence d&#233;cr&#233;tant que &#171; le cul de la Jeune-Fille est un village (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Une telle clart&#233; aurait &#233;t&#233; d'autant plus bienvenue que les &lt;i&gt;Petits morceaux de jeune homme &lt;/i&gt;&#233;mergent d'un certain milieu politique anticapitaliste dont se r&#233;clament explicitement les Valeries dans l'&#233;pilogue, et &#224; l'int&#233;rieur duquel le livre, qu'il soit pens&#233; comme tel ou non, intervient. Il n'en demeure pas moins que le propos et l'int&#233;r&#234;t du texte exc&#232;de largement sa r&#233;f&#233;rence &#224; la &lt;i&gt;Th&#233;orie de la Jeune-Fille &lt;/i&gt; : il semble se rapporter bien davantage aux exp&#233;riences collectives dont il est visiblement issu, et avec lesquelles il s'agit pour lui de dialoguer. Il ne faut en effet pas creuser bien loin pour remarquer que le concept de &#171; jeune homme &#187; ne renvoie pas &#224; n'importe quel type de virilisme, mais &#224; des occurrences particuli&#232;res qui l'arriment &#224; un certain ethos radical :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Pour le jeune homme, &#8220;se mettre en jeu&#8221; donne du prestige. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Le jeune homme ne pense pas &#224; la r&#233;volution, mais au r&#233;volutionnaire qu'il est. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les aphorismes donnent pourtant rapidement &#224; comprendre que la critique que les Valeries formulent s'op&#232;re depuis l'int&#233;rieur des exp&#233;riences qui sont la mati&#232;re du livre, et dont du reste elles ne se d&#233;solidarisent pas. Comme elles le pr&#233;cisent elles-m&#234;mes, leur geste critique consiste moins &#224; exposer &#171; toutes les fa&#231;ons qu'ont les gars de nous faire chier &#187;, qu'&#224; localiser une disposition, exprim&#233;e dans un ensemble d'attitudes rarement recoup&#233;es entre elles, qui contrevient aux aspirations m&#234;mes qu'elle pr&#233;tend nourrir. Le probl&#232;me, &#233;crivent-elles, c'est que dans la r&#233;currence de ses expressions et l'approbation dont elle jouit la plupart du temps, cette disposition &#171; plombe l'ambiance &#187; et finit par bloquer toute possibilit&#233; d'&#233;laboration collective. Le jeune homme peut par exemple rev&#234;tir un ensemble de signes qui renvoie &#224; la mise en jeu, &#224; l'exigence et au d&#233;passement de soi, pour finalement se montrer le plus souvent fuyant, orgueilleux et peu dispos&#233; &#224; la rencontre. Ainsi se pr&#233;cisent au fil des pages les traits exasp&#233;rants et somme toute ridicules de celui qui n' &#171; a pas besoin d'aide &#187;, qui &#171; sait d&#233;j&#224; tout &#187;, qui &#171; a une meilleure solution &#187;, mais &#171; qui doit s'en aller &#187; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Le jeune homme pose ses cartes, mais il n'est pas pr&#234;t &#224; jouer. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Dans l'attente de la vraie d&#233;pense, le jeune homme se tient &#224; distance. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Devant l'ami en d&#233;tresse, il feint de ne rien voir. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Qu'est-ce qu'une vie bonne ?&lt;/i&gt;, Judith Butler critique la ligne de s&#233;paration dress&#233;e par Hannah Arendt entre la vie du corps et la vie de l'esprit, sur laquelle elle fonde sa conception de la politique entendue comme prise de position active, verbale ou physique prenant place au sein d'une sph&#232;re publique bien d&#233;limit&#233;e. Butler remarque que si &#171; Arendt comprend clairement que la sph&#232;re priv&#233;e soutient la sph&#232;re publique de l'action &#187;, il n'en demeure pas moins que dans sa conception restrictive de la politique &#171; le refoulement de la d&#233;pendance devient la condition n&#233;cessaire de la pens&#233;e et de l'action autonomes du sujet politique, ce qui conduit imm&#233;diatement &#224; se demander de quelle sorte de pens&#233;e et d'action &#8220;autonomes&#8221; il peut s'agir. &lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Judith Butler, Qu'est-ce qu'une vie bonne ?, traduit de l'anglais (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187; Le refoulement de la d&#233;pendance implique non seulement l'invisibilisation et le d&#233;nigrement de ce qui la prend en charge, et ne se contente pas de distinguer la sph&#232;re du besoin de celle de l'action, mais co&#239;ncide plus profond&#233;ment avec le d&#233;ni de la vuln&#233;rabilit&#233; qui nous expose les uns aux autres, irr&#233;m&#233;diablement. L&#224; o&#249; les&lt;i&gt; Petits morceaux de jeune homme &lt;/i&gt;se montrent r&#233;solument f&#233;ministes est dans leur mani&#232;re de prendre &#224; bras-le-corps ce ph&#233;nom&#232;ne de refoulement qui, quoique tout &#224; fait compatible avec le fantasme lib&#233;ral d'une individualit&#233; libre, ind&#233;pendante et exon&#233;r&#233;e de toute obligation envers l'autre, impr&#232;gne une grande part des processus de subjectivation politique : &#171; Le jeune homme n'aime pas le soin. Ce n'est pas son truc. &#187; Or si l'on suit le propos des Valeries, la &#171; joie communiste &#187; ne consisterait pas dans le d&#233;passement de la d&#233;pendance, mais au contraire dans l'effort d'installer, collectivement, les conditions pouvant rendre l'interd&#233;pendance habitable et d&#233;sirable, de sorte que, tout en &#233;tant porteuse d'exigence, la conscience d'&#234;tre expos&#233;s les uns aux autres insuffle du mouvement et devienne le socle du &#171; d&#233;ploiement de nos forces &#187;. Le jeune homme, envisag&#233; moins comme un &#171; trait de personnalit&#233; &#187; que comme un &#171; m&#233;canisme de d&#233;fense &#187;, serait quant &#224; lui ce qui &#171; referme la porte du communisme &#187; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Guid&#233; par une id&#233;e de la puissance qui ne tol&#232;re pas la vuln&#233;rabilit&#233; ou l'incertitude, qui ne supporte pas de s'appuyer sur les autres, le jeune homme est habit&#233; de n&#233;vroses communes mais rarement nomm&#233;es comme telles. Elles gravitent essentiellement autour de son ins&#233;curit&#233; quant &#224; la tenue de son ego, et s'habillent de divers modes de compensation associ&#233;s. Plut&#244;t que de l&#226;cher prise et de se lier &#224; ceux et celles qui l'entourent, il n'en devient que plus rigide, transf&#233;rant (sans le reconna&#238;tre) ses anxi&#233;t&#233;s aux personnes qui l'accompagnent et qui font le pari de se laisser affecter &#8211; celles que la b&#234;tise ordinaire a tendance &#224; placer, &#233;trangement, du c&#244;t&#233; des n&#233;vrotiques. Et c'est bien l&#224; le probl&#232;me.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais encore faut-il souligner que les&lt;i&gt; Petits morceaux de jeune homme&lt;/i&gt; font bien plus que de critiquer la haine de l'incertitude, le m&#233;pris pour la fragilit&#233;, l'&#233;gocentrisme, l'intransigeance et tout un attirail de faux-fuyants qui ont pour effet d'&#233;mousser la confiance et de r&#233;pandre l'ins&#233;curit&#233;. S'ils font rire, ce n'est pas seulement parce qu'ils arrivent &#224; cerner un ethos radicalo-romantique mille fois rencontr&#233;, ou &#224; rep&#233;rer un ensemble d'attitudes plombantes qui avancent masqu&#233;es. Une des grandes forces du livre&lt;i&gt; &lt;/i&gt;r&#233;side surtout dans sa capacit&#233; &#224; nommer une fascination collective, quelque chose de l'ordre d'un v&#233;ritable culte g&#233;n&#233;ralis&#233; qui permet &#224; la machinerie de fonctionner. &#192; la lecture, on pense bien s&#251;r &#224; des personnes de notre entourage, on se moque, on se gargarise de ce qu'elles ont de caricatural, mais on se retrouve surtout tr&#232;s rapidement confront&#233;.e &#224; la mani&#232;re dont on a pu soi-m&#234;me se laisser intimider, s&#233;duire, traverser, voire litt&#233;ralement aspirer &#224; un moment o&#249; un autre par ledit jeune homme, quand on ne l'a pas carr&#233;ment incarn&#233;. &#171; Tout le monde croit comprendre le jeune homme dans ce qui le rend myst&#233;rieux &#187;, peut-on lire d&#232;s le d&#233;but du recueil. En effet, le sentiment d'&#234;tre en intimit&#233; avec un tel myst&#232;re est flatteur, il peut donner l'impression d'acc&#233;der &#224; un &#171; surplus d'existence &#187;. Mais seulement par procuration. Si bien que la qu&#234;te plus que l&#233;gitime d'une vie pleine et dense risque de se placer sous le signe d'une emprise, ou de se muer en simple recherche de distinction. L'aphorisme du jeune homme myst&#233;rieux &#233;voque ainsi ce que la conviction d'&#234;tre &#171; sp&#233;cial.e &#187; au milieu d'obtus insensibles peut avoir de tristement valorisant, et oriente la lecture du livre vers une remise en question des formes tordues de valorisation/d&#233;nigrement qui cultivent, soutiennent, favorisent l'&#233;mergence du jeune homme en tant que passion triste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En somme, le petit livre fait plaisir. En tant qu'intervention, il est d'autant plus efficace qu'il fait preuve d'une grande retenue, sachant se montrer pr&#233;cis et tranchant sans verser dans le pur ressentiment. Les autrices vont m&#234;me jusqu'&#224; exprimer de la compassion pour le jeune homme, au regard duquel elles ne se posent d'ailleurs pas en ext&#233;riorit&#233; : &#171; On ne rit pas assez du jeune homme, et pourtant il y a une grande force &#224; apprendre &#224; rire de soi. &#187; Et lorsque dans un constat affligeant elles remarquent qu'il y a &#171; du &#187; jeune homme partout, ce n'est jamais sans rappeler qu'il ne tient qu'&#224; bien peu de choses et qu' &#171; un jeune homme &#231;a se d&#233;joue, &#231;a se plante, &#231;a arr&#234;te de fonctionner. &#187; C'est donc peut-&#234;tre moins dans leur teneur directement &#171; critique &#187; que r&#233;side l'int&#233;r&#234;t des &lt;i&gt;Petits morceaux de jeune homme&lt;/i&gt;, que dans leur capacit&#233; &#224; d&#233;samorcer les ressorts fragiles d'un m&#233;canisme et &#224; rompre l'&#233;trange envo&#251;tement qui le fait tenir. Non pas en th&#233;orisant &#224; outrance, mais par un habile montage faisant appara&#238;tre le jeune homme dans ce qu'il a de ridicule et de pr&#233;caire : &#171; un ch&#226;teau de cartes &#187; qui &#171; ne saurait combler sa part du vent. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#201;lise &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;a href=&#034;http://www.oiedecravan.com/cat/catalogue.php?v=a&amp;id=62&amp;lang=fr&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;Petits morceaux de jeune homme&lt;/i&gt;&lt;/a&gt; - Aphorismes du collectif Valeries - 103 pages. 10,5 x 17 cm, 13,00 &#8364;.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb3-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Publi&#233; aux &#233;ditions L'Oie de Cravan, le livre a connu une premi&#232;re parution au Qu&#233;bec en 2019 avant de para&#238;tre en France en 2020. (Valeries, &lt;i&gt;Petits morceaux de jeune homme&lt;/i&gt;, Montr&#233;al, L'Oie de Cravan, coll. &#171; Nullica &#187;, 2019.)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Le texte a ensuite fait l'objet d'un livre : Tiqqun, Premiers mat&#233;riaux pour une th&#233;orie de la Jeune-Fille, Paris, Mille et une nuits, 2012. Le PDF est disponible en ligne : &lt;a href=&#034;http://bloom0101.org/wp-content/uploads/2006/10/Premiers-materiaux-pour-une-the&#769;orie-de-la-Jeune-Fille.pdf&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://bloom0101.org/wp-content/uploads/2006/10/Premiers-materiaux-pour-une-the%CC%81orie-de-la-Jeune-Fille.pdf&lt;/a&gt;. Nous nous r&#233;f&#233;rons ensuite &#224; ce texte par l'appellation Th&#233;orie de la Jeune-Fille.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;C'est en substance ce qui distingue la Jeune-Fille du bloom et du crevard.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;De la sentence d&#233;cr&#233;tant que &#171; le cul de la Jeune-Fille est un village global &#187; jusqu'aux blagues grivoises sur son corps &#171; dont l'&lt;i&gt;usage &lt;/i&gt;seul est libre, et encore &#187;, la m&#233;taphore sexuelle est fil&#233;e jusqu'au bout d'une critique du Spectacle qui aurait franchement pu s'en passer &#8211; et qui s'en &#233;tait d'ailleurs plut&#244;t bien pass&#233; jusque-l&#224;. Le concept de &#171; Jeune-Fille &#187; n'est indispensable que dans la mesure o&#249; la &lt;i&gt;Th&#233;orie de la Jeune-Fille&lt;/i&gt; repose enti&#232;rement sur cette machinerie analogique. Ayant l'avantage d'op&#233;rer une d&#233;coupe dans le corps social, la valeur ajout&#233;e du concept de Jeune-Fille r&#233;side essentiellement dans l'autorisation &#224; la d&#233;testation (du toujours d&#233;j&#224; minoris&#233;) que le texte distribue &#224; coup de chiasmes et de bonnes formules, comme autant de regards entendus et de tapes confortantes sur l'&#233;paule.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Judith Butler, &lt;i&gt;Qu'est-ce qu'une vie bonne ?&lt;/i&gt;, traduit de l'anglais (&#201;tats-Unis) et pr&#233;fac&#233; par Martin Rueff, Paris, &#201;ditions Payot &amp; Rivages, 2020, p. 65.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Le FHAR, origines et illustrations</title>
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		<dc:subject>Archive</dc:subject>
		<dc:subject>Ann&#233;es 1970</dc:subject>
		<dc:subject>FHAR</dc:subject>
		<dc:subject>r&#233;volution</dc:subject>
		<dc:subject>Fran&#231;oise d'Eaubonne</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; Cette fin sans honneur ne put en rien effacer l'influence profonde que dix-huit mois d'existence fi&#233;vreuse et fertile avaient exerc&#233;e sur l'environnement culturel. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
par Fran&#231;oise d'Eaubonne&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://trounoir.org/+-Annees-1970-+" rel="tag"&gt;Ann&#233;es 1970&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://trounoir.org/+-FHAR-+" rel="tag"&gt;FHAR&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://trounoir.org/+-revolution-+" rel="tag"&gt;r&#233;volution&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://trounoir.org/+-Francoise-d-Eaubonne-+" rel="tag"&gt;Fran&#231;oise d'Eaubonne&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://trounoir.org/IMG/logo/arton116.jpg?1731403040' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='103' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;En cette ann&#233;e 2021, nous c&#233;l&#233;brons les 50 ans du Front Homosexuel d'Action R&#233;volutionnaire. Aussi, cette ann&#233;e, chaque num&#233;ro de TROUNOIR.ORG comportera une entr&#233;e en rapport avec cette assembl&#233;e mythique, impure, source d'inspiration politique et r&#233;f&#233;rence th&#233;orique qui continue aujourd'hui de se tenir &#224; distance de toute r&#233;cup&#233;ration, de toute assimilation. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce mois-ci nous vous proposons un r&#233;cit de Fran&#231;oise d'Eaubonne (1920-2005), une des fondatrices du FHAR, &#233;crivaine et d&#233;fenseuse de l'&#233;cof&#233;minisme en France. Il a &#233;t&#233; publi&#233; originellement dans la &lt;i&gt;Revue h&lt;/i&gt;, cr&#233;&#233;e entre autre par Jean le Bitoux, qui ne connut que quatre num&#233;ros &#224; la fin des ann&#233;es 1990. L'aventure fut courte mais intense dans ce Mai 68 prolong&#233; par les lesbiennes et les p&#233;d&#233;s. Fran&#231;oise d'Eaubonne y raconte les moments les plus porteurs comme les plus conflictuels, assumant les contradictions internes au mouvement comme des le&#231;ons historiques &#224; transmettre.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;***50 ANS DU FHAR : &lt;a href=&#034;http://trounoir.org/?Les-pedes-et-la-revolution&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;1- Les p&#233;d&#233;s et la r&#233;volution&lt;/a&gt; / 2- Le FHAR, origines et illustration&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Que la fondatrice du FHAR qui signe ce t&#233;moignage n'ait pas &#233;t&#233; homosexuelle, hormis quelques activit&#233;s de curiosit&#233; ou de militance, je reste sensible &#224; l'interrogation que cela pose. La r&#233;ponse est simple ; ce qui ne veut pas dire primaire.&lt;br class='autobr' /&gt;
De tous temps attir&#233;e par l'homosexualit&#233; masculine comme forme supr&#234;me de l'&#233;chappement aux contraintes existentielles et sociales, et illustr&#233;e par des po&#232;tes &#224; qui je dois une seconde naissance, je ne poss&#233;dais pas la m&#234;me sorte d'attirance pour le lesbianisme qui, moins traqu&#233;, m'attirait moins. Ce qui n'emp&#234;che point qu'&#224; l'&#226;ge de l'adolescence, je fus violemment amoureuse de deux femmes, et que l'une d'entre elle compta beaucoup, jusqu'&#224; aujourd'hui. Rien qu'en souvenir d'elles, j'aurai soutenu la militance saphique. Si j'ai souvent dis &#224; mes amants gais : &#171; Je ne suis pas lesbienne, je suis p&#233;d&#233; &#187;, il ne m'est pas possible d'oublier le choc extr&#234;me que me causa, dans les ann&#233;es 1950, la lecture de ce num&#233;ro des &lt;i&gt;Temps Modernes&lt;/i&gt; relatant comme un sous-groupe africain avait r&#233;solu le probl&#232;me des femmes seules et &#226;g&#233;es en les accouplant &#224; une jeune femme qui, les prenant en charge, devenaient officiellement leurs maris. Voir pour la premi&#232;re fois reconna&#238;tre par la soci&#233;t&#233; non pas le contre-nature mais le hors-nature, me provoqua une &#233;motion dont le souvenir ne s'est pas effac&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon vif attrait pour les p&#233;d&#233;s, ces m&#233;pris&#233;s, raill&#233;s, honnis comme tra&#238;tres &#224; une masculinit&#233; qui fut mon cauchemar de toujours, m'avait incit&#233; &#224; r&#233;pondre &#224; l'invitation d'Andr&#233; Baudry qui me fit entrer &#224; Arcadie &#8211; d&#233;roulant pratiquement un tapis rouge dont je n'avais que faire &#8211;, en tant qu'&#171; &#233;crivain h&#233;t&#233;rosexuel &#187;. Ma militance f&#233;ministe, bien qu'en sommeil &#224; cette &#233;poque &#8211; d&#233;but des ann&#233;es 1960 &#8211; s'accordait parfaitement &#224; la prestation des conf&#233;rences et articles dans la revue de Baudry. Je nouais rapidement de bonnes et solides amiti&#233;s, sans compter quelques aventures passag&#232;res, au &#171; Club des Amiti&#233;s Latines &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;En fait, le nom exact &#233;tait CLESPALA, &#171; Club litt&#233;raire et scientifique des (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. C'est l&#224; que je connus Pierre Hahn et le c&#233;l&#232;bre fleuriste-d&#233;corateur de l'&#233;v&#234;ch&#233;, Andr&#233; Piana de Santenij, mon &#171; cousin adoptif &#187;, tous deux futurs piliers du FHAR. J'y dansais fr&#233;n&#233;tiquement le samedi et le dimanche, quasiment la seule femme, les quelques lesbiennes qui y paraissaient ne revenant gu&#232;re qu'au banquet annuel, Salle Lancry. Prudent r&#233;formiste, Baudry, qui savourait sa position &#171; papale &#187; en montant en chaire chaque samedi, insistait beaucoup sur la n&#233;cessit&#233; de &#171; ne pas faire de politique &#187;. Il s'appuyait sur la neutralit&#233; bienveillante de la police, rassur&#233;e par son id&#233;ologie conformiste et la surveillance accept&#233;e des &#171; forces de l'ordre &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vie politique &#233;tait en effet en plein sommeil. Apr&#232;s la flamb&#233;e de 1968, tout &#233;tait retomb&#233; &#224; l'avant-mai ; et ce n'&#233;tait pas les quelques lignes de &#171; p&#233;d&#233;s r&#233;volutionnaires &#187; affich&#233;es &#224; la Sorbonne et si promptement d&#233;chir&#233;es qui pouvaient se pr&#233;valoir d'exciter encore une bien r&#233;elle nostalgie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais voici qu'en revanche germait un autre appel aux armes, sur un th&#232;me qui fut toujours ma primordiale obsession : l'Idiot international annon&#231;ait par un articulet la mise en route d'un groupe de femmes se nommant Mouvement de Lib&#233;ration, &#224; l'instar du Women's Lib am&#233;ricain dont on commen&#231;ait &#224; parler en Europe. Une des trois ou quatre Arcadiennes, Anne-Marie Gr&#233;lois (ou Fauret), qui venait danser au Club Baudry, m'en entretint avec animation : il fallait suivre cette initiative, des lesbiennes &#233;taient d&#233;j&#224; concern&#233;es, battaient le rappel pour l'engagement f&#233;ministe. Fin 1970, Arcadie semblait l'espace id&#233;al pour un premier rassemblement. Perspective qui m'enchanta ; mon premier ouvrage f&#233;ministe, le Complexe de Diane, publi&#233; dans la foul&#233;e du Deuxi&#232;me Sexe et &#224; la base de mon amiti&#233; avec Simone de Beauvoir, faisait partie de ces travaux apparus trop t&#244;t, comme celui d'Andr&#233;e Michel sur les citoyennes fran&#231;aises. Le sigle de MLF et les lectures successivement rapproch&#233;es de Betty Fredan et Kate Millet m'enflamm&#232;rent d'enthousiasme, et j'acceptai ardemment l'initiative d'Anne-Marie. Regrouper les lesbiennes &#233;tait pour moi le premier pas sur une voie menant au f&#233;minisme et &#224; la reconnaissance des deux homosexualit&#233;s. Avec quel sombre enthousiasme je propageai alors la d&#233;claration de ce clergeon r&#233;actionnaire, Xavier Tillette : &#171; Homosexuels et femmes &#233;mancip&#233;es se donnent la main ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Anne-Marie croyait qu'&#224; notre appel r&#233;pondrait une demi-douzaine, au mieux une dizaine de femmes ; il en d&#233;barqua cinquante. Elle changea de figure devant cette invasion et me demanda plaintivement : &#171; Fran&#231;oise, aide-moi ! &#187;. Sa voix &#233;tait fluette. Je poss&#232;de par chance un organe sonore, celui du Sud-Ouest &#224; &lt;i&gt;bel canto&lt;/i&gt;. Une courte harangue mit les pendules &#224; l'heure. Marise, l'amie d'Anne-Marie, une jolie italienne, arriva &#224; la rescousse. Figure effar&#233;e, par l'entreb&#226;illement, du barman sicilien, compagnon de notre &#171; pape &#187; ; jamais il n'avait vu autant de femmes !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les assistantes applaudirent notre appel &#224; un engagement combatif pour les droits de toutes les femmes et la reconnaissance sociale de leur &#233;rotisme minoritaire. Anne-Marie sugg&#233;ra d'&#233;crire un livre. Arriva &#224; la fin un couple de gar&#231;ons qu'elle connaissait. Elle leur saura au cou : &#171; Voici deux alli&#233;s objectifs ! &#187;. Ce fut eux qui, pour la premi&#232;re fois, parl&#232;rent d'une possibilit&#233; de mouvement mixte se donnant pour but la lib&#233;ration des homosexualit&#233;s. Pour ma part, j'insistais beaucoup sur ce que ce mouvement devait avoir de r&#233;volutionnaire, l'id&#233;ologie bourgeoise et la morale de l'&#201;glise &#233;tant les pires ennemis de cette reconnaissance. J'avoue que mes propos furent quelque peu incendiaires, ce qui provoqua la r&#233;action de Baudry. Elle ne se fit pas attendre. Alert&#233; par son barman hors de lui qui lui tint un discours digne d'un &#233;pisode de Don Camillo, &#171; le pape &#187; m'&#233;crivit courtoisement sa recommandation d'aller faire la Passionaria ailleurs, Arcadie &#233;tant un club priv&#233; ! Adieu, le tapis rouge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me le tins pour dit. Mes amies et lesdits alli&#233;s objectifs se r&#233;unirent avec moi au domicile d'Andr&#233; Piana enchant&#233; de notre activisme. De nouveaux &#233;l&#233;ments se joignirent &#224; nous, dont Pierre Hahn et Alain Fleig le pro-situ, tous deux journalistes. Ce groupe informel et encore sans nom se proposa deux actions imm&#233;diates qui devaient servir de fixatif &#224; la fresque &#224; peine &#233;bauch&#233;e : le meeting de &lt;i&gt;Laissez les Vivre&lt;/i&gt; sous la houlette de J&#233;r&#244;me Lejeune, et la conf&#233;rence de M&#233;nie Gr&#233;goire &#224; la Salle Pleyel.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Deux dates fondatrices&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Fid&#232;le au pr&#233;jug&#233; le plus courant de la droite bourgeoise, le Pf Lejeune attribuait aux premi&#232;res militantes du MLF une revendication d'avortement dans le but de s'adonner &#224; leur mis&#233;rable soif de sexe sans en craindre les cons&#233;quences. Il ignorait tout &#224; fait &#224; quel point les lesbiennes, m&#234;me exclusives, soutenaient cette militance pour la reconnaissance d'un des tout premiers droits des femmes. On n'oubliera jamais l'exclamation de ce saint homme : &#171; Mais enfin, quelle rage ont-elles de tuer les b&#233;b&#233;s ? &#187; (&lt;i&gt;sic&lt;/i&gt;)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ceci ne fut pas prononc&#233; le 5 mars, mais &#233;crit dans un tract post&#233;rieur.&#034; id=&#034;nh4-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5 mars 1971. Un violent affrontement &#233;tait pr&#233;vu &#224; la Mutualit&#233;, les gauchistes et les soixante-huitards n'&#233;tant pas les derniers &#224; investir la salle o&#249; affluaient par hordes compactes cur&#233;s et bonnes s&#339;urs. L'entr&#233;e s'av&#233;ra difficile. Press&#233;es et compress&#233;es, les premi&#232;res MLF pr&#233;sentes au seuil martelaient en ch&#339;ur, pouffant de rire : &#171; ON-VA-A-VOR-TER ! &#187;. Je m'&#233;tayai d'un robuste Flamand, l'Arcadien Yves, mon aventure de l'&#233;poque, dont la carrure parvint &#224; me faire place.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La salle &#233;tait bourr&#233;e &#224; crever. Sit&#244;t Lejeune et Chauchard &#224; la tribune, une seule clameur monta : &#171; Avortement libre et gratuit ! &#187;. J'avais promptement rejoint Anne-Marie et Marise qui avaient form&#233; sur ma suggestion un &#171; commando saucisson &#187;. C'&#233;tait mon id&#233;e : on savait que le service d'ordre serait violent, et le saucisson &#233;tait, appris-je, une arme de septi&#232;me cat&#233;gorie. Long et sec, il valait une matraque. &#171; Frappez &#224; la tempe &#187;, recommandai-je. D&#233;tail psychanalytique, le seul homme participant &#224; ce commando &#233;tait Pierre Hahn, arm&#233; de ce second phallus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au d&#233;but du sermon entam&#233; par le Pr Lejeune, un immense barbu se dressa en criant : &#171; &#201;coutez &#231;a ! Le service d'ordre est compos&#233; de fascistes ! &#187;. Un tel hourvari emplit la salle que les religieuses &#233;pouvant&#233;es s'enfuirent, vol&#233;e de cornettes. Les CRS veillant au seuil les convoy&#232;rent, para&#238;t-il, vers leur car. La bagarre g&#233;n&#233;rale se d&#233;clencha. Le service d'ordre compos&#233; de jeunes &#8211; voire tr&#232;s jeunes &#8211; membres d'un groupe n&#233;o-fasciste &#233;taient coiff&#233;s de casques et portaient des barres de fer. J'avais pr&#233;f&#233;r&#233; au saucisson un parapluie &#224; pommeau lourd. Tandis que mes amies travaillent &#233;paules et t&#234;tes de leurs matraques comestibles, j'eus beau me pr&#233;cipiter, la carrure d'Yves toujours &#224; mes c&#244;t&#233;s dissuadait tout bellig&#233;rant &#224; mon approche ; j'improvisai quelques slogans : &#171; La plan&#232;te va d&#233;border ! &#187;. &#171; La plan&#232;te va d&#233;border ! &#187; reprit le ch&#339;ur, gar&#231;ons et filles. &#171; Avortement ? Droit des femmes ! &#187; reprit-il ensuite avec moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Anne-Marie et moi arriv&#226;mes juste &#224; temps pour arracher Marise &#224; deux brutes, mais elle n'avait pas l&#226;ch&#233; son saucisson. Pr&#232;s de nous, Pierre Hahn se battait &#224; coups de poing contre une femme assise, l'&#233;pouse du Pr Lejeune. Un gamin du service d'ordre, dix-sept ans peut-&#234;tre, le jeta &#224; terre et leva sa barre de fer sur le malheureux recroquevill&#233; et convuls&#233; de terreur. Je sautai contre l'agresseur, et mon nez quasi sur son nez, lui criait en t&#226;chant de prendre une voix terrible : &#171; On ne frappe pas quelqu'un qui a des lunettes ! &#187;. Vieille tactique &#233;prouv&#233;e : d&#233;concerter l'ennemi. Le jeune facho muni de sa barre de fer contre mon parapluie fit entendre un couinement &#233;trangl&#233; dont le son me ravit, et recula de deux pas en abaissant son arme, l'&#339;il effar&#233; fix&#233; sur cette quinquag&#233;naire qui parlait si &#233;trangement. Les lunettes en question avaient chu ; je les ramassai, les remis sur le nez de notre partisan, le relevai ; &#224; peine cette action finie, un quarteron de Lejeunistes s'empar&#232;rent du terrass&#233; et l'entra&#238;n&#232;rent vers la sortie ; comme un paquet de linge sale, il fut jet&#233; dehors. Je dis &#224; Marise qui frottait ses &#233;paules meurtries de coups : &#171; On le livre aux CRS ? Il va &#234;tre hach&#233; comme chair de p&#226;t&#233; ! &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais une attaque plus s&#233;rieuse s'esquissa d&#233;j&#224; dans la salle ; nos gauchistes brisaient des barreaux de chaise et les lan&#231;aient sur la tribune. Je me pr&#233;cipitais et pris part &#224; cet assaut. Au deuxi&#232;me ou troisi&#232;me barreau que je rompis sur mon genou et projetai du geste auguste du semeur, le grand barbu qui avait donn&#233; l'alarme fon&#231;a sur moi d'un air r&#233;solu, me pressa contre sa poitrine, m'embrassa sur les deux joues et disparut avant que j'aie pu dire un mot.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsqu'une bouteille vide s'ajouta aux projectiles et rebondit sur la tribune, Lejeune prof&#233;ra d'une voix tremblante : &#171; Je crois, mes amis, qu'il va falloir... &#187; Dans les dix secondes suivantes qui auraient d&#251; saluer notre victoire, la police en civil envahissait la salle, appel&#233;e par un coup de fil. Nos bataillons cern&#233;s durent se disperser et sortir, ou prendre place assise. Yves et moi voul&#251;mes rester encore un peu ; mais lorsque les anti-avortements amen&#232;rent sur la sc&#232;ne une femme sans bras ni jambes qui d&#233;clara : &#171; Je suis tr&#232;s heureuse d'&#234;tre au monde, je touche une pension &#187;, parmi les bravos enthousiastes des pieuses gens, je dis &#224; Yves que je n'avais jamais &#233;t&#233; plus &#233;c&#339;ur&#233;e depuis le film de Pasolini &lt;i&gt;les 120 Journ&#233;es de Sodome&lt;/i&gt;, lorsque les ma&#238;tres de Salo apportent un baquet de merde au banquet. On partit.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Flametta Venner m'a confi&#233;, en 1996, le compte-rendu de cette journ&#233;e fait (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous retrouv&#226;mes nos amies du commando saucisson dans la chambre de Margaret, l'Am&#233;ricaine venue nous apporter la bonne parole du &lt;i&gt;Women's Lib&lt;/i&gt;. Pierre Hahn s'y trouvait. Je le congratulai, ravie de le retrouver intact. Il me conta : &#171; Les CRS ne m'ont rien fait, ils se tenaient les c&#244;tes pendant que je r&#233;p&#233;tais : mais o&#249; est mon saucisson ? On m'a g&#226;t&#233; mon saucisson ! &#187;. Marie-Jo Bonner, la future auteure d'&lt;i&gt;Un choix sans &#233;quivoque&lt;/i&gt;, jeune et fr&#234;le, tremblait de tous ses membres et sanglotait. La tension avait &#233;t&#233; trop forte. Je la ber&#231;ai et la r&#233;confortai comme un v&#233;t&#233;ran s'occupant d'un petit tambour. Elle aussi avait bravement combattu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et nous mange&#226;mes nos matraques. Notre petite photographe Maritza, jolie br&#233;silienne intr&#233;pide &#224; qui nous avions d&#233;conseill&#233; de risquer son appareil, avait &#233;t&#233; interpell&#233;e rudement par lesdits fachos &#224; qui elle r&#233;pondit de son plus bel accent : &#171; I&#233; photographie ces sales g&#244;chistes ! &#187;. Un grand sourire amical conclut la r&#233;plique, et elle continua &#224; prendre des photos en toute s&#233;curit&#233;. Mais comment sortir ? Elle avisa une bonne s&#339;ur r&#233;fugi&#233;e derri&#232;re un pilier et qui g&#233;missait : &#171; Oh ! Ce que j'ai peur ! &#8211; Prenez mon bras, Madame &#187; proposa-t-elle gentiment. Elle sortit avec la nonne toute flageolante, et les CRS les salu&#232;rent toutes deux avec respect. D'autres spectateurs jeunes et chevelus furent ross&#233;s &#224; la sortie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Eh bien, si la religieuse avait su &#224; qui elle avait affaire ! &#187;, dit en s'esclaffant Marise, bien au courant des conqu&#234;tes f&#233;minines de Maritza.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Impossible d'oublier cette rue sous la neige &#8211; un cinq mars ! &#8211; et la chambre de l'Am&#233;ricaine, les pleurs de Marie-Jo, nos rires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce fut la premi&#232;re que je songeais au nom dont nous devions nous r&#233;clamer. C'est &#224; Yves que je le confiai en abordant la place Maub' : &#171; Si on s'appelait Front homosexuel d'action r&#233;volutionnaire ? &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelques jours plus tard, le 10 mars, deuxi&#232;me date fondatrice, la conf&#233;rence de M&#233;nie Gr&#233;goire &#224; la Salle Pleyel. Contrairement &#224; une croyance tenace, je n'y participai pas. Le coup de fil de Pierre Hahn me signalant cette future action tomba dans le vide ; j'&#233;tais absente et n'avais pas encore de r&#233;pondeur.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le r&#233;cit de ce beau moment me donnera de longs regrets.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Baudry exultait ; depuis tant de temps et d'efforts vains, il &#233;tait enfin admis &#224; participer &#224; un d&#233;bat public o&#249; il serait question de l'homosexualit&#233; et de la lutte contre le d&#233;cret Mirguet qui l'assimile (avec la prostitution et l'alcoolisme) &#224; un &#171; fl&#233;au social &#187;. Pierre Hahn &#224; ses c&#244;t&#233;s fit signe, de la tribune &#224; un groupe d'arrivantes, ses amies du 5 mars. Pr&#232;s de M&#233;nie Gr&#233;goire tr&#244;nait l'abb&#233; Guinchard. Lorsque la charg&#233;e radiophonique du Courrier du Coeur lui passa la parole, il commen&#231;a : &#171; J'entends souvent en confession des homosexuels venus me parler de leur douloureux probl&#232;me... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une voix bien timbr&#233;e &#233;clata dans le public : &#171; C'est pas vrai ! On ne souffre pas ! &#187;. L'auteur de cri, Laurent Dispot&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Dans la transcription de cette &#233;mission dans la Revue h n&#176;1 (p.59), ce cri &#171; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, se leva avec les perturbatrices de la Mutualit&#233;, et tous mont&#232;rent &#224; la tribune, renversant au passage les chaises et les micros. Anne-Marie s'empara de l'un d'eux et y cria : &#171; Libert&#233; ! &#187;. Laurent continuait &#224; hurler ses d&#233;clarations de guerre dans un brouhaha indescriptible ; M&#233;nie Gr&#233;goire, affol&#233;e, r&#233;cup&#233;ra l'antenne : &#171; Il se passe une chose incroyable ! Les homosexuels envahissent la sc&#232;ne ! Coupez ! Coupez ! &#187;. Le technicien, hilare r&#233;pondit : &#171; C'est bon ! Je passe une chanson de marin. C'est de circonstance (&lt;i&gt;sic&lt;/i&gt;) &#187;. L'auditeur, qui n'y comprit rien, entendit &#224; un grand hourvari o&#249; dominait &#171; libert&#233; ! &#187; succ&#233;der soudain :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Hardi les gars, vira au guindeau,&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Good bye, farewell...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant ce temps, une des amazones avait saisi au col l'abb&#233; Guinchard et le secouait comme un prunier ; M&#233;nie Gr&#233;goire, hors d'elle, l'interpella : &#171; Finissez donc, sale gouine ! &#187;. La jeune s'arr&#234;ta sans l&#226;cher sa proie et r&#233;pondit dignement : &#171; Madame, je ne le suis pas. Mais &#224; vous entendre, je n'ai qu'une envie, c'est de le devenir. &#187; Et pan, et pan, la t&#234;te du pauvre eccl&#233;siastique sur la table.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Quelques ann&#233;es plus tard, quand je racontais l'affaire &#224; l'universit&#233; d'&#233;t&#233; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Baudry, furieux, invectivait Pierre : &#171; C'est vous qui avez fait entrer ces femmes ! &#187;. Il n'avait pas eu le temps de placer son discours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toute la presse parla de l'incident. M&#233;nie Gr&#233;goire, terroris&#233;e, &#233;tait all&#233;e se cacher dans le vestiaire. Elle avait l&#224; montr&#233; moins de sang-froid que les psychiatres am&#233;ricains interrompus quelques mois plus t&#244;t par l'irruption du premier mouvement gai et qui, dit J.F. Revel &#171; se lev&#232;rent en beuglant pour charger &#233;ventuels clients. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jean-Fran&#231;ois Revel, Ni Marx ni J&#233;sus : de la seconde r&#233;volution am&#233;ricaine (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Adjurant le leader : &#171; Je vous en prie, un peu de tenue ! &#187; L'un d'eux s'&#233;tait entendu r&#233;pondre : &#171; &#199;a fait deux mille ans que nous nous contenons &#187;, et elle lui r&#233;pliqua : &#171; Dans ce cas, continuez encore un quart d'heure ! &#187; La presse et la radio en firent leurs choux gras. Le nom de &#171; Front homosexuel d'action r&#233;volutionnaire &#187; &#233;tait lanc&#233;. Bien entendu, la r&#233;action g&#233;n&#233;rale &#233;tait raillerie, d&#233;rision, mais vive curiosit&#233; aussi. Reiser consacra dans Charlie Hebdo une bande dessin&#233;e &#224; un affrontement entre fachos et manif commune du MLF et du FHAR. Cette alliance excitait de l'int&#233;r&#234;t ; tout le monde connaissait l'origine du mouvement homosexuel (pas encore nomm&#233; gai) en Am&#233;rique : une bavure polici&#232;re a co&#251;t&#233; la vie &#224; un jeune homo, et au lieu de fuir et de se cacher comme de coutume, ses cong&#233;n&#232;res avaient entam&#233; une &#233;meute qui dura trois jours, soutenue vigoureusement &#8211; au propre &#233;tonnement des insurg&#233;s &#8211; par le &lt;i&gt;Women's Lib&lt;/i&gt; qui saisissait l'occasion de r&#233;gler leur compte aux &#171; chauvinistes m&#226;les &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Enfin l'alliance&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Je revendique, sans aucune fausse modestie, l'introduction d'un nouveau mot dans le vocabulaire. Aux r&#233;unions suivantes, la formule am&#233;ricaine me d&#233;plaisait ; assez de pr&#233;dominance anglaise sur ma langue natale. &#171; Nous avons une &#233;tymologie latine et grecque, j'en ai assez d'entendre le franglais &#187;. Au lieu de &#171; chauviniste m&#226;le &#187;, je proposai &#171; phallocrate &#187; qui fut bient&#244;t adopt&#233; en d&#233;pit de cette objection : &#171; Mais on ne comprend pas &#187;. Toujours la croyance en la b&#234;tise du &#171; peuple &#187;. Moins de deux semaines plus tard, tout le monde utilisait ce mot au lieu du pesant &#171; chauvinisme m&#226;le &#187;. On pourra oublier tous mes bouquins, on n'oubliera pas ce mot. Qu'importe qu'on en ignore l'inventrice ! On ne lit plus Mme de Sta&#235;l ? En tout cas, le mot &lt;i&gt;bataclan&lt;/i&gt; appartient &#224; la langue fran&#231;aise.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Germaine de Sta&#235;l, ultime r&#233;sistante &#224; Napol&#233;on, diffusa ce terme genevois (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'alliance dont je r&#234;vais &#233;tait enfin conclue. Les homosexuels m&#226;les, en sus des lesbiennes, avaient enfin compris que leur ennemi commun &#233;tait celui des femmes, de toutes les femmes : l'ordre patriarcal. En t&#234;te de nos d&#233;fil&#233;s, parmi les tambourins, l'une de nous chantait &#224; la guitare :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#192; bas l'ordre bourgeois&lt;br class='autobr' /&gt;
Et le patriarcat,&lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; bas l'ordre h&#233;t&#233;ro&lt;br class='autobr' /&gt;
Et le capitalo !&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette unit&#233; d'action dont j'avais tant r&#234;v&#233; contre une pr&#233;tendue virilit&#233; partout rencontr&#233;e comme une hostilit&#233;, profond&#233;ment m&#233;prisante sous le papier cadeau de la galanterie latine et de la d&#233;f&#233;rence catholique, obstacle perp&#233;tuel &#224; toute entreprise f&#233;minine un peu originale, un peu insolite, elle venait enfin de se conclure et d'attaquer le bastion des oppresseurs et des f&#233;condateurs. Les femmes qui avaient choisies de s'aimer entre elles pour &#233;chapper au cycle infernal de ce choix &#8211; ou m&#233;connaissance de leur humanit&#233;, ou refus des joies affectives et &#233;rotiques &#8211; elles pouvaient faire alliance avec leurs s&#339;urs h&#233;t&#233;ros et constituer le fer de lance de leur combat. Et les homos, r&#233;prim&#233;s et pers&#233;cut&#233;s par le m&#233;pris, d&#233;couvraient soudain que les femmes &#233;taient moins leurs rivales que de communes victimes : Phallocrates, h&#233;t&#233;roflics, m&#234;me combat.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Chansons et croissance&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;De fa&#231;on spontan&#233;e, selon une dynamique anthropologique qu'on n'a pas encore &#233;tudi&#233;e, de curieux traits communs apparurent entre les militants m&#226;les et femelles de cette subversion. Un d&#233;tail que je n'oublierai pas : tandis que les f&#233;ministes br&#251;laient leur soutien-gorge, les Fharistes renon&#231;aient &#224; porter des slips. Nul ne s'&#233;tait pourtant concert&#233; l&#224;-dessus ! Tous voulaient d&#233;barrasser du maximum d'enveloppes leurs organes sexuels. &#171; Loin de moi, enveloppes d'emprunt &#187;, d&#233;clame une h&#233;ro&#239;ne de Shakespeare en se d&#233;shabillant. Cette tendance devait aboutir &#224; un strip-tease presque g&#233;n&#233;ral, en 1972, &#224; l'amphith&#233;&#226;tre des Beaux-Arts. Daniel Gu&#233;rin y participa, ainsi que moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le ph&#233;nom&#232;ne le plus spontan&#233; de cette dynamique, ce fut l'habitude imm&#233;diate de mettre en chansons les divers exploits et aventures du Front. Je fus l'auteur de certaines d'entre elles et la collaboratrice d'autres. La manifestation du 1er mai 1971 que relata le num&#233;ro 13 de &lt;i&gt;Tout&lt;/i&gt; chanta l'hymne que j'avais compos&#233; sur l'air de la &lt;i&gt;Mauvaise R&#233;putation&lt;/i&gt; de Brassens :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Tout le monde se rue sur nous&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais notre patience est &#224; bout ;&lt;br class='autobr' /&gt;
Qu'on aime une fille ou un gars&lt;br class='autobr' /&gt;
Cela ne vous regarde pas ;&lt;br class='autobr' /&gt;
Il faudra vous faire un'raison d'la chose&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous ne porterons plus le triangle rose !&lt;br class='autobr' /&gt;
Au grand jour nous apparaissons&lt;br class='autobr' /&gt;
Et vive la r&#233;volution !&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les lesbiennes chantaient :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Para&#238;t que nous faisons piti&#233;&lt;br class='autobr' /&gt;
Parce qu'en notre lit douillet&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous n'acceptons pas, selon l'us&lt;br class='autobr' /&gt;
De loger chez nous un phallus ;&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous nous moquons bien, cependant des hommes&lt;br class='autobr' /&gt;
Quand nous sommes deux &#224; croquer la pomme ;&lt;br class='autobr' /&gt;
Au grand nous apparaissons&lt;br class='autobr' /&gt;
Et vive la r&#233;volution !&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais apr&#232;s ce texte d'institutionnalisation surgirent des couplets diff&#233;rents. Pamphl&#233;taires, ils tournaient en d&#233;rision &#171; l'ordre patriarcal &#187; ou s'en prenaient &#224; tel ou tel &#171; h&#233;t&#233;roflic &#187; notoire ; ils commentaient la derni&#232;re action, la derni&#232;re manifestation. Une des plus caract&#233;ristiques de ces &#339;uvres fut la chanson dont les premiers couplets sont dus &#224; Guy Hocquenghem en l'honneur de Royer. Ce maire de Tours venait de se rendre illustre en br&#251;lant, selon un d&#233;cret datant de Napol&#233;on III, un tableau jug&#233; obsc&#232;ne. Le jour de la f&#234;te des M&#232;res, le FHAR loua un car qui nous amena tous &#224; Tours pour y souhaiter la f&#234;te du maire. Sur l'air de &lt;i&gt;Su' l'pont du Nord&lt;/i&gt;, nous chantions :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le maire de Tours est un certain Royer&lt;/i&gt; (bis)&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Qui n'a jamais pu se faire... h&#233; h&#233; h&#233;&lt;/i&gt; (bis)&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;C'est pas l'envie qui lui en a manqu&#233;...&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais ajout&#233; trois autres couplets, et mon ami Marc Payen, un des &#171; trois grands &#187; du FHAR (de 1m80 &#224; 1m85) la derni&#232;re conclusion :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Baisez, baisez, baisez, soyez bais&#233;s,&lt;br class='autobr' /&gt;
Aimez l'amour comme vous le voulez.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autre inoubliable tableau, la t&#234;te du chauffeur de car qui ignorait totalement qui il transportait et qui, en m'&#233;coutant tenir le micro et apprendre la chanson aux passagers qui reprenaient en ch&#339;ur, passait par toutes les phases de l'ahurissement ; une indignation moraliste et une envie de rire irr&#233;sistible de partageaient tout &#224; tout les traits de cet honn&#234;te prol&#233;taire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux f&#234;tes de No&#235;l, un militant qui devait peu apr&#232;s se faire arr&#234;ter pour vagabondage et que je fis lib&#233;rer par ma&#238;tre Felice, entama un cantique de genre nouveau :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Il est n&#233;, le mouv'ment du FHAR,&lt;br class='autobr' /&gt;
Chantez p&#233;d&#233;s, et dansez tapettes...&lt;br class='autobr' /&gt;
Je continuais sur sa lanc&#233;e :&lt;br class='autobr' /&gt;
Depuis dix-neuf ans Arcadie&lt;br class='autobr' /&gt;
O&#249; Baudry jouait au proph&#232;te,&lt;br class='autobr' /&gt;
Depuis dix-neuf ans Arcadie&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous promettait le paradis !&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais il est n&#233; le mouv'ment du FHAR&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous pouvons laisser tomber ces mauviettes...&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De ce dernier vers, mes &#171; camarades ch&#233;ris &#187; (appellation rituelle du FHAR) appr&#233;ciaient particuli&#232;rement le rythme de clochettes tintinnabulantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autre chanson, n&#233;e d'une collaboration entre plusieurs, soudain saisis par l'inspiration lyrique :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Air : &lt;i&gt;La Grande Zoa&lt;/i&gt;)&lt;br class='autobr' /&gt;
Tous les jeudis,&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;L'mouv'ement du FHAR&lt;br class='autobr' /&gt;
Va se r&#233;unir aux Beaux-Arts...&lt;br class='autobr' /&gt;
Le dernier couplet y r&#233;v&#233;lait cette information :&lt;br class='autobr' /&gt;
Un beau jour, pour qu'y ait pas d'jalouses,&lt;br class='autobr' /&gt;
On se d&#233;cida &#224; un'partouze&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais &#224; pein'les slips sont-ils tomb&#233;s&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'on recommence &#224; d&#233;clamer :&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Les h&#233;t&#233;roflics,&lt;br class='autobr' /&gt;
N'en faut plus en France ! &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est la politique&lt;br class='autobr' /&gt;
Qui nous met en transe,&lt;br class='autobr' /&gt;
Tu penses ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'auteur, je devins objet d'une de ces complaintes apr&#232;s la glorieuse exp&#233;dition de San Remo en 1972 :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Air : &lt;i&gt;Le Tourbillon&lt;/i&gt;)&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Tous &#224; San Remo&lt;br class='autobr' /&gt;
On est arriv&#233;s&lt;br class='autobr' /&gt;
La d'Eaubonne en t&#234;te&lt;br class='autobr' /&gt;
Avec son minet&lt;br class='autobr' /&gt;
Tout l'monde a d&#233;barqu&#233; !&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hormis ces joyeuset&#233;s, des activit&#233;s plus r&#233;alistes s'exer&#231;aient au quotidien. Des interventions au niveau de d&#233;bats publics sur les sujets br&#251;lants se signalaient presque chaque semaine. Un journal fut fond&#233;, le &lt;i&gt;Fl&#233;au social&lt;/i&gt;, dirig&#233; par Alain Fleig. L'activit&#233; commune s'appliqua &#224; diverses manifestations ou prestations dont les causes ne s'inspiraient en rien de la sexualit&#233; ; par exemple, les marches de la paix pour le Vietnam. Le 1er mai, d&#233;fil&#233; traditionnel des travailleurs, vit le n&#244;tre qui regroupait une cinquantaine de membres. Le num&#233;ro 12 de &lt;i&gt;Tout&lt;/i&gt; dont Sartre &#233;tait directeur de publication avait &#233;t&#233; consacr&#233; au FHAR, et le suivant le sera donc au 1er mai des homosexuels. Ce num&#233;ro 12, qui devait &#234;tre condamn&#233; pour outrage aux bonnes m&#339;urs, fut vendu &#224; la cri&#233;e par Guy Hocquenghem et moi &#224; la sortie du club &lt;i&gt;Nouvel Observateur&lt;/i&gt; o&#249; venait d'avoir lieu une action du MLF &#224; propos de l'avortement, les f&#233;ministes ayant fait &#233;vacuer la tribune pour remplacer les organisateurs par les femmes du public invit&#233;es &#224; monter sur sc&#232;ne. Apr&#232;s avoir particip&#233; &#224; cette irruption et chant&#233; avec mes camarades &lt;i&gt;Jean Daniel, c'est pas fini...&lt;/i&gt;, je vendis mon num&#233;ro 12 en r&#233;p&#233;tant &#224; cadence acc&#233;l&#233;r&#233;e un slogan dont j'ignorais tout &#224; fait qu'il &#233;tait proph&#233;tique, simple bluff : &#171; Achetez le num&#233;ro 12 de &lt;i&gt;Tout &lt;/i&gt; ! Vous ferez une bonne affaire ! Dans quelque temps, tout le monde le cherchera f&#233;brilement ! Ce num&#233;ro sera devenu introuvable ! &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque ce fut le 1er mai, nous re&#231;&#251;mes dans la rue o&#249; se pr&#233;paraient banderoles et pancartes parmi rires et bavardages au soleil, un d&#233;l&#233;gu&#233; tout b&#233;gayant d'&lt;i&gt;Arcadie&lt;/i&gt; ; Baudry affol&#233; l'avait envoyer pour me supplier d'arr&#234;ter les frais. &#171; Mais voyons, Fran&#231;oise, d'Eaubonne, qu'esp&#233;rez-vous de ce genre de manifestations insens&#233;es ? Il y a d&#233;j&#224; des folles qui poussent des cris ! (&lt;i&gt;texto&lt;/i&gt;). &#8211; Et alors ?, demanda Marise. Ce que nous voulons, c'est une provocation ! &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une ravissante Italienne qui vivait avec notre joueuse d'accord&#233;on &#8211; de son m&#233;tier chauffeur de taxi &#8211; pleurait de fa&#231;on m&#233;lodramatique devant nos slogans &#233;tal&#233;s sur le trottoir, en r&#233;p&#233;tant, comme une lib&#233;r&#233;e des camps fascistes : &#171; J'aurais au moins vu &#231;a ! Je l'aurais vu ! &#187; (&#201;galement &lt;i&gt;texto&lt;/i&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand le cort&#232;ge s'&#233;branla &#8211; sur la photo de Tout, je vais le poing en l'air devant Pierre Hahn &#233;panoui &#8211;, Yves dit : &#171; Attendons la vol&#233;e de cailloux ! &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Point de cailloux. Les passants regardaient et &#233;coutaient avec un parfait abasourdissement, mais sans cri d'indignation, sans aucun ricanement ; la t&#233;l&#233; accourut et filma les slogans, y compris celui d'Yves, d&#233;cor&#233; d'un phallus, et le Flamand de s'&#233;crier : &#171; Mon Dieu, si ma m&#232;re regarde la t&#233;l&#233; ! &#187;. Un vieux couple de retrait&#233;s nous applaudit, et les Fharistes coururent les embrasser. Nous &#233;tions entre les anarchistes et les lyc&#233;ens. Ces deux troupes lanc&#232;rent quelques lazzi ; la r&#233;ponse fut imm&#233;diate :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les-lyc&#233;ens-sont-mi-gnons !&lt;br class='autobr' /&gt;
Les-anars-sont-mi-gnons !&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils se le tinrent pour dit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s avoir cri&#233; et chant&#233; jusqu'au mur des F&#233;d&#233;r&#233;s, nous nous s&#233;par&#226;mes du d&#233;fil&#233; pour go&#251;ter quelque repos agr&#233;ment&#233; de sandwiches et de bi&#232;re &#224; la terrasse d'un caf&#233; ; arriva, pleine d'affolement, une de ces in&#233;vitables mouches du coche bien renseign&#233;es que connaissent les manifs : &#171; Vite, partez, cachez-vous ! La police veut vous arr&#234;ter ! C'est d&#233;cid&#233; ! &#187; Refus de bouger. &#171; Ah non, par exemple. On a faim ! On a soif ! &#187;. Disparition de la mouche du coche. Personne ne nous inqui&#233;ta. Mais les premi&#232;res expressions d'hostilit&#233; vinrent de quelques partisans du groupe CFDT qui se tenaient &#224; certaines tables plus loin. Entendant leurs r&#233;flexions et leurs ricanements, Yves r&#233;pondit &#224; l'un d'eux, de sa voix de stentor : &#171; Et alors ? Quelle honte y a t-il &#224; &#234;tre homosexuel ? Pour un gauchiste, t'es bien banal ! Tu devrais faire du tricot, pas du gauchisme ! &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'obscurantisme g&#233;n&#233;ral de cette &#233;poque me fut perceptible &#224; l'occasion de cette halte ; on aura peine &#224; croire aujourd'hui &#224; la r&#233;flexion que j'entendis &#224; cette terrasse, au moment o&#249; je me levais pour aller aux toilettes : &#171; Mais non, voyons, ils blaguent, ils sont pas si p&#233;d&#233;s que &#231;a, vous voyez bien : il y a une femme avec eux ! &#187; (authenticit&#233; garantie...).&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Succ&#232;s divers&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Nos actions insolites remportaient un incontestable succ&#232;s : le &lt;i&gt;Canard encha&#238;n&#233;&lt;/i&gt; se fit l'&#233;cho de cette incursion &#224; Tours et des slogans anti-Royer dont nous avions couvert les murs de la facult&#233; de Lettres ; le succulent fut que le bachot s'y passa le lendemain et que tous les candidats purent lire les injures au maire qui n'a jamais pu se faire h&#233; h&#233; h&#233;, ainsi que les tracts punais&#233;s dans les coins les plus inaccessibles, expliquant ce que signifiait la commune oppression des femmes et des homos. Pour la manifestation suivante, j'avais pr&#233;par&#233; un &#233;norme panneau, illustr&#233; &#224; l'encre de Chine et &#224; la gouache rouge, qui proclamait : &#171; Quand aurons-nous &#233;trangl&#233; le dernier phallocrate avec les tripes du dernier h&#233;t&#233;roflic ? &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le nombre d'assistants aux r&#233;unions des Beaux-Arts ne cessait de cro&#238;tre. Il venait &#224; pr&#233;sent de toutes les provinces des homos attir&#233;s par la nouvelle d'un mouvement de lib&#233;ration. L'un d'eux, qui fut un ami, vivait &#224; Charleville dans l'ombre de son idole Rimbaud ; il me connaissait par les travaux que je lui avais consacr&#233;s. Il resta assomm&#233; par le spectacle prestigieux de ces militants grimp&#233;s sur les tables pour crier ce que lui-m&#234;me dissimulait depuis tant d'ann&#233;es dans les petites ruelles sombres de sa ville. &#171; Je peux maintenant accepter de vivre quasi sans ressources, je peux accepter la faim, le froid, ma vie a d&#233;sormais un sens &#187;, me dit-il, avec une absolue sinc&#233;rit&#233;. Plus tard, je le pr&#233;sentai &#224; Violette Leduc dont il essaya vainement de monter le &lt;i&gt;Taxi Mauve&lt;/i&gt;, sulfureuse histoire d'amour incestueux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les r&#233;unions, les manifestations et les f&#234;tes &#233;taient mixtes, mais l'&#233;l&#233;ment masculin y pr&#233;dominait nettement. Les filles du MLF prirent l'habitude de se r&#233;unir dans la m&#234;me salle des Beaux-Arts, une heure avant le FHAR. Une assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale se tenait une fois par mois dans l'amphith&#233;&#226;tre. Mais le besoin d'activit&#233; ne se bornait pas au spectaculaire. Des articles de fond fort inform&#233;s &#233;taient publi&#233;s par les soins d'Alain Fleig dans &lt;i&gt;Le Fl&#233;au social &lt;/i&gt; ; un contrat fut sign&#233; avec les &#233;ditions &lt;i&gt;Champ libre&lt;/i&gt; pour un livre collectif intitul&#233; &lt;i&gt;Rapport contre la normalit&#233;.&lt;/i&gt; Ce livre, qui souleva un tel toll&#233; &#8212; et donc se vendit extr&#234;mement bien &#8212; concluait un contrat avec trois signataires : Pierre Hahn, Guy Hocquenghem et moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s le suicide de Pierre Hahn en 1981 et la disparition de Hocquenghem, victime du fl&#233;au qu'il avait tant combattu, il vient de m'arriver (en 1995) un ch&#232;que de quelque trente ou quarante francs ! L'argent pr&#233;c&#233;dent, vers&#233; aux trois signataires, &#233;tait revers&#233; &#224; la caisse du FHAR.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le num&#233;ro sp&#233;cial de la revue &lt;i&gt;Recherches&lt;/i&gt; &#171; Trois milliards de pervers &#187; reprendra sur diff&#233;rents tons les th&#232;mes principaux de ce rapport, entre autres la justification la plus probante de cette lutte avec la citation du docteur Morali-Daninos (qui m'avait envoy&#233; une lettre d'injures) proclamant dans la tr&#232;s s&#233;rieuse collection &#171; Que sais-je ? &#187; cette d&#233;claration qui vaut largement celle de Xavier Tillette : si on accordait la plus petite complaisance &#224; l'homosexualit&#233;, ce serait la fin de la famille h&#233;t&#233;rosexuelle, base de notre civilisation ! (&#171; Ah, le brave homme, le cher homme ! &#187;, s'extasie &lt;i&gt;Recherches&lt;/i&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il va de soi que la rupture avec &lt;i&gt;Arcadie&lt;/i&gt; devait &#234;tre consomm&#233;e. Andr&#233; Piana, Daniel Gu&#233;rin et moi ne pouvions ni devions y remettre les pieds. Mon &#171; cousin &#187; y avait fait un scandale le jour o&#249;, port&#233; en triomphe par la chauffeuse de taxi, son Italienne et moi, il avait d&#233;cr&#233;t&#233; princi&#232;rement : &#171; Champagne pour toutes les gouines ! &#187;. Le champagne fut sabl&#233;, mais le barman fou furieux le traita, &#171; toi et la Dubonne &#187;, rien moins que de &lt;i&gt;&#171; re&#239;ne de la honnta &#187;. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chass&#233;s de ces lieux &#233;dulcorants, nous vend&#238;mes le &lt;i&gt;Fl&#233;au social&lt;/i&gt; &#224; la porte du club, &#224; chaque client s'appr&#234;tant &#224; entrer. Andr&#233; avait improvis&#233; un sketch sur mon expulsion, l'ex&#233;cutant se trouvant un vieil Arcadien fort doux qui, soi-disant, se tra&#238;nait aux pieds du dictateur : &#171; &lt;i&gt;Nein ! Mein F&#252;hrer !&lt;/i&gt; Pas madame d'Eaubonne ! &#187; (Ici, un sanglot). &#171; &lt;i&gt;Donnerwetter ! &lt;/i&gt;Ob&#233;issez ! &#187;. Le vieil Arcadien fort doux se pr&#233;senta un soir au FHAR en claquant des dents, entour&#233; de trois ou quatre autres, pr&#234;ts au martyre ; personne ne les inqui&#233;ta, et je lui souris en voyant qu'il bl&#234;missait &#224; chaque regard de mon c&#244;t&#233;. Andr&#233;, fort vers&#233; en yoga, alla s'asseoir en tailleur devant le club en mendiant avec cette complainte : &#171; J'ai fleuri Monsieur Baudry pendant des ann&#233;es, et il m'a mis dehors &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les arrivants riaient ; le &#171; pape &#187; sortit : &#171; Allons, Andr&#233;, je vous offre le champagne &#8212; Non, non non&#8230; pas sans Fran&#231;oise et ses lesbiennes &#187;. Le pr&#233;sident finit par jeter l'&#233;ponge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces innocentes repr&#233;sailles r&#233;percutaient l'information de nos activit&#233;s dans le Tout-Paris. L'esprit de mai 68 &#8212; militer en faisant la f&#234;te, utiliser le canular &#224; des fins politiques, rester fid&#232;le &#224; l'informel &#8212; r&#233;gnait sur ce groupe sans structure ni leaders qui finissait par interpeller m&#234;me la politique politicienne. Nous devions apprendre plus tard que les futurs candidats &#224; la pr&#233;sidence se posaient des questions &#224; notre sujet. Le FHAR n'&#233;tait pas isol&#233; ; ce rejaillissement des sources disparues en terre depuis juin 1968 portait des noms divers, MLF, &#233;cologie, objection de conscience.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout ce que l'extr&#234;me gauche avait mis &#171; entre parenth&#232;ses &#187; et en r&#233;alit&#233; occult&#233; totalement. Les mouvements du d&#233;sirant et du refus allaient faire basculer l'&#233;lectorat.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La crise cardiaque de Jacques Duclos&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il va de soi que cette extr&#234;me gauche ne se flattait pas du tout d'une telle renaissance, automatiquement tax&#233;e de d&#233;viation individualiste et petite-bourgeoise (ne pas oublier, surtout, d'ajouter entre tirets : destin&#233;e-&#224;-d&#233;tourner-les-masses-laborieuses-de-leur-juste-revendications). Une belle illustration fut notre affrontement, &#224; la Mutualit&#233;, avec les troupes de choc de Jacques Duclos&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jacques Duclos, homme politique communiste, candidat &#224; la pr&#233;sidence de la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; ce meeting, le MLF se porta en masse puisqu'il &#233;tait question des avantages sociaux &#224; accorder aux m&#232;res de famille. Le FHAR, pour une fois minoritaire, appuya les f&#233;ministes en prenant place &#224; leur c&#244;t&#233; dans la salle que les organisateurs, enchant&#233;s, durent agrandir en &#233;cartant les panneaux de s&#233;paration. L'enchantement ne dura gu&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux premi&#232;res interpellations, pourtant courtoises, de l'oratrice Madeleine Vincent par les militantes, la r&#233;action de col&#232;re et d'indignation du public d'&#233;lecteurs communistes se fit entendre. Une m&#233;nag&#232;re bavante de haine cria &#224; la f&#233;ministe : &#171; Tu f'rais mieux d'&#234;tre un homme ! &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les hostilit&#233;s ainsi ouvertes, le FHAR se manifesta bient&#244;t. Non sans courage, Philippe Genet, qui fut un des t&#233;nors du mouvement, demanda : &#171; Monsieur Duclos, le temps a pass&#233;, les m&#339;urs &#233;voluent, que pense le grand parti communiste des homosexuels ? &#187;. Duclos, blanc comme la craie, cramponn&#233; &#224; son bureau, r&#233;pondit avec un bon accent du cru qui lui remontait du tr&#233;fonds : &#171; Vous &#234;tes&#8230; des petits &lt;i&gt;congs &lt;/i&gt; ! Des petits imb&#233;ciles ! Vous n'&#234;tes ici que pour me faire chhhier&#8230; Et d'ailleurs, les homos sont tous des malades ! &#8212; Bravo ! Bravo ! &#187;, hurlaient les loyalistes. Genet, sans s'&#233;mouvoir : &#171; Tr&#232;s bien, c'est tout ce que je voulais savoir &#187;. S'adressant &#224; son compagnon : &#171; Tu viens, ch&#233;ri ? &#187;. Celui-ci &#233;tait le travailleur de la haute couture que j'avais fait lib&#233;rer par ma&#238;tre de F&#233;lice. Il portait une extraordinaire toque &#224; queue d'&#233;cureuil et la rajusta en disant, tout en suivant son ami : &#171; Moi, je suis Alexa des ann&#233;es trente &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Feuilleton radio de cette ann&#233;e-l&#224;.&#034; id=&#034;nh4-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. De jeunes communistes mouraient de rire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beaucoup de filles suivirent Genet, mais la plupart &#233;taient d&#233;j&#224; descendues en chantant une chanson du MLF, et c'est au caf&#233; que les rejoignirent les deux comp&#232;res jubilants. J'avais particip&#233; &#224; la premi&#232;re descente et &#224; une hom&#233;rique bagarre aux c&#244;t&#233;s de Marc Payen&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;En Belgique, accompagn&#233;e de Marc Payen, je pus participer avec deux (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; que deux vaillants militants voulaient balancer par-dessus la rampe de l'escalier tandis qu'il criait : &#171; Oui ! Je suis homosexuel ! Et j'en suis fier ! &#187;. Surgit une flop&#233;e d'anars qui le d&#233;gag&#232;rent en sermonnant les videurs : &#171; T'aimes les filles, lui les gars, et alors ? &#187;. Ennemie de la difficult&#233;, j'avais choisi un chauve pour le matraquer &#224; coup de parapluie parce que je d&#233;teste &#234;tre jet&#233;e par terre, ce qui venait de m'&#233;choir. En bas, j'arrachai les guirlandes de papier et les d&#233;chirai, foulai aux pieds, tandis qu'un Fhariste nomm&#233; Mas lan&#231;ait force boules puantes. Sur les marches de l'&#233;difice, je commen&#231;ais une prise de parole ; elle regroupa aussit&#244;t les femmes, de pr&#233;f&#233;rence &#226;g&#233;es, qui montr&#232;rent leur approbation. L'ami de Charleville observa : &#171; On dirait le joueur de fl&#251;te et les souris de la ville allemande ! &#187;. Mais voici un fourgon, crus-je ; j'avais vu depuis peu le film o&#249; Jacques Brel joue le r&#244;le de Raymond-la-science qui, en pareille occurrence, s'&#233;crie : &#171; Et voil&#224; les guignols ! &#187; avant d'&#234;tre arr&#234;t&#233;. Je repris fid&#232;lement cette citation et attendis d'&#234;tre embarqu&#233;e dans l'hilarit&#233; g&#233;n&#233;rale. Point de panier &#224; salade ; c'&#233;tait un car de touristes apprenant qu'il se passait des choses &#224; la Mutu et venus voir Jacques Duclos et ses danseuses l&#233;g&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les cons&#233;quences de cette histoire qui aviva l'&#233;clat du FHAR ne seront r&#233;v&#233;l&#233;es un an plus tard, affrontement entre le MLF et le PC, un petit militant presque en larmes m'interpella ainsi : &#171; Vous, du FHAR, vous avez failli &#234;tre responsables de la mort d'un vieux militant ouvrier ! &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Mon Dieu, et quand donc ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Jacques Duclos, parfaitement ! Avec vos sarcasmes, vous lui avez provoqu&#233; une crise cardiaque ! &#187;. Je me souviens des crises de rires &#233;touff&#233;s des jeunes communistes, et ce fut moi qui, cette fois-ci, crus m'effondrer de rire (Duclos, pauvre militant ouvrier !...).&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Tasse Manin et San Remo &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les deux plus c&#233;l&#232;bres actions du FHAR avant la derni&#232;re, bucolique, qui nous regroupa tous et toutes aux Buttes-Chaumont et se conclut par une galopade avec sauts d'obstacles par-dessus les fils de fer, devant un assaut policier plut&#244;t mou et dans l'odeur enivrante de l'herbe &#233;cras&#233;e, ce fut d'abord la d&#233;nomm&#233;e &#171; prise de la tasse Manin &#187; et le d&#233;barquement &#224; San Remo pour perturber le congr&#232;s des psychiatres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rue Manin, des habitants aussi paisibles qu'h&#233;t&#233;ros nous enjoignirent d'intervenir le samedi soir, o&#249; r&#233;guli&#232;rement une bande de jeunes motards venaient massacrer les usagers de la pissoti&#232;re. Les hurlements des victimes emp&#234;chaient les locataires de dormir. Une exp&#233;dition fut aussit&#244;t projet&#233;e. C'est &#224; l'occasion de la pr&#233;paration de cette action que je fis la connaissance de G&#233;rard Hof, le &#171; psychiatre d&#233;froqu&#233; &#187; (qui devait par la suite partager ma vie pendant plusieurs ann&#233;es), fondateur du mouvement &#171; les Fous furieux &#187; et futur auteur de deux livres remarqu&#233;s : &lt;i&gt;Je ne serais plus psychiatre&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;l'Obligation sensorielle.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Divers Fharistes se r&#233;unissaient en semaine au 69 de la rue Saint-Jacques. S'y croisaient des lyc&#233;ens de Louis-le-Grand et des militants de VLR, le mouvement d'extr&#234;me gauche non parlementaire auquel appartenait Hocquenghem et qui &#233;clatera pr&#233;cis&#233;ment &#224; cause du FHAR, comme un corps chimique en contact avec un autre, explosif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est sur la table de ce caf&#233; que je dresserai le plan de la fameuse tasse au carrefour de trois chemins, en expliquant la n&#233;cessit&#233; de poster des d&#233;fenseurs &#224; chaque point pour surprendre l'arriv&#233;e des motards. Le docteur Hof qui me voyait pour la premi&#232;re fois ne disait mot : &#171; Je me suis dit : elle se prend pour Murat ! &#187;. On se massa aux endroits pr&#233;vus, sous la conduite d'un Corse, Dominique, moniteur de karat&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais coll&#233; sur l'&#233;dicule des affichettes : &#171; Ne tremblez pas, le FHAR est l&#224; ! &#187;. Les motards se faisaient attendre. Un des n&#244;tres, un mineur, r&#233;p&#233;tait sur tous les tons qu'il mourait de peur et se cramponnait &#224; Anne-Marie, mais refusait de quitter les lieux. On finit par abandonner les postes que j'avais si soigneusement rep&#233;r&#233;s, pour se promener dans les all&#233;es en pente du parc. Mais vers minuit le courageux trembleur s'exclama : &#171; Oh ! Qu'est-ce qu'on peut faire devant cette bande ! &#187;. La bande arrivait, motos chevauch&#233;es de jeunes casqu&#233;s avec des filles sur le tender. Je lan&#231;ais le cri de ralliement. Les Fharistes sortirent de derri&#232;re les buissons et s'avanc&#232;rent sans h&#226;te, mais fermement. En t&#234;te Dominique, Marc et moi. Je crois que la surprise fut r&#233;ciproque : chacun apercevait des pr&#233;sences f&#233;minines chez l'autre !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une nouvelle recrue, Maria-Silvia, ob&#232;se, romaine, nous avait rejointe en voiture ; elle sauta au volant et se mit furieusement &#224; tourner autour de la place, &#233;mule de Fangio, pour apprendre &#224; l'adversaire que nous &#233;tions motoris&#233;s. Cela les frappa-t-il d'inqui&#233;tude ? Au moment o&#249; nous approchions tous trois, le reste des camarades derri&#232;re nous, et comme nous nous appr&#234;tions &#224; la baston, les blousons de cuir, qui avaient mis pied &#224; terre remont&#232;rent sur leurs Harley-Davidson et prirent la fuite sans insister. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce fut l'occasion d'une chanson (sur l'air de &lt;i&gt;A la glaci&#232;re)&lt;/i&gt; :&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Dominique, en Napol&#233;on&lt;br class='autobr' /&gt;
a dispers&#233; les noirs blousons&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce soir de la semain'derni&#232;re&lt;br class='autobr' /&gt;
&#224; la pissoti&#232;re !&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce fut Rocroi, ce fut Valmy !&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est pourtant ce qu'on leur a mis&lt;br class='autobr' /&gt;
quand ils nous ont tourn&#233; l'derri&#232;re&lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; la pissoti&#232;re !&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Maria-Silvia, enthousiaste de cette aventure, m'emmena en Italie avec Marc. On put en profiter avec un libraire de Milan qui vendait mes livres au rayon fran&#231;ais le &#171; FUORI &#187; (au-dehors), comme &#171; succursale &#187; du FHAR. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce libraire, qui devait aider plus tard Gerard Hof et sa compagne &#224; gagner le Liban en pleine guerre, joua un r&#244;le de solidarit&#233; &#224; l'occasion de notre exp&#233;dition punitive, en 1972, contre le casino de San Remo ou de vieux psys r&#233;actionnaires avaient instaur&#233; un congr&#232;s dont le titre &#233;tait &#171; Sexualit&#233; normale et sexualit&#233; d&#233;vi&#233;e &#187;. Pouvait-on laisser passer une prestation pareille ? Je battis aussit&#244;t le rappel d'une cinquantaine de camarades et d'amazones. En train, voiture, auto-stop parfois, la cohorte vengeresse d&#233;barqua &#224; San Remo et stationna devant le casino o&#249; se tenaient les sages. Nous avions apport&#233; de superbes pancartes, le &lt;i&gt;Fl&#233;au social&lt;/i&gt; et des tracts. La t&#233;l&#233; pr&#233;vint l'arriv&#233;e de la police en venant nous filmer et nous interviewer, au grand d&#233;pit de ces messieurs. Quand ils nous emmen&#232;rent enfin, Anne-Marie, Marise, Marc et moi dans&#226;mes avec d&#233;lices en r&#233;p&#233;tant sur l'air des &lt;i&gt;P'tit' femm' de Paris&lt;/i&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Ah, les psychi&#226;tr ,&lt;br class='autobr' /&gt;
les psychi&#226;tr' de Paris&#8230;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il devait en venir plusieurs ; ne se pr&#233;senta que le Dr. Eck le lendemain, le zo&#239;le d'Arcadie que dans nos sketches nous imaginions tendant &#224; Baudry la croix &#224; baiser &#224; travers les flammes, puis fondant en larmes avec ces mots : &#171; Nous avons br&#251;l&#233; une sainte &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Une matin&#233;e au poste, charmante villa de la Riviera sous mimosas et palmiers, ne fut pas trop cher pay&#233; cette joyeuse matin&#233;e. L'apr&#232;s-midi, ce fut, selon le programme, la perturbation du congr&#232;s dont nous avions grossi le public. Marie-Jo Bonnet bondissait &#224; l'hom&#233;lie d'un vieux g&#226;teux qui chevrotait avec l'&#233;locution du mar&#233;chal P&#233;tain, l'imitait &#171; Gaga ! Maboul ! &#187;. Je la faisais rasseoir &#224; chaque fois, mais ne pouvais m'emp&#234;cher d'ajouter : &#171; Vas-y mon vieux, cr&#232;ve en sc&#232;ne comme Moli&#232;re &#187;. Une traduction fran&#231;aise nous apprit que cette hom&#233;lie se terminait par ce conseil : &#171; Le jeune homme devrait prendre exemple sur son p&#232;re pour traiter plus tard sa femme comme il a vu traiter sa m&#232;re &#187;. Les filles se d&#233;cha&#238;n&#232;rent : &#171; Joli programme ! &#8212; La malheureuse ! &#187;. Oblig&#233;s par leur programme de donner la parole aux intervenants, les podagres durent m'admettre &#224; la tribune o&#249;, d&#232;s mes premiers mots appelant &#224; la gr&#232;ve de la natalit&#233;, le pr&#233;sident tapa sur le micro pour me couper la parole, tandis que je tapais sur la table en criant de plus belle. Le public hurlait. La premi&#232;re journ&#233;e s'acheva dans la confusion. Selon le plan pr&#233;vu, on se retira pour laisser place, au second jour, &#224; la deuxi&#232;me partie des contestataires ; ceux-ci me t&#233;l&#233;phon&#232;rent &#224; Paris comment le lancement des boules puantes avait eu raison des derniers Diafoirus. Toute la presse italienne en parla ; les &#233;chos se prolong&#232;rent jusqu'en Allemagne et en Belgique. En France, quelque ligne dans &lt;i&gt;Le Monde &lt;/i&gt; ! Et ce fut tout. Le mot de la fin fut ce dialogue entre le directeur du Casino et moi : &#171; L'an prochain, si vous voulez tous venir faire un congr&#232;s sur l'homosexualit&#233;, les portes vous sont ouvertes ! &#8212; Merci beaucoup. Pour que les psychiatres viennent nous casser la baraque ! &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Tensions et d&#233;clin&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Tous les psy n'&#233;taient pas aussi m&#233;di&#233;vaux. En d&#233;pit du radicalisme de G&#233;rard Hof qui estimait les &#171; antipsychiatres &#187; finalement aussi dangereux que les &#171; flikiatres &#187;, j'en connus qui, &#224; Paris, recommandaient &#224; leurs clients de se rendre aux r&#233;unions du FHAR. L'un d'eux s'en expliqua : &#171; L'origine des troubles des homosexuels vient de leur s&#233;paration de l'ensemble du corps social et de la n&#233;cessit&#233; de dissimulation. S'ils se r&#233;unissaient pour d'autres raisons que la drague &#233;rotique, leur mentalit&#233; changerait du tout au tout et les &#233;l&#233;ments n&#233;vrotiques s'effaceraient &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s la premi&#232;re p&#233;riode des joyeuset&#233;s, des chansons, des victoires, il &#233;tait in&#233;vitable que se manifestassent les tensions. Vaste catharsis ou autoth&#233;rapie, comme les assembl&#233;es du MLF, et en m&#234;me temps comme lui mouvement dynamique apportant un changement profond des mentalit&#233;s &#8212; celles des h&#233;t&#233;ros aussi &#8212; le FHAR charriait trop de confessions publiques et d'&#233;clatement des probl&#232;mes pour ne pas engendrer de conflits. Le premier de tous &#233;tait &#233;videmment l'hostilit&#233; entre sexes, m&#234;me si, de plus en plus, les femmes prenaient l'habitude de se r&#233;unir &#224; part, soit par groupes sp&#233;cifiques &#8212; les &#171; Petites Marguerites &#187;, les &#171; Gouines rouges &#187; &#8212; soit aux assembl&#233;es du MLF ou encore, de plus en plus, dans des groupes de quartiers et des cercles de &#171; prise de conscience &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme je l'ai dit d'entr&#233;e de jeu, je ne trouvais pas anormal que les hommes soient majoritaires, puisqu'ils &#233;taient les plus menac&#233;s, perp&#233;tuellement, dans leur vie familiale, professionnelle, civique, &#233;tant tellement plus visibles. Mais je ne trouvais pas du tout normal &#8212; si l'on peut employer ce terme, apr&#232;s le &lt;i&gt;Rapport contre la normalit&#233;&lt;/i&gt; &#8212; d'entendre un beau jour un Fhariste demander : &#171; Mais apr&#232;s tout, qu'est-ce que les femmes font ici ??? &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le fait de l'origine et de la fondation du mouvement par un groupe d'Arcadiennes &#233;tait totalement oubli&#233; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il va de soi que mon activit&#233; multiple et les exploits auxquels j'avais &#233;t&#233; si constamment et si all&#232;grement m&#234;l&#233;e ne me valaient pas que des amiti&#233;s. &#202;tre auteur de livres publi&#233;s et en tirer des moyens d'existence, m&#234;me modestes, me transformait en profiteuse du syst&#232;me aux yeux fielleux des &#171; ultras &#187;. Je n'&#233;tais pas la seule ; Guy Hocquenghem, pour les m&#234;mes motifs, accus&#233; de vedettariat, se faisait insulter haineusement, ainsi que le pauvre Daniel Gu&#233;rin. De vaillants supporters nous d&#233;fendaient ; mais ce motif de dissension s'av&#233;rait fort p&#233;nible pour ceux qui vivaient comme nous une militance aussi sinc&#232;re et totale. La tendance hostile se concr&#233;tisait surtout chez le groupe qui se faisait appeler gazolines et dont l'existence annon&#231;a la proche autodissolution du mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y avait chez les Fharistes des figures valables. Parmi les femmes &#8212; tr&#232;s rares &#8212; Nicole Blay, jeune zonarde, auteure de &lt;i&gt;La Panth&#232;re bleue&lt;/i&gt;, qui devait mourir d'un transport au cerveau et qu'on peut toujours regretter, fut un exemple de courage et de lucidit&#233;. Philippe Genet, &#233;galement, garde &#224; bon droit sa place dans nos souvenirs. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais la plupart, poussant la provocation jusqu'&#224; l'absurde et l'autod&#233;rision jusqu'&#224; la caricature, ne furent que des facteurs de d&#233;sagr&#233;gation. N'est pas la Divine de Jean Genet qui veut. Il y faut une humidit&#233; et une douloureuse volont&#233; d'exclusion qui faisaient totalement d&#233;faut &#224; ces tyranneaux d'un nouveau genre. Paillettes, fards, falbalas et tout l'attirail dont pr&#233;cis&#233;ment le mouvement de lib&#233;ration d&#233;barrassait le f&#233;minin, &#224; qui le m&#226;le en fait une loi de &#171; nature &#187;, malveillance, exhibitionnisme, outrageant narcissisme, tels &#233;taient les ingr&#233;dients de cette r&#233;cente cuisine de sorci&#232;res. Le moindre trait de &#171; normalit&#233; &#187; comme toucher un salaire, vivre dans sa famille, &#233;tait imput&#233; &#224; crime. L'imitation burlesque des femmes m'inspira cette citation : &#171; Quand sur une personne on pr&#233;tend se r&#233;gler, c'est par les beaux c&#244;t&#233;s qu'il faut lui ressembler &#187;. Une copine acheva ainsi : &#171; Et ce n'est pas du tout la prendre pour mod&#232;le que de piailler, ma tante, ou grimacer comme elle ! &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le gazonnage annon&#231;ait les premi&#232;res vibrations du tocsin. Les AG des Beaux-Arts n'avaient plus rien de commun avec le d&#233;but. Plus de grandes actions propos&#233;es, plus de textes, plus d'interventions contestataires&#8230; le cinqui&#232;me &#233;tage n'&#233;tait plus qu'un vaste baisodrome. L'enterrement de Pierre Overney assassin&#233; ne fournit que l'occasion de parodies et de mascarades outrageantes. Quand la situation fut &#224; ce point d&#233;grad&#233;e, la police, qui attendait son heure, investit les Beaux-Arts et chassa tout le monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette fin sans honneur ne put en rien effacer l'influence profonde que dix-huit mois d'existence fi&#233;vreuse et fertile avaient exerc&#233;e sur l'environnement culturel. Non, nous n'oublierons pas &#171; les campagnes d'Austerlitz et de Waterloo &#187; ; non seulement &#224; cause du bonheur que nous y avons v&#233;cu, mais &#224; cause du bouleversement des mentalit&#233;s et des m&#339;urs du retentissement &#224; l'&#233;tranger, de la suppression des d&#233;crets sc&#233;l&#233;rats, qui sont cons&#233;cutifs &#224; ce raz-de-mar&#233;e des derni&#232;res ann&#233;es avant le sida. &lt;br class='autobr' /&gt;
Face &#224; la mont&#233;e actuelle de la r&#233;action, je suis fi&#232;re de voir que les groupes de contestation qui renaissent un peu partout sont d&#233;positaires des ferments que les ann&#233;es soixante-dix ont pu diffuser en France par la voie du Mouvement de lib&#233;ration des femmes et du Front homosexuel d'action r&#233;volutionnaire. J'esp&#232;re de tout c&#339;ur y avoir contribu&#233; de mon mieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Fran&#231;oise d'Eaubonne &lt;/strong&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Revue h&lt;/i&gt;, n&#176;2-3, 1996-1997.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;***Image du bandeau : Assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale du Front homosexuel d'action r&#233;volutionnaire (FHAR) &#224; l'&#233;cole des Beaux-Arts. Paris (VI&#232;me arr.), 1971. Photographie de L&#233;on Claude V&#233;n&#233;zia (1941-2013).&lt;/h2&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb4-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;En fait, le nom exact &#233;tait CLESPALA, &#171; Club litt&#233;raire et scientifique des pays latins &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ceci ne fut pas prononc&#233; le 5 mars, mais &#233;crit dans un tract post&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Flametta Venner m'a confi&#233;, en 1996, le compte-rendu de cette journ&#233;e fait par &#171; Laissez les vivre &#187;. Il ne fait cas que des slogans des perturbateurs et se gargarise de la &#171; victoire &#187; de Lejeune-Chauchard ; nulle part il n'est fait mention de la bagarre, de l'attaque de la tribune, du service d'ordre faisant le salut hitl&#233;rien, ni de la d&#233;route du pr&#233;sident sauv&#233; &lt;i&gt;in extremis&lt;/i&gt; par l'intervention polici&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Dans la transcription de cette &#233;mission dans la Revue h n&#176;1 (p.59), ce cri &#171; Ne parlez plus de votre souffrance &#187;, reconnu &#224; l'audition de la cassette, est attribu&#233; &#224; Anne-Marie Fauret.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Quelques ann&#233;es plus tard, quand je racontais l'affaire &#224; l'universit&#233; d'&#233;t&#233; homosexuelle de Marseille (UEEH), les participants rirent tellement que leur bulletin inventa un calembour sur mon nom et &#171; bonne m&#232;re &#187; : &#171; Eau-bonne m&#232;re du mouvement &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jean-Fran&#231;ois Revel, &lt;i&gt;Ni Marx ni J&#233;sus &lt;/i&gt;&lt;i&gt; : de la seconde r&#233;volution am&#233;ricaine &#224; la seconde r&#233;volution mondiale &lt;/i&gt;, 1970.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Germaine de Sta&#235;l, ultime r&#233;sistante &#224; Napol&#233;on, diffusa ce terme genevois que le Suisse prononce &lt;i&gt;pataclan&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jacques Duclos, homme politique communiste, candidat &#224; la pr&#233;sidence de la R&#233;publique en 1969.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Feuilleton radio de cette ann&#233;e-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;En Belgique, accompagn&#233;e de Marc Payen, je pus participer avec deux lesbiennes &#8212; dont une Fran&#231;aise &#8212; au lancement du FHAR belge, le MHAR (mouvement homosexuel d'action r&#233;volutionnaire).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Abolir la famille &#8211; Acte III</title>
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		<dc:subject>Analyse</dc:subject>
		<dc:subject>Famille</dc:subject>
		<dc:subject>Communisme</dc:subject>
		<dc:subject>Capitalisme</dc:subject>
		<dc:subject>ME O'Brien</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Le d&#233;passement positif de la famille consiste dans la pr&#233;servation et l'&#233;mancipation de l'amour et du soin que les prol&#233;taires ont trouv&#233;s les uns avec les autres dans la difficult&#233; : l'amusement et la joie de l'&#233;rotisme ; l'intimit&#233; de la parent&#233; et du romantisme.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://trounoir.org/-DOUZE-" rel="directory"&gt;DOUZE&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://trounoir.org/+-Analyse-+" rel="tag"&gt;Analyse&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://trounoir.org/+-ME-O-Brien-+" rel="tag"&gt;ME O'Brien&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://trounoir.org/IMG/logo/arton122.jpg?1731403040' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='75' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Nous publiions au mois de f&#233;vrier dernier un court texte programmatique intitul&#233; &#034;&lt;a href=&#034;http://trounoir.org/?Abolir-la-famille-en-six-etapes&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Abolir la famille en six &#233;tapes&lt;/a&gt;&#034; de ME O'Brien. Nous donnons maintenant &#224; lire la traduction fran&#231;aise d'un important article de la m&#234;me autrice, publi&#233; originiellement dans la revue &lt;a href=&#034;https://endnotes.org.uk/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;EndNotes&lt;/a&gt;, qui revient plus en profondeur sur les r&#244;les de la famille ouvri&#232;re et de la lib&#233;ration du genre dans le d&#233;veloppement capitaliste, mais ouvre en m&#234;me temps des pistes de r&#233;flexion pour donner naissance &#224; une politique queer &#224; la fois offensive et constructive. Qu'est-ce qui est pr&#233;cis&#233;ment n&#233;cessaire &#224; abolir dans l'institution familiale ? Qu'est-ce qui reproduit les possibilit&#233;s de r&#233;g&#233;n&#233;rescence du capitalisme &#224; partir de nos identit&#233;s ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s avoir d'abord d&#233;crit dans la premi&#232;re partie les formes familiales tr&#232;s vari&#233;es qu'ont connues la classe ouvri&#232;re europ&#233;enne et les personnes noires esclavagis&#233;es aux Etats-Unis, avoir analyser ensuite les m&#233;canismes qui ont conduit depuis la fin du 19&#232;me si&#232;cle &#224; l'imposition du mod&#232;le familial bourgeois de la famille nucl&#233;aire &#224; l'ensemble de la soci&#233;t&#233;, ME O'Brien revient ici sur les mouvements lib&#233;rationnistes des ann&#233;es 1970. Ceci est l'acte final consacr&#233; &#224; l'abolition de la famille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://trounoir.org/?Abolir-la-famille-Acte-I&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Acte I&lt;/a&gt; ; &lt;a href=&#034;http://trounoir.org/?Abolir-la-famille-Acte-II&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Acte II&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Vers la fin des ann&#233;es 1960, les prol&#233;taires se r&#233;voltaient massivement au niveau mondial. Les guerres civiles, les &#233;meutes de rue, les gr&#232;ves massives des &#233;tudiants et des ouvriers travers&#232;rent tous les continents. Ces r&#233;bellions &#233;taient vari&#233;es et leurs luttes s'entrecroisaient les unes les autres : elles s'opposaient &#224; l'imp&#233;rialisme, &#224; l'apartheid colonial, &#224; l'oppression d'&#201;tat, &#224; la domination de genre et au capitalisme. Aux &#201;tats-Unis, le mouvement de lib&#233;ration des noirs renversa le syst&#232;me raciste d'assujettissement l&#233;gal et de terreur violente que Jim Crow avait &#233;tabli. Par les &#233;meutes, les organisations du Black Power, les manifestations militantes et la d&#233;fense institutionnelle par la classe politique, ils all&#232;rent plus loin dans la r&#233;sistance contre les conditions de pauvret&#233; urbaine concentr&#233;e, contre l'exclusion des b&#233;n&#233;fices obtenus par mouvement ouvrier et contre la violence &#233;tatique reposant sur la police et la prison. Vers 1970, une nouvelle forme de r&#233;bellion &#233;mergea, inspir&#233;e des strat&#233;gies et des analyses du mouvement de lib&#233;ration des noirs, et remit en cause le r&#233;gime genr&#233; et sexuel du mouvement ouvrier. Ces radicaux f&#233;ministes et queers cherch&#232;rent &#224; abolir la forme familiale nucl&#233;aire h&#233;t&#233;rosexuelle bas&#233;e sur le salaire masculin, abolition comprise comme une &#233;tape vers la libert&#233; sexuelle et de genre totale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trois r&#233;bellions s'entrem&#234;lant les unes aux autres dans leur lutte contre la conformit&#233; genr&#233;e et sexuelle du mouvement ouvrier &#233;merg&#232;rent &#224; cette &#233;poque : le f&#233;minisme radical, la lib&#233;ration homosexuelle, la transgression et l'&#233;rotisme de genre. Elles s'insurgeaient contre la forme familiale &#224; salaire masculin et contre les r&#233;gimes genr&#233;s et sexu&#233;s qu'elle impliquait. Elles rejetaient la politique sexuelle du mouvement ouvrier par la remise en question de trois principes : rejet de la masculinit&#233; adopt&#233;e par la gauche, de la famille nucl&#233;aire h&#233;t&#233;rosexuelle et de la d&#233;tresse g&#233;n&#233;r&#233;e par la vie en banlieue, ainsi que du travail lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Contre la famille&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il y eut une explosion de la visibilit&#233; militante des gays et des lesbiennes &#224; la fin des ann&#233;es 1960 qui donna lieu &#224; des organisations politiques radicales soucieuses d'anti-imp&#233;rialisme, de socialisme, de transgression de genre et d'&#233;rotisme. En 1970, des groupes de lib&#233;ration gay connurent une croissance rapide dans les principales villes des &#201;tats-Unis, de Grand Bretagne, de France, d'Allemagne et d'Italie. Ils partageaient une volont&#233; de lib&#233;rer la puissance de la joie &#233;rotique. Des r&#233;volutionnaires homosexuels comme Mario Mieli en Italie, Guy Hocquenghem en France ou David Fernbach en Grande-Bretagne concevaient tous l'&#233;ros comme une source potentiellement lib&#233;ratrice de libert&#233; humaine et r&#233;fl&#233;chissaient par l&#224; un sentiment diffus dans les cercles gays lib&#233;rationnisites. L'&#201;ros, refoul&#233; et assujetti par le mode de production capitaliste, rigidement contraint par l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233; ainsi que par la famille nucl&#233;aire p&#233;riurbaine, se trouvait potentiellement lib&#233;r&#233; par la charge transgressive du sexe anal. La solidarit&#233; &#233;rotique, plut&#244;t qu'une identit&#233; d'essence quelle qu'elle f&#251;t, fournirait la pratique d'un communisme gay.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les personnes racis&#233;es trans et de genre non conforme, essentiellement des travailleuses et travailleurs du sexe du sous-prol&#233;tariat, jou&#232;rent un r&#244;le militant majeur dans l'&#233;meute de la Compton's Cafeteria &#224; San Francisco en 1966, au cours des &#233;meutes de Stonewall &#224; New York en 1969, puis comme pr&#233;sence visible dans le Gay Liberation Front &#224; travers des groupes comme Street Transvestite Action Revolution (STAR). Au cours d'une p&#233;riode de fermentation politique et d'agitation sociale, les femmes transgenres latino et noires jou&#232;rent un r&#244;le particuli&#232;rement important et influant en constituant un p&#244;le insurrectionnel de la politique queer alors en train d'&#233;merger. Les travailleuses du sexe transgenre et de couleur Marsha P. Johnson, Sylvia Ray Rivera et Miss Major Griffen-Gracy devinrent toutes des l&#233;gendes de la r&#233;bellion de Stonewall et des opposantes f&#233;roces &#224; l'apprivoisement des politiques gay au cours des ann&#233;es 1970. Rivera d&#233;clara plus tard au sujet de la marginalisation et du travail militant des personnes trans lors de Stonewall :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; On &#233;tait toutes et tous engag&#233;es dans diff&#233;rentes luttes, moi y compris comme beaucoup d'autres personnes transgenres. Mais dans ces luttes, dans le mouvement pour les droits civiques, dans le mouvement pacifiste et dans celui des femmes, nous &#233;tions toujours des parias. La seule raison pour laquelle la communaut&#233; transgenre fut tol&#233;r&#233;e dans certains de ces mouvements, c'est parce qu'on p&#233;tait le feu, on allait en premi&#232;re ligne. On laissait personne nous emmerder. On avait rien &#224; perdre. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sylvia Ray Rivera, juin 2001, discours au Lesbian and gay community services (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parmi les queers des principales villes am&#233;ricaines &#224; partir de la fin des ann&#233;es 1950, les femmes de couleur racis&#233;es &#233;taient les plus fortement visibles, ce qui les rendait plus vuln&#233;rables au harc&#232;lement de rue et &#224; la violence. Elles incarnaient le caract&#232;re d&#233;viant des queers pour la police, pour les gays et les radicaux de genre d&#233;sireux d'int&#233;gration. Ces femmes racis&#233;es &#233;taient presque enti&#232;rement exclues du travail salari&#233; formel et survivaient gr&#226;ce au travail sexuel de rue ainsi qu'au crime. Ces femmes racis&#233;es transgenres &#233;taient vraisemblablement au nombre de plusieurs centaines dans beaucoup de grandes villes am&#233;ricaines, mais agissaient comme figures centrales dans un monde souterrain plus large et h&#233;t&#233;roclite de queers lumpenprol&#233;taires, notamment de d&#233;viants de genre non conformes, de personnes queers &#224; la rue ou de toxicomanes, de travailleuses et travailleurs du sexe et de criminels gays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces radicaux de genre et de sexe exp&#233;riment&#232;rent toute une s&#233;rie de nouvelles approches au plaisir sexuel et d'arrangements familiaux alternatifs, ce qui incluait le c&#233;libat, l'amour libre, l'homosexualit&#233; exclusive, la cohabitation, les relations libres, l'interdiction de la monogamie, l'&#233;galisation du plaisir sexuel entre autres choses. De m&#234;me, les r&#233;bellions de la jeunesse de la fin des ann&#233;es 1960, m&#234;me lorsqu'elles n'&#233;taient pas f&#233;ministes ni queers, revendiquaient un souci radical pour le plaisir sexuel non r&#233;gul&#233; et lib&#233;r&#233; de la logique du mouvement des travailleurs et de la soci&#233;t&#233; qu'il avait contribu&#233; &#224; construire. Ce genre d'exp&#233;rimentations de la sexualit&#233; et du genre caract&#233;risaient certaines organisations d'extr&#234;me gauche domin&#233;es par les hommes, les premiers collectifs f&#233;ministes lesbiens, les groupes lib&#233;rationnistes gays ainsi que les milieux des sous-cultures queers qui y &#233;taient associ&#233;s. Les &#233;tudiants universitaires qui s'opposaient &#224; l'interdiction des visiteurs nocturnes masculins dans les dortoirs f&#233;minins contribu&#232;rent &#224; mettre le feu &#224; la r&#233;bellion de mai 1968 en France. L'amour libre, le sexe occasionnel non marital et le contr&#244;le des naissances &#233;taient autant d'&#233;l&#233;ments centraux pour les mouvements contre-culturels de la jeunesse hippie des ann&#233;es 1960, qui t&#233;moign&#232;rent d'un rejet total de la soci&#233;t&#233; ali&#233;n&#233;e. Des groupuscules militants anti-imp&#233;rialistes comme les Weathermen puis la George Jackson Brigade assimil&#232;rent un fort rejet de la forme du couple monogame, avec un succ&#232;s mitig&#233;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir Women of the Weather Underground, &#171; a collective letter to the Women's (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Les m&#233;moires militantes et les communes &#233;ph&#233;m&#232;res de cette p&#233;riode t&#233;moignent d'une &#233;closion de la d&#233;couverte du sexe comme source de plaisir, de libert&#233; et de lien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parmi ces radicaux de la sexualit&#233; et du genre, tous &#233;taient d'accord pour affirmer que la famille nucl&#233;aire h&#233;t&#233;rosexuelle constituait un lieu d'horreur et de tyrannie. Les f&#233;ministes et les mouvements de lib&#233;ration des femmes &#233;taient en effet unis dans leur opposition absolue &#224; la condition de la femme au foyer comme point central de la domination des femmes. Les courants f&#233;ministes principaux se distinguaient sur les formes plus particuli&#232;res de critique de la forme familiale et sur les solutions propos&#233;es. Les f&#233;ministes lib&#233;rales les plus traditionnelles recherchaient l'&#233;galit&#233; dans la force de travail pour permettre aux femmes de rompre leurs relations n&#233;fastes et pour d&#233;fendre l'&#233;galit&#233; au sein du foyer, faisant ainsi &#233;cho aux requ&#234;tes du mouvement ouvrier et aux f&#233;ministes bourgeoises des &#233;poques pr&#233;c&#233;dentes. Les f&#233;ministes radicales, en consid&#233;rant la famille comme l'instrument premier de la socialisation genr&#233;e, de la tyrannie patriarcale et de la violence de genre, aspiraient &#224; une destruction g&#233;n&#233;rale de la famille en tant que premier pas n&#233;cessaire vers toute forme de libert&#233; et de lib&#233;ration r&#233;elles. Les f&#233;ministes marxistes d&#233;battirent longuement du r&#244;le de la femme au foyer par rapport &#224; la logique de l'accumulation capitaliste et se divisaient &#8211; de fa&#231;on similaire &#224; celles du mouvement ouvrier &#8211; entre celles qui proposaient des formes d'organisation autonomes pour les femmes au foyer et celles qui voulaient se concentrer leurs efforts sur l'organisation des femmes ins&#233;r&#233;es dans le travail salari&#233;. Toutes &#233;taient d'accord sur le fait qu'&#234;tre une femme au foyer constituait un destin horrible et symbolisait ce que cela signifiait d'&#234;tre une femme dans une soci&#233;t&#233; oppressive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le f&#233;minisme radical a constitu&#233; l'engagement le plus profond et le plus cons&#233;quent contre la tyrannie de la famille qui ait &#233;t&#233; produit jusqu'ici, en identifiant ce qu'elle comporte de domination directe, d'assujettissement violent et d'ali&#233;nation fondamentale. Ces f&#233;ministes furent les premi&#232;res &#224; reconna&#238;tre &#224; quel point la violence sexuelle &#233;tait centrale pour les relations de genre. Elles ont vu qu'il s'agissait d'une intimit&#233; domestique qui &#233;chappait &#224; la surveillance et &#224; la lutte en permettant et en d&#233;fendant toutes les terreurs particuli&#232;res de la famille nucl&#233;aire : l'abus des enfants, la violence contre la partenaire, le viol marital, l'atomisation et l'isolement sociaux, la terreur anti-queer et la socialisation de genre forc&#233;e. Pour Alison Edwards, la vuln&#233;rabilit&#233; des femmes au viol avait pour fondement le fait que la relation de couple bas&#233;e sur le salaire masculin d&#233;pendait du caract&#232;re non pay&#233; du travail f&#233;minin domestique :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; De nombreuses femmes sont les employ&#233;es non pay&#233;es du patron de leurs maris. La corv&#233;e du travail domestique fa&#231;onne &#224; son tour l'oppression sociale des femmes &#8211; le sexe d&#233;pendant, le sexe mou, le sexe stupide, le sexe inint&#233;ressant et le sexe imm&#233;diatement disponible. Ce sont ces facteurs qui ont donn&#233; forme &#224; la politique du viol. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Alison Edwards, Rape, racism and the White Women's Mouvement, 1976 ; cit&#233; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En s'inscrivant dans un h&#233;ritage communiste tout en remettant en question le conservatisme de genre du mouvement ouvrier, ces mouvements de la fin des ann&#233;es 1960 et 1970 renouvel&#232;rent l'appel &#224; l'abolition de la famille. Dans cette revendication, ils reconnaissaient le r&#244;le central jou&#233; par la famille dans la violence et les r&#233;gimes de genre tout en d&#233;fiant la complicit&#233; du mouvement ouvrier historique avec les id&#233;aux de la famille bourgeoise. Beaucoup avanc&#232;rent que l'oppression &#233;tait bas&#233;e sur les r&#244;les sexuels conformistes amplifi&#233;s par la famille nucl&#233;aire. La Third World Gay Revolution &#233;crivit depuis New York en 1970 :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Nous voulons l'abolition de la famille nucl&#233;aire bourgeoise. Nous croyons que la famille nucl&#233;aire bourgeoise perp&#233;tue les cat&#233;gories fausses d'homosexualit&#233; et d'h&#233;t&#233;rosexualit&#233; en cr&#233;ant des r&#244;les sexuels, des d&#233;finitions sexuelles et de l'exploitation sexuelle. La famille nucl&#233;aire bourgeoise comme unit&#233; de base du capitalisme cr&#233;e des r&#244;les oppressifs. Toutes les oppressions trouvent leurs origines dans la structure de la famille nucl&#233;aire. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Third World Gay Revolution, &#171; 16 point platform and program &#187; in Come out ! (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne saurait dissocier les critiques des f&#233;ministes radicales et des gays lib&#233;rationnistes de leur rejet des conditions sociales d'isolement et d'atomisation caract&#233;risant les banlieues am&#233;ricaines. Si elles demeuraient vagues sur le caract&#232;re de classe de la famille qu'elles critiquaient, c'&#233;tait pr&#233;cis&#233;ment &#224; cause du succ&#232;s qu'avait connu le mouvement ouvrier dans la production d'une classe ouvri&#232;re respectable et stable, tandis que le d&#233;veloppement des banlieues avait rendu floues les distinctions parmi les blancs entre les formes familiales de la classe ouvri&#232;re, de la classe moyenne et de celle des capitalistes. Un classique du f&#233;minisme massivement lu en 1963, La mystique f&#233;minine, fait de la femme au foyer isol&#233;e un &#233;l&#233;ment central de son analyse. Betty Friedan ouvre son livre par une description de la vie de banlieue :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Le probl&#232;me est rest&#233; enfoui, en de&#231;&#224; de la parole, durant de nombreuses ann&#233;es, dans l'esprit des femmes am&#233;ricaines. C'&#233;tait une &#233;motion &#233;trange, un sentiment d'insatisfaction, un d&#233;sir d&#233;vorant que les femmes enduraient au milieu du vingti&#232;me si&#232;cle aux &#201;tats-Unis. Chaque femme de banlieue se d&#233;battait avec &#231;a toute seule. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les f&#233;ministes radicales et les queers de la p&#233;riode affirm&#232;rent l'abolition de la famille par des pratiques de r&#233;sistance et des analyses qui font &#233;cho jusqu'&#224; aujourd'hui : par l'exp&#233;rimentation de fa&#231;ons alternatives de vivre, d'habiter et de s'aimer, par le rejet de toute aspiration &#224; l'assimilation au mode de vie des banlieues, le refus de la subordination aux exigences du travail salari&#233; capitaliste, des r&#244;les sexuels et genr&#233;s coercitifs, par le fait de voir les relations interpersonnelles comme profond&#233;ment politiques. La Third World Women's Alliance appela &#224; des structures familiales &#233;tendues, communales et bas&#233;es sur l'&#233;galit&#233; de genre :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Tandis que dans la culture capitaliste, l'institution de la famille a &#233;t&#233; utilis&#233;e comme un outil &#233;conomique et psychologique, qui ne r&#233;pondait pas aux besoins des gens, nous d&#233;clarons que nous ne reconna&#238;trons aucune propri&#233;t&#233; priv&#233;e d'une personne par une autre. Nous encourageons et soutenons la croissance continue des m&#233;nages communaux et l'id&#233;e d'une famille &#233;tendue. Nous encourageons les formes alternatives &#224; la famille patriarcale et nous appelons au partage de tout le travail (ce qui comprend le travail domestique et l'&#233;ducation des enfants) par les hommes et les femmes. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Third World Women's Alliance, &#171; Women in the struggle &#187;, 1971 ; cit&#233; dans (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces organisations de vie collectives pouvaient tant&#244;t &#234;tre des appartements transform&#233;s en refuges informels d'aide r&#233;ciproque pour des travailleuses et travailleurs du sexe racis&#233;.e.s et sans domicile, tant&#244;t des maisons collectives de petits groupes &#224; haute discipline avec des r&#232;glements vestimentaires f&#233;ministes-lesbiens rigoureux ou encore des communes rurales de hippies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les f&#233;ministes noires furent aux prises avec l'histoire de la famille ouvri&#232;re comme d'une institution blanche et normative. Avec l'immigration massive vers les villes du nord &#224; partir des ann&#233;es 1930, les Am&#233;ricains noirs connurent un double processus d'int&#233;gration segment&#233;e dans la force de travail des ouvriers salari&#233;s d'une part et d'exclusion des secteurs d'emploi des classes moyennes et des banlieues r&#233;sidentielles en expansion. Ils furent nombreux &#224; se retrouver dans des &#171; ghettos &#187; urbains &#8211; des quartiers caract&#233;ris&#233;s par une concentration de la pauvret&#233;, des contr&#244;les racistes violents, des logements insalubres et un acc&#232;s in&#233;gal &#224; l'emploi salari&#233;. Vers le milieu et la fin des ann&#233;es 1960, alors que le mouvement pour les droits civiques &#233;tait en train de r&#233;ussir &#224; d&#233;faire l'arsenal l&#233;gal de Jim Crow dans le sud des &#201;tats-Unis, la jeunesse noire entra en insurrection dans plus de 150 villes am&#233;ricaines. Ces soul&#232;vements amorc&#232;rent une r&#233;organisation importante des organisations noires et inqui&#233;t&#232;rent le gouvernement f&#233;d&#233;ral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un rapport de 1965 r&#233;pondant &#224; cette situation, le s&#233;nateur et sociologue Patrick Moynihan affirma que le chaos social de la vie urbaine des noirs &#233;tait la cons&#233;quence directe de la domination des femmes sur les foyers. Le rapport, intitul&#233; &#171; La famille n&#232;gre : les arguments pour une action publique &#187;, proposait une &#233;valuation qui a orient&#233;, &#224; bien des aspects, une bonne part de la pens&#233;e des sociologues lib&#233;raux, des d&#233;cideurs politiques et m&#234;me de certains nationalistes noirs conservateurs en mati&#232;re de genre : les forts taux de ch&#244;mage, de crime et d'autres dysfonctionnements sociaux chez les personnes noires &#233;taient le r&#233;sultat de la pr&#233;pond&#233;rance excessive des foyers dirig&#233;s par des femmes dans les communaut&#233;s noires, de ce qui &#233;tait appel&#233; le &#171; matriarcat noir &#187; ; les choix en mati&#232;re de mariage et de mode de vie des femmes noires, qui impliquaient notamment un taux relativement plus &#233;lev&#233; de travail salari&#233; et plus faible de mariage, marginalisaient les Am&#233;ricaines noires au sein d'une soci&#233;t&#233; qui encourageait des foyers dirig&#233;s par des hommes, et produisirent en m&#234;me temps une crise de la masculinit&#233; noire, des comportements criminels, des protestations sociales disruptives ainsi que du ch&#244;mage&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pour une lecture incisive du rapport de Moynihan, voire Hortense J. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. L'exclusion des personnes noires de la forme familiale caract&#233;ristique du mouvement ouvrier est ici imput&#233;e aux femmes noires tandis que cette forme familiale h&#233;t&#233;ronormative et patriarcale est &#224; l'inverse vue comme condition fondamentale de l'ordre social. Nous percevons ici un &#233;cho aux id&#233;es de Engels et des commentateurs bourgeois de la moiti&#233; du dix-neuvi&#232;me si&#232;cle, paniqu&#233;s face aux dysfonctionnements moraux de la vie ouvri&#232;re tandis que les familles ouvri&#232;res prenaient de nouvelles formes pour s'adapter aux contraintes mat&#233;rielles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me si la famille bas&#233;e sur le salaire masculin n'&#233;tait pas une option pour la plupart des personnes noires, le choix de ces derni&#232;res d'&#233;viter le mariage peut &#234;tre compris comme une affirmation positive de libert&#233; sexuelle, un rejet des normes familiales patriarcales et un appel &#224; une forme diff&#233;rente de structure familiale. Comme nous en avons parl&#233; plus haut, les Am&#233;ricain.e.s noir.e.s qui fuyaient le mariage forc&#233; de Jim Crow ont en forte proportion choisi de vivre sans se marier. Le sous-emploi chronique des hommes noirs d&#251; &#224; l'exclusion op&#233;r&#233;e par un march&#233; du travail raciste constituait un autre facteur structurel de d&#233;sincitation au mariage. Lors de l'application des lois Jim Crow, l'exclusion des prol&#233;taires noirs hors du travail salari&#233; les emp&#234;cha d'int&#233;grer le mouvement ouvrier ; avec la Grande Migration et le d&#233;mant&#232;lement de ces lois, les prol&#233;taires noirs eurent acc&#232;s au travail salari&#233;, mais n'avaient g&#233;n&#233;ralement pas la possibilit&#233; &#8211; qu'il s'agisse d'une pr&#233;f&#233;rence ou non &#8211; de former des familles bas&#233;es sur le salaire masculin. Les femmes noires refusaient de sacrifier leur ind&#233;pendance &#224; l'&#233;mulation d&#233;sesp&#233;r&#233;e d'une respectabilit&#233; impossible, et pr&#233;f&#233;raient &#233;lever leurs enfants avec des amies ou des femmes membres de leurs familles plut&#244;t qu'avec leurs &#233;poux. Dans Double Jeopardy : To Be Black and Female, Francis Beale &#233;crit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; C'est un songe creux d'imaginer les femmes noires s'occuper simplement de leurs maisons et de leurs enfants conform&#233;ment au mod&#232;le de la classe moyenne blanche. La plupart des femmes noires doivent travailler pour loger, nourrir et habiller leurs familles. Les femmes noires repr&#233;sentent un fort pourcentage de la force de travail noire, et cela est vrai autant pour les familles noires les plus pauvres que pour les familles dites &#8216;de classe moyenne'. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le rapport Moynihan a jou&#233; un r&#244;le dans les efforts de programmes sociaux visant &#224; modifier la sexualit&#233; noire. Les &#233;meutes de la moiti&#233; des ann&#233;es 1960 ont fortement accru le soutien gouvernemental &#224; la &#171; Guerre contre la pauvret&#233; &#187;, l'expansion du syst&#232;me d'aides sociales pour qu'elles incluent &#233;galement les personnes noires pauvres. Une grande partie de la s&#233;curit&#233; sociale et du syst&#232;me social am&#233;ricains avait &#233;t&#233; mise en &#339;uvre dans les ann&#233;es 1930 alors que les principaux propri&#233;taires terriens blancs du sud de l'Am&#233;rique d&#233;pendaient encore du travail subordonn&#233; des familles noires. Les diff&#233;rents programmes visaient ainsi &#224; exclure les travailleurs domestiques et agricoles, o&#249; se concentrait l'essentiel de la force de travail noire tout en installant de nombreux dispositifs de contr&#244;le au niveau des gouvernements locaux domin&#233;s par les supr&#233;macistes blancs. Les personnes noires &#233;taient largement exclues des aides sociales gouvernementales au cours des ann&#233;es 1940 et 1950. Dans leur effort de calmer et de contr&#244;ler l'agitation des ann&#233;es 1960, le gouvernement f&#233;d&#233;ral comme les gouvernements locaux en ouvrirent l'acc&#232;s aux femmes noires c&#233;libataires et au ch&#244;mage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces femmes connurent de nombreuses frustrations &#224; cause des formes de contr&#244;le social condescendant des structures de la s&#233;curit&#233; sociale. Elles ne tard&#232;rent pas &#224; organiser un r&#233;seau de projets qui devint le National Welfare Rights Organization (NWRO). Compos&#233;e de m&#232;res noires b&#233;n&#233;ficiaires d'allocations, cette Organisation pour les droits &#224; la s&#233;curit&#233; sociale nationale finan&#231;a dans les ann&#233;es 1960 de nombreuses campagnes pour am&#233;liorer significativement l'acc&#232;s et le traitement des b&#233;n&#233;ficiaires d'aides sociales et avait pour objectif ultime l'instauration d'un revenu universel de base f&#233;d&#233;ral. L'une de leurs campagnes les plus notables s'opposa directement aux tentatives de contr&#244;le de la sexualit&#233; des personnes noires. Les services d'aides sociales excluaient des b&#233;n&#233;ficiaires les femmes qui avaient &#171; un homme &#224; la maison &#187; sur lequel on imaginait que la m&#232;re pouvait se reposer. Pour renforcer cette politique, les services d'aides sociales menaient des &#171; raids de minuit &#187;, en collaboration avec les services de police, c'est-&#224;-dire des inspections tard dans la nuit pour d&#233;terminer si la b&#233;n&#233;ficiaire cohabitait avec un homme et avait une vie sexuelle active, ce qui la rendait in&#233;ligible aux allocations. Le NWRO r&#233;ussit &#224; supprimer ces pratiques gr&#226;ce &#224; l'organisation et au recours &#224; la justice, en d&#233;fendant le droit des personnes prol&#233;taires noires &#224; avoir une intimit&#233; sexuelle non maritale.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Contre le travail&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Un troisi&#232;me &#233;l&#233;ment crucial caract&#233;rise les radicaux de genre de la fin des ann&#233;es 1960 et du d&#233;but des ann&#233;es 1970 : leur cheminement vers un rejet du travail. Tandis que de nombreuses f&#233;ministes continu&#232;rent &#224; penser que l'&#233;galit&#233; serait obtenue au moyen du travail salari&#233; et de l'intervention &#233;tatique, nous allons nous int&#233;resser &#224; deux exemples de politiques plus autoconscientes et oppos&#233;es au travail chez les femmes ouvri&#232;res : le Mouvement pour les droits &#224; la s&#233;curit&#233; sociale am&#233;ricaine (American welfare rights movement) et Salaires pour le travail domestique (Wages for Housework).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le NWRO &#233;tait une r&#233;bellion des Am&#233;ricain.e.s noir.e.s pauvres contre le travail. L&#224; o&#249; le mouvement syndical noir appelait au plein-emploi et aux plans d'embauches, ces requ&#234;tes de travail n'exerc&#232;rent que peu d'attrait sur les membres du NWRO. Nombreux &#233;taient celles et ceux qui avaient travaill&#233; tout au long de leur vie et avaient trouv&#233; leurs emplois non &#233;panouissants et ali&#233;nants. Les textes produits par l'organisation avan&#231;aient l'argument historique que c'&#233;taient les noirs qui avaient construit le pays au fil de g&#233;n&#233;rations de travail esclavagis&#233; et subordonn&#233; : ils avaient assez travaill&#233;. Le NWRO s'organisa contre l'exploitation et la cruaut&#233; des r&#233;formes du travail qui visaient l'instauration d'emplois sans salaire ou &#224; bas salaire en &#233;change des allocations. Bien que certaines femmes faisant partie du NWRO mirent en avant le fait que leur r&#244;le de m&#232;re constituait une forme de contribution productive &#224; la soci&#233;t&#233;, d'autres &#233;taient bien plus r&#233;ticentes &#224; l'encontre de ce genre de discours. Elles d&#233;fendaient au contraire un &#171; droit &#224; la vie &#187; s&#233;par&#233; du salaire, du travail et de la participation au march&#233; du travail. En organisant des sit-in et des occupations des b&#226;timents des services sociaux et du gouvernement, en se rendant aux tribunaux et en encourageant les r&#233;cipiendaires &#224; exiger le maximum de b&#233;n&#233;fices possibles, ces militantes cherchaient &#224; faire entrer le syst&#232;me de l'&#233;tat social dans une crise qui n&#233;cessiterait une restructuration compl&#232;te et mettrait ainsi fin aux &#233;valuations scrupuleuses des revenus, &#224; la discipline comportementale ainsi qu'&#224; l'incitation au travail des Am&#233;ricain.e.s b&#233;n&#233;ficiaires d'allocations. Le c&#339;ur de la campagne que menait le NWRO pour le Revenu f&#233;d&#233;ral annuel garanti ou Imp&#244;t n&#233;gatif sur le revenu &#233;tait compris par nombre de ses d&#233;fenseurs comme un moyen de ne plus &#234;tre forc&#233;s &#224; exercer un emploi chroniquement insatisfaisant. En supprimant le lien entre le travail et la subsistance, les activistes pour le droit &#224; la protection sociale exigeaient la fin de l'obligation &#224; travailler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'agissait d'un tournant radical par rapport &#224; la fa&#231;on dont la protection sociale avait &#233;t&#233; comprise par l'imagination des sociaux-d&#233;mocrates. Les programmes de protection sociale de l'apr&#232;s-guerre aux &#201;tats-Unis comme en Europe avaient &#233;t&#233; pour la plupart con&#231;us comme des compl&#233;ments au plein-emploi. Le soin apport&#233; aux personnes &#226;g&#233;es, aux enfants, les allocations pour le ch&#244;mage et les handicaps, l'assurance maladie publique constituaient autant d'&#233;l&#233;ments con&#231;us pour servir de compl&#233;ment au travail salari&#233; de toute une vie. Les programmes de lutte contre la pauvret&#233; auxquels le NWRO s'est confront&#233; &#233;taient structur&#233;s de fa&#231;on &#224; minimiser la comp&#233;tition avec les march&#233;s du travail : les allocations &#233;taient g&#233;n&#233;ralement situ&#233;es largement en dessous du salaire minimal, les &#233;valuations des revenus cherchaient &#224; exclure les personnes employables et les b&#233;n&#233;ficiaires &#233;taient incit&#233;s dans des mesures diverses &#224; se mettre au travail. Dans le sud du pays, l'acc&#232;s aux allocations &#233;tait restreint selon les besoins saisonniers de travail agricole. Si les montants des allocations se rapprochaient de ceux des plus bas salaires, cela pouvait &#234;tre justifi&#233; par des circonstances de ch&#244;mage &#233;lev&#233; et de crise &#233;conomique. Pour le NWRO ainsi que pour d'autres militant.e.s pour l'assistance sociale des ann&#233;es 1960, les allocations ne constituaient pas uniquement un suppl&#233;ment au travail salari&#233;, mais un moyen d'y &#233;chapper.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le sentiment anti-travail dans les mouvements des femmes de la classe ouvri&#232;re ne se limitait pas au mouvement noir des droits &#224; l'assistance sociale. Des Salaires pour le Travail m&#233;nager (Wages for Housework) affirmait avec le plus de coh&#233;rence le lien entre la mis&#232;re du travail domestique non r&#233;mun&#233;r&#233; et son corr&#233;lat, la mis&#232;re du travail salari&#233;. Des Salaires pour le Travail m&#233;nager &#233;mergea dans l'intensit&#233; de l'insurrection ouvri&#232;re de l'Italie du d&#233;but des ann&#233;es 1970 qui s'&#233;tendit rapidement jusqu'au Royaume-Uni et aux &#201;tats-Unis. Dans Les femmes et la subversion de la communaut&#233;, Mariarosa Dalla Costa voyait l'oppression des femmes comme le produit de la reproduction g&#233;n&#233;rale de la totalit&#233; capitaliste et &#233;tablissait ainsi le terrain conceptuel sur lequel se serait ensuite d&#233;velopp&#233;e la th&#233;orie de la reproduction sociale. Cela constituait une rupture th&#233;orique majeure puisqu'elle y reconnaissait que la reproduction capitaliste d&#233;pendait aussi bien du lieu de travail salari&#233; que du travail reproductif domestique non r&#233;mun&#233;r&#233;, rupture rendue possible par l'intensit&#233; de l'insurrection du mouvement ouvrier autant que par la volont&#233; de d&#233;passer ses limites. Dalla Costa &#233;crit que la structure de la famille &#171; constitue le pilier central de l'organisation capitaliste du travail &#187;, en tant qu'elle structure la division entre les activit&#233;s r&#233;mun&#233;r&#233;es et celles non r&#233;mun&#233;r&#233;es : &#171; elle a ainsi transform&#233; les hommes en esclaves salari&#233;s, jusqu'au point o&#249; elle est parvenue &#224; assigner ces services aux femmes dans la famille, et, dans le m&#234;me processus, &#224; contr&#244;ler le flux de femmes qui pouvaient parvenir au march&#233; du travail. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;cit&#233; dans CRC 3, p. 283.&#034; id=&#034;nh5-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec l'arriv&#233;e de la famille ouvri&#232;re bas&#233;e sur la femme au foyer, les femmes sont rel&#233;gu&#233;es &#224; la maison, ce qui produit la division de genre au sein de la classe ouvri&#232;re. La lutte des femmes doit n&#233;cessairement rejeter le foyer en construisant des alliances avec celles qui travaillent dans les industries du soin reproductif et en produisant ainsi une insurrection r&#233;volutionnaire :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Nous devons sortir de la maison ; nous devons rejeter la maison, parce que nous voulons nous unir &#224; d'autres femmes, lutter contre toutes les situations qui pr&#233;sument que les femmes doivent rester &#224; la maison, nous lier aux luttes de toutes celles qui sont dans des ghettos, que le ghetto soit une cr&#232;che, une &#233;cole, un h&#244;pital, une maison de retraite ou un asile. Abandonner sa maison, c'est d&#233;j&#224; une forme de lutte. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui caract&#233;rise fondamentalement cette lutte contre le foyer est moins la revendication d'une r&#233;mun&#233;ration que le rejet du travail lui-m&#234;me :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Les femmes doivent d&#233;couvrir compl&#232;tement leurs propres possibilit&#233;s &#8211; qui ne consistent ni &#224; repriser des chaussettes ni &#224; devenir des capitaines de paquebots transoc&#233;aniques. Mieux, nous pouvons souhaiter faire ces choses, mais elles ne peuvent pour l'instant se situer ailleurs que dans l'histoire du capital. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On retrouve cette dimension anti-travail du salaire domestique chez Silvia Federici :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Si nous partons de cette analyse, nous pouvons voir les implications r&#233;volutionnaires de la revendication de salaires pour le travail domestique. C'est la demande par laquelle notre nature prend fin et notre lutte commence parce que vouloir simplement des salaires pour le travail domestique, cela signifie refuser ce travail comme expression de notre nature, et donc refuser pr&#233;cis&#233;ment le r&#244;le f&#233;minin que le capital a invent&#233; pour nous. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Silvia Federici, Salaire contre le travail m&#233;nag&#233;, 1974, cit&#233; dans CRC 1, p. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aussi contre-intuitif que cela ait pu &#234;tre pour une grande partie de son lectorat, Federici a affirm&#233; tr&#232;s clairement que cette revendication de salaires est une revendication de la capacit&#233; &#224; refuser le travail. Pour la tradition italienne marxiste, le refus du travail n'&#233;tait pas un acte de volontarisme individuel d'&#233;vitement de l'emploi, mais la possibilit&#233; d'une action de gr&#232;ve massive et d'une r&#233;bellion de classe organis&#233;e. Leur proposition politique &#233;tait un moyen d'exposer la dynamique sous-jacente du travail domestique non-salari&#233;. Dans la conception de Federici, le refus du travail &#233;tait rendu possible au moyen des salaires : &#171; D&#233;sormais nous voulons de l'argent pour chacun de ses moments, de sorte que nous puissions en refuser d'abord certains et finalement l'ensemble complet de ces moments. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette optique anti-travail, on peut consid&#233;rer le Salaire domestique comme non programmatique et voir leur appel pour la compensation financi&#232;re des activit&#233;s reproductives non r&#233;mun&#233;r&#233;es ainsi que leurs revendications du caract&#232;re producteur de valeur de ces activit&#233;s comme des provocations ; leur perspicacit&#233; est ailleurs. Dalla Costa parle des &#171; salaires domestiques &#187; uniquement en passant et de fa&#231;on quelque peu critique. L'appel de Silvia Federici pour le salaire domestique est d&#233;fendu dans l'essai Des salaires contre le travail m&#233;nager. Il n'y a pas &#224; douter que de nombreuses d&#233;fenseuses du travail domestique, y compris Selma James, voyaient probablement la chose de fa&#231;on tr&#232;s litt&#233;rale&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;En comprenant des Salaires contre le travail m&#233;nag&#233; comme un mouvement (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Limites et contradictions&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les conceptions qu'ont eues, vers la fin des ann&#233;es 60 et dans les ann&#233;es 70, les femmes noires gauchistes, les f&#233;ministes radicales et les gays lib&#233;rationnistes, vont bien plus loin dans leur compr&#233;hension de la libert&#233; de genre que les analyses qui les ont pr&#233;c&#233;d&#233;es. Contrairement &#224; leurs pr&#233;d&#233;cesseurs marxistes, elles et ils reconnaissent la famille ouvri&#232;re comme un lieu de soumission personnelle, de violence, de brutalit&#233; et d'ali&#233;nation. Elles comprirent que l'autoactivit&#233; de la classe elle-m&#234;me, &#224; travers l'&#233;tablissement direct de liens de parent&#233; alternatifs et de relations bas&#233;es sur l'entraide, constitue le m&#233;canisme premier d'abolition de la famille. Elles commenc&#232;rent &#224; reconna&#238;tre, ou du moins essay&#232;rent, la relation entre l'empire, la blanchit&#233; des banlieues r&#233;sidentielles, le mouvement ouvrier institutionnalis&#233; et les familles patriarcales h&#233;t&#233;ronormatives. Elles aspiraient &#224; ce que la maison devienne un lieu communal en expansion de soin mutuel, d'amour, de plaisir &#233;rotique, de lutte partag&#233;e, de transformation personnelle plut&#244;t que d'isolement et de contr&#244;le.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En avan&#231;ant une critique de l'expression de genre binaire coercitive et des attentes de genre normatives, elles all&#232;rent dans le sens d'une abolition de l'identit&#233; sexuelle et genr&#233;e comme point d'aboutissement de l'abolition de la famille. Elles consid&#233;raient que la lutte d'abolition de la famille n&#233;cessitait une transformation personnelle directe des attentes et du comportement que l'on a vis-&#224;-vis des autres et prolongeaient en l'approfondissant la critique socialiste pr&#233;c&#233;dente du chauvinisme masculin comme obstacle &#224; la lutte des classes. Par leur relation &#224; la survie &#233;conomique et au travail, les radicaux de genre des ann&#233;es 1970 allaient dans le sens d'un rejet du travail et d'un d&#233;sir d'&#233;chapper &#224; la domination du travail salari&#233;, plut&#244;t que de se contenter d'imaginer l'&#233;galit&#233; par la prol&#233;tarisation universelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Leur politique n'est toutefois pas suffisante pour nous aujourd'hui. Les f&#233;ministes radicales et les gays lib&#233;rationnistes ont forg&#233; des visions &#233;mancipatrices qui ne peuvent plus inspirer des r&#233;bellions de genre massives dans les formes qu'elles ont rev&#234;tues au d&#233;but des ann&#233;es 1970, et qui pourront &#234;tre de bon droit critiqu&#233;es vigoureusement au cours des d&#233;cennies &#224; venir de lutte et de pens&#233;e du genre. M&#234;me le Salaire domestique, qui a pos&#233; des questions d'une fa&#231;on assez pertinente pour r&#233;sonner jusqu'&#224; aujourd'hui, r&#233;pondait &#224; un monde qui a bien chang&#233; depuis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'analyse des f&#233;ministes radicales et des gays lib&#233;rationnistes &#233;tendait leur critique de la famille nucl&#233;aire h&#233;t&#233;rosexuelle atomis&#233;e &#224; leur compr&#233;hension g&#233;n&#233;rale de la soci&#233;t&#233; comme un tout. Elle identifiait le patriarcat comme base fondamentale du militarisme, de la consolidation des &#233;tats autoritaristes, du fascisme, du colonialisme, de la violence sexuelle, de la conformit&#233; de genre et de la propri&#233;t&#233; priv&#233;e. Les f&#233;ministes radicales consid&#233;raient l'oppression des femmes comme la cons&#233;quence d'un syst&#232;me de castes ou de classes sexuelles. Les femmes constituaient un groupe social coh&#233;rent avec un ensemble d'int&#233;r&#234;ts facile &#224; agr&#233;ger &#8211; exactement comme le prol&#233;tariat industriel avait &#233;t&#233; imagin&#233; &#224; une &#233;poque pr&#233;c&#233;dente du mouvement ouvrier &#8211; et sujet &#224; une unique forme d'oppression dans la famille. Cette analyse de sexe et de classe refl&#233;tait leur propre exp&#233;rience de l'oppression, pour l'essentiel en tant que femmes blanches oppos&#233;es &#224; la vie prisonni&#232;re de la famille de banlieue r&#233;sidentielle, mais se trompait significativement sur la place de la famille au sein du capitalisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien qu'en r&#233;gime f&#233;odal il y ait eu une homologie et une imbrication directe entre l'organisation de l'&#233;tat, l'&#233;conomie et la famille patriarcale, en r&#233;gime capitaliste, ces syst&#232;mes avaient &#233;t&#233; partiellement rompus par le travail salari&#233;. Ce qui revient &#224; dire que la domination et la violence directe n'&#233;taient plus requises pour extraire une plus-value dans le proc&#232;s de production, de sorte que les affaires gouvernementales et les dynamiques familiales pouvaient d&#233;velopper une autonomie relative. Le capitalisme produisit une v&#233;ritable s&#233;paration entre les sph&#232;res publiques et priv&#233;es, en isolant une forme de domination de genre &#224; l'int&#233;rieur des murs priv&#233;s du foyer. Les formes de domination masculine qui p&#233;n&#233;traient dans le gouvernement ou les affaires, quelles qu'aient pu &#234;tre leurs ressemblances superficielles avec les dynamiques de genre des familles, rev&#234;taient un caract&#232;re fondamentalement diff&#233;rent et fracturaient ainsi le &#171; patriarcat &#187; comme syst&#232;me coh&#233;rent. Le fait de partir de leur critique de la famille a en derni&#232;re instance emp&#234;ch&#233; les f&#233;ministes radicales de saisir de fa&#231;on ad&#233;quate les dynamiques du capitalisme et de l'&#233;tat racial.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La compr&#233;hension de l'oppression des femmes &#224; travers une analyse de sexe et de classe mena les f&#233;ministes radicales &#224; plusieurs impasses. Elles se r&#233;v&#233;l&#232;rent incapables de rendre compte efficacement ou de r&#233;pondre &#224; l'&#233;ruption des d&#233;bats sur la classe et les diff&#233;rences raciales entre les femmes, alors que leur strat&#233;gie et leur vision d&#233;pendaient de l'&#233;limination de toute stratification substantielle entre les femmes. Les femmes transgenres, dans leur politisation concurrente de celle du f&#233;minisme radical dont elle faisait initialement partie, devinrent bient&#244;t sujettes &#224; une forte hostilit&#233;, tandis que l'analyse de sexe et de classe se r&#233;v&#233;lait fond&#233;e sur une polarisation binaire bas&#233;e sur la biologie ou sur la socialisation du tr&#232;s jeune &#226;ge. Les f&#233;ministes radicales d&#233;velopp&#232;rent rapidement une hostilit&#233; envers le plaisir sexuel en tant qu'intrins&#232;quement li&#233; &#224; l'oppression patriarcale, ce qui conduisit &#224; l'&#233;ruption de d&#233;bats au cours des ann&#233;es 1980 et 1990 connus comme &#171; les guerres du sexe &#187; (the sex wars) qui se prolonge aujourd'hui dans les d&#233;bats sur la pornographie, le travail du sexe et les sexualit&#233;s dites tordues ou perverses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les f&#233;ministes socialistes et noires remirent les premi&#232;res en question le mod&#232;le bas&#233; sur le sexe et la classe en soulignant son incapacit&#233; &#224; rendre compte des divisions entre les femmes ou des r&#233;alit&#233;s du capitalisme et du colonialisme. Toutefois, &#224; de rares exceptions pr&#232;s, elles furent incapables de rendre compte de fa&#231;on significative et alternative de l'exp&#233;rience de la domination au sein de la famille. Dans leurs &#233;crits, les f&#233;ministes noires voyaient souvent la famille comme un centre de r&#233;sistance et minimis&#232;rent ainsi le r&#244;le de la coercition de genre qui conduisit un grand nombre de femmes noires &#224; &#233;viter les structures familiales bas&#233;es sur le couple h&#233;t&#233;rosexuel &#224; partir des ann&#233;es 1960. Les f&#233;ministes socialistes se basaient quant &#224; elles sur des explications syst&#233;miques duelles contradictoires et th&#233;oriquement faibles de l'oppression des femmes travailleuses, ou s'embourb&#232;rent dans un d&#233;bat long et p&#233;nible qui avait pour but de d&#233;terminer si les heures de travail non r&#233;mun&#233;r&#233;es des femmes au foyer produisaient ou non de la valeur. Apr&#232;s une br&#232;ve p&#233;riode de projets autonomes, les f&#233;ministes socialistes finirent par s'int&#233;grer &#224; nouveau aux politiques sociaux-d&#233;mocrates ou l&#233;ninistes. Au d&#233;but des ann&#233;es 1970, les &#233;crits des femmes noires avaient une forte dette envers les politiques des &#233;tats socialistes ou nationalistes, mouvements enlis&#233;s dans des contradictions bien document&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De fa&#231;on similaire, les gays lib&#233;rationnistes se sont r&#233;v&#233;l&#233;s incapables d'offrir un programme qui puisse r&#233;sonner suffisamment &#224; nos oreilles aujourd'hui. Au cours des ann&#233;es 1970, les hommes gays de certaines grandes villes avaient un acc&#232;s presque libre &#224; un plaisir &#233;rotique fr&#233;quent avant le d&#233;sastre du sida. Bien que l'on puisse &#233;prouver une certaine nostalgie pour les plaisirs et les libert&#233;s de cette p&#233;riode, peu de gens imaginent aujourd'hui qu'il s'agissait l&#224; d'un chemin menant &#224; une soci&#233;t&#233; libre. Le rel&#226;chement spectaculaire des m&#339;urs sexuelles chez les personnes queers comme straight dans les ann&#233;es 1970 r&#233;v&#233;la que la r&#233;pression sexuelle ne constituait pas en fait le ciment de la domination capitaliste comme les d&#233;fenseurs du pouvoir d'&#201;ros l'avaient auparavant affirm&#233;. Les efforts pour remodeler l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233; dans la Nouvelle gauche sont &#224; juste titre rem&#233;mor&#233;s comme terribles, avec des militants qui s'effor&#231;aient de &#171; d&#233;truire la monogamie &#187; pour mieux se pi&#233;ger dans des formes de misogynie et de traumatisme plus &#233;labor&#233;es. Aujourd'hui, la sexualit&#233; envahit la culture de consommation populaire et appara&#238;t autant comme une injonction n&#233;olib&#233;rale et individualiste &#224; jouir que comme une source de libert&#233;. L'id&#233;e que la poursuite de l'&#233;rotisme pourrait constituer de nouvelles solidarit&#233;s r&#233;volutionnaires avait un sens lorsque le sexe gay &#233;tait lourdement criminalis&#233;, mais ne fonctionne plus comme source d'inspiration politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les efforts queers et f&#233;ministes pour d&#233;manteler et attaquer la forme familiale nucl&#233;aire normative n'ont jamais &#233;t&#233; capables de concevoir des visions coh&#233;rentes de d&#233;passement de la soci&#233;t&#233; capitaliste. Beaucoup rejoignirent ou venaient de projets d'organisation socialistes et anarchistes, ou virent leur r&#233;bellion de genre comme un prolongement direct de leur analyse anti-capitaliste. Les activistes des droits des gays et des femmes qui s'&#233;taient le plus fortement engag&#233;s dans une politique marxiste ont souvent t&#233;moign&#233; une incapacit&#233; relative &#224; saisir ou &#224; s'engager dans les luttes queers et f&#233;ministes les plus dynamiques, transgressives et subversives. Par exemple, les trotskystes gays furent les architectes d'un mouvement gay bas&#233; sur les droits accompagnant les gays bourgeois et rejetaient les courants subculturels genderfuck des politiques de lib&#233;ration gay d'ultragauche. La vision du socialisme et de l'anticapitalisme dans les mouvements f&#233;ministes et queer du d&#233;but des ann&#233;es 1970 &#233;tait au contraire habituellement tout &#224; fait vague et s'inspirait d'id&#233;es romantiques du marxisme anticolonial du Tiers-Monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette inad&#233;quation de la vision de la lib&#233;ration sexuelle et de genre des mouvements du d&#233;but des ann&#233;es 1970 se retrouve jusque dans les limites de leur vision de l'abolition de la famille. Ils imaginaient l'abolition de la famille comme une activit&#233; volontaire poursuivie au moyen de subcultures r&#233;fl&#233;chies. Ils ne parvenaient que rarement &#224; voir la possibilit&#233; de g&#233;n&#233;ralisation de l'abolition de la famille &#224; une restructuration des relations &#233;conomiques &#224; l'&#233;chelle de l'ensemble de la soci&#233;t&#233;. Cette limite r&#233;side en derni&#232;re instance dans la persistance de l'horizon du mouvement ouvrier. Malgr&#233; la tentative d'&#233;chapper &#224; son masculinisme, &#224; sa focalisation &#233;troite sur le travail salari&#233; ou aux limites de sa vision de l'&#233;galit&#233; dans la prol&#233;tarisation, ils ne pouvaient pas concevoir l'abolition de la relation de classe elle-m&#234;me. Le mouvement ouvrier rechercha la libert&#233; socialiste &#224; travers la g&#233;n&#233;ralisation de la condition du travail salari&#233;. Dans les conditions du travail salari&#233;, la famille ne pouvait &#234;tre dissoute qu'&#224; travers l'expansion massive d'une institution alternative distincte du march&#233; : l'&#201;tat. Ces jeunesses cherch&#232;rent &#224; &#233;chapper au travail salari&#233;, mais elles ne pouvaient pas concevoir d'autres moyens de reproduction sociale collective et communiste au-del&#224; de l'usine sous une forme ou une autre. Th&#233;orie Communiste met ainsi le doigt sur cette distinction entre une politique qui s'oppose au travail en le critiquant et le d&#233;passement du mouvement des travailleurs : &#171; La &#8216;critique du travail' ne permet pas d'aborder la restructuration positivement comme une transformation du rapport contradictoire entre les classes &#187; et laisse ainsi les r&#233;voltes de Mai 68 enferm&#233;es dans la logique m&#234;me d'une identit&#233; affirmative des travailleurs qu'ils cherchaient pourtant &#224; rejeter. Le langage difficile de TC s'applique aux limites de la r&#233;volte de genre du d&#233;but des ann&#233;es 1970 :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; La r&#233;volte contre la condition ouvri&#232;re, r&#233;volte contre tous les aspects de la vie, &#233;tait prise dans un d&#233;chirement. Elle ne pouvait s'exprimer, devenir effective, qu'en se retournant contre sa base r&#233;elle, la condition ouvri&#232;re, mais non pour la supprimer, car elle ne trouvait pas en elle-m&#234;me le rapport au capital qui e&#251;t &#233;t&#233; cette suppression, mais pour s'en s&#233;parer. &#8216;Mai 68' demeura alors une r&#233;volte. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Th&#233;orie Communiste, Beaucoup de bruit pour rien ?&#034; id=&#034;nh5-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beaucoup de choses qui n'allaient pas dans les relations de genre et sexuelles de la Nouvelle Gauche apparurent avec &#233;vidence aux g&#233;n&#233;rations suivantes de la pens&#233;e f&#233;ministe, queer et antiraciste. Les courants intellectuels qui posaient des questions de politiques de genre et sexuelles au cours des ann&#233;es 1980 et 1990 &#233;taient surtout acad&#233;miques et se voyaient d&#233;sign&#233;s par diff&#233;rents noms tels que le poststructuralisme, le f&#233;minisme noir, le f&#233;minisme des femmes racis&#233;es, le f&#233;minisme prosexe, le f&#233;minisme postcolonial, la th&#233;orie queer et les trans studies. Bien qu'ils se voient fortement critiqu&#233;s par certains gauchistes aujourd'hui &#224; cause de leurs diff&#233;rents degr&#233;s d'id&#233;alisme, de manque de prise en compte coh&#233;rente du mode de production capitaliste, de l'importance accord&#233;e aux exp&#233;riences individuelles et de leur &#233;loignement par rapport aux mouvements de masse, ces courants intellectuels ont de fait produit une critique large, vigoureuse et dans l'ensemble pr&#233;cieuse des &#233;checs de la th&#233;orie bas&#233;e sur le sexe et la classe, du nationalisme r&#233;volutionnaire et du lib&#233;rationnisme gay. Les mouvements li&#233;s au Sida dans les ann&#233;es 1990 s'inspirant de Foucault et de la th&#233;orie queer, les luttes trans depuis les ann&#233;es 2000 fa&#231;onn&#233;es par de nombreux courants th&#233;oriques, les militants &#233;tatsuniens de Black Live Matter qui s'identifient et sont inspir&#233;s par le f&#233;minisme noir intersectionnel, ont tous produit des avanc&#233;es majeures dans les politiques du genre en dialoguant de pr&#232;s avec ces courants acad&#233;miques. Pour ceux qui se soucient de la r&#233;volution communiste, les limites de ces travaux acad&#233;miques sont claires, &#224; commencer par l'absence de critique coh&#233;rente du capitalisme. Mais en derni&#232;re instance, la t&#226;che est aujourd'hui d'incorporer, plut&#244;t que de rejeter dans leur ensemble, leurs efforts de penser et de d&#233;passer les politiques de genre des mouvements des ann&#233;es 1970.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un appel &#224; l'abolition de la famille au pr&#233;sent ne peut se satisfaire de r&#233;p&#233;ter Engels, Kollontai ou la R&#233;volution gay du Tiers-Monde. Aussi riches en enseignements ces exemples historiques puissent-ils &#234;tre, le pr&#233;sent requiert un f&#233;minisme communiste &#224; m&#234;me de d&#233;passer les limites de ces mouvements ant&#233;rieurs contre la famille. Pour ce faire, le travail communiste th&#233;orique d'aujourd'hui portant sur la famille doit prendre en compte la transformation structurelle de la reproduction g&#233;n&#233;rationnelle de la famille des travailleurs depuis les ann&#233;es 1970, en particulier le d&#233;clin de la famille nucl&#233;aire bas&#233;e sur le salaire masculin ainsi que la fragmentation des cat&#233;gories de genre.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Apr&#232;s la famille bas&#233;e sur le salaire masculin&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;En derni&#232;re instance, la vision r&#233;volutionnaire positive de ces mouvements a &#233;t&#233; vaincue. &#192; la fin des ann&#233;es 1970, les soul&#232;vements qui traversaient le monde &#233;taient majoritairement &#233;cras&#233;s. Malgr&#233; la vari&#233;t&#233; de leurs contextes politiques, ces d&#233;faites politiques s'enracinaient toutes dans une crise plus large de la profitabilit&#233; capitaliste. Les insurg&#233;s de genre des ann&#233;es 1970 connurent le m&#234;me d&#233;clin de leurs mouvements. Les f&#233;ministes, apr&#232;s avoir vu des am&#233;liorations significatives allant dans le sens de l'&#233;galit&#233; de genre au cours des ann&#233;es 1970 gr&#226;ce aux changements &#233;conomiques et aux victoires l&#233;gislatives, firent face &#224; un contrecoup violent et &#224; la persistance de la diff&#233;rence des salaires entre les sexes. Le mouvement de lib&#233;ration gay r&#233;fr&#233;na ses &#233;nergies pour se limiter &#224; devenir un mouvement de d&#233;fense &#233;troitement bas&#233; sur les droits dans les ann&#233;es 1970 et ne retrouver un moment militant qu'au cours du moment le plus aigu de la crise du Sida vers la fin des ann&#233;es 1980. Les militants pour les droits sociaux cess&#232;rent de gagner du terrain vers la fin des ann&#233;es 1970 et virent bient&#244;t le d&#233;mant&#232;lement g&#233;n&#233;ral des allocations et des services sociaux avec une nouvelle &#232;re d'aust&#233;rit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tandis que l'ensemble de la vague de luttes s'effondrait vers la moiti&#233; des ann&#233;es 1970, les descendants affaiblis de ces mouvements ne cess&#232;rent de d&#233;velopper toujours plus la th&#233;orie et de s'organiser autour du genre de fa&#231;on s&#233;par&#233;e de toute forme de politique de classe. Une fois s&#233;par&#233;s des revendications &#233;conomiques de masse, les mouvements des droits des femmes et des homosexuels continu&#232;rent &#224; obtenir d'autres gains plus limit&#233;s en mati&#232;re d'&#233;galit&#233; juridique. Plus d&#233;terminante encore fut la fa&#231;on dont ces mouvements ont transform&#233; les attentes et les dynamiques interpersonnelles des femmes et des personnes queers des g&#233;n&#233;rations suivantes. La plupart des personnes jeunes jouissent confortablement du droit au sexe non marital pour le plaisir et de la reconnaissance que la famille peut rev&#234;tir diff&#233;rentes formes acceptables. Ils ont plut&#244;t tendance &#224; &#234;tre &#224; l'aise avec les relations entre personnes du m&#234;me sexe et avec la non-conformit&#233; de genre, tandis que c'est un souci pour le bien-&#234;tre personnel qui guide g&#233;n&#233;ralement leurs d&#233;cisions en mati&#232;re de sexe et de genre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; mesure que les mouvements radicaux &#233;taient vaincus, certains &#233;l&#233;ments constitutifs de la forme familiale &#224; laquelle ils &#233;taient oppos&#233;s se modifi&#232;rent de fa&#231;on inattendue. Les effets de la crise de profitabilit&#233; prolong&#233;e ainsi que la d&#233;faite du mouvement ouvrier &#224; partir de la moiti&#233; des ann&#233;es 1970 rendit impossible pour la plupart des membres de la classe ouvri&#232;re de maintenir une femme au foyer &#224; l'ext&#233;rieur du march&#233; du travail. Ce ne furent pas les queers ni les f&#233;ministes qui en derni&#232;re analyse mirent en crise cette forme familiale. La forme familiale bas&#233;e sur le salaire masculin ne caract&#233;rise plus aucun secteur de la soci&#233;t&#233; et a perdu son h&#233;g&#233;monie sociale &#224; cause de la convergence d'un ensemble de facteurs. &#192; sa place, nous assistons &#224; une croissance forte et solide de foyers bas&#233;s sur un double salaire, de personnes qui choisissent de ne pas se marier ni de vivre en couple, de structures familiales fragment&#233;es et de l'entr&#233;e sur le march&#233; de services &#224; la reproduction sous forme marchande. Bout &#224; bout, ces dynamiques ont produit un &#233;ventail h&#233;t&#233;rog&#232;ne de formes familiales dans la vie de la classe des travailleurs. Si, lors de la naissance du mouvement ouvrier, l'organisation des travailleurs a bel et bien jou&#233; un r&#244;le d'instrument pour la cr&#233;ation des conditions d'&#233;mergence de la figure de la femme au foyer ouvri&#232;re, sa disparition au contraire a d&#233;pendu essentiellement d'un ensemble de forces structurelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les vies des femmes connurent des changements importants depuis la d&#233;faite du mouvement f&#233;ministe. D'abord, un grand nombre de femmes mari&#233;es ont int&#233;gr&#233; la force de travail. La participation des femmes au march&#233; du travail a progressivement augment&#233; au fur et &#224; mesure de l'expansion de l'emploi des cols blancs &#224; partir des ann&#233;es 1920. Dans les ann&#233;es 1950, lors de l'apog&#233;e de l'expansion des banlieues r&#233;sidentielles, les femmes plus &#226;g&#233;es commenc&#232;rent &#224; travailler en plus grand nombre. Mais avec la participation au travail de jeunes femmes mari&#233;es au cours des ann&#233;es 1960 et 1970, le tournant devint amplement visible et ind&#233;niable. Pour les femmes mari&#233;es avec un &#233;poux pr&#233;sent aux &#201;tats-Unis, la participation au march&#233; du travail augmenta de fa&#231;on continue de 30 % dans les ann&#233;es 1960 &#224; 60 % dans les ann&#233;es 1990. Bien que la persistance des r&#233;gulations du march&#233; du travail ait ralenti la participation des femmes dans les d&#233;mocraties sociales europ&#233;ennes, l'emploi des femmes a augment&#233; de fa&#231;on continue dans tous les pays de l'OCDE. Au Royaume-Uni, la participation des femmes &#224; la force de travail a grimp&#233; de 37 % en 1961 &#224; 53 % en 1990 pour rester autour de 55 % depuis. En Allemagne, elle est pass&#233;e de 39 % en 1970 &#224; 56 % en 2016, une p&#233;riode de chute des salaires r&#233;els.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De nombreux facteurs ont contribu&#233; &#224; la participation croissante des femmes au march&#233; du travail, y compris l'augmentation d'emplois &#224; &#171; caract&#232;re f&#233;minin &#187; dans les secteurs de travail reproductif, de l'emploi des cols blancs, de l'&#233;ducation et de la sant&#233; ; le d&#233;clin de la fertilit&#233; ; l'augmentation des possibilit&#233;s de temps partiel ; le d&#233;sir croissant des femmes de travailler. Dans de nombreuses industries et nations, les interdictions portant sur l'emploi des femmes mari&#233;es ou des m&#232;res furent supprim&#233;es au cours des ann&#233;es 1960 et 1970. Un facteur encore plus d&#233;cisif pour la famille de la classe ouvri&#232;re est la n&#233;cessit&#233; &#233;conomique. Les salaires de la classe ouvri&#232;re ont stagn&#233; puis d&#233;clin&#233; depuis les ann&#233;es 1970, et le maintien d'un niveau de vie comparable a n&#233;cessit&#233; pour la grande majorit&#233; des familles ouvri&#232;res de faire rentrer les &#233;pouses dans la force de travail tout en accroissant la dette des m&#233;nages. Les familles ouvri&#232;res ne peuvent plus se payer le luxe d'une famille bas&#233;e sur la femme au foyer. Le capitalisme a d&#233;truit la famille-femme-au-foyer qui constituait un &#233;l&#233;ment central de la respectabilit&#233; du mouvement ouvrier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parall&#232;lement &#224; la croissance de la participation des femmes au march&#233; du travail, les populations des pays de l'OCDE ont choisi de se marier plus tard, de vivre en concubinage, de divorcer plus rapidement, et de vivre en c&#233;libataires. Aux &#201;tats-Unis, les taux nets de divorces pass&#232;rent de 3/1000 de la population de plus de quinze ans en 1950 &#224; 6,3/1000 en 1985 ; en Angleterre et au Pays de Galle, de 0,9 &#224; 4/1000 sur la m&#234;me p&#233;riode. En 1950, seuls 10 % des m&#233;nages europ&#233;ens comportaient un seul individu ; en 2000, ce taux &#233;tait mont&#233; &#224; 30 % au Royaume-Uni, &#224; 40 % en Su&#232;de tandis que le taux le plus bas sur le continent &#233;tait atteint par la Gr&#232;ce avec 20 %. Il est probable que les taux de divorces plus &#233;lev&#233;s aient permis aux hommes comme aux femmes de quitter des relations mauvaises et insatisfaisantes pour rechercher de meilleures relations sexuelles et des structures familiales non traditionnelles. Cela intensifie &#233;galement l'atomisation, l'isolement et la fragmentation de la vie sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les couples ont moins d'enfants, commencent &#224; avoir des enfants plus tard et cessent plus t&#244;t. La fertilit&#233; a d&#233;clin&#233; partout ; entre 1900 et 2000, elle est pass&#233;e de 5 enfants par femmes &#224; 1.3 en Allemagne ; de 3,8 &#224; 2 aux &#201;tats-Unis ; de 5,8 &#224; 3,3 en Inde et de 6 &#224; 2,7 en Am&#233;rique latine. Les enfants ont plus de chance de na&#238;tre de relations extra-maritales. Le pourcentage de naissances extra-maritales a cr&#251; au Royaume-Uni de 8 % en 1960 &#224; 39,5 % en 2000, de 5,3 aux &#201;tats-Unis &#224; 31 %, de 11,6 % dans l'ex-Allemagne de l'Est &#224; 49,9 % et de 6,7 &#224; 17,7 dans l'ex-Allemagne de l'Ouest. Un taux de fertilit&#233; plus bas implique qu'une partie plus importante de la vie a lieu hors de la maison, n'est pas consacr&#233;e &#224; l'&#233;ducation des enfants et se d&#233;roule au-del&#224; des limites &#233;troites de la famille nucl&#233;aire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En plus de la stagnation des salaires, un autre &#233;l&#233;ment de la crise capitaliste prolong&#233;e a contribu&#233; au d&#233;clin de la forme familiale bas&#233;e sur le salaire masculin, en lien avec ces diff&#233;rents facteurs : la modification du travail reproductif. Avec notamment le d&#233;clin des taux de profit dans les secteurs manufacturiers, l'investissement capitaliste n'a eu de cesse de rechercher de nouvelles opportunit&#233;s dans les services de consommation. Cela a contribu&#233; &#224; une croissance importante des entreprises priv&#233;es et des travailleurs &#224; salaires tr&#232;s bas remplissant des services autrefois r&#233;alis&#233;s par les femmes au foyer non r&#233;mun&#233;r&#233;es. Beaucoup de membres de la classe ouvri&#232;re peuvent laver leur linge dans des lavomatiques, laisser leurs enfants dans des garderies, acheter de quoi manger dans des restaurants rapides et payer d'autres travailleurs pour faire leur m&#233;nage. Cela a accru la demande d'emploi dans les secteurs f&#233;minis&#233;s et a fourni un plus grand nombre d'emplois aux femmes et aux personnes queers de la classe ouvri&#232;re. Les familles riches emploient des travailleurs domestiques pour nettoyer leurs maisons et &#233;lever leurs enfants &#224; des tarifs qui n'avaient plus &#233;t&#233; vus depuis la moiti&#233; du dix-neuvi&#232;me si&#232;cle. En sous-traitant le travail reproductif &#224; des services salari&#233;s, les gens ont lib&#233;r&#233; des heures pour leurs semaines de travail requ&#233;rant plus de temps et ont r&#233;duit leur d&#233;pendance au travail domestique non-salari&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Collectivement, tous ces changements marquent une am&#233;lioration dans la capacit&#233; des gens &#224; rechercher des relations &#233;panouissantes au-del&#224; des attentes &#233;troites de la famille et de la communaut&#233;. Ces facteurs ont vraisemblablement beaucoup contribu&#233; &#224; la forte augmentation de personnes ayant des relations homosexuelles, des transitions de genre et vivant dans des formes familiales complexes et non traditionnelles. &#192; de nombreux &#233;gards, ces changements d&#233;mographiques radicaux dans la mani&#232;re dont les personnes vivent leurs relations constituent une am&#233;lioration r&#233;elle et qualitative dans leurs vies sexuelles et de genre. Les jeunes grandissent &#224; pr&#233;sent dans un monde sexuellement plus libre que celui de leurs grands-parents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ces changements comportent &#233;galement une intensification de la d&#233;pendance vis-&#224;-vis du salaire. Le d&#233;clin de la forme familiale ouvri&#232;re bas&#233;e sur le salaire masculin a fait passer l'exp&#233;rience des femmes et des queers de la d&#233;pendance &#224; la domination personnelle d'un mari ou d'un p&#232;re &#224; la d&#233;pendance &#224; la domination impersonnelle du salaire. Elles et ils ont &#233;chapp&#233; &#224; la tyrannie des maisons patriarcales pour mieux se retrouver comme jeunesse queer &#224; la rue dans les rues des grandes villes, comme m&#232;res c&#233;libataires condamn&#233;es &#224; la pauvret&#233; chronique, ou parmi les millions de personnes queers et de femmes travaillant dans les industries du service &#224; bas salaire ou encore comme travailleurs informels aux marges de l'&#233;conomie salari&#233;e. Chacun.e est forc&#233;.e &#224; trouver et &#224; s&#233;curiser son emploi, &#224; &#234;tre en comp&#233;tition avec d'autres prol&#233;taires et &#224; se soumettre &#224; la discipline de genre et sexuelle des employeurs et du proc&#232;s du travail. De m&#234;me que la famille bas&#233;e sur le salaire masculin a &#233;t&#233; rendue possible par une s&#233;rie de victoires du mouvement ouvrier, la crise &#233;conomique prolong&#233;e ainsi que l'effondrement du mouvement ouvrier a condamn&#233; beaucoup de gens &#224; la privation mat&#233;rielle, &#224; la d&#233;pendance au march&#233; et au travail ali&#233;n&#233;. Les nouvelles structures familiales h&#233;t&#233;rog&#232;nes sont un sympt&#244;me du d&#233;sespoir autant que d'une pratique du soin, et dans cette d&#233;pendance au march&#233;, chacun est sujet &#224; de nouvelles formes de pr&#233;dation. Toute une jeunesse queer, lib&#233;r&#233;e de la relation violente &#224; ses parents, peut &#234;tre sujette &#224; de nouveaux risques de travail du sexe accompli dans la rue ; de jeunes m&#232;res, en choisissant de ne pas &#233;pouser leurs petits amis agresseurs, peuvent se retrouver &#224; travailler de longues heures dans la vente sous le contr&#244;le de managers qui les harc&#232;lent sexuellement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous l'effet de ces tendances &#233;conomiques, les membres de la classe ouvri&#232;re ont bien plus de chances de d&#233;pendre de relations de parent&#233; fragment&#233;es, &#233;tendues et h&#233;t&#233;rog&#232;nes d'une mani&#232;re analogue &#224; ce qui avait lieu au dix-neuvi&#232;me si&#232;cle. Les parents de toutes les classes sociales divorcent et se remarient en forte proportion et produisent ainsi ce qu'on appelle des familles recompos&#233;es de beaux-enfants. Les m&#232;res dont des membres de la famille sont incarc&#233;r&#233;s, cas particuli&#232;rement commun chez les femmes noires am&#233;ricaines, vivent souvent et partagent la parent&#233; avec leurs s&#339;urs, leur m&#232;re ou leurs meilleures amies. Les immigrants exp&#233;dient une partie importante de leurs salaires aux membres de leurs familles qui sont rest&#233;s dans leur pays d'origine. Ils peuvent tirer des avantages en proc&#233;dant &#224; de tels paiements sur le long terme, en esp&#233;rant prendre leur retraite dans des communaut&#233;s rurales sur un terrain ou un logement achet&#233; par leurs familles et &#234;tre soutenus plus tard par leurs enfants, mais ce genre d'avantages mat&#233;riels personnels ne rend vraisemblablement pas ad&#233;quatement compte de l'ampleur et de la persistance avec laquelle les travailleurs immigr&#233;s r&#233;alisent ces transferts d'argent. Les familles de m&#234;me sexe sont de plus en plus communes, gr&#226;ce &#224; l'acc&#232;s au travail salari&#233;, &#224; la r&#233;duction des sanctions homophobes et &#224; une opinion publique plus tol&#233;rante qui permet aux couples de m&#234;me sexe de s'int&#233;grer dans leurs milieux de classe respectifs. Les couples de m&#234;me sexe ont &#233;galement plus de chance d'&#234;tre int&#233;gr&#233;s dans des r&#233;seaux de d&#233;pendance h&#233;t&#233;rog&#232;nes et queer qui incluent des ex-amant.e.s, des beaux-enfants, des amis proches et d'autres relations de d&#233;pendance choisies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'agit bien s&#251;r dans tous ces cas de formes de familles. Elles constituent aussi bien des r&#233;ponses et des adaptations &#224; l'aggravation des conditions &#233;conomiques, ainsi que des strat&#233;gies de reproduction et de survie pour r&#233;pondre aux besoins mat&#233;riels et affectifs des personnes que des espaces potentiels de domination personnelle et de violence. Leur caract&#232;re semi-choisi &#8211; &#233;tant donn&#233; qu'elles ne sont pas rendues aussi obligatoires par le poids des attentes sociales et des liens de sang naturalis&#233;s, et qu'elles pr&#233;sentent plus de portes de sortie que leurs &#233;quivalents des &#233;poques pr&#233;c&#233;dentes &#8211; fournit plus de moyens de r&#233;sister &#224; la violence h&#233;t&#233;ronormative et patriarcale. Les personnes queers et les contre-cultures queers ont beaucoup de choses &#224; enseigner &#224; tout le monde sur les fa&#231;ons dont on peut prendre soin les uns des autres de fa&#231;ons plus saines et moins douloureuses. Pourtant ces formes de familles choisies, &#233;tant v&#233;cues dans des conditions capitalistes, sont d&#233;termin&#233;es et fa&#231;onn&#233;es par la brutalit&#233; du travail salari&#233;. Les r&#233;seaux &#233;tendus d'amiti&#233;s bas&#233;es sur le soin se brisent souvent sur les contraintes &#233;conomiques. Dans les contre-cultures queers par exemple, les &#233;v&#233;nements communs tels que les d&#233;m&#233;nagements pour motif professionnel ou m&#234;me la venue d'un enfant peuvent &#233;branler des r&#233;seaux amicaux de soin qui se sont pourtant construits sur le long terme. Les vies de telles personnes demeurent scind&#233;es par la classe et les stratifications raciales, tandis que les aspirations au soin mutuel parviennent rarement &#224; g&#233;rer les crises dues &#224; l'usage s&#233;v&#232;re des drogues, au ch&#244;mage prolong&#233;, &#224; l'incarc&#233;ration ou &#224; la maladie mentale. Les aspirations des gauchistes queers, f&#233;ministes et noirs &#224; l'amour et au soin mutuels face &#224; la brutalit&#233; de se monde ne peuvent pas se r&#233;aliser dans les conditions d'une d&#233;pendance g&#233;n&#233;ralis&#233;e au march&#233;. La communaut&#233; queer d'aujourd'hui ne pr&#233;figure pas ni ne saurait pr&#233;figurer le communisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour ceux qui ont &#233;t&#233; historiquement exclus du mouvement ouvrier, le d&#233;clin de la d&#233;pendance &#224; la famille contribue &#224; l'intensification de la pr&#233;carit&#233; et de la violence d'&#201;tat ; pour la classe ouvri&#232;re blanche stable, cela a impliqu&#233; un r&#233;ajustement massif en termes de relations de genre et sexuelles &#224; partir de l'instabilit&#233; &#233;conomique. C'est l&#224; que l'on peut trouver certains &#233;l&#233;ments utiles &#224; la compr&#233;hension de la volont&#233; croissante de revanche masculine &#224; l'extr&#234;me droite, des mouvements religieux conservateurs faisant de la famille h&#233;t&#233;rosexuelle le point cardinal de l'ordre social ainsi que de la rage contre les f&#233;ministes qui est cultiv&#233;e sur les r&#233;seaux masculins en ligne. Une femme au foyer ainsi qu'un travail salari&#233; pour la famille permettaient nagu&#232;re d'acqu&#233;rir une dignit&#233; masculine, un lieu prot&#233;g&#233; o&#249; les prol&#233;taires pouvaient vivre leurs fantasmes sexuels et de genre et o&#249; les hommes en particulier pouvaient satisfaire leurs besoins affectifs ; un refuge vis-&#224;-vis des proc&#232;s du travail salari&#233; et l'assurance que quelqu'un d'autre se chargerait du travail reproductif. Les hommes et les femmes prol&#233;taires se sont battus pour, ont obtenu et d&#233;fendu cette forme familiale g&#233;n&#233;ration apr&#232;s g&#233;n&#233;ration, et elle n'est d&#233;sormais plus accessible. Certains ont trouv&#233; une politique f&#233;ministe et queer qui fait la promesse d'une humanit&#233; plus enti&#232;re. D'autres se tournent vers les options misogynes offertes par une classe banlieusarde compos&#233;e d'hommes blancs aigris : les organisations fascistes, les forums de discussions incel, les cha&#238;nes youtube de self-help misogyne, l'humour anti-f&#233;ministe des podcasts social-d&#233;mocrates ou les politiciens qui se c&#233;l&#232;brent ouvertement comme violeurs et harceleurs sexuels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout le long de l'histoire du d&#233;veloppement capitaliste que nous avons suivie ici, la famille a &#233;t&#233; utilis&#233;e comme arme sous la forme d'une attaque id&#233;ologique contre des secteurs de la classe ouvri&#232;re. Pour Engels, cela prit la forme de l'horreur face &#224; la d&#233;g&#233;n&#233;ration sexuelle d'une classe ouvri&#232;re en crise ; pour le mouvement ouvrier, la forme familiale respectable bas&#233;e sur le salaire masculin prit l'avantage en condamnant et en excluant les formes antagonistes qui existaient dans le lumpenprol&#233;tariat, chez les queers et les familles de travailleurs noirs. La bourgeoisie et ses alli&#233;s ont toujours condamn&#233; les familles vivant dans la pauvret&#233; et ont li&#233; une haine racialis&#233;e &#224; la condamnation des strat&#233;gies de reproduction des personnes pauvres en conditions de contrainte, de leur libert&#233; sexuelle apparente et de leur non-normativit&#233; de genre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette fonction culturelle et id&#233;ologique de la famille comme norme sociale persiste aujourd'hui et se voit d&#233;ploy&#233;e &#224; des fins largement r&#233;actionnaires dans toute une s&#233;rie de diff&#233;rentes luttes politiques. Le r&#244;le disproportionn&#233; de la famille dans l'imaginaire politique contemporain est d&#251; &#224; la persistance de ce qui pr&#233;cis&#233;ment a rendu la forme sociale bas&#233;e sur le salaire masculin attractive au point de constituer une base du mouvement ouvrier : le pouvoir id&#233;ologique de la famille comme revendication d'une l&#233;gitimit&#233; morale, sociale et culturelle au milieu de la fragmentation sociale, de l'atomisation et de l'isolement produits par le capitalisme. Cette importance de la famille comme fondement fantasm&#233; de l'ordre social et de moralit&#233; s'est manifest&#233;e de diff&#233;rentes mani&#232;res. C'est un trait caract&#233;ristique des politiques de droite, n&#233;o-conservatrices, et un recours fr&#233;quent y est fait par les fondamentalismes religieux de toutes sortes. La famille nucl&#233;aire patriarcale constitue la pierre angulaire de la vision de l'ordre social qu'ont les mouvements religieux d'extr&#234;me droite , dans leurs assauts r&#233;p&#233;t&#233;s contre les acquis des droits des femmes et des LGBT. Les conservateurs religieux partagent avec un grand nombre de sociologues l'id&#233;e que les couples h&#233;t&#233;rosexuels stables constituent la base d'une &#233;ducation morale et socialement ascendante des enfants. La science sociale persiste &#224; consacrer des kilom&#232;tres de papier pour &#233;tablir que les arrangements parentaux non-traditionnels, en particulier chez les pauvres et les personnes noires, sont la cause des crimes et de nombreux autres fl&#233;aux sociaux. Les activistes gays mainstream mettent l'accent sur la stabilit&#233; et la droiture de leurs arrangements domestiques comme &#233;l&#233;ment central d'une politique que l'on a d&#233;sign&#233;e &#224; bon droit &#171; d'h&#233;t&#233;ronormative &#187;. Toutes ces manifestations &#8211; des religieux conservateurs, des sociologues et des gays h&#233;t&#233;ronormatifs &#8212; ont en commun l'id&#233;e du couple stable comme base de la parent&#233; ainsi qu'un fort attachement &#224; la normativit&#233; de genre. Ces courants politiques affirment que les familles peuvent constituer une force conservatrice. &#201;tant donn&#233;es les dynamiques de l'atomisation sociale, de la d&#233;pendance et de la propri&#233;t&#233; de la famille en r&#233;gime capitaliste, une telle affirmation contient une certaine v&#233;rit&#233;. L'appel &#224; l'abolition de la famille est une confrontation &#224; ce conservatisme id&#233;ologique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La forme familiale bas&#233;e sur la femme au foyer a &#233;t&#233; menac&#233;e par le d&#233;veloppement capitaliste lui-m&#234;me. La revendication d'abolition de la famille ne vise plus &#233;troitement une forme familiale particuli&#232;re et sp&#233;cifique, caract&#233;ristique de la strat&#233;gie de la reproduction de classe. Mais les familles nucl&#233;aires, en tant que lieux contradictoires de violence et d'interd&#233;pendance, continuent &#224; survivre. La famille persiste aujourd'hui comme la quasi unique institution de reproduction g&#233;n&#233;rationnelle et comme un compl&#233;ment &#224; la pr&#233;carit&#233; du travail salari&#233; pour la survie prol&#233;tarienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les communistes d'aujourd'hui relancent l'appel &#224; l'abolition de la famille&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Un certain nombre d'auteurs contemporains ont repris &#224; leur compte (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Les conditions mat&#233;rielles sp&#233;cifiques de la reproduction de la classe travailleuse d'aujourd'hui distinguent cet appel de ceux des &#233;poques pr&#233;c&#233;dentes. Tandis que l'atomisation de la vie de la classe ouvri&#232;re s'accro&#238;t, l'appel &#224; l'abolition de la famille au moment pr&#233;sent se voit affronter la privatisation de la mis&#232;re sociale. La crise &#233;conomique prolong&#233;e se traduisant en stagnation des salaires, intensification des r&#233;gimes de travail et d&#233;mant&#232;lement des infrastructures socialisant le salaire, ainsi que l'ali&#233;nation et l'isolement produits par la vie capitaliste sont autant de facteurs qui incitent les prol&#233;taires &#224; rechercher des moyens de survie et de refuge &#233;motionnel. Les relations amoureuses fragment&#233;es, les foyers parentaux isol&#233;s et les tentatives de reconstruire des semblants de famille nucl&#233;aire constituent les formes les plus probables de ce reflux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la diff&#233;rence des th&#233;oriciens universitaires queers des ann&#233;es 1980 et 1990, les nouveaux appels &#224; l'abolition de la famille partagent tous un souci pour le projet r&#233;volutionnaire du communisme. Ils cherchent tous &#224; rendre compte, de fa&#231;ons diff&#233;rentes, d'une fragmentation fondamentale des relations de genre &#224; travers les transformations politiques et &#233;conomiques de la famille depuis les ann&#233;es 1970. Ils visent &#224; une dissolution de la famille comme unit&#233; de reproduction &#224; travers la r&#233;alisation du travail reproductif dans des institutions ext&#233;rieures au march&#233; et collectives. Ils cherchent &#224; mettre en place des moyens de restructurer l'activit&#233; de reproduction g&#233;n&#233;rationnelle. La revendication d'abolition de la famille peut &#224; nouveau aider &#224; s'orienter pour sortir de la mis&#232;re d'aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Et ensuite : l'abolition de la famille et le communisme&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans une soci&#233;t&#233; capitaliste, la reproduction de la classe travailleuse d&#233;pend du travail salari&#233; m&#233;diatis&#233; par la famille. Les prol&#233;taires doivent g&#233;n&#233;ralement vendre leur force de travail aux capitalistes afin de survivre. Ceux qui sont incapables de le faire, comme les enfants, reposent sur leurs relations familiales avec d'autres personnes engag&#233;es quant &#224; elles sur le march&#233; du travail. En plus de l'acc&#232;s familial au salaire, les enfants reposent aussi sur une quantit&#233; consid&#233;rable de travail reproductif. La grande majorit&#233; de ce travail reproductif a &#233;t&#233; et continue d'&#234;tre non r&#233;mun&#233;r&#233;e. La famille, tout particuli&#232;rement la famille nucl&#233;aire h&#233;t&#233;rosexuelle, a servi de mode dominant et particuli&#232;rement stable de reproduction g&#233;n&#233;rationnelle des prol&#233;taires en r&#233;gime capitaliste. Les &#233;tats d&#233;mocratiques et dits socialistes ont parfois &#233;tendu leur domaine d'intervention au point de prendre en change des parts consid&#233;rables de la reproduction sociale, mais uniquement comme suppl&#233;ment &#224; la d&#233;pendance premi&#232;re au salaire. Parfois et dans certains endroits, d'autres syst&#232;mes de reproduction g&#233;n&#233;rationnelle et quotidienne ont exist&#233; en r&#233;gime capitaliste, notamment des orphelinats, des foyers et des syst&#232;mes de soin bas&#233;s sur l'adoption par un seul parent ou par des familles &#233;tendues, ainsi que, pour ceux qui quittaient la jeune enfance, les syst&#232;mes de prison, l'arm&#233;e et les casernes de travailleurs. Aucune de ces institutions n'a suffisamment jamais &#233;t&#233; sur le point de remplacer compl&#232;tement la famille comme unit&#233; primaire de la reproduction g&#233;n&#233;rationnelle. Aujourd'hui, l'expansion du travail reproductif salari&#233; ne s'est pas &#233;tendue &#224; l'ensemble des soins apport&#233;s aux petits enfants et laisse encore une grande partie de travail domestique et reproductif non r&#233;mun&#233;r&#233;. Les modifications dans l'&#233;ducation des enfants qui ont eu lieu reposent toujours sur les liens familiaux vis-&#224;-vis des travailleurs salari&#233;s pour le paiement de ces soins et s'ancrent donc dans la d&#233;pendance familiale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La libert&#233; de genre et sexuelle est fondamentalement contrainte en r&#233;gime capitaliste. Le sexe et la sexualit&#233; y deviennent des moyens de coercition et de violence plut&#244;t qu'une source d'&#233;panouissement humain. L'absence de libert&#233; de genre et sexuelle joue un r&#244;le restrictif sur le d&#233;veloppement et l'expression du bien-&#234;tre de toutes les personnes. Elle nous emp&#234;che d'acc&#233;der &#224; une expression de genre compl&#232;te et &#224; des relations sexuelles &#233;panouissantes. La famille fournit aux personnes le soin et l'amour dont ils ont besoin, mais au prix de la domination personnelle. Au sein de la famille, les enfants, sujets &#224; l'intol&#233;rance et &#224; la domination de leurs parents autant que de leur amour et de leurs soins, sont isol&#233;s dans des unit&#233;s d'habitations atomis&#233;es qui limitent les interventions ext&#233;rieures &#224; l'unit&#233; familiale au nom des enfants. Les enfants de la bourgeoisie sont tenus par la promesse de l'h&#233;ritage et de la propri&#233;t&#233; ; en d&#233;pit m&#234;me de la limite des biens disponibles pour les prol&#233;taires, beaucoup d&#233;pendent de leurs familles pour &#234;tre soutenus au cours des p&#233;riodes de ch&#244;mage ou d'incapacit&#233; &#224; travailler ou encore pour fournir des services non r&#233;mun&#233;r&#233;s et pourtant n&#233;cessaires tels que les soins apport&#233;s aux enfants. Lorsqu'ils sont assez &#226;g&#233;s, les enfants prol&#233;taires peuvent quitter la maison et obtenir une certaine ind&#233;pendance, mais uniquement &#224; condition de se soumettre &#224; la d&#233;pendance au travail salari&#233;. Le travail lui-m&#234;me constitue un r&#233;gime &#233;labor&#233; de discipline de genre et sexuelle s'appliquant sur la vie de tous les prol&#233;taires, y compris au moyen de dress codes obligatoires, du caract&#232;re genr&#233; du processus de travail lui-m&#234;me, du travail affectif dans l'industrie du service, de la violence sexuelle sur le lieu de travail, et surtout de l'intol&#233;rance arbitraire des employeurs. Dans une soci&#233;t&#233; o&#249; les capitalistes dominent la vie des gens, la libert&#233; de genre est impossible. Dans certaines conditions, les prol&#233;taires peuvent plut&#244;t compter sur l'&#233;tat pour la survie en dehors de la famille ou du travail salari&#233;, &#224; travers des allocations, des logements publics, la s&#233;curit&#233; sociale ou encore les prisons. Mais toutes ces institutions fonctionnent comme des syst&#232;mes de discipline de genre et imposent les intol&#233;rances collectives de la classe dirigeante et de ses assistants professionnels aux existences des pauvres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette tyrannie de genre de la d&#233;pendance prol&#233;taire &#224; la famille, au travail salari&#233; et &#224; l'&#201;tat, appara&#238;t dans toute sa clart&#233; dans le cas des personnes transgenres non-passing. Les personnes transgenres font face dans leurs domiciles &#224; de forts taux de violence de la part de leurs parents ou d'autres membres de la famille. Elles font l'exp&#233;rience de taux &#233;lev&#233;s de discrimination &#224; l'emploi et de nombreuses autres formes de harc&#232;lement et de violence sur le lieu de travail. Pour les femmes transgenres de la classe ouvri&#232;re, cela r&#233;sulte souvent en exclusion hors du travail salari&#233;. Lorsque les personnes transgenres au ch&#244;mage se tournent vers l'&#201;tat pour demander de l'aide et survivre, elles font face &#224; de la violence, les soins de sant&#233; leur sont d&#233;ni&#233;s, un dress code genr&#233; leur est impos&#233; dans les refuges pour personnes sans-abri, dans les prisons ou les centres de d&#233;sintoxication, dont le concept institutionnel de responsabilit&#233; impliqu&#233; la conformit&#233; de genre. Bien que les femmes transgenres aient b&#233;n&#233;fici&#233; de certaines aides limit&#233;es, l'&#201;tat est loin de constituer un alli&#233; fiable pour les personnes non conformes en termes de genre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La libert&#233; sexuelle et de genre signifie que les fa&#231;ons dont les gens peuvent organiser leurs vies amoureuses, leurs r&#233;seaux de parent&#233;s et leurs arrangements domestiques ne doivent avoir aucune cons&#233;quence sur leur niveau de vie et leur bien-&#234;tre mat&#233;riel. La libert&#233; de genre repose d&#232;s lors sur l'accessibilit&#233; de moyens de survie et de reproduction qui ne reposent pas sur la famille, le travail salari&#233; ni l'&#201;tat. Ces moyens de survie incluent aussi bien les moyens mat&#233;riels de reproduction &#8211; logement, nourriture, hygi&#232;ne, &#233;ducation &#8211; que les liens affectifs, interpersonnels d'amour et de soin que les gens trouvent pour l'instant d'abord dans la famille. Le soin sous le communisme pourrait constituer une dimension essentielle de libert&#233; humaine : le soin d'amour mutuel et de soutien ; le soin du travail positif d'&#233;ducation des enfants et d'assistance des malades ; le soin du lien &#233;rotique et du plaisir ; le soin par l'entraide et la r&#233;alisation de vastes possibilit&#233;s de l'humanit&#233;, exprim&#233;es d'innombrables fa&#231;ons, y compris par les formes de l'auto-expression aujourd'hui appel&#233;e genre. Le soin dans la soci&#233;t&#233; capitaliste est un acte standardis&#233;, domin&#233; et ali&#233;n&#233; ; mais il y a en lui un noyau d'interd&#233;pendance non ali&#233;n&#233;e et d'amour. Les libert&#233;s positives sont rendues possibles par la fondation d'un soutien mat&#233;riel universel et une transformation queer, f&#233;ministe et culturelle qui mette l'amour au centre et soutienne nos autod&#233;veloppements mutuels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contrairement aux efforts contre-culturels de former des familles alternatives, l'abolition de la famille serait une restructuration g&#233;n&#233;ralis&#233;e des conditions mat&#233;rielles de la reproduction sociale qui d&#233;pende de la communisation et de la suppression de l'&#233;conomie. Des unit&#233;s communistes d'amour et de reproduction domestique doivent remplacer la famille pour chacun, de nouvelles institutions doivent &#234;tre explor&#233;es et constitu&#233;es &#224; partir des conditions de la lutte. Contrairement &#224; certaines &#233;poques pr&#233;c&#233;dentes qui ont connu l'abolition de la famille comme revendication, il me semble que la libert&#233; de genre communiste requiert l'abolition simultan&#233;e du travail salari&#233; et de l'&#201;tat. Bien que je n'explore pas de mod&#232;les concrets ici, je suppose que de telles unit&#233;s domestiques communistes pourraient ressembler &#224; certaines visions de Fourier : des communes de deux-cents personnes qui partagent le travail reproductif et l'&#233;ducation des enfants, accordent une certaine attention au plaisir et &#224; l'&#233;panouissement sexuel et travaillent &#224; satisfaire les besoins interpersonnels et de d&#233;veloppement de chacun sans briser les liens affectifs, romantiques ou parentaux choisis entre les individus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;passement positif de la famille consiste dans la pr&#233;servation et l'&#233;mancipation de l'amour et du soin que les prol&#233;taires ont trouv&#233;s les uns avec les autres dans la difficult&#233; : l'amusement et la joie de l'&#233;rotisme ; l'intimit&#233; de la parent&#233; et du romantisme. Cet amour et ce soin, une fois transform&#233;s et g&#233;n&#233;ralis&#233;s, sont ce qui doit &#234;tre pr&#233;serv&#233; dans l'abolition de la domination familiale. Une fois d&#233;tach&#233; des r&#244;les sociaux rigides h&#233;t&#233;ronormatifs de l'identit&#233; de genre et sexuelle, des contraintes mat&#233;rielles du capitalisme et rendus &#224; l'intensit&#233; de la lutte r&#233;volutionnaire, le potentiel d'amour et de soin pourra finalement &#234;tre affranchi et se d&#233;velopper dans le monde. L'abolition de la famille doit &#234;tre la cr&#233;ation positive d'une soci&#233;t&#233; de soin humain g&#233;n&#233;ralis&#233; et d'amour queer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;M.E. O'Brien.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb5-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Sylvia Ray Rivera, juin 2001, discours au &lt;i&gt;Lesbian and gay community services center &lt;/i&gt;&#224; New York City.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir &lt;i&gt;Women of the Weather Underground&lt;/i&gt;, &#171; &lt;i&gt;a collective letter to the Women's Movement &#187;.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Alison Edwards, &lt;i&gt;Rape, racism and the White Women's Mouvement&lt;/i&gt;, 1976 ; cit&#233; dans &lt;a href=&#034;https://communistresearchcluster.wordpress.com/readers/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;CRC&lt;/a&gt; (Communist Research Center) 3, p. 228).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Third World Gay Revolution, &#171; 16 point platform and program &#187; in &lt;i&gt;Come out !&lt;/i&gt; N&#176; 7, 1970. R&#233;cemment republi&#233; in &lt;i&gt;Pinko&lt;/i&gt; n&#176;1, 2019.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Third World Women's Alliance, &#171; Women in the struggle &#187;, 1971 ; cit&#233; dans &lt;a href=&#034;https://communistresearchcluster.wordpress.com/readers/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;CRC&lt;/a&gt; 3, p. 254.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Pour une lecture incisive du rapport de Moynihan, voire Hortense J. Spillers, &lt;i&gt;Mama's baby Papa's maybe :&lt;/i&gt; &lt;i&gt;an American grammar book&lt;/i&gt; in &lt;i&gt;Diacritics&lt;/i&gt;, vol. 17, n.2 (1987), pp. 64-81.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;cit&#233; dans &lt;a href=&#034;https://communistresearchcluster.wordpress.com/readers/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;CRC&lt;/a&gt; 3, p. 283.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Silvia Federici, &lt;i&gt;Salaire contre le travail m&#233;nag&#233;&lt;/i&gt;, 1974, cit&#233; dans &lt;a href=&#034;https://communistresearchcluster.wordpress.com/readers/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;CRC&lt;/a&gt; 1, p. 336.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;En comprenant des Salaires contre le travail m&#233;nag&#233; comme un mouvement anti-travail et comme une provocation ironique, cette vision rejoint l'historiographie de Kathi Weeks, &lt;i&gt;The problem with work : eminism, marxism, antiwork politics and postwork imaginaries&lt;/i&gt; (Duke, 2011), la pens&#233;e de Wilson Sherwin et les commentaires faits r&#233;cemment en passant de Dalla Costa et de Federici.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Th&#233;orie Communiste, &lt;a href=&#034;https://dndf.org/?p=15503&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;Beaucoup de bruit pour rien ?&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Un certain nombre d'auteurs contemporains ont repris &#224; leur compte l'abolition de la famille avec un enthousiasme critique renouvel&#233;. JJ Gleeson et KD Griffiths, dans &#171; Kinderkommunismus : a feminist analysis of the 21st-century family and a communist proposal for its abolition &#187;, &lt;i&gt;Ritual&lt;/i&gt;, 2015, proposent ainsi la &#171; cr&#232;che anti-dyadique &#187; comme forme id&#233;ale d'une &#171; institution contre-familiale &#187; afin de satisfaire aux besoins sociaux de reproduction g&#233;n&#233;rationnelle, y compris de toutes les formes d'&#233;ducation. Pourtant, Gleeson et Griffiths ne pr&#233;cisent pas suffisamment le r&#244;le de l'&#233;tat ou du travail salari&#233; dans le programme &#171; contre-familial &#187;. Le livre de Sophie Lewis sur la gestation pour autrui propose une &#171; commune de la gestation &#187; qui g&#233;n&#233;ralise les relations de soin non-propri&#233;taires. A travers la recherche sur les luttes des femmes travaillant comme gestatrice pour autrui, Lewis distingue entre les relations g&#233;n&#233;tiques, le travail de gestation et l'&#233;ducation des enfants, d&#233;naturalisant ainsi le travail non-salari&#233; de gestation et de reproduction familiale. (Sophie Lewis, &lt;i&gt;Full surrogacy now : feminism against the family&lt;/i&gt;, Verso 2019). Madeline Lane-McKinley &#233;crit quant &#224; elle au sujet des pratiques partag&#233;es d'interd&#233;pendance collective dans son appel r&#233;cent pour l'abolition de la famille et souligne &#224; l'&#233;l&#233;ment essentiel de soin qui doit &#234;tre pr&#233;serv&#233; et transform&#233; : &#171; comment l'horizon r&#233;volutionnaire de la fin de &#171; la famille &#187; comme unit&#233; de propri&#233;t&#233; priv&#233;e nous mobilise-t-elle vers une vision du soin plus compl&#232;te et moins bas&#233;e sur l'exploitation ? Cette aspiration au soin collectif doit accompagner tout discours contre la famille &#8211; qui tomberait sinon dans une logique du management de soi et de l'autonomie &#187; (Madeline Lane-McKinley, &#171; The idea of children &#187;, &lt;i&gt;Blind field journal&lt;/i&gt;, 2018).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Pour un f&#233;minisme de la terreur - Entretien avec Irene</title>
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		<dc:creator>socrata</dc:creator>


		<dc:subject>Entretien</dc:subject>
		<dc:subject>F&#233;minisme</dc:subject>
		<dc:subject>r&#233;volution</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; On dirait qu'on a peur de casser le patriarcat radicalement &#187;.&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://trounoir.org/-DOUZE-" rel="directory"&gt;DOUZE&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://trounoir.org/+-revolution-+" rel="tag"&gt;r&#233;volution&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='https://trounoir.org/IMG/logo/arton123.jpg?1731403040' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='120' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Ce mois-ci en librairie paraissait un petit livre d'une jeune militante et instagrameuse : Irene &#8211; prononcer Ir&#233;n&#233; &#8211; aux &lt;a href=&#034;https://www.editionsdivergences.com/livre/la-terreur-feministe&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#233;ditions Divergences&lt;/a&gt;. &#192; rebours de l'id&#233;e courante selon laquelle &#171; le f&#233;minisme n'a jamais tu&#233; personne &#187;, Irene brosse de rapides portraits de femmes qui ont eu recourt &#224; la violence. En m&#234;lant des figures assez c&#233;l&#232;bres avec de parfaites inconnues, ce livre est &#224; comprendre comme une sorte d'hommage qui ne fige pas les gestes de violence dans l'histoire, mais permet au contraire de poser des questions &#224; notre pr&#233;sent. Faut-il r&#233;activer une pens&#233;e strat&#233;gique de la violence f&#233;ministe ? Peut-on se satisfaire d'une lutte seulement symbolique ? Comment s'organiser entre femmes pour faire usage d'une violence qui permette de frapper au c&#339;ur le capitalisme patriarcal ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Si le livre est assez l&#233;ger, il participe d'un retour de ces questions dans le champ f&#233;ministe, dont le succ&#232;s du livre de Elsa Dorlin &lt;a href=&#034;https://www.editionsladecouverte.fr/se_defendre-9782355221101&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;Se d&#233;fendre&lt;/i&gt;&lt;/a&gt; ou la r&#233;&#233;dition du &lt;a href=&#034;https://www.fayard.fr/1001-nuits/scum-manifesto-9782755507768&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;Scum Manifesto&lt;/i&gt;&lt;/a&gt; de Val&#233;rie Solanas sont &#233;galement des signaux.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;1. Tu veux, avec ce livre, faire entendre et montrer par l'exemple que les femmes ne sont pas forc&#233;ment non-violentes, qu'elles peuvent &#234;tre m&#234;me capables de tuer. Est-ce que tu trouves qu'une partie du f&#233;minisme contemporain cherche une respectabilit&#233; aupr&#232;s de ses adversaires ? Et si oui, pourquoi &#224; ton avis ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, je trouve qu'une tr&#232;s grande partie du f&#233;minisme contemporain cherche une respectabilit&#233; aux yeux des adversaires, des d&#233;tracteurs. Je pense que c'est parce que m&#234;me en tant que f&#233;ministe, on oublie parfois qu'on est nous-m&#234;mes victimes des codes patriarcaux et qu'on les v&#233;hicule aussi. Tout en &#233;tant militante anti patriarcale, on n'a pas r&#233;ussi &#224; se d&#233;barrasser de cette volont&#233; de pierre, toujours et pour toujours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est-&#224;-dire que, en tant que femme, la premi&#232;re chose qu'on nous apprend quand on est petite c'est qu'il faut qu'on plaise, qu'on soit pr&#233;sentable, il faut qu'on soit souriante, il faut qu'on dise oui &#224; tout, il ne faut pas qu'on r&#233;ponde, il faut qu'on soit polie, bien habill&#233;e, etc. Et m&#234;me comme f&#233;ministe on n'arrive pas &#224; se d&#233;tacher de &#231;a. Et m&#234;me lorsqu'on parle d'une lutte contre un certain mode d'oppression, de domination qui dure depuis des si&#232;cles, on n'arrive pas &#224; se dire que notre lutte peut ne pas plaire aux hommes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pour &#231;a que beaucoup de f&#233;ministes accordent beaucoup d'importance &#224; l'image qu'elles renvoient et que les autres renvoient. Beaucoup de f&#233;ministes reprochent &#224; d'autres de d&#233;cr&#233;dibiliser le combat, d'avoir l'air violentes ou d'avoir l'air vulgaires, parce que ce sont des choses qui ne plaisent pas socialement parce qu'elles ne sont pas consid&#233;r&#233;es comme &#171; acceptables &#187;. Et, il y a malheureusement beaucoup de f&#233;ministes qui n'arrivent pas &#224; passer outre ce besoin de plaire aux hommes. On dirait qu'on a peur de casser le patriarcat radicalement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;2. L'argument qui structure ton livre semble double : d'un c&#244;t&#233;, on parle de &#171; terreur f&#233;ministe &#187; dans les m&#233;dias &#224; longueur de journ&#233;e, et de l'autre, on camoufle la violence dont sont r&#233;ellement capables les femmes. Pourquoi et comment se construit ce double discours selon toi ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a en effet un double discours. D'un c&#244;t&#233;, les m&#233;dias sont toujours en train de parler de &#171; terreur f&#233;ministe &#187; de &#171; f&#233;ministes extr&#233;mistes &#187;, de &#171; f&#233;ministes violentes &#187;, mais en fait les exemples qu'ils donnent sont archi-ridicules. Juste une meuf qui parle en langage inclusif, &#231;a suffit &#224; leur faire peur, ou deux meufs qui montrent leurs seins. Et de l'autre c&#244;t&#233;, on va effacer de l'histoire tout r&#233;cit ou exemple de f&#233;ministes qui ont vraiment fait usage de la violence radicale et meurtri&#232;re, ou m&#234;me juste physique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si ce double discours existe, c'est pour, d'une part condamner tout geste f&#233;ministe, c'est-&#224;-dire que la moindre chose qu'on puisse faire soit consid&#233;rer comme n&#233;gative, ce qui provoque aux yeux de la soci&#233;t&#233; l'id&#233;e que n'importe quel truc est extr&#233;miste. Et aux yeux de nous-m&#234;mes, femmes f&#233;ministes, on va toujours se poser 10 000 questions avant de faire un truc parce qu'on a peur d'&#234;tre per&#231;u ainsi. D'un autre c&#244;t&#233;, si &#231;a invisibilise, c'est aussi pour camoufler que ce pour quoi on nous accuse de violence n'est m&#234;me pas de la violence en v&#233;rit&#233;, et d'autre part pour qu'on ne puisse pas avoir l'id&#233;e m&#234;me de faire quelque chose de vraiment utile et potentiellement r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;3. Le r&#233;cit pr&#233;sente des figures connues (comme Val&#233;rie Solanas), et d'autres inconnues, voire intimes (ta grand-m&#232;re par exemple). Est-ce qu'il y a une volont&#233; de ta part de sortir le f&#233;minisme des figures m&#233;diatiques et participer &#224; rendre visibles les gestes des femmes loin des projecteurs ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai une grande volont&#233; de sortir le f&#233;minisme des figures m&#233;diatiques, ou je dirais plut&#244;t des figures qu'on a rendues iconiques, qu'on a idol&#226;tr&#233;es. Je veux dire qu'on a tendance &#224; personnifier le f&#233;minisme par des femmes d'une certaine classe assez &#233;lev&#233;e, d'un certain niveau acad&#233;mique, d'une certaine couleur de peau, etc. &#199;a fait que &#231;a efface totalement beaucoup de cat&#233;gories de femmes qui ont port&#233; le combat autrement, qui ont port&#233; d'autres combats. En quelque sorte l'histoire du f&#233;minisme ce n'est pas un truc qu'on apprend &#224; l'&#233;cole, c'est quelque chose qu'il faut aller chercher soi-m&#234;me, parce que ce n'est pas consid&#233;r&#233; comme assez important pour que tout le monde l'apprenne ; mais en plus l'histoire que l'on a tendance &#224; apprendre du f&#233;minisme, c'est une histoire qui ne vient pas de nulle part. Et m&#234;me quand on est f&#233;ministe, on ne conna&#238;t que dal de l'histoire des mouvements, et en partie les femmes des classes populaires, qui n'ont pas eu forc&#233;ment acc&#232;s &#224; l'&#233;ducation, et qui ont port&#233; des combats de leurs classes sociales, sont compl&#232;tement effac&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans mon livre, l'id&#233;e est surtout que je voulais montrer que quand on parle de violence contre le patriarcat, il n'y a pas que des figures ultra-connues ou des figures qui ont men&#233; vraiment des actes jusqu'au bout comme des femmes qui ont tu&#233; leurs maris pour ne pas mourir. Je voulais montrer aussi que m&#234;me dans nos familles, il y a s&#251;rement des r&#233;cits de femmes qui ont fait usage de la violence, et ce sont des femmes qui sont proches, ce sont des femmes qu'on conna&#238;t et &#231;a rend le sujet beaucoup plus intime et &#231;a le rapproche de nous, au lieu de le voir comme un truc lointain, seulement chez les autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;4. Tu montres aussi que la violence, si elle est n&#233;cessaire pour se d&#233;fendre, fut &#233;galement pens&#233;e strat&#233;giquement par des f&#233;ministes. Tu parles notamment des suffragettes, mais aussi d'un groupe de lutte arm&#233;e f&#233;ministe, les Rote Zora, actif en Allemagne de 1974 &#224; 1995. Vois-tu ressurgir, dans les mouvements politiques contemporains, une pens&#233;e strat&#233;gique de la violence ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai un peu du mal &#224; r&#233;pondre, dans le sens o&#249; j'ai 22 ans, je ne suis pas militante depuis longtemps et je ne suis pas une sp&#233;cialiste de tous les mouvements de luttes. Je ne sais pas s'il y a une p&#233;riode historique o&#249; on a cess&#233; de r&#233;fl&#233;chir &#224; la violence, je ne sais pas si aucun groupe ne r&#233;fl&#233;chissait &#224; la violence, ou est-ce que c'&#233;tait juste des moments o&#249; cette pens&#233;e et cette parole &#233;taient invisibilis&#233;es, ce qui n'est pas la m&#234;me chose. Je ne saurais donc pas vraiment r&#233;pondre &#224; cette question. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais en tout cas, je trouve que, pour ce qui est des mouvements de gauche, c'est-&#224;-dire anticapitaliste, anarchiste, m&#234;me &#233;cologiste, la question de la violence se pose, c'est un sujet. C'est quelque chose que j'ai vu dans ma courte exp&#233;rience personnelle, c'est des questions qui se posent en AG, mais m&#234;me lorsqu'on essaye de regarder des livres, des articles anciens, des tracts, on voit que c'est une question qui se posait, qui s'est toujours pos&#233;e, pour ou contre, le d&#233;bat &#233;tait toujours l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que dans le f&#233;minisme qui est visible, la question ne se pose pas. Dans ce f&#233;minisme qui est joli &#224; montrer, qui est incarn&#233; par des figures institutionnelles, soi-disant plus &#171; respectables &#187;, la question de la violence ne se pose pas parce qu'on est justement cens&#233; plaire, on est cens&#233; ne pas nous &#171; d&#233;cr&#233;dibiliser &#187;, donc c'est une question qui n'existe m&#234;me pas, c'est un non-sujet, un non-sujet visible on va dire. Et quand je dis visible, je veux dire que dans le cas des f&#233;ministes plus populaires, et plus rattach&#233;es &#224; des id&#233;es et des groupes anticapitalistes et anarchistes, &#231;a a exist&#233;, parce que c'est un f&#233;minisme qui &#233;tait rattach&#233; &#224; d'autres valeurs. Mais dans ce qui est du f&#233;minisme bourgeois, institutionnel, incarn&#233; par des figures soi-disant respectables, depuis les suffragettes, c'est quelque chose dont on ne parle pas, qui ne nous vient m&#234;me pas &#224; l'esprit. Quand on y pense, les suffragettes, c'est ouf, parce que ce sont grave des bourgeoises qui faisaient un usage de la violence qui &#233;tait quand m&#234;me extraordinaire et qu'on n'a pas vu, en tout cas en France, qu'on n'a pas revue. Et en ce sens, ce qui change maintenant, c'est qu'on commence petit &#224; petit &#224; ressortir ces dossiers-l&#224;, on commence &#224; parler des violences pas seulement dans les sph&#232;res populaires ou de gauche, mais la violence commence &#224; ressortir en tant que moyen d'action f&#233;ministe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;5. Le f&#233;minisme est, je te cite, &#171; un mouvement politique r&#233;volutionnaire &#187;. Mais alors, comment penser la question de la composition ? Penses-tu, comme Paul B. Preciado par exemple, que nous devons participer &#224; des publicit&#233;s Gucci pour faire entendre nos voix ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai pas lu Paul B. Preciado. Mais en tout cas, pour la question que vous posez, je ne pense pas qu'il faut passer par Gucci non. Je pense que si on fait &#231;a, on va toujours aller dans un biais r&#233;formiste. Et je ne vois pas en quoi le fait de nous entendre en donnant de la visibilit&#233; et beaucoup de thunes &#224; une multinationale, de luxe qui plus est, va nous aider &#224; avancer dans une voie r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout comme je ne pense pas que Instagram soit un moyen de militantisme. Il y a beaucoup de personnes qui parlent maintenant de &#171; militantisme Instagram &#187;, je ne suis vraiment pas d'accord avec ce genre de discours. Ce que je fais sur Instagram, &#224; titre personnel, ce n'est pas du militantisme. Moi, mon militantisme il est dans la rue avec les camarades, sur Instagram je vais juste faire une sorte de &#171; p&#233;dagogie &#187; ou &#171; d&#233;mocratisation &#187;, ou m&#234;me simplement visibiliser les actions qui ont &#233;t&#233; faites dans la rue. Mais &#224; mon sens, ce n'est pas du militantisme, ce n'est pas une voix r&#233;volutionnaire, &#231;a reste Instagram, &#231;a reste une multinationale, et surtout, qu'on le veuille ou non, &#231;a cr&#233;&#233; des dynamiques qui ne sont pas forc&#233;ment bonnes pour la lutte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et en plus quand on parle de participer &#224; des pubs Gucci pour nous faire entendre, &#231;a fait comme si pour nous faire entendre il faudrait qu'on demande l'accord au capital pour appara&#238;tre sur l'espace publicitaire, alors que je pense que nos voix, il faut qu'on les impose, il ne faut pas qu'on demande la permission, et surtout il ne faut pas qu'on permette que nos voix soient instrumentalis&#233;es par les adversaires.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Mais o&#249; est pass&#233; le t&#233;ton d'Olivier V&#233;ran ?</title>
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		<dc:date>2021-02-27T19:38:37Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>TrouNoir</dc:creator>


		<dc:subject>Coronavirus</dc:subject>
		<dc:subject>Chronique</dc:subject>
		<dc:subject>Politique</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Chronique sur le myst&#232;re d'un organe disparu.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://trounoir.org/-DOUZE-" rel="directory"&gt;DOUZE&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://trounoir.org/+-Coronavirus-+" rel="tag"&gt;Coronavirus&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://trounoir.org/+-Chronique-+" rel="tag"&gt;Chronique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://trounoir.org/+-Politique-+" rel="tag"&gt;Politique&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://trounoir.org/IMG/logo/arton118.jpg?1731403040' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='75' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Notre chroniqueur Ignace Fambeaux d&#233;couvre chaque mois le sens de l'univers dans les plus petits d&#233;tails. Il se penche aujourd'hui sur un fait divers br&#251;lant : la disparition du t&#233;ton d'un ministre.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Dans les &lt;i&gt;Deux corps du roi, &lt;/i&gt;l'historien&lt;i&gt; &lt;/i&gt;Ernst Kantorowicz se propose d'&#233;tudier le pouvoir royal m&#233;di&#233;val par une m&#233;taphore : le roi a deux corps. L'un est fait de mati&#232;re, le corps naturel, mortel et corruptible. C'est le corps soumis aux passions, et qui peut mal agir. L'autre corps du roi est surnaturel et infaillible. Il ne se trompe jamais et incarne le royaume tout entier.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Blondiaux Lo&#239;c. Kantorowicz (Ernst), Les deux corps du Roi , Paris, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Dans le corps physique vient se loger le corps m&#233;taphysique, et celui-ci se transmet de corps humain en corps humain, de successeur &#224; successeur.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Patrick Boucheron, &#171; &#171; Les Deux Corps du roi &#187; d'Ernst Kantorowicz &#187;, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; C'est la raison pour laquelle les Puritains ont ex&#233;cut&#233; en 1649 Charles I (corps mortel) au nom de Charles I (corps politique)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Blondiaux Lo&#239;c. Kantorowicz (Ernst), Les deux corps du Roi , Paris, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. C'est aussi la raison pour laquelle Olivier V&#233;ran a cach&#233; son t&#233;ton.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_356 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://trounoir.org/IMG/jpg/veran3.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://trounoir.org/IMG/jpg/veran3.jpg?1731403035' width='500' height='333' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le 8 f&#233;vrier 2021, le ministre de la sant&#233; Olivier V&#233;ran se faisait vacciner contre le coronavirus devant un parterre de journalistes et de cam&#233;ras. Or, sur les photos qui rendent compte de cet &#233;v&#233;nement &#224; la dimension tr&#232;s symbolique, un d&#233;tail attire l'attention : le ministre essaye de mani&#232;re tr&#232;s visible de cacher son t&#233;ton. La pose est si peu naturelle qu'elle en est presque comique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beaucoup de commentateurs ont relev&#233; cette &#233;tranget&#233;. Le fin mot de l'histoire - un probl&#232;me de chemise trop serr&#233;e, a &#233;t&#233; r&#233;v&#233;l&#233; peu apr&#232;s dans la presse. Depuis qu'il a pris ses fonctions, le ministre de la sant&#233; s'&#233;tant mis au sport, il &#233;tait donc impossible (&#224; cause de ses gros muscles) &#224; l'infirmi&#232;re d'atteindre son &#233;paule sans enlever le haut.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; id=&#034;nh6-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#171; Je me suis aper&#231;u qu'on voyait un t&#233;ton &#187; aurait dit le ministre &#224; un interlocuteur. Il en aurait &#233;t&#233; tr&#232;s g&#234;n&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est que le mamelon (d&#233;nomination officielle, l&#224; o&#249; &lt;i&gt;t&#233;ton &lt;/i&gt;tient du registre familier) charrie avec lui tout un imaginaire. Il est chez les femmes rattach&#233; volontiers &#224; la maternit&#233; et &#224; l'allaitement. Il repr&#233;sente &#233;galement (ce qui en est peut-&#234;tre un cons&#233;quence) quelque chose de tr&#232;s sexuel. Qui par cons&#233;quent ne se montre pas. Le mouvement &lt;i&gt;Free the Nipple &lt;/i&gt;n&#233; aux Etats-Unis en 2012, milite pour que le mamelon f&#233;minin soit montrable au m&#234;me titre que le mamelon masculin, et notamment sur les r&#233;seaux sociaux qui se montrent tr&#232;s prudes &#224; cet &#233;gard. La casuistique algorithmique mise en place par ces r&#233;seaux, d&#233;ployant des intelligences artificielles capables de faire la diff&#233;rence entre un t&#233;ton f&#233;minin d'un t&#233;ton masculin&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; id=&#034;nh6-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; montre bien cela. Au point de nous apprendre que c'est bien le mamelon qui porte la charge sexuelle plut&#244;t que le sein tout entier, puisque les r&#233;seaux sociaux ne censurent pas les photos d'hommes torses nus, ou de femmes aux seins d&#233;couverts mais aux mamelons cach&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_357 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href=&#034;https://lesjours.fr/ressources/image/ep54-journal-de-redeconfinement-8-fevrier-img-header.jpeg&#034; class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://trounoir.org/IMG/distant/jpg/ep54-journal-de--ded44e9b.jpg?1731403100' width='500' height='333' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Mais pourquoi donc Olivier V&#233;ran, un homme, ne voudrait pas montrer son t&#233;ton ? D'autant que d'autres homme politiques l'on fait avant lui, comme par exemple les pr&#233;sidents Val&#233;rie Giscard d'Estaing et Gerald Ford dans une piscine, ou Vladimir Poutine lors de ses parties de chasse. Il est &#233;vident qu'il faut chercher la r&#233;ponse d'un point vue de la communication, d'autant plus pour un mouvement politique qui la manie extr&#234;mement bien et qui en fait le c&#339;ur de son action politique. Il faut &#224; un ministre habiter le s&#233;rieux de sa fonction, d'autant plus pour un ministre de la Sant&#233; pendant une pand&#233;mie mondiale. L&#224; o&#249; Giscard et Poutine veulent donner une image de d&#233;contraction ou de puissance, un ministre est un ex&#233;cutant technique qui doit montrer droiture et rigueur. C'est &#201;douard Philippe, qui aurait donn&#233; &#224; Olivier V&#233;ran ce conseil : &#171; Un ministre doit ressembler &#224; un ministre. Tu te tiens, tout le temps. Regarde Castaner, il est tr&#232;s rigoureux sur ses dossiers, on l'a vu deux fois avec une chemise &#224; fleurs, &#231;a l'a tu&#233; &#187;. C'est que du point de vue de la communication politique, tout fait sens. Le corps et la posture d'un ministre aura autant d'impact que son discours. Si un ministre doit avoir l'air s&#233;rieux, il ne se montrera pas sous un jour d&#233;contract&#233;, s'il doit se montre viril, il montrera plut&#244;t ses muscles que son t&#233;ton.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_360 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://trounoir.org/IMG/jpg/olivier-veran-ministre-sante-recoit-une-injection-vaccin-astrazeneca-centre-hospitalier-melun-fevrier-2021-daniel-derajin.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://trounoir.org/IMG/jpg/olivier-veran-ministre-sante-recoit-une-injection-vaccin-astrazeneca-centre-hospitalier-melun-fevrier-2021-daniel-derajin.jpg?1731403026' width='500' height='333' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Pour beaucoup de th&#233;oriciens de l'&#201;tat moderne, celui-ci est le fruit d'une s&#233;cularisation de th&#232;mes et concepts religieux. L&#224; o&#249; l'on a remplac&#233; Dieu par un peuple tout aussi m&#233;taphysique, on ne r&#232;gne plus par la volont&#233; de Dieu, mais par la volont&#233; g&#233;n&#233;rale. Ce qui reste intangible en d&#233;mocratie malgr&#233; la succession des gouvernants aux corps bien mortels, c'est cette volont&#233; g&#233;n&#233;rale qui investit le corps des hommes politiques. Ainsi il nous faut examiner le monde politique en th&#233;ologiens : cet &#201;tat qui nous para&#238;t si moderne ne tient que par la croyance partag&#233;e dans les mythes qui le fondent. M&#234;me si ce discours sur la volont&#233; g&#233;n&#233;rale nous para&#238;t abstrait et m&#233;taphysique, ou qu'on le prenne pour une mystification de la classe dirigeante, nous consid&#233;rons pourtant qu'Emmanuel Macron a &#233;t&#233; &#233;lu par le peuple, comme on parlait avant d'un &#233;lu de Dieu. Ainsi Olivier V&#233;ran, en tant que ministre (qui est celui qui ex&#233;cute la volont&#233;) et membre du gouvernement, est en quelque sorte cens&#233; &#234;tre l'instrument d'une entit&#233; surnaturelle qui le d&#233;passe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l&#224; que nous retrouvons nos &lt;i&gt;deux corps du roi&lt;/i&gt;. Le ministre de la Sant&#233; investi par un corps surnaturel, le m&#234;me qui a investi tous ses pr&#233;d&#233;cesseurs, prend le danger en se d&#233;shabillant de montrer de la faiblesse et donc de violer son devoir de repr&#233;senter son corps sacr&#233; avec le respect qui lui est d&#251;. Montrer un t&#233;ton, m&#234;me pour un homme, c'est prendre le risque de la d&#233;sacralisation. Le r&#244;le des gouvernants est de toujours repr&#233;senter la splendeur du corps immat&#233;riel, et par cons&#233;quent de faire oublier le fait que celui-ci ne peut exister que par l'incarnation dans l'imparfait corps mat&#233;riel. La communication politique cherche &#224; masquer en permanence cette imperfection et en d&#233;veloppe m&#234;me une profonde honte. Montrer un t&#233;ton, ce serait rappeler qu'Olivier V&#233;ran est humain et imparfait, au lieu d'un &#234;tre anim&#233; par un esprit divin. Le mamelon repr&#233;sente la passivit&#233;, l'emprise des passions, la sexualit&#233;, la partialit&#233; et l'inefficacit&#233;. Le montrer reviendrait donc &#224; avouer que le roi a bien deux corps et pas un seul.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_361 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://trounoir.org/IMG/jpg/olivier-veran4.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://trounoir.org/IMG/jpg/olivier-veran4.jpg?1731403027' width='500' height='333' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;J'imagine avec beaucoup de plaisir comment il aurait pu en &#234;tre autrement : un ministre qui montre son t&#233;ton, un autre qui montre sa fesse gauche, un autre qui montre l'int&#233;rieur de son nombril. Et ce en pleine pand&#233;mie mondiale. Emmanuel Macron qui ruine sa campagne pr&#233;sidentielle en montrant ses aisselles en gros plan. Gerald Darmanin qui &#233;meut la France enti&#232;re en diffusant en direct son rendez-vous chez le dentiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est apr&#232;s cette avalanche d'exhibitions d'hommes politiques que nous nous rendrons compte de ce qui se passe : nous avons plac&#233; dans ces simples mortels des qualit&#233;s surnaturelles, sans m&#234;me en avoir conscience. En fait ce que ce t&#233;ton nous r&#233;v&#232;le, c'est que &lt;i&gt;nous vivons dans un monde magique&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ignace Fambeaux&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
le 25 f&#233;vrier 2021&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb6-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Blondiaux Lo&#239;c. Kantorowicz (Ernst), Les deux corps du Roi , Paris, Gallimard, 1989. In : Politix, vol. 2, n&#176;6, Printemps 1989. Les liaisons dangereuses. Histoire, sociologie, science politique, sous la direction de Sylvain Bourmeau, Dominique Cardon, Annie Collovald et Jean-Philippe Heurtin. pp. 84-87.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.persee.fr/doc/polix_0295-2319_1989_num_2_6_2102&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://www.persee.fr/doc/polix_0295-2319_1989_num_2_6_2102&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/Patrick_Boucheron&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Patrick Boucheron&lt;/a&gt;, &#171; &#171; Les Deux Corps du roi &#187; d'Ernst Kantorowicz &#187;, &lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Histoire&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;L'Histoire&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;, no 315 - d&#233;cembre 2006&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Blondiaux Lo&#239;c. Kantorowicz (Ernst), Les deux corps du Roi , Paris, Gallimard, 1989. In : Politix, vol. 2, n&#176;6, Printemps 1989. Les liaisons dangereuses. Histoire, sociologie, science politique, sous la direction de Sylvain Bourmeau, Dominique Cardon, Annie Collovald et Jean-Philippe Heurtin. pp. 84-87.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;a href=&#034;https://www.gala.fr/l_actu/news_de_stars/olivier-veran-et-le-tetongate-le-ministre-etait-tres-gene_463082&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.gala.fr/l_actu/news_de_stars/olivier-veran-et-le-tetongate-le-ministre-etait-tres-gene_463082&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;a href=&#034;https://www.numerama.com/politique/200967-facebook-a-censure-tetons-quil-sagit-de-dune-femme.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.numerama.com/politique/200967-facebook-a-censure-tetons-quil-sagit-de-dune-femme.html&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Un trou de souris - Divagations sur le lib&#233;ralisme avec et sans Guillaume Dustan</title>
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		<dc:date>2021-02-27T19:38:35Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
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		<dc:subject>Analyse</dc:subject>
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		<dc:subject>Litt&#233;rature</dc:subject>
		<dc:subject>Guillaume Dustan</dc:subject>
		<dc:subject>Utopie</dc:subject>
		<dc:subject>Olivier Cheval</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; Le sexe ? Ce n'est pas essentiellement une question de d&#233;sir, d'intimit&#233;, de reconnaissance, de tendresse, de fantasme, d'&#233;lection, c'est un ensemble de techniques corporelles qui fondent un savoir-faire. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
par Olivier Cheval&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://trounoir.org/-DOUZE-" rel="directory"&gt;DOUZE&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://trounoir.org/+-Analyse-+" rel="tag"&gt;Analyse&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://trounoir.org/+-sexualite-+" rel="tag"&gt;Sexualit&#233;&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://trounoir.org/+-Litterature-+" rel="tag"&gt;Litt&#233;rature&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://trounoir.org/+-Guillaume-Dustan-+" rel="tag"&gt;Guillaume Dustan&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://trounoir.org/+-Utopie-+" rel="tag"&gt;Utopie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://trounoir.org/+-Olivier-Cheval-+" rel="tag"&gt;Olivier Cheval&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://trounoir.org/IMG/logo/arton117.jpg?1731403040' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='111' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Le 4 janvier 2021, Olivier Cheval publait sur le site lundimatin &#034;&lt;a href=&#034;https://lundi.am/Derniere-lecon-sur-le-confinement&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Derni&#232;re le&#231;on sur le confinement&lt;/a&gt;&#034;, un texte s'inscrivant une s&#233;rie d'articles consacr&#233;e &#224; la crise sanitaire qui a suscit&#233; beaucoup de r&#233;actions. &#034;Un trou de souris&#034; en constitue &#224; la fois son sous-texte et son prolongement politiques, une ouverture personnelle et g&#233;n&#233;reuse &#224; d'autres discussions, &#224; partir d'une lecture du deuxi&#232;me tome des Oeuvres compl&#232;tes de Guillaume Dustan &lt;a href=&#034;http://www.pol-editeur.com/index.php?spec=livre&amp;ISBN=978-2-8180-4554-1&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;qui vient de para&#238;tre aux &#233;ditions P.O.L&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Pendant deux mois j'ai eu une souris &#224; la maison. D'abord ce fut la nuit. J'entendais ses d&#233;placements faits de toutes petites acc&#233;l&#233;rations. Tut pshhhhhhhhhhhhhhut tut. D&#233;marrage, course effr&#233;n&#233;e, arr&#234;t brusque dans un recoin tranquille, rassurant. Puis ce fut en journ&#233;e. J'&#233;tais dans mon canap&#233;, sur mon ordinateur &#8212; une journ&#233;e ordinaire de cet hiver qu'on ne parvient plus &#224; d&#233;confiner. Elle a surgi l'air de rien sur le tapis tachet&#233; du salon. Son moelleux avait absorb&#233; le bruit des pas. Quand les petites perceptions inconscientes du pourtour de mon champ de vision ont identifi&#233; un mouvement, ma t&#234;te n'a fait qu'un tour. Alors elle s'est arr&#234;t&#233;e brusquement et l'axe de sa t&#234;te sur son cou a fait le m&#234;me genre de rotation ultra-rapide. Nos regards se sont crois&#233;s, nous nous sommes reconnus. Nous avions r&#233;agi pareillement : il y avait un intrus dans cet appartement dont nous pensions avoir la jouissance solitaire. Elle est partie se cacher dans la cuisine. Un peu plus tard, je l'ai retrouv&#233;e dans un saladier pos&#233; sur l'&#233;tag&#232;re. De nouveau nous nous sommes vus, de nouveau nous avons paniqu&#233;. Dans la terreur soudaine, elle n'arrivait plus &#224; remonter. Je me suis dit qu'il fallait saisir l'occasion. Qu'il suffisait de prendre le saladier pour la balancer &#224; travers la fen&#234;tre. Mais j'ai eu peur qu'elle me grimpe dessus. Qu'elle me touche. L'id&#233;e d'un contact avec elle m'interdisait. Je n'arrivais plus &#224; me d&#233;cider &#224; saisir le saladier. Alors j'ai mis de l'eau dans un verre pour cr&#233;er au fond du saladier un petit lac o&#249; elle nagerait sans plus pouvoir partir. L&#224;, s&#251;r de sa d&#233;faite, j'aurais pris mon courage &#224; deux mains et je l'aurais fait voltiger du premier &#233;tage. Elle avait toutes chances de survie, j'agirais avec cl&#233;mence, fermet&#233; et responsabilit&#233;. Le seul risque &#233;tait d'arroser un voisin, ou, pire, de faire atterrir une souris sur sa t&#234;te. J'assumais pleinement ce risque. Mais le temps de me dire ces choses-l&#224;, je n'avais transvas&#233; qu'un verre d'eau, mon lac &#233;tait une flaque, la souris s'&#233;tait ressaisie, elle avait quitt&#233; sa prison de plastique, et je n'avais pas encore hurl&#233; que d&#233;j&#224; elle avait trouv&#233; refuge sous le placard blanc en dessous de mon &#233;vier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai &#233;crit &#224; l'agence qui s'occupe de la location de mon appartement, j'ai appel&#233;, rappel&#233;, &#231;a sonnait dans le vide, ils ont tra&#238;n&#233;, et puis un jour un ouvrier est venu pos&#233; des baguettes contre les plinthes de ma chambre pour emp&#234;cher l'arriv&#233;e des souris. C'&#233;tait &#233;trangement le m&#234;me type qui un an plus t&#244;t &#233;tait venu s'occuper des d&#233;g&#226;ts caus&#233;s par mon sanibroyeur. Il devait &#234;tre boucheur et d&#233;boucheur, gestionnaire de flux en tous sens. Il m'a dit : attention &#224; votre parquet. Si vous pouvez glisser une pi&#232;ce de vingt centimes par la tranche quelque part, alors la souris peut passer. Le soir m&#234;me elle refit son boucan habituel. Soit elle pouvait encore monter &#224; l'appartement, soit elle &#233;tait bloqu&#233;e ici avec moi. Au cas o&#249; la premi&#232;re option &#233;tait la bonne, j'ai bouch&#233; tous les espaces de plus d'un demi-centim&#232;tre entre les lattes du parquet d&#233;fonc&#233; de ma chambre par du coton imbib&#233; d'huile essentielle de menthe poivr&#233;e. Elles d&#233;testent l'odeur, para&#238;t-il. &#199;a n'avait jamais senti aussi bon dans mon appartement. Mais &#231;a n'a pas suffi, elle tra&#238;nait toujours dans le coin. Un apr&#232;s-midi mon ami Jean m'a offert un pi&#232;ge qu'il avait fabriqu&#233;. Un truc qui marche avec une bouteille d'Orangina et un petit loquet en bois qui la bloque une fois entr&#233;e. On en a descendu toute une bouteille chez lui, en regardant ses derni&#232;res peintures, c'&#233;tait festif, puis j'ai ramen&#233; la chose chez moi. J'y ai mis du fromage. La souris &#233;tait l&#224;, elle habitait dans ma cuisine, chiait derri&#232;re les placards, mais n'entrait pas dans le pi&#232;ge. Ce pi&#232;ge qui m'aurait permis de l'envoyer vivre un peu plus loin du Passage. Alors, &#224; bout de patience, il y a quelques jours, j'ai achet&#233; une tapette. Deux heures plus tard son cadavre y gisait, les pattes arri&#232;res ballantes, je l'ai mise dans un sac plastique vide, sa s&#233;pulture priv&#233;e, et je l'ai descendue dans le local &#224; poubelles. Je n'avais plus de souris, mais je lisais depuis dix jours le deuxi&#232;me tome des &lt;i&gt;&#338;uvres compl&#232;tes&lt;/i&gt; de Guillaume Dustan. Je n'avais toujours pas l'esprit tranquille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;****&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#199;a faisait longtemps que je l'attendais. Depuis la parution du premier tome en fait, en 2013. Je ne sais pas bien pourquoi je l'avais attendu comme &#231;a. Je n'aime pas beaucoup ses livres, je suis communiste. Mais je veux les lire, je dois le faire, j'aurais l'impression d'&#234;tre priv&#233; d'une information pr&#233;cieuse sur l'&#233;poque en ne le faisant pas. Et voil&#224; que le livre sortait maintenant, au moment fatidique. Un mois apr&#232;s mon texte sur les partouzes &#8212; je ne l'avais pas &#233;crit ainsi, mais tr&#232;s vite il &#233;tait devenu ceci, un texte sur les partouzes &#8212; o&#249; pour la premi&#232;re fois on m'avait lu, o&#249; pour la premi&#232;re fois l'on m'avait &#233;crit, des amis, des inconnus, des touzeurs, pour me remercier ou pour m'insulter, &#224; la fin je ne faisais plus la diff&#233;rence. Deux semaines apr&#232;s le &lt;i&gt;metoogay&lt;/i&gt; qui posait tant de questions auxquelles personnes ne pr&#233;tendait r&#233;pondre. Et &#224; la fin de cet hiver sinistre de 2021, &#224; l'approche de l'anniversaire du premier confinement, au moment o&#249; une crise sanitaire a succ&#233;d&#233; &#224; l'autre, o&#249; la question du masque a succ&#233;d&#233; &#224; celle de la capote.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est cela qui m'a d'abord frapp&#233;. Dustan &#233;crit depuis une &#233;poque lointaine. Le tournant des ann&#233;es 1990-2000. Une &#233;poque o&#249; le Marais est le centre de la vie gay parisienne, o&#249; l'extasy est la drogue p&#233;d&#233;. Une &#233;poque sans Grindr, o&#249; Internet est encore balbutiant. Une &#233;poque sans la PrEP, o&#249; l'on finit seulement de mourir massivement du sida. Une &#233;poque, la n&#244;tre encore, mais avec la fra&#238;cheur frelat&#233;e des commencements d&#233;finitifs. Il y a quelque chose de touchant &#224; voir Dustan, avec son jeunisme effr&#233;n&#233;, son progressisme futuriste, sa volont&#233; d'en d&#233;coudre avec la pointe la plus per&#231;ante du pr&#233;sent, &#234;tre un peu d&#233;pass&#233; par ce qui lui a surv&#233;cu. Il a fray&#233; la voie. Qu'elle ait &#233;t&#233; suivie au-del&#224; de ses esp&#233;rances le rend &#233;trangement proche et lointain &#8212; il en na&#238;t presque quelque chose de romanesque, comme dans ces longues pages o&#249; il raconte les semaines de recherche et de n&#233;gociation pour organiser une partouze que Grindr lui aurait permis de faire dans l'heure. Dustan a &#233;t&#233; un pionnier, un pr&#233;curseur. Mais &#224; quoi a-t-il ouvert la voie ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;****&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la litt&#233;rature de Guillaume Dustan, il y a d'un c&#244;t&#233; le monde, int&#233;gralement cod&#233; : un monde de marchandises, de f&#233;tiches, de marques, de logos, de noms propres, un monde de chiffres, de mensurations, de valeur physique objective, de signes de reconnaissance, d'appartenance, de &#171; longueur de cheveux p&#233;d&#233; &#187;, de &#171; blacks tbf bm &#187;, de &#171; mini-musclor passif &#187; &#8212; on est tous un prototype &#8212;, un monde de tribus, de micro-soci&#233;t&#233;s, un monde balis&#233; par le porno, la t&#233;l&#233; et la techno, un monde o&#249; exister signifie exister m&#233;diatiquement, o&#249; n'est &#233;crivain que l'&#233;crivain qui passe &#224; la t&#233;l&#233; &#8212; Beigbeder, Angot, Houellebecq, Rey, ses amis&#8212;, o&#249; tout n'a de sens qu'&#224; &#234;tre filtr&#233; par le discours de la t&#233;l&#233;vision ou l'abr&#233;viation du r&#233;seau informatique de drague, d'&#234;tre d&#233;j&#224; pass&#233; dans la machine, o&#249; rien ne m&#233;rite d'&#234;tre mentionn&#233; s'il n'est d&#233;j&#224; devenu un nom de code. Le monde des clones, comme il dit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De l'autre c&#244;t&#233; il y a le corps, racont&#233; comme la longue suite ind&#233;finie des sensations physiques, l'&#233;coulement des humeurs, l'&#233;jection des d&#233;chets, l'exploration des organes, la mont&#233;e de drogue, la descente, le r&#233;veil, la douche, le pipi, le caca, l'excitation, la danse, l'&#233;nergie coca&#239;n&#233;e, l'&#233;nergie amph&#233;tamin&#233;e, l'&#233;nergie extasi&#233;e, la relaxation sous shit, la dilatation du fist, etc. Et, entre l'immat&#233;rialit&#233; du code et la mat&#233;rialit&#233; brute de la sensation, rien : pas de fuite imaginaire o&#249; s'&#233;chapper, pas de terreau symbolique o&#249; construire un r&#233;cit, une aventure. C'est une litt&#233;rature sans enfance, Dustan. Sans nature, sans histoire et sans g&#233;ographie, sans pass&#233; lointain, sans ailleurs nulle part, une litt&#233;rature sans autre. Rien qu'un pr&#233;sent perp&#233;tuel et &#233;go&#239;que, &#233;tir&#233; comme une boucle d&#233;j&#224; int&#233;gralement cod&#233;e, que seule vient rythmer la r&#233;p&#233;tition des sensations physiques d'absorption et de rejet, de mont&#233;e et de descente, de manque et de plein. Un monde plat. La plan&#232;te grise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dustan avait d&#233;j&#224; d&#233;crit par le menu ses journ&#233;es et ses nuits dans les trois premiers romans, le sexe et la drogue, la f&#234;te et la solitude. Je n'ai jamais cru qu'il l'avait fait innocemment. Pour la beaut&#233; litt&#233;raire du geste, par exemple. Les plans, Renaud Camus les avait mieux d&#233;crits que lui dans &lt;i&gt;Tricks &#8212; &lt;/i&gt;Dustan est d'ailleurs le premier &#224; le reconna&#238;tre. En lisant &lt;i&gt;Nicolas Pages &lt;/i&gt;et &lt;i&gt;G&#233;nie Divin &#8212; &lt;/i&gt;le troisi&#232;me livre publi&#233; ici, &lt;i&gt;LXiR&lt;/i&gt;, est illisible &#8212; tout m'est paru clair. L'&#339;uvre de Dustan &#233;tait int&#233;gralement id&#233;ologique. Il s'&#233;tait agi, dans la premi&#232;re trilogie, de marketer un mode de vie. Pas de le d&#233;crire, pas de le raconter, pas de le restituer, pas de le sublimer, pas de le questionner : de le vendre. Le deuxi&#232;me tome passait &#224; l'attaque, pour d&#233;fendre bec et ongle, &#224; coup de petites dissertations et de longs entretiens, l'id&#233;al politique qui l'accompagne. L'id&#233;al lib&#233;ral-libertaire, qu'on pourrait aussi appeler anarcho-capitalisme ou libertarianisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;****&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est cela qui m'a fait tenir pendant ces dix journ&#233;es de grand froid si &#233;tranges, enferm&#233; chez moi &#224; lire Dustan en m'appr&#234;tant &#224; en d&#233;coudre avec la souris inarr&#234;table. Cette id&#233;e-l&#224;. Que Dustan donne &#224; voir le lib&#233;ralisme sous son jour le plus cru. Habituellement, les lib&#233;raux sont de droite, et d&#233;guisent leur lib&#233;ralisme par la morale bourgeoise, &#224; coup de sentiment patriotique et de valeurs familiales. Ou alors ils sont de gauche, et d&#233;guisent leur lib&#233;ralisme sous les oripeaux humanistes de la grande famille cosmopolitique et du progr&#232;s de l'humanit&#233;. Dustan n'en a rien &#224; foutre. Il est int&#233;gralement lib&#233;ral, sans autre valeur que le lib&#233;ralisme, sans cache-sexe. Il n'est rien que lib&#233;ral. C'est-&#224;-dire. Il est int&#233;gralement individualiste : la seule morale, c'est la responsabilit&#233; individuelle. Il est int&#233;gralement h&#233;doniste : la seule valeur, c'est le plaisir corporel. Il est int&#233;gralement progressiste : il n'y a aucune limite &#224; poser au progr&#232;s technique. Il est int&#233;gralement pr&#233;sentiste : le pass&#233; fait peine &#224; voir. Il est int&#233;gralement techniciste : il n'y a aucune sph&#232;re de la vie qui doit &#234;tre mise &#224; l'&#233;cart de la technique. Il est int&#233;gralement capitaliste : la concurrence est le seul mode envisageable et souhaitable d'existence de la pluralit&#233; humaine en tout domaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;William Baran&#232;s est n&#233; dans la grande bourgeoisie parisienne ; il a fait des &#233;tudes brillantes, qui le conduisirent du premier Prix de lettres au Concours g&#233;n&#233;ral jusqu'&#224; l'ENA ; il mena une carri&#232;re de juge administratif et de magistrat &#224; Versailles puis &#224; Tahiti. De cela, lui qui ne cache rien, Dustan en dit le moins possible. Il ne faudrait pas qu'il parle au nom d'une classe, ou depuis une position de savoir. Quand il th&#233;orise il le fait &#224; la cool, l'air de rien. En passant, avec un soup&#231;on de provoc' pour qu'on ne soit pas s&#251;r de son s&#233;rieux. Une fois quand m&#234;me il remonte aux origines philosophiques de son lib&#233;ralisme : Adam Smith et la responsabilit&#233; individuelle, Ren&#233; Descartes et la ma&#238;trise int&#233;grale de la nature. Une autre fois il conseille de lire Jacques Attali.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le sexe ? Ce n'est pas essentiellement une question de d&#233;sir, d'intimit&#233;, de reconnaissance, de tendresse, de fantasme, d'&#233;lection, c'est un ensemble de techniques corporelles qui fondent un savoir-faire. Tout aussi objectivement qu'&#224; chaque individu est attribuable une note physique, une technicit&#233; sexuelle est mesurable chez chacun. La combinaison de ces deux notes conf&#232;re une note globale, ind&#233;passable, qui fixe une position sur le march&#233; ultra-comp&#233;titif des amants. Il ne s'agit pas de s'en plaindre : il s'agit d'optimiser sa note physique par le sport, sa note sexuelle par la pratique. La r&#233;publique de la baise est une m&#233;ritocratie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La technique ? Elle est int&#233;gralement positive, sans reste. L'eug&#233;nisme est la perspective la plus lumineuse de l'esp&#232;ce humaine. &#199;a semble d'abord n'&#234;tre qu'une provoc' de plus, mais &#231;a revient de mani&#232;re obsessionnelle, lancinante, dix, quinze fois dans &lt;i&gt;Nicolas Pages&lt;/i&gt; : il faut &#233;liminer les moches et les petites bites de la surface de la Terre. Pour nous. Pour eux. Puisque seul existe un march&#233; concurrentiel du sexe o&#249; chacun g&#232;re son capital, et puisque la seule valeur de l'existence humaine est le plaisir, la vie d'un moche mal mont&#233; est la part maudite du progr&#232;s. Il faut l'&#233;liminer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'individualisme ? Une morale. Une hygi&#232;ne de vie. Un fondement juridique. Il n'y a aucune limite &#224; la responsabilit&#233; individuelle, chacun est enti&#232;rement responsable de soi : je dispose de mon corps comme de ma propri&#233;t&#233;, et si je te demande de me mutiler, tu n'as pas &#224; &#234;tre jug&#233; de cette mutilation ; si je te demande de me tuer, tu n'as pas &#224; &#234;tre jug&#233; de ce meurtre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le consum&#233;risme ? La joie pure. L'exercice r&#233;el de la libert&#233;. La consommation sexuelle n'en est qu'une partie. Il y a une phrase presque touchante de na&#239;vet&#233;, o&#249; Dustan parle de son bonheur &#224; faire des courses dans un supermarch&#233;, &#224; choisir ses produits, &#224; &#234;tre le ma&#238;tre tyrannique de son panier en plastique, &#224; y d&#233;poser ce qu'il veut et rien d'autre, &#224; y exercer sa libert&#233; absolue. (Encore faut-il rappeler qu'il est dans le Prisu du Marais, et que l'absoluit&#233; de cette libert&#233; est index&#233;e &#224; son salaire de magistrat.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#201;tat ? Il faut supprimer la fonction publique, un ramassis de fain&#233;ants rendus m&#233;chants par le syst&#232;me. Il faut l&#233;galiser l'ensemble des drogues. Il faut &#233;duquer les enfants aux techniques sexuelles et &#224; la prise de stup&#233;fiants. Sinon il en faut le moins possible, d'&#201;tat. Privil&#233;gier la libre concurrence, encourager la libre entreprise. D&#233;j&#224; en Californie on commence &#224; pouvoir aller au travail sans cravate. Habill&#233; comme on veut. La libert&#233;, la vraie. Elle viendra des start-up de la Silicon Valley.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;****&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r, de s'&#234;tre d&#233;barrass&#233; des valeurs de droite ou de gauche o&#249; habituellement on le drape, le lib&#233;ralisme de Dustan n'en est pas pour autant donn&#233; &#224; l'&#233;tat pur. C'est que Dustan a enroul&#233; son lib&#233;ralisme dans le drapeau arc-en-ciel pour fonder un autre grand r&#233;cit h&#233;ro&#239;que, celui de la lib&#233;ration gay. C'est l&#224; o&#249; les choses se corsent. Affal&#233; dans mon fauteuil, le chauffage &#224; fond pour contrer les - 5 de dehors, je disais &#224; la souris qui s'agitait de rester calme. Pour ne pas se faire lyncher sur les r&#233;seaux, y aller m&#233;thodiquement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Commen&#231;ons. La g&#233;n&#233;ration pr&#233;c&#233;dente, celle du F.H.A.R. et d'Hocquenghem, avait index&#233; son activisme militant &#224; l'&#233;nergie r&#233;volutionnaire de l'apr&#232;s-68 : la r&#233;volution &#233;tait possible, elle devait inclure les luttes minoritaires. Mais surtout, pour ne pas retomber dans le pi&#232;ge de l'autoritarisme sovi&#233;tique, il fallait &lt;i&gt;rendre folle&lt;/i&gt; cette utopie r&#233;volutionnaire. Il ne fallait pas seulement inclure les p&#233;d&#233;s dans les populations &#224; lib&#233;rer : il incombait aux p&#233;d&#233;s d'infl&#233;chir le sens m&#234;me de la r&#233;volution. Ce n'&#233;tait pas qu'une lutte communautaire en pr&#233;vision de la r&#233;volution &#224; venir, pour y &#234;tre bien servi : c'&#233;tait une lutte sur le sens m&#234;me de cette r&#233;volution, sur le bien qu'elle apporterait, sur la forme qu'elle rev&#234;tirait. Les p&#233;d&#233;s avaient leur place, au milieu des anars, des situ, des deleuziens, des maos, des f&#233;ministes, pour que la r&#233;volution &#233;mancipe le d&#233;sir et embellisse la vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis ce furent les ann&#233;es 1980. La gauche au pouvoir, son revirement. L'&#233;loignement du spectre de la r&#233;volution dans un pass&#233; cr&#233;pusculaire. Et le sida. Quand Dustan commence &#224; &#233;crire, la r&#233;volution n'est plus m&#234;me un horizon. L'organisation de la survie a depuis dix ans succ&#233;d&#233; &#224; l'&#233;lan libertaire. Or c'est avec cet &#233;lan que veut renouer Dustan, malgr&#233; la maladie. Le libertaire sans la r&#233;volution. La libert&#233; sans l'&#233;galit&#233; et le soin. L'activisme communautaire entre alors en s&#233;cession absolue avec le reste de l'activisme politique : il n'y a plus de r&#233;volution globale &#224; tirer vers notre utopie. Il y a les droits des gays &#224; revendiquer et un mode de vie &#224; d&#233;fendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dustan le dit sans ambages : il ne veut pas qu'on l'emmerde. C'est l&#224; sa morale politique. Et pour pas qu'on l'emmerde, il faudrait qu'on arr&#234;te de juger son mode de vie, c'est-&#224;-dire d'abord le consum&#233;risme sexuel et l'addiction aux drogues. Il faudrait donc &#224; la fois un glissement h&#233;doniste de tout le reste de la soci&#233;t&#233; &#8212; c'est l&#224; la seule dialectique qui s'insinue, glisser l'autre vers soi &#8212; et une lib&#233;ralisation absolue o&#249; l'individu r&#232;gne en ma&#238;tre sur soi, pour que chacun arr&#234;te de lorgner sur le voisin. Mais comment faire pour que cela ne s'accompagne pas d'une indiff&#233;rence totale &#224; l'autre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l&#224; o&#249; l'utopie de Dustan s'ouvre et se ferme. L'individu est ma&#238;tre de soi. Dans la devise de Descartes, l'homme comme ma&#238;tre et possesseur de la nature, Dustan remplace la nature par : son corps. L'individu est comme ma&#238;tre et possesseur de son corps. Il est son propre cr&#233;ateur, sans racine, sans donn&#233; positif. Les gays ne sont plus des cr&#233;atures d&#233;sordonn&#233;es, ils sont leurs propres cr&#233;ateurs. Mais ailleurs Dustan dit : nous sommes les clones. Il ne rel&#232;ve jamais le paradoxe, qui court dans la trilogie, silencieusement. Les gays ont la libert&#233; absolue de se cr&#233;er eux-m&#234;mes, et pourtant tous se fa&#231;onnent sur le m&#234;me mod&#232;le. La libert&#233; des clones. C'est que Dustan r&#233;duit la libert&#233; au libre-arbitre, et qu'il embrasse tous les d&#233;terminismes avec l'enthousiasme du multi-addict. On voit bien qu'il essaye de s'en sortir : en se disant ici et l&#224; p&#233;d&#233; plut&#244;t que gay, ou en tentant l'&#233;chapp&#233;e queer &#224; laquelle il ne comprend pas encore grand-chose. Mais la plupart du temps il est formel : soit tu es gay, soit tu es tra&#238;tre &#224; ta communaut&#233;. Il n'y a pas d'ext&#233;riorit&#233; non-h&#233;t&#233;rosexuelle au ghetto. Tu es enti&#232;rement libre, mais ta libert&#233; est celle de te cloner sur un mod&#232;le pr&#233;&#233;tabli.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;****&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a une phrase o&#249; l'innocuit&#233; politique de Dustan a tout &#224; coup resplendi &#224; mon oreille. Une phrase en avance sur son temps. Il y d&#233;nonce les maux de la soci&#233;t&#233; : elle est raciste, misogyne, patriarcale, homophobe. Et classiste. C'est ce mot, qu'on ne disait pas encore beaucoup, &#224; l'&#233;poque, qui m'a saut&#233; aux yeux. Le gar&#231;on qui aimerait qu'on vire tous les fonctionnaires et qui ne croit qu'au m&#233;rite personnel, le grand bourgeois du Marais qui se fait de petits shoots de libert&#233; au Prisu, est le m&#234;me qui d&#233;nonce le classisme de la soci&#233;t&#233;. C'est l'op&#233;ration d&#233;politisante par excellence, celle dont ne nous sommes pas encore sortis. Celle dont la radicalit&#233; &lt;i&gt;mainstream&lt;/i&gt;, de Preciado &#224; Despentes, en faisant de Dustan son h&#233;ros, n'est pas encore sortie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce mot, classisme, d&#233;signe l'id&#233;e que la classe est l'objet d'une discrimination. Ce qui est grave, ce n'est pas l'existence d'une soci&#233;t&#233; de classes, dans laquelle les classes laborieuses sont domin&#233;es &#233;conomiquement par les classes bourgeoises. Non. Ce qui est grave, ce n'est pas le syst&#232;me capitaliste qui reproduit cette domination de classe de g&#233;n&#233;ration en g&#233;n&#233;ration. Non. Ce qui est grave, c'est le jugement de valeur discriminant contre ce qui est renvoy&#233; &#224; une appartenance quelconque, naturelle. Un tel est pauvre comme une telle est une femme. Il en faut. Faudrait juste pas trop se foutre de leur gueule.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; poser l'&#233;tat de fait lib&#233;ral comme un nouvel &#233;tat de nature, o&#249; coexistent des individus avec leur multiple appartenance individualisante, on en vient &#224; aplanir le politique par la morale : &#224; demander la tol&#233;rance au lieu de souhaiter l'&#233;galit&#233;, &#224; r&#233;clamer l'&#233;galit&#233; de consid&#233;ration au lieu d'exiger l'&#233;galit&#233; de fait. Les pauvres sont des discrimin&#233;s parmi d'autres &#224; l'entr&#233;e des bo&#238;tes de nuit. De cette impasse, nous ne sommes pas encore sortis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;****&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai pas encore dit tout ce que je voulais dire. Tant pis, c'est trop long. J'aurais voulu parler de la passion de Dustan pour Duras. Notre passion. Pour la m&#234;me Duras. Pas celle du &lt;i&gt;Barrage contre le Pacifique &lt;/i&gt;ou de &lt;i&gt;Moderato Cantabilie&lt;/i&gt;. Non, la vieille petite Duras des ann&#233;es 1980, celle de &lt;i&gt;La Vie Mat&#233;rielle&lt;/i&gt; et du &lt;i&gt;Monde Ext&#233;rieur, &lt;/i&gt;de &lt;i&gt;La Pute de la c&#244;te normande&lt;/i&gt; et du Petit Gr&#233;gory. Dustan le dit &#224; plusieurs endroits : rompre avec la g&#233;n&#233;ration pr&#233;c&#233;dente, c'&#233;tait rompre avec l'esprit litt&#233;raire de mai 68. Lui, il &#233;crit en rupture de ban avec l'histoire de la litt&#233;rature, il &#233;crit avec la techno et la t&#233;l&#233;. Or, dans les ann&#233;es 1980, Duras a rompu avec quelque chose comme &#231;a : avec le communisme litt&#233;raire qui la liait &#224; Bataille, &#224; Blanchot, &#224; Des For&#234;ts, &#224; Mascolo, &#224; Antelme, pour s'aventurer sur des terrains solitaires et anarchiques, sublimes et glissants. Elle est quand m&#234;me all&#233;e jusqu'&#224; se dire reaganienne, a soutenu les premi&#232;res attaques am&#233;ricaines au Moyen-Orient. C'est comme si Dustan n'avait aim&#233; que &#231;a, l'irresponsabilit&#233; tragique de la derni&#232;re Duras. Et pourtant &lt;i&gt;La Pluie d'&#201;t&#233;&lt;/i&gt;, avec ses brothers et ses sisters de Vitry-sur-Seine, est le dernier grand roman communiste de la litt&#233;rature fran&#231;aise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'aurais voulu parler de Guiraudie, l'anti-Dustan, son antidote. Le cin&#233;aste des Grands Causses contre l'&#233;crivain du Marais. Le communiste du d&#233;sir contre le lib&#233;ral du plaisir. Guiraudie, l'artiste qui a rappel&#233; que chaque d&#233;sir est arbitraire, singulier et souverain : quand un jeune type mate un vieux ventripotent, qu'il le veut, il n'y a plus de note objective, de syst&#232;me concurrentiel, il y a un corps, il y a un autre corps, et entre les deux l'espace fantasmatique et amoureux du d&#233;sir. L'artiste qui a rappel&#233; qu'entre les amants il n'y avait pas d'abord de la technique, mais de l'amiti&#233;, de la tendresse, de la joie, du d&#233;sir, de l'imaginaire, de l'histoire, de la g&#233;ographie, de la politique : de la camaraderie. Que le sexe pouvait sortir de l'ombre de la chambre ou de la &lt;i&gt;backroom&lt;/i&gt;, qu'il pouvait aussi se vivre au grand air, &#224; la campagne, au bord d'un lac, dans un lieu de drague : que la joie sexuelle &#233;tait aussi porteuse de la beaut&#233; du monde, qu'elle l'ouvrait &#224; de nouveaux d&#233;bordements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'aurais voulu parler du &lt;i&gt;metoogay&lt;/i&gt;, de ces pages &#233;tranges o&#249; Dustan se plaint &#224; son coloc de s'&#234;tre fait violer trois fois dans un week-end, &#224; cause de la brutalit&#233; du d&#233;sir de ses partenaires, de la difficult&#233; de r&#233;agir d&#233;fonc&#233;, de l'immense d&#233;sinvolture, aussi, trait d'&#233;poque, avec laquelle il emploie ironiquement le terme, &#171; violer &#187;. J'aurais aim&#233; parler de l'ind&#233;cence de certaines f&#233;ministes qui nous disaient sur les r&#233;seaux sociaux : &#171; Vous aussi, vous &#234;tes victimes de la violence h&#233;t&#233;ro-patriarcale &#187; quand il s'agissait majoritairement de violence entre p&#233;d&#233;s, d'une violence inh&#233;rente aux formes contemporaines de la sexualit&#233; p&#233;d&#233;, de collisions de sens, de ressentis, d'interpr&#233;tations qui naissent de la coexistence de cultures sexuelles diff&#233;rentes au sein de l'homosexualit&#233; masculine, de la question du sens que peut rev&#234;tir un geste sexuel en fonction des contextes, des situations, des personnes, d'une main au cul en bo&#238;te, d'une main au paquet en sauna, de la possibilit&#233; de parler de consentement lorsqu'on fait usage de drogues, lorsqu'on participe &#224; une &lt;i&gt;chemsex party&lt;/i&gt;, de la voracit&#233; ultralib&#233;rale de l'usage des applications qui d&#233;shumanisent les rapports, de la diff&#233;rence infime et infinie entre un plan rat&#233; et un abus, de toutes ces fois o&#249; on a bais&#233; sans d&#233;sir, par convenance sociale, sans savoir dire non parce que l'autre s'&#233;tait d&#233;plac&#233;, de toutes ces n&#233;gociations compliqu&#233;es avec le d&#233;sir, l'absence de d&#233;sir, la facilit&#233; du geste sexuel, son d&#233;sinvestissement par l'intimit&#233;, son investissement par la performance. Ce n'est pas une chose facile &#224; comprendre, &#224; d&#233;m&#234;ler, ce &lt;i&gt;metoogay&lt;/i&gt;, et j'aurais aim&#233; pouvoir en parler, surtout que personne n'a envie de le faire, sauf &#224; dire gentiment que la lib&#233;ration de la parole, c'est super.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;****&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne m'&#233;tais jamais vraiment int&#233;ress&#233; &#224; la question du bareback, &#224; la pol&#233;mique entre Act-Up et Dustan avant aujourd'hui. Je n'avais pas d'avis. Je suis un gar&#231;on simple, n&#233; en 1988, qui a commenc&#233; &#224; avoir une sexualit&#233; en 2005, l'ann&#233;e de la mort de Dustan, quand la trith&#233;rapie &#233;tait encore une nouveaut&#233;, quand le sexe sans capote &#233;tait encore sulfureux, quand on commen&#231;ait sa sexualit&#233; de p&#233;d&#233; dans la peur de la maladie qui ne se s&#233;parait pas distinctement de la culpabilit&#233; de sa jouissance. J'ai toujours mis des pr&#233;servatifs, &#231;a ne m'a jamais d&#233;rang&#233; plus que &#231;a, je n'ai jamais envisag&#233; de prendre la PrEP, plus je me tiens loin des m&#233;decins, des examens m&#233;dicaux, des centres sanitaires, mieux je me porte, et tant pis si &#224; terme &#231;a baisse drastiquement le choix de mes partenaires sexuels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais apr&#232;s un an &#224; supporter la puissance verticale de l'&#201;tat s'abattant sur chacun d'entre nous au nom du principe de pr&#233;caution, et d'un devoir de solidarit&#233; que dans toutes les autres sph&#232;res de son r&#232;gne il bafoue ; apr&#232;s avoir vu la peur de chacun envers chacun et la m&#233;tamorphose de certains sous l'effet de la pulsion de pr&#233;servation de soi ; apr&#232;s avoir constat&#233; l'impossibilit&#233; de distinguer une mesure sanitaire d'une mesure disciplinaire tout autant que de distinguer l'acceptation de ces mesures par certains d'un amour de la r&#232;gle, et de sa prolif&#233;ration ind&#233;finie ; apr&#232;s avoir v&#233;cu pr&#232;s d'un an en &#233;tat d'urgence sanitaire, j'ai compris Dustan. J'ai compris l'&#233;lan qui lui disait de jouir sans entrave le peu de temps qu'il lui restait de vivre. J'ai compris la communaut&#233; des barebackeurs comme le dernier espace, pour lui, d'un communisme litt&#233;raire que par ailleurs il avait fui de toute part. Je l'ai compris comme je comprends la position d'Act-Up et de Lestrade, l'utopie du soin d'une communaut&#233; par elle-m&#234;me. De comprendre ainsi les deux, c'est que &#231;a devait &#234;tre entr&#233; dans l'histoire. Peut-&#234;tre que c'est &#231;a, le coronavirus a fait entrer le sida dans l'histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r, la position de Dustan &#233;tait aussi la derni&#232;re cons&#233;quence de son ultra-lib&#233;ralisme, de l'absolutisation d'une &#233;thique de la responsabilit&#233; individuelle. Et je vois bien que mes pulsions anarchistes contre la gestion sanitaire de la crise fr&#244;lent celles des lib&#233;raux, des trumpistes de je ne sais qui. Mais aujourd'hui nous en sommes l&#224;. Entre beaucoup de positions antagonistes, entre beaucoup d'erreurs &#224; ne pas reconduire, entre beaucoup d'impasses o&#249; ne pas s'aventurer, il y a peu d'espace. Entre une position r&#233;volutionnaire qui rejette le fait de mendier des droits &#224; l'&#201;tat et un individualisme plus absolu encore que celui de Dustan, qui ne se reconna&#238;trait plus dans aucune communaut&#233; &#8212; ne serait-ce que la communaut&#233; de ceux qui n'ont pas de communaut&#233; &#8212; il n'y a pas beaucoup d'espace. Entre la position communiste qui condamne le lib&#233;ralisme libertaire et un moralisme r&#233;actionnaire qui condamne la d&#233;cadence de l'&#233;poque, il n'y a pas beaucoup d'espace. Entre le rejet des morales minoritaires comme seul horizon politique et l'adh&#233;sion b&#233;ate &#224; l'universalisme r&#233;publicain, il n'y a pas beaucoup d'espace. &#192; cette absence d'espace je nous crois condamn&#233;s, sauf &#224; vouloir rev&#234;tir encore et toujours de gros sabots bien s&#251;rs d'eux. C'est ainsi d&#233;sormais, j'essaie d'habiter dans ces trous de souris o&#249; une pi&#232;ce de vingt centimes peut se glisser, j'essaie de me faire aussi souple que mon ancienne colocataire pour passer entre une latte grossi&#232;rement id&#233;ologique et une autre, et ainsi esp&#233;rer voir ce qu'il y pourrait bien y avoir ailleurs, dans la doublure noire et secr&#232;te de ce lieu que j'appelle chez moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Olivier Cheval&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
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