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		<title>&#192; quel monde nous lions-nous ?</title>
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		<dc:date>2021-01-07T18:39:44Z</dc:date>
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		<dc:creator>socrata</dc:creator>


		<dc:subject>Analyse</dc:subject>
		<dc:subject>Paul B. Preciado</dc:subject>
		<dc:subject>Mode</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Quelques remarques sur la participation de Paul B. Preciado &#224; une publicit&#233; Gucci.&lt;/p&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://trounoir.org/IMG/logo/arton103.jpg?1731403039' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='86' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Nous publions ce texte qui nous est parvenu cette semaine dans la boite de Trou Noir. L'auteure revient sur la participation du philosophe Paul B. Preciado &lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=zKqbG6TLYnc&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#224; une publicit&#233; Gucci&lt;/a&gt;, co-r&#233;alis&#233;e par Gus Van Sant et Alessandro Michele, en interrogeant le refus de la puret&#233; politique qu'utilise Preciado pour se d&#233;fendre.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Je n'ai pas pu r&#233;fr&#233;ner ma d&#233;ception lorsque j'ai d&#233;couvert l'alliance qu'avait nou&#233;e le philosophe Paul B. Preciado, qui ne cesse d'affirmer la port&#233;e r&#233;volutionnaire des mouvements f&#233;ministes, trans, queer, anti-racistes et intersexuels, avec la grande marque de luxe Gucci. En novembre 2020, le g&#233;ant de l'industrie du luxe s'est momentan&#233;ment aventur&#233; au-del&#224; des crit&#232;res normatifs qu'il c&#233;l&#232;bre et fa&#231;onne g&#233;n&#233;ralement, en d&#233;voilant sa collection printemps-&#233;t&#233; 2021 &#224; travers une s&#233;rie de sept publicit&#233;s qui soutiennent la visibilit&#233; de corps non binaires et de sexualit&#233;s dissidentes. C'est dans le premier &#233;pisode de cette s&#233;rie publicitaire, co-r&#233;alis&#233;e par le cin&#233;aste Gus Van Sant et le directeur artistique de Gucci, Alessandro Michele, que Preciado intervient pour annoncer l'av&#232;nement de la &#171; r&#233;volution de l'amour &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s que le collectif artistique Claire Fontaine ait pris la libert&#233; d'investir le d&#233;fil&#233; pr&#234;t-&#224;-porter automne hiver 2020-2021 de Dior avec des citations de Carla Lonzi &#8211; celle-l&#224; m&#234;me qui, apr&#232;s avoir quitt&#233; sa carri&#232;re de critique d'art pour se consacrer &#224; la r&#233;volte f&#233;ministe, enjoignait toutes les femmes &#224; d&#233;serter le monde de la culture &#8211; &lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Carla Lonzi est une figure importante et radicale du f&#233;minisme italien des (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, il n'y avait peut-&#234;tre pas de quoi se laisser surprendre par la participation de Preciado au &#171; Gucci Fest &#187;. Or si j'ai &#233;t&#233; d&#233;&#231;ue, c'est que j'avais d'abord &#233;t&#233; enthousiaste, que j'avais cru que la pens&#233;e de ce dernier pouvait aider, voire devenir une puissante bo&#238;te &#224; outils pour d&#233;velopper collectivement de nouvelles relations au corps et &#224; la sexualit&#233;, adopter des positions non binaires, historiciser le paradigme de la diff&#233;rence sexuelle en tant que rouage du r&#233;gime patriarco-colonial, et pour inscrire les mouvements f&#233;ministes, trans, queer, anti-racistes et intersexuels dans un horizon strat&#233;gique &#224; la fois joyeux et r&#233;solument anticapitaliste et d&#233;colonial.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'effor&#231;ant de nommer l'&#233;mergence d'un nouveau paradigme de gouvernement dit &#171; pharmacopornographique &lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Paul B. Preciado, &#171; Les le&#231;ons du virus &#187;, Mediapart, 11 avril 2020, [en (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;, Preciado appelle pour en prendre acte &#224; la formation d'une nouvelle &#233;pist&#233;mologie munie d'un nouvel appareillage conceptuel (d'o&#249; son usage quelque peu abusif, mais somme toute l&#233;gitime de n&#233;ologismes de plus de 20 caract&#232;res) et pour y r&#233;pondre &#224; la mutation des formes de luttes et strat&#233;gies d'alliances. Il y a quelque chose de profond&#233;ment r&#233;jouissant dans son geste th&#233;orique qui, lorsqu'il s'attache &#224; rendre lisibles les dispositifs de gestion des corps et les rapports de force asym&#233;triques qui d&#233;terminent la configuration politique contemporaine, prend toujours soin de cultiver la puissance d'agir et d'affirmer les potentiels r&#233;volutionnaires des luttes collectives, pratiques de r&#233;sistance et nouvelles formes de subjectivations politiques, qu'il juge d'autant plus puissantes qu'elles produisent d&#233;sormais un savoir sur elles-m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le paradigme contemporain de gouvernement serait &#171; pharmacopornographique &#187; au sens o&#249; la r&#233;gulation des corps et des subjectivit&#233;s sexuelles passerait moins par les institutions disciplinaires (&#233;cole, usine, h&#244;pital..) que par un ensemble de technologies biomol&#233;culaires (panoplie de pilules et de traitements, allant des antid&#233;presseurs au viagra en passant par la pilule contraceptive) et de technologies digitales (t&#233;l&#233;phones portables, cartes de cr&#233;dit, GPS et autres dispositifs de surveillance globale). Ces technologies seraient &#171; pornographiques &#187; au sens o&#249; elles fonctionneraient par l'incitation &#224; la consommation et &#224; la production de plaisir, plut&#244;t que par la r&#233;pression. Selon Preciado, la gestion du coronavirus aura &#233;t&#233; exemplaire de cette reconfiguration politique : faisant explicitement de l'espace priv&#233; du foyer le nouveau centre de production, de consommation et de contr&#244;le politique, les technologies de gouvernement cultiveraient un sentiment d'immunit&#233; qui nous pousserait &#224; nous laisser enfermer dans la &#171; prison molle de nos int&#233;rieurs &#187;. Par ce concept d'&#171; immunit&#233; &#187;, qu'il reprend au philosophe Roberto Esposito &lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir notamment : Roberto Esposito, Communaut&#233;, immunit&#233;, biopolitique. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, Preciado arrime le r&#233;gime pharmacopornographique au fantasme lib&#233;ral d'un corps prot&#233;g&#233;, ind&#233;pendant et radicalement s&#233;par&#233;, exon&#233;r&#233; de toute obligation envers la communaut&#233;. &#192; cette vision du corps serait corr&#233;lative une certaine conception de la communaut&#233; en tant que corps collectif immunis&#233; capable de se prot&#233;ger des corps impurs ou &#233;trangers. &#192; l'&#233;chelle de l'Europe, par exemple, une telle politique immunitaire impliquerait la fermeture des fronti&#232;res &#224; l'Est et au Sud, ainsi que la r&#233;gulation des minorit&#233;s racis&#233;es et des populations migrantes, jug&#233;es dangereuses : &#171; tout acte de protection comporte une d&#233;finition immunitaire de la communaut&#233;, qui implique de s'octroyer le pouvoir de d&#233;cider de sacrifier une partie de la communaut&#233;, au b&#233;n&#233;fice d'une id&#233;e de sa propre souverainet&#233; &lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Paul B. Preciado, &#171; Les le&#231;ons du virus &#187;, Op. Cit.&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;. Il pointe ainsi le grand paradoxe de la biopolitique qui, tant d&#233;cri&#233;e pendant le confinement en tant que pouvoir qui prend pour objet la &#171; vie m&#234;me &#187;, aurait surtout pour corollaire ce qu'Achille Mbembe nomme la &#171; n&#233;cropolitique &lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Achille Mbembe, &#171; N&#233;cropolitique &#187;, Raisons politiques, no 21, janvier 2006, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187; : un vaste &#233;ventail de techniques d'exclusion, d'enfermement, d'abandon et de mises &#224; mort l&#233;gitim&#233;es par l'&#233;valuation souveraine de la valeur de certaines vies au d&#233;triment d'autres vies &#8211; geste paradigmatique du r&#233;gime colonial selon Mbembe. Selon Preciado, la gestion du virus aurait acc&#233;l&#233;r&#233; l'extension tendancielle des techniques n&#233;cropolitiques &#224; la plan&#232;te enti&#232;re, en enfermant certains dans &#171; la prison molle de leur int&#233;rieur &#187; tout en en exposant d'autres &#224; l'abandon et &#224; la mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce type d'analyse, comme dans la plupart de ses textes r&#233;cents, Preciado s'efforce de retracer la coh&#233;rence interne par laquelle s'articulent les politiques h&#233;t&#233;ropatriarcales, capitalistes, coloniales et extractivistes. Ses analyses du paradigme de la diff&#233;rence sexuelle &lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Preciado envisage le paradigme de la diff&#233;rence sexuelle non comme une (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; et des processus de subjectivation se fondent g&#233;n&#233;ralement sur une compr&#233;hension mat&#233;rialiste des processus d'appropriation et d'accumulation capitalistes qui ont historiquement pour conditions de possibilit&#233; la production de corps subalternes et racis&#233;s, la naturalisation de la diff&#233;rence sexuelle et de l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233; ainsi que, entre autres constructions, l'invention du corps blanc normalis&#233;, l'exaltation de la virilit&#233; conqu&#233;rante et le culte de l'universalit&#233; pr&#233;datrice. Par ces liens qu'elle &#233;tablit, la pens&#233;e de Preciado dessine de nouvelles perspectives de luttes et d'alliances que la gauche a la f&#226;cheuse habitude de juger parcellaires, limit&#233;es et trop fragmentaires pour constituer de v&#233;ritables menaces &#224; l'ordre existant. Il n'est bien entendu pas le premier &#224; proposer de telles conceptions, et ne cache pas ses dettes envers le grand nombre de chercheuses et de militantes f&#233;ministes d'horizons divers qui nourrissent son r&#233;pertoire th&#233;orique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'un des th&#232;mes importants de sa pens&#233;e est cette id&#233;e que la mutation est aussi une occasion &#224; saisir, hors de toute nostalgie pour un pass&#233; fantasm&#233; ou une puret&#233; qui n'a jamais exist&#233;. La strat&#233;gie &#224; adopter serait donc de se r&#233;approprier ces technologies de gouvernement pour les d&#233;tourner, les alt&#233;rer au profit de l'invention de nouvelles relations au corps, notamment lib&#233;r&#233;es des codes normatifs du genre et de la sexualit&#233;, et plus largement &#171; de nouvelles strat&#233;gies d'&#233;mancipation cognitive et de r&#233;sistance &#187;, de la mise en marche de &#171; nouvelles formes d'antagonisme &#187; et de &#171; coop&#233;rations plan&#233;taires &#187; &lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Paul B. Preciado, &#171; Biosurveillance : sortir de la prison molle de nos (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Dans une m&#234;me optique, ces r&#233;appropriations des technologies peuvent favoriser la production et la diffusion, par les minorit&#233;s et subalternes d'un savoir sur eux-m&#234;mes, tel que ce pu &#234;tre le cas, entre autres exemples, avec le mouvement #MeToo.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De l&#224;, on peut imaginer que c'est pr&#233;cis&#233;ment ce genre de r&#233;appropriation critique que Preciado cherchait &#224; exemplifier en devenant, au c&#244;t&#233; d'autres corps non binaires, protagoniste d'une publicit&#233; de Gucci prenant la forme d'un court-m&#233;trage de 18 minutes. Il y appara&#238;t &#224; la t&#233;l&#233;vision &#8211; on appr&#233;ciera l'habile mise en abyme &#8211; pour diffuser des &#233;l&#233;ments de la th&#233;orie queer en bruit de fond dans le salon (le m&#234;me salon qui, &#233;tant d&#233;sormais le centre privil&#233;gi&#233; de production des corps et des subjectivit&#233;s, se r&#233;v&#232;le du m&#234;me coup en tant que terrain privil&#233;gi&#233; de la lutte).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quoi que l'on puisse penser de l'alternative pos&#233;e par Preciado, entre &#171; soumission et mutation &lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Paul B. Preciado, &#171; Biosurveillance : sortir de la prison molle de nos (&#8230;)&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;, le refus de la puret&#233; dont il se r&#233;clame me semble assez porteur pour qu'il soit n&#233;cessaire de nous y arr&#234;ter. La puret&#233;, d'un point de vue politique, est un mot galvaud&#233; qui peut vouloir dire beaucoup de choses. Le terme peut par exemple &#234;tre employ&#233; (n&#233;gativement) pour d&#233;signer un attachement au pass&#233; ou &#224; la &#171; nature &#187;, ou encore le refus de l'hybridit&#233;, de l'alt&#233;ration et de toute forme de transformations per&#231;ues syst&#233;matiquement comme des pertes. La puret&#233; est alors plus ou moins synonyme de conservatisme. Le mot puret&#233; sert aussi souvent &#224; mettre &#224; distance une certaine forme de moralisation de la politique qui, hors de toute consid&#233;ration tactique ou strat&#233;gique, est tout enti&#232;re orient&#233;e vers la mauvaise conscience, la culpabilit&#233;, la honte ou l'obsession d'&#234;tre irr&#233;prochable en toutes circonstances, en tant que marqueurs individuels de conscientisation ou de coh&#233;rence. La puret&#233; est alors synonyme de moralisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce dernier cas de figure, le danger est d'invoquer le refus de la puret&#233; pour balayer, en renvoyant de c&#244;t&#233; de la morale &#8211; c'est-&#224;-dire en recodant moralement &#8211; des enjeux r&#233;solument politiques, qui rel&#232;vent en fait de la strat&#233;gie, de la tactique ou de l'&#233;valuation des forces en pr&#233;sence, comme celui de l'alliance, par exemple. Apprendre &#224; d&#233;partager entre nouer de bons ou de mauvais rapports, de mani&#232;re &#224; d&#233;fendre certaines mani&#232;res de vivre plut&#244;t que d'autres, ne rel&#232;ve pas de la morale, mais d'une disposition &#233;thique indispensable &#224; qui souhaite combattre ce qui propage la d&#233;vastation, l'exclusion, la pr&#233;carit&#233; et la mort, et esp&#233;rer construire un monde commun habitable. Donna Haraway, souvent cit&#233;e par Preciado, se m&#233;fie elle aussi de l'id&#233;al de puret&#233;, mais elle ne le fait jamais sans affirmer les exigences de &#171; respons(h)abilit&#233; &lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;L'exigence de non-innocence est un motif important de la pens&#233;e de Donna (&#8230;)&#034; id=&#034;nh9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187; et de non-innocence. Impliquant de ne jamais d&#233;tourner le regard, ces exigences doivent selon Haraway informer les pratiques et &#171; symbioses politiques &#187; par lesquelles &lt;i&gt;nous nous lions &#224; certains mondes plut&#244;t qu'&#224; d'autres&lt;/i&gt;. Et ce, que l'on adopte une conception belliqueuse de la politique suivant une polarisation ami/ennemi, ou qu'on lui pr&#233;f&#232;re des configurations plus complexes rendant compte de la multiplicit&#233; des acteurs et des couches d'histoires dans lesquels ils entrent en rapport.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une analyse critique de la participation de Preciado &#224; la publicit&#233; Gucci, traduit dans le 10e num&#233;ro de la revue &lt;i&gt;Trou noir&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Miquel Mart&#237;nez, &#171; Paul B. Preciado, Gucci et les mis&#232;res du capitalisme &#187;, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, Miquel Mart&#237;nez commence par quelques consid&#233;rations, qu'il consid&#232;re &#233;l&#233;mentaires, concernant les processus de production d&#233;localis&#233;e et les relations d'asym&#233;trie n&#233;ocoloniales, les d&#233;g&#226;ts d&#233;vastateurs sur les territoires et l'environnement, et l'exaltation du luxe mis en &#339;uvre par les g&#233;ants commerciaux de la veine de Gucci. Sans nier la sinc&#232;re tentative de Preciado d'accro&#238;tre la visibilit&#233; des corps trans et non binaires, et des discours et pratiques subjectives dissidentes, on peut douter avec Mart&#237;nez de la port&#233;e qu'une telle intervention peut avoir alors qu'elle s'enracine dans un &#171; d&#233;cor agenc&#233; pour la jouissance des &#233;lites &#187; qui a pour conditions mat&#233;rielles l'appropriation, l'exploitation et la destruction. Outre les ravages inh&#233;rents &#224; son mode de production, l'industrie du luxe est l'incarnation du culte de la richesse et de la recherche d&#233;brid&#233;e de distinction ; elle est vectrice d'un cynisme satisfait et du d&#233;sir de nager, au-dessus de la m&#234;l&#233;e, dans l'abondance et la magnificence privatis&#233;es : l'expression la plus radicale de l'immunit&#233; politique des puissants. Dans un entretien qu'il accorde aux &lt;i&gt;Inrocks&lt;/i&gt;, Preciado affirme qu'il n'avait jamais eu autant de libert&#233; qu'en travaillant avec Gucci &#8211; alors qu'il a r&#233;cemment connu la censure au mus&#233;e d'art contemporain de Barcelone &#8211;, qu'il ne lui avait jamais &#233;t&#233; demand&#233; de retoucher le texte qu'il avait propos&#233; &lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Il ajoute : &#171; Quand j'ai &#233;t&#233; contact&#233; par Gucci, en principe j'aurai d&#251; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Or que cette m&#234;me industrie du luxe ait la capacit&#233; de s'entourer des plus grands g&#233;nies cr&#233;ateurs, qu'elle accorde &#224; ses collaborateurs une libert&#233; cr&#233;ative sans limites est dans l'ordre des choses : c'est la puissance qui lui est propre, le sens m&#234;me de son activit&#233;. Au sein d'une configuration politique marqu&#233;e par le lib&#233;ralisme, ce n'est que lorsqu'ils craignent les repr&#233;sailles ou qu'ils sentent leur pouvoir menac&#233; que les m&#233;dias et les institutions s'adonnent &#224; la censure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est entendu, tel que l'affirme Preciado, que les constructions sociales et historiques de genre, de race et de sexualit&#233;, les pratiques de filiation, les relations au corps et plus largement l'instauration de hi&#233;rarchies entre les &#234;tres op&#232;rent et se reproduisent au moins en partie via un ensemble de dispositifs de repr&#233;sentations, de discours et de conventions parmi lesquels figurent la mode et les productions culturelles, et que pour cette raison m&#234;me le plan de la repr&#233;sentation ne peut politiquement &#234;tre d&#233;sert&#233;. Certes, &#171; la production d'images est un espace d'action politique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Paul B. Preciado, &#171; La production d'images est un espace d'action politique (&#8230;)&#034; id=&#034;nh12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;, de m&#234;me que la production des mots et des discours. Or le poids, le sens et la port&#233;e des mots et des images, de m&#234;me que les affects dont ils sont porteurs et leur puissance d'interpellation sont toujours li&#233;s &#224; leur contexte d'&#233;nonciation et de cr&#233;ation, et non seulement &#224; l'ampleur de leur audience. Que les technologies de gouvernement et les syst&#232;mes de repr&#233;sentation puissent &#234;tre d&#233;tourn&#233;s ne saurait en aucun cas signifier que, dans leur immat&#233;rialit&#233; apparente, ils existent dans un univers s&#233;par&#233;, que leur mat&#233;rialit&#233;, leur histoire, les infrastructures et les int&#233;r&#234;ts qui les soutiennent n'interf&#232;rent pas dans les processus de subjectivation qu'ils contribuent &#224; mettre en &#339;uvre. Du reste, on ne s'empare pas de l'appareil publicitaire de Gucci comme d'un r&#233;seau social qui, se disant d&#233;mocratique, doit le rester au moins assez pour &#233;viter d'&#234;tre remplac&#233; par une application libre. Tous les dispositifs ne sont pas &#233;quivalents, ils n'offrent pas tous les m&#234;mes marges de man&#339;uvre, n'ont pas tous le m&#234;me pouvoir de capture ni le m&#234;me impact sur l'&#233;quilibre des forces. Pour le dire autrement, ce n'est pas parce que l'on intervient sur le plan de la repr&#233;sentation que tous les antagonismes s'&#233;vanouissent par magie. Comme l'affirme Jason Moore, les infrastructures du capital ne sont jamais neutres : elles produisent sans cesse le monde propice &#224; leur d&#233;ploiement. Le capitalisme n'est pas une id&#233;ologie, mais une &#233;cologie, un &#171; syst&#232;me-monde&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jason W. Moore, Le capitalisme dans la toile de la vie : &#233;cologie et (&#8230;)&#034; id=&#034;nh13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187; qui a pour seul rempart &#224; l'autodestruction un processus toujours plus &#233;tendu et plus raffin&#233; d'appropriation. C'est le sachant bien que Preciado rappelait, dans un texte r&#233;cent, que les technologies de gouvernement ne sont jamais que des &#171; dispositifs de communication &#187;, et que, dans un &#233;lan de puret&#233; radicale qu'il devait plus tard r&#233;prouver, il nous enjoignait &#224; nous d&#233;sali&#233;ner collectivement : &#171; &#201;teignons nos t&#233;l&#233;phones portables, d&#233;connectons l'Internet. Faisons le grand black-out face aux satellites qui nous observent et r&#233;fl&#233;chissons ensemble &#224; la r&#233;volution &#224; venir. &lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Paul B. Preciado, &#171; La production d'images est un espace d'action politique (&#8230;)&#034; id=&#034;nh14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans forc&#233;ment aller jusqu'&#224; de telles extr&#233;mit&#233;s ni exiger de nous-m&#234;mes un tel degr&#233; de puret&#233;, nous pourrions commencer plus modestement par tenir quelque distance avec l'industrie du luxe qui, dans l'&#233;cologie-monde du capitalisme, n'a jamais eu d'autre mode op&#233;ratoire que l'arrogance des &#233;lites et, comme principale force d'attraction, la production du d&#233;sir d'&#234;tre sujet, et non plus objet, de cette arrogance. La f&#233;ministe Maria Lugones, figure importante des pens&#233;es d&#233;coloniales, d&#233;finit la perception arrogante comme une disposition qui permet de vampiriser l'autre sans s'identifier &#224; lui, et sans &#234;tre affect&#233; d'aucune mani&#232;re par la relation asym&#233;trique &#224; l'oeuvre. Radicalement d&#233;pourvue d'amour, elle permet de ressortir intact de l'abus de l'autre, &#171; sans aucun sentiment de perte&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Maria Lugones, &#171; Attitude joueuse, voyage d'un &#8220;monde&#8221; &#224; d'autres et (&#8230;)&#034; id=&#034;nh15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;. Voil&#224; l'affect dont l'industrie du luxe est capable, voil&#224; aussi pourquoi il appara&#238;t peu raisonnable de lui confier le devenir de la r&#233;volution de l'amour, et de croire pouvoir surfer sur sa puissance pour contrer une violence partriaco-coloniale qui est partie int&#233;grante de son m&#233;tabolisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que l'industrie du luxe suce les &#233;nergies minoritaires, contre-culturelles et dissidentes pour nourrir son monde n'a certainement rien de bien nouveau. Il reste toutefois plus surprenant de voir des figures de penseurs r&#233;volutionnaires franchir le pas et, de leur propre chef, d&#233;cider de participer activement &#224; l'op&#233;ration de capture. Comme l'affirme Donna Haraway, assumer de se lier &#224; un monde plut&#244;t qu'&#224; un autre ne suppose ni puret&#233;, ni retrait hors du monde, mais exige au contraire d'&#234;tre anim&#233; par la conviction que les relations comptent, que les alliances font la diff&#233;rence et pr&#234;tent &#224; cons&#233;quence lorsqu'il s'agit de cultiver &#8211; et de les d&#233;fendre contre ce qui les vampirise et les d&#233;truit &#8211;, les conditions de possibilit&#233; d'un monde commun habitable, entre autre lib&#233;r&#233; des constructions de genre, de race et de sexualit&#233;, o&#249; exp&#233;rimenter de nouvelles relations au corps et pratiques de filiation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#201;lise.&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Janvier 2021.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Carla Lonzi est une figure importante et radicale du f&#233;minisme italien des ann&#233;es 1970. Elle est notamment l'une des fondatrices du collectif Rivolta Femminile. Sur l'intervention de Claire Fontaine au d&#233;fil&#233; Dior, voir la vid&#233;o &#171; Artist Claire Fontaine on the Dior Autumn-Winter 2020-2021 Set &#187; disponible en ligne sur youtube, URL : &lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=B7JjJHUwqCE&amp;feature=youtu.be&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=B7JjJHUwqCE&amp;feature=youtu.be&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Paul B. Preciado, &#171; Les le&#231;ons du virus &#187;, &lt;i&gt;Mediapart&lt;/i&gt;, 11 avril 2020, [en ligne], URL : &lt;a href=&#034;https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/110420/les-lecons-du-virus?onglet=full&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/110420/les-lecons-du-virus?onglet=full&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir notamment : Roberto Esposito, &lt;i&gt;Communaut&#233;, immunit&#233;, biopolitique. Repenser les termes de la politique, &lt;/i&gt;Traduit de l'italien par Bernard Chamayou. Amsterdam, coll. &#171; Les Prairies ordinaires &#187;, 2010&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Paul B. Preciado, &#171; Les le&#231;ons du virus &#187;, &lt;i&gt;Op. Cit.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Achille Mbembe, &#171; N&#233;cropolitique &#187;, &lt;i&gt;Raisons politiques&lt;/i&gt;, no 21, janvier 2006, p. 29-60, [en ligne], URL : &lt;a href=&#034;https://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2006-1-page-29.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2006-1-page-29.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Preciado envisage le paradigme de la diff&#233;rence sexuelle non comme une simple vision du monde mais comme une &#233;pist&#233;mologie politique historiquement situable, qui produit le patriarcat h&#233;t&#233;ro-colonial en tant qu'ordre politique. En parlant d'&#233;pist&#233;mologie, il se r&#233;f&#232;re &#224; un &#171; syst&#232;me historique de repr&#233;sentations, &#224; un ensemble de discours, d'institutions, de conventions, de pratiques et d'accords culturels (qu'il soient d'ordre symbolique, religieux, scientifiques, techniques, commerciaux ou communicatifs) permettant &#224; une soci&#233;t&#233; de d&#233;cider ce qui est vrai et de le distinguer de ce qui est faux. &#187; (Paul B. Preciado, &lt;i&gt;Je suis un monstre qui vous parle.&lt;/i&gt; &lt;i&gt;Rapport pour une acad&#233;mie de psychanalystes&lt;/i&gt;, Paris, Grasset, 2020. p. 68).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Paul B. Preciado, &#171; Biosurveillance : sortir de la prison molle de nos int&#233;rieurs &#187;, &lt;i&gt;Mediapart&lt;/i&gt;, 12 avril 2020, [en ligne], URL :&lt;a href=&#034;https://www.mediapart.fr/journal/international/120420/biosurveillance-sortir-de-la-prison-molle-de-nos-interieurs?onglet=full&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.mediapart.fr/journal/international/120420/biosurveillance-sortir-de-la-prison-molle-de-nos-interieurs?onglet=full&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Paul B. Preciado, &#171; Biosurveillance : sortir de la prison molle de nos int&#233;rieurs &#187;, &lt;i&gt;Op. Cit.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;L'exigence de non-innocence est un motif important de la pens&#233;e de Donna Haraway, qui d&#233;veloppe la notion de &#171; respons(h)abilit&#233; &#187; dans &lt;i&gt;Vivre dans le trouble. &lt;/i&gt;Dans ce livre, elle soutient : &#171; Les personnes &#8220;croyant&#8221; d&#233;tenir les r&#233;ponses aux questions urgentes actuelles sont terriblement dangereuses. Celles qui refusent de d&#233;fendre certaines mani&#232;res de vivre plut&#244;t que d'autres le sont aussi. &#187; (Donna Haraway, &lt;i&gt;Vivre dans le trouble&lt;/i&gt;, traduit de l'anglais (&#201;tats-Unis) par Vivien Garc&#237;a, Vaulx-en-Velin, 2020, &lt;i&gt;Op&lt;/i&gt;&lt;i&gt;. Cit.&lt;/i&gt;, p. 77.)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Miquel Mart&#237;nez, &#171; Paul B. Preciado, Gucci et les mis&#232;res du capitalisme &#187;, &lt;i&gt;Trou noir&lt;/i&gt;, n&#176;10, 28 d&#233;cembre 2020, [en ligne], URL :&lt;a href=&#034;https://trounoir.org/?Paul-B-Preciado-Gucci-et-les-miseres-du-capitalisme&#034; class=&#034;spip_url auto&#034; rel=&#034;nofollow&#034;&gt;https://trounoir.org/?Paul-B-Preciado-Gucci-et-les-miseres-du-capitalisme&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Il ajoute : &#171; Quand j'ai &#233;t&#233; contact&#233; par Gucci, en principe j'aurai d&#251; refuser, mais la question ne s'est pas pos&#233;e comme &#231;a. J'ai appris qu'il s'agissait d'un film de Gus Van Sant, une r&#233;f&#233;rence incontournable du &#8220;cin&#233;ma queer&#8221;, et que je n'aurais qu'&#224; dire mon propre texte. Puis, quand j'ai appris que la protagoniste allait &#234;tre Silvia Calderoni, mes questions se sont arr&#234;t&#233;es l&#224;. C'est quelqu'un que j'adore, qui est une artiste, une cr&#233;atrice de th&#233;&#226;tre, une actrice, metteuse en sc&#232;ne, activiste, lesbienne tr&#232;s visible en Italie. &#187; (Paul B. Preciado, &#171; La production d'images est un espace d'action politique &#187;, &lt;i&gt;Les inrockuptibles&lt;/i&gt;, 7 d&#233;cembre 2020, [en ligne]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.lesinrocks.com/2020/12/07/style/style/paul-b-preciado-la-production-dimages-est-un-espace-daction-politique/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.lesinrocks.com/2020/12/07/style/style/paul-b-preciado-la-production-dimages-est-un-espace-daction-politique/&lt;/a&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Paul B. Preciado, &#171; La production d'images est un espace d'action politique &#187;, &lt;i&gt;Op. Cit.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jason W. Moore, &lt;i&gt;Le capitalisme dans la toile de la vie : &#233;cologie et accumulation du capital&lt;/i&gt;, traduit de l'anglais par Robert Ferro, Toulouse, Les &#201;ditions de l'Asym&#233;trie, 2020.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Paul B. Preciado, &#171; La production d'images est un espace d'action politique &#187;&lt;i&gt;, Op. Cit.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Maria Lugones, &#171; Attitude joueuse, voyage d'un &#8220;monde&#8221; &#224; d'autres et perception aimante &#187;, traduit de l'espagnol par Jules Falquet et Paola Bacchetta,&lt;i&gt; Les cahiers du CEDREF&lt;/i&gt;, 18 | 2011, [en ligne] mis en ligne le 01 janvier 2011, URL : &lt;a href=&#034;http://journals.openedition.org/cedref/684&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://journals.openedition.org/cedref/684&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
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		<title>Paul B. Preciado, Gucci et les mis&#232;res du capitalisme</title>
		<link>https://trounoir.org/Paul-B-Preciado-Gucci-et-les-miseres-du-capitalisme</link>
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		<dc:date>2020-12-27T23:33:03Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
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		<dc:subject>Analyse</dc:subject>
		<dc:subject>Capitalisme</dc:subject>
		<dc:subject>Paul B. Preciado</dc:subject>
		<dc:subject>Mode</dc:subject>
		<dc:subject>Miquel Mart&#237;nez</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; Analysant de mani&#232;re critique la participation de Paul B. Preciado au Gucci Fest, nous revendiquons la n&#233;cessit&#233; de chercher des points de rencontre entre les diff&#233;rentes alternatives qui sont propos&#233;es au syst&#232;me capitaliste. &#187;&lt;/p&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://trounoir.org/IMG/logo/arton97.jpg?1731403053' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='84' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Publi&#233; une premi&#232;re fois le 18 d&#233;cembre 2020 sur le blog &lt;a href=&#034;https://www.elsaltodiario.com/el-rumor-de-las-multitudes&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;El rumor de las multitudas&lt;/a&gt;, Miquel Mart&#237;nez revient sur la participation du philosophe Paul B. Preciado &lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=zKqbG6TLYnc&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#224; la campagne publicitaire du Gucci Fest&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;**[/&lt;i&gt;La question de savoir s'il y a lieu de reconna&#238;tre &#224; la pens&#233;e humaine une v&#233;rit&#233; objective n'est pas une question th&#233;orique, mais une question pratique. C'est dans la pratique qu'il faut que l'homme prouve la v&#233;rit&#233;, c'est-&#224;-dire la r&#233;alit&#233;, et la puissance de sa pens&#233;e, dans ce monde et pour notre temps. La discussion sur la r&#233;alit&#233; ou l'irr&#233;alit&#233; d'une pens&#233;e qui s'isole de la pratique est purement scolastique&lt;/i&gt;.
Marx th&#232;ses sur Feuerbach/]&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il y a quelques semaines avait lieu le lancement du &lt;i&gt;Gucci Fest&lt;/i&gt;, une s&#233;rie de courts m&#233;trages con&#231;us, selon la marque de luxe, pour sortir la mode de sa &#171; zone de confort &#187;. Selon les termes du directeur artistique de la marque, Alessandro Michel, il s'agissait dans ce cas pr&#233;cis d'explorer, &#224; travers le format audiovisuel, les possibilit&#233;s de la mode dans l'environnement des corps non normatifs et des sexualit&#233;s dissidentes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce contexte &#8212; et &#224; la surprise de beaucoup &#8212; le premier opus du festival comptait parmi ses protagonistes Paul B. Preciado, sans aucun doute une r&#233;f&#233;rence, de la revendication des positions divergentes et non binaires, pour de nombreux collectifs r&#233;volutionnaires. On pourrait consid&#233;rer, en ce sens, qu'avec sa participation au court m&#233;trage Preciado cherche &#224; donner une plus grande visibilit&#233; &#224; un type de discours et de pratiques qui cherchent pr&#233;cis&#233;ment &#224; subvertir ou &#224; faire sortir de ses gonds les param&#232;tres sur lesquels se base le fonctionnement normal du syst&#232;me politique, &#233;conomique et social ; accentuant parall&#232;lement les tensions et la conflictualit&#233; qui traversent et d&#233;finissent structurellement le mode de production capitaliste.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;On pourrait consid&#233;rer qu'avec sa participation au court m&#233;trage, Preciado cherche &#224; donner de la visibilit&#233; &#224; un type de discours et de pratiques qui tentent de subvertir le fonctionnement normal du syst&#232;me.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Et cependant, on ne peut s'emp&#234;cher de se poser un certain nombre de questions &#224; cet &#233;gard : Preciado a-t-il remarqu&#233; que ce sont les rapports de domination et d'exploitation, &#224; commencer par les processus de production dans les usines d&#233;localis&#233;es, sur lesquels va s'appuyer le succ&#232;s commercial de la marque pour laquelle il a accept&#233; de travailler ? S'est-il pr&#233;occup&#233; de savoir que Gucci fait partie d'un grand conglom&#233;rat &#8212; le groupe Kering &#8212; auquel appartiennent un grand nombre de soci&#233;t&#233;s multinationales et qui, en tant que tel, repr&#233;sente l'apog&#233;e du mod&#232;le capitaliste et de la logique n&#233;olib&#233;rale ? Qu'en est-il donc, des processus li&#233;s &#224; l'&#233;conomie sociale et solidaire, au coop&#233;rativisme, revendiqu&#233;e par les mouvements sociaux et qui, sans doute, s'inscrivent dans la meilleure partie des traditions de luttes du mouvement ouvrier ? L'auteur a-t-il quelque chose &#224; dire sur les relations d'asym&#233;trie, au sens n&#233;ocolonial, que ce type de g&#233;ant commercial &#233;tablit habituellement avec les pays dans lesquels il installe sa production, afin d'obtenir le plus grand profit possible ? Et des effets d&#233;vastateurs sur le territoire et l'environnement que g&#233;n&#232;re l'activit&#233; de ce type d'entreprises ? Ou simplement, que signifie promouvoir une marque de produits de luxe &#224; un moment o&#249;, une fois de plus, le capitalisme montre son visage le plus amer sur la population dans son ensemble et, en particulier, sur les classes subalternes, populaires et ouvri&#232;res ? A-t-il pris en consid&#233;ration le fait que dans ce mod&#232;le productif, la pauvret&#233; et la pr&#233;carit&#233; sont fortement f&#233;minis&#233;es et que, par cons&#233;quent, le calcul final des b&#233;n&#233;fices de l'entreprise d&#233;pend d'un ensemble de relations fortement biais&#233;es non seulement en fonction de son caract&#232;re classiste mais aussi de son caract&#232;re sexiste ? N'&#233;tait-ce pas pr&#233;cis&#233;ment l'objet du travail de Preciado, commenc&#233; avec le &lt;i&gt;Manifeste contra-sexuel&lt;/i&gt;, d'analyser les processus de production de la subjectivit&#233; afin de d&#233;passer les pouvoirs patriarcaux, racistes et coloniaux ? L'id&#233;e n'&#233;tait-elle pas de d&#233;noncer, comme on peut le voir dans &lt;i&gt;Testo junky&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;Pornotopia&lt;/i&gt;, le caract&#232;re n&#233;cropolitique du capitalisme et, dans ce sens, la mani&#232;re dont on g&#232;re ces vies qui n'ont pas d'importance au regard d'un prisme productif ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces questions semblent &#233;l&#233;mentaires. C'est presque &#233;vident. Et pourtant, il nous semble qu'elles contiennent une r&#233;flexion urgente, dans la mesure o&#249; elles concernent directement les luttes &#224; caract&#232;re anticapitaliste avec lesquelles, tr&#232;s certainement, l'&#339;uvre de Preciado pr&#233;tend contribuer. Car il ne s'agit pas, dans ce cas, de revendiquer une position &lt;i&gt;puritaine&lt;/i&gt;, aust&#232;re dans la sph&#232;re de la morale, de la politique ou de l'&#233;conomie, mais plut&#244;t d'examiner de mani&#232;re critique les relations que nous entretenons avec le Pouvoir, ainsi que d'analyser les possibilit&#233;s de construire les contre-pouvoirs que nous sommes capables de produire lorsque nous nous rencontrons et nous organisons en collectif. Il s'agit, pour le dire avec Foucault, d'&#233;valuer les &lt;i&gt;strat&#233;gies&lt;/i&gt; qui entourent et en ce sens orientent, la construction de nos discours et de nos relations dans le champ de la subjectivit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&#192; propos des conditions de visibilisation et de subversion&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L'importance qui &#224; partir des principales r&#233;f&#233;rences d'une postmodernit&#233; forte &#8212; engag&#233;e dans la cr&#233;ation d'alternatives coh&#233;rentes et de solutions collective au syst&#232;me capitaliste &#8212; a &#233;t&#233; attribu&#233;e au domaine de la subjectivit&#233; n'implique en aucun cas que l'on abandonne l'analyse des conditions mat&#233;rielles, objectives, dans lesquelles se d&#233;roulent les processus de production et, par cons&#233;quent, d'exploitation de la force de travail. Pour commencer, parce que la phase post-industrielle ou biopolitique du capitalisme est possible dans ce que l'on appelle le premier monde &#8212; pour le dire avec un courant d'auteurs allant de Foucault &#224; Toni Negri &#8212; r&#233;sultant du d&#233;placement de la production industrielle et des mati&#232;res premi&#232;res vers des pays historiquement subalternes. De m&#234;me, dans un contexte o&#249; le capitalisme devient de plus en plus versatile et flexible dans son application &#8212; et non pas plus doux &#8212;, il n'est pas seulement n&#233;cessaire de cr&#233;er un sujet qui soit enclin &#224; accepter et &#224; propager un discours et des valeurs d&#233;termin&#233;es. Il est &#233;galement n&#233;cessaire de d&#233;duire une (plus)value de chacune des actions que ce sujet r&#233;alise, incluant le d&#233;passement de ses heures de travail formellement &#233;tablies. L'absorption et, par cons&#233;quent, la domestication des formes de vie qui, &#224; l'origine, ont pu s'&#233;chapper des rets du pouvoir constituent ainsi des &#233;l&#233;ments de premi&#232;re importance pour le maintien de la base productive du syst&#232;me. Si elle est con&#231;ue de cette mani&#232;re, les m&#233;canismes d'int&#233;gration et de production de la subjectivit&#233; font partie, &#224; l'heure actuelle, de l'infrastructure &#233;conomique qui soutient le mode de production capitaliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce sens, la participation de Preciado dans le court m&#233;trage mentionn&#233; ci-dessus peut seulement &#234;tre consid&#233;r&#233;e comme relativement limit&#233;e dans sa port&#233;e. En effet, pr&#233;tendre qu'une action de ce type est utile pour donner de la visibilit&#233; aux discours et aux pratiques subjectives dissidentes implique une perspective aussi r&#233;ductionniste que celle qui, &#224; l'inverse, implique que l'&#233;conomisme et le m&#233;canicisme soient une manifestation traditionnellement attribu&#233;e au marxisme dans sa version la plus orthodoxe. Car, en fin de compte, comme Deleuze le souligne dans sa lecture mat&#233;rialiste de Spinoza, toute possibilit&#233; d'exp&#233;rimenter avec de nouvelles expressions subjectives est li&#233;e &#224; une composition des corps et, par cons&#233;quent, &#224; une configuration concr&#232;te de la r&#233;alit&#233;, en termes tant mat&#233;riel que symbolique.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Quelques minutes de th&#233;orie queer dans un court-m&#233;trage de Gucci ne pourront servir qu'&#224; nourrir l'hydre capitaliste, permettant au dispositif n&#233;olib&#233;ral d'appara&#238;tre avec un certain visage humain&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;De la m&#234;me mani&#232;re, l'argument selon lequel une telle action tenterait de provoquer des tensions au sein du syst&#232;me ne nous semble pas non plus valable. Il n'y a pas de subversion ou de faille possible lorsque nos actions se d&#233;roulent dans une logique et selon des moyens pr&#233;alablement d&#233;limit&#233;s pour diriger chaque geste, chaque mouvement vers un ordre d&#233;termin&#233;. Lorsque dans des textes tels que &lt;i&gt;Un appartement sur Uranus&lt;/i&gt; Preciado nous parle de la notion de fuite, invoquant la production de Deleuze et de Guattari et en faisant allusion &#224; la cr&#233;ation de formes de vie qui n'habitent pas les espaces marqu&#233;s par le pouvoir, nous devrions lui rappeler que la possibilit&#233; de fuite ne se pr&#233;sente que lorsqu'il n'y a pas de pacte, explicite ou implicite, avec le syst&#232;me dominant ; en d'autres termes, lorsque la subversion fait partie d'un processus de rupture et de transformation r&#233;elles, et non d'un d&#233;cor agenc&#233; pour la jouissance des &#233;lites.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'est donc pas difficile, par cons&#233;quent, d'imaginer que quelques minutes de th&#233;orie queer dans un court-m&#233;trage de Gucci ne puissent servir qu'&#224; nourrir l'hydre capitaliste, facilitant ainsi le dispositif n&#233;olib&#233;ral, mis en place pour contr&#244;ler la vie dans son ensemble, pour appara&#238;tre avec un certain&lt;i&gt; visage humain&lt;/i&gt;, respectueux de (presque) toute expression dans le domaine de la sexualit&#233; et, en d&#233;finitive, tol&#233;rant de la valeur de la diversit&#233;. Cette conclusion est beaucoup plus humble, mais aussi plus honn&#234;te avec la r&#233;alit&#233; concr&#232;te que de d&#233;finir une action de ce type en mati&#232;re de visibilisation ou de subversion de l'int&#233;rieur du syst&#232;me ; et n&#233;cessaire, en tous les cas, s'il s'agit de soutenir une perspective mat&#233;rialiste comme celle qui, en de multiples occasions, a &#233;t&#233; revendiqu&#233;e par Preciado dans son &#339;uvre.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;De la corr&#233;lation des vuln&#233;rabilit&#233;s &#224; l'intersection radicale&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me dans le contexte actuel, &#224; partir de l'assomption critique de toutes les contradictions qui nous traversent, nous pouvons peut-&#234;tre, invoquer quelques pr&#233;cautions &#233;l&#233;mentaires. Tout d'abord, que notre champ de relations n'est pas d&#233;fini sur la base de ce que nous pourrions appeler une &lt;i&gt;corr&#233;lation de vuln&#233;rabilit&#233;s&lt;/i&gt;. Lorsque, pour revendiquer nos int&#233;r&#234;ts nous finissons par d&#233;fendre la perspective limit&#233;e d'une identit&#233; concr&#232;te (et ce m&#234;me si une telle proposition est issue de la th&#233;orie queer), en faisant entrer &#8212; pour le dire avec Judith Butler &#8212; le reste des corps viol&#233;s et exploit&#233;s dans le domaine du jetable, nous ne devons pas abriter le moindre doute sur le fait que nos actions sont parfaitement ins&#233;r&#233;es dans le mode de production dominant. Lorsque, m&#234;me indirectement, nous construisons notre d&#233;fense et la cr&#233;ation d'alternatives autour d'une accumulation d'in&#233;galit&#233;s et de hi&#233;rarchies &#8212; de caract&#232;re classistes, racistes, sexistes &#8212; plus ou moins masqu&#233;es, nous ne devons pas douter que nous faisons le jeu des seigneurs du capital global et de leurs int&#233;r&#234;ts. Paco Vidarte, &#224; qui l'on doit les premiers contacts avec la th&#233;orie queer dans l'&#201;tat espagnol, l'exprime avec une clart&#233; diaphane dans son livre &lt;i&gt;&#201;tica marica &lt;/i&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Nous sommes tous &#224; la fois des parias et des oppresseurs [&#8230;] La seule chose que le pouvoir veut, c'est que nous nous foulions aux pieds les uns les autres pour diff&#233;rentes raisons. Celui-ci &#233;tablit des distinctions entre les individus et les groupes en fonction des droits et des statuts sociaux et fait en sorte que tout reste fluide. Quand se r&#233;alise un certain &#233;quilibre entre les fluides, il en soul&#232;ve &#224; nouveau au-dessus des autres et en abaisse d'autres, de sorte qu'il y ait &#224; nouveau des diff&#233;rences et qu'un exercice interne d'oppression et de marginalisation entre les groupes soit possible. Ceux-ci font tous partie, &#224; part enti&#232;re, du grand groupe des exclus sociaux, par opposition &#224; la classe dominante qui n'entre jamais ou rarement dans ces petits jeux consistant &#224; s'infliger des croche-pieds &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De m&#234;me, nous devons tenir compte, comme principe &#233;l&#233;mentaire d'action, du fait que nos luttes s'articulent sur la base d'une intersection formul&#233;e en termes de confrontation radicale avec le mode de production dominant. Il s'agirait, en ce sens, de bloquer ou, en tous les cas, de nous &#233;loigner des circuits trac&#233;s par le syst&#232;me pour s'approprier, dans des limites pr&#233;alablement &#233;tablies, nos cr&#233;ations dans les domaines tant mat&#233;riel que symbolique ; tout en permettant de nouveaux espaces dans lesquels l'attribution de valeur &#224; nos actions ne se d&#233;duit pas de la logique n&#233;olib&#233;rale. Ainsi, afin d'&#233;viter les nombreux appareils de capture propre au syst&#232;me capitaliste, nos luttes doivent toujours se trouver &#224; partir de la singularit&#233; et, en m&#234;me temps et pour cette raison m&#234;me, dans le point commun o&#249; se nouent les oppressions et les r&#233;sistances. Comme le souligne Foucault dans son dialogue avec Deleuze sur le pouvoir :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Mais si c'est contre le pouvoir qu'on lutte, alors tous ceux sur qui s'exerce le pouvoir comme abus, tous ceux qui le reconnaissent comme intol&#233;rable peuvent engager la lutte l&#224; o&#249; ils se trouvent et &#224; partir de leur activit&#233; (ou passivit&#233;) propre. En engageant cette lutte qui est la leur, dont ils connaissent parfaitement la cible et dont ils peuvent d&#233;terminer la m&#233;thode, ils entrent dans le processus r&#233;volutionnaire. Comme alli&#233;s bien s&#251;r du prol&#233;tariat, puisque, si le pouvoir s'exerce comme il s'exerce, c'est bien pour maintenir l'exploitation capitaliste. Ils servent r&#233;ellement la cause de la r&#233;volution prol&#233;tarienne en luttant pr&#233;cis&#233;ment l&#224; o&#249; l'oppression s'exerce sur eux. Les femmes, les prisonniers, les soldats du contingent, les malades dans les h&#244;pitaux, les homosexuels ont entam&#233; en ce moment une lutte sp&#233;cifique contre la forme particuli&#232;re de pouvoir, de contrainte, de contr&#244;le qui s'exerce sur eux. De telles luttes font partie actuellement du mouvement r&#233;volutionnaire, &#224; condition qu'elles soient radicales, sans compromis ni r&#233;formisme, sans tentative pour am&#233;nager le m&#234;me pouvoir avec tout au plus un changement de titulaire. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;finitive, nos aspirations aux luttes &#224; venir pourraient se r&#233;sumer &#224; la devise deleuzienne selon laquelle &#171; la vie active la pens&#233;e, et la pens&#233;e &#224; son tour affirme la vie &#187;. Que nos discours, comme nos pratiques, nos connaissances et nos actions individuelles et collectives, nos strat&#233;gies et nos incursions tactiques, sur les multiples champs de bataille o&#249; les conditions de vie de la majorit&#233; de la population sont en jeu, servent toujours &#224; d&#233;noncer &#8212; jamais &#224; justifier, m&#234;me indirectement &#8212; les mis&#232;res du capitalisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Miquel Mart&#237;nez, d&#233;cembre 2020.&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Version originale : &lt;a href=&#034;https://www.elsaltodiario.com/el-rumor-de-las-multitudes/paul-b.-preciado-gucci-y-las-miserias-del-capitalismo&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Paul B. Preciado, Gucci y las miserias del capitalismo&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;traduction Tati Gabrielle&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Les luttes des putes</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
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		<dc:subject>Analyse</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Transcription de la pr&#233;sentation du livre de Thierry Schaffauser Les luttes des putes paru aux &#233;ditions La Fabrique en octobre 2014. Librairie TERRA NOVA &#224; Toulouse le 19 f&#233;vrier 2015&lt;/p&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='https://trounoir.org/IMG/logo/arton95.png?1731403053' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='84' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Bien que le document ne soit plus tout &#224; fait d'actualit&#233;, il n'en reste pas moins une &#233;tonnante source permettant de comprendre la situation des travailleurs et travailleuses du sexe en France. Le d&#233;bat national autour de la prostitution consiste toujours &#224; osciller entre deux p&#244;les : abolitionnisme et prohibitionnisme. Ces deux positions visant toujours &#224; victimiser, d&#233;poss&#233;der les travailleuses du sexe de leur capacit&#233; &#224; d&#233;terminer leur situation, &#224; choisir et s'organiser en cons&#233;quence. Thierry Schaffauser et le STRASS de Toulouse, loin des clich&#233;s, racontent le quotidien des travailleurs et travailleuses du sexe : la rue, la pr&#233;vention, les luttes et le partage aussi qui rev&#234;t une dimension essentielle du syndicat STRASS. Dimension d'autant plus importante que ce syndicat m&#232;ne parall&#232;lement une autre lutte visant &#224; se faire reconnaitre des autres structures de repr&#233;sentation du monde du travail.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;La transcription est volontairement litt&#233;rale pour coller au plus pr&#232;s de l'ambiance et de l'&#233;nergie de la soir&#233;e.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Thierry Schaffauser :&lt;/strong&gt; Merci &#224; tous d'&#234;tre l&#224;. Pour me pr&#233;senter, je ne sais pas si vous avez vu la quatri&#232;me de couverture du livre, j'ai indiqu&#233; : &#171; Thierry Schaffauser, p&#233;d&#233;, drogu&#233;, est travailleur du sexe et membre fondateur du STRASS (Syndicat du travail sexuel) &#187;. &#199;a a fait un petit d&#233;bat avec mon &#233;diteur puisqu'il m'a dit : &#171; Non. Ce n'est pas bien, &#231;a ne fait pas s&#233;rieux. Le livre est un livre s&#233;rieux et si tu mets &#231;a, les gens vont penser que &#231;a fait gamin &#187;. Et je lui ai r&#233;pondu : &#171; Non &#187;. Une de mes traditions politiques, c'est aussi Act Up o&#249; j'ai milit&#233; de 18 &#224; 25 ans avec la question de la r&#233;appropriation des insultes en fiert&#233;. C'est des outils politiques que je revendique et qui font partie de mes luttes. C'est la raison pour laquelle j'ai mis ces mots dans ma pr&#233;sentation. C'est toujours difficile de se pr&#233;senter. La volont&#233;, en &#233;crivant ce livre, &#233;tait d'essayer de d&#233;crire ce que sont nos oppressions. Qu'est-ce que c'est que les oppressions que subissent les travailleuses et les travailleurs du sexe ? Donc je parle un peu de la question du langage, de la criminalisation, des violences, la question de la sant&#233;, la question de l'action sociale et les impacts que tout cela a sur nous. J'essaye de d&#233;crire ce que l'on vit puis, dans les deuxi&#232;me et troisi&#232;me parties, le propos s'axe davantage sur comment on lutte et comment nos luttes s'inscrivent &#224; la fois dans le f&#233;minisme et dans l'histoire du mouvement ouvrier. Voil&#224; pour r&#233;sumer les enjeux du livre. Le STRASS qui est l'exemple mis en avant &#224; travers ce livre est cr&#233;&#233; en 2009. Il innove en France en introduisant le concept de &lt;i&gt;travail sexuel&lt;/i&gt;. Traduction de &lt;i&gt;sex work&lt;/i&gt; en anglais qui, dans les pays anglo-saxons, ne fait pratiquement plus d&#233;bat. En France, cette notion provoque encore des d&#233;bats, mais petit &#224; petit, &#231;a avance. Pour nous, l'enjeu de parler de travail, c'est simplement d'aller au-del&#224; de la question de la d&#233;criminalisation qui a souvent &#233;t&#233; la revendication premi&#232;re du mouvement des travailleurs du sexe ou du mouvement des prostitu&#233;es avant que le terme ne soit repris. D&#232;s les ann&#233;es 70, d&#232;s l'occupation Saint-Nizier &#224; Lyon, c'est la premi&#232;re revendication partag&#233;e au niveau international. Mais je pense que l'on ne peut pas s'arr&#234;ter-l&#224;. M&#234;me dans un contexte d&#233;criminalis&#233;, m&#234;me en Nouvelle-Z&#233;lande o&#249; le travail sexuel est d&#233;p&#233;nalis&#233; enti&#232;rement depuis 2003, il y a toujours des probl&#232;mes qui persistent. Et la question c'est aussi de lutter contre l'exploitation du travail, de lutter aussi pour les droits des minorit&#233;s que sont les travailleurs du sexe. Parce que souvent, il y a des probl&#232;mes qui ne sont pas directement li&#233;s au travail en tant que tel, mais qui sont ceux des droits sociaux, de la sant&#233;&#8230; que l'on ne peut pas s&#233;parer. Donc l'enjeu du syndicat a &#233;t&#233; ces luttes-l&#224;. Peut-&#234;tre que m&#233;diatiquement ce qui appara&#238;t le plus, c'est la lutte contre la p&#233;nalisation parce que c'est aussi ce qu'il y a de plus urgent. Dans le contexte toulousain, depuis le nouveau maire Jean-Luc Moudenc, il y a un arr&#234;t municipal qui non seulement p&#233;nalise le racolage, mais encore la simple pr&#233;sence sur la voie publique. On est donc une des rares populations qui n'a pas le droit d'&#234;tre pr&#233;sente dans la rue. C'est un concept qui me parait tellement discriminant et absurde, mais qui a une r&#233;alit&#233; pour nous. Par rapport &#224; ce que l'on fait, il y a la lutte contre la r&#233;pression donc ce qui est le plus visible c'est-&#224;-dire le travail de communication, de plaidoyer, etc. Mais au niveau de l'organisation de l'industrie en tant que telle, c'est vrai que c'est un travail qui est beaucoup moins visible. Il y a des permanences syndicales qui se d&#233;veloppent dans les trois plus grosses f&#233;d&#233;rations qui sont : Paris, Lyon et Toulouse, avec ce qui a &#233;t&#233; le plus important, c'est-&#224;-dire de produire de l'information juridique. On a fait appel &#224; des juristes qui ont travaill&#233; avec nous pour produire cette information-l&#224;. Parce que souvent, l'une des premi&#232;res questions que les coll&#232;gues posent c'est : &#171; Est-ce que ce que je fais est l&#233;gal ou pas ? &#187;, &#171; Comment je fais, pour contester un pv ? &#187;, &#171; Comment je fais pour me d&#233;clarer ? &#187;, &#171; Comment je fais si je veux porter plainte, mais que la police ne veut pas enregistrer ma plainte ? &#187;. L'acc&#232;s au droit, le fait de conna&#238;tre ses droits est d&#233;j&#224; un moyen d'&#234;tre plus fort dans les rapports de force face &#224; la police, face &#224; des clients, etc. C'est peut-&#234;tre une lutte globale qui permet qu'individuellement on soit plus fort et en fait les deux vont ensemble. On fait des tourn&#233;es r&#233;guli&#232;res sur tous les lieux de travail. Pour les escorts, on les contacte via leurs profils par e-mail, via leurs petites annonces. Dans les secteurs o&#249; il y a des formes de travail sexuel qui sont en int&#233;rieur, les pipes-show, les salons de massages, les bars &#224; h&#244;tesses, c'est un peu plus difficile d'avoir une action syndicale parce que le simple fait d'arriver peut mettre en danger les coll&#232;gues. La dimension sexuelle du travail doit vraiment &#234;tre cach&#233;e parce que c'est tr&#232;s r&#233;prim&#233;. L&#224;, il y a une vraie difficult&#233; pour syndiquer ces secteurs-l&#224;. C'est vrai que la difficult&#233; que l'on a est qu'il existe plein de diversit&#233; dans les modes de travail, dans des statuts qui peuvent &#234;tre tr&#232;s diff&#233;rents. Officiellement le seul statut l&#233;gal que l'on a est celui d'autoentrepreneur. Mais &#231;a ne veut pas dire qu'il n'existe pas de salariat dans l'industrie du sexe. De fait, il existe. Soit de fa&#231;on cach&#233;e avec des &#233;tablissements qui ne vont pas donner de contrat de travail en tant que salari&#233;, mais qui vont louer une prestation &#224; des gens qui vont &#234;tre d&#233;clar&#233;s comme ind&#233;pendants ; ou alors qui vont accorder un contrat de salari&#233;, mais en cachant totalement la dimension sexuelle du travail avec des cons&#233;quences qui peuvent &#234;tre n&#233;fastes. Je pense &#224; des salons de massages o&#249; il ne peut pas y avoir de mat&#233;riel de pr&#233;vention parce qu'il suffit qu'il y ait un contr&#244;le policier et l'&#233;tablissement ferme. Donc le fait de devoir cacher le travail sexuel a des cons&#233;quences sur les conditions de travail. Ces derniers temps, il y a tout le d&#233;bat sur la p&#233;nalisation des clients au niveau national et c'est vrai que &#231;a nous prend pas mal de temps. On aimerait bien faire autre chose malheureusement on doit aussi produire de l'argumentaire pour expliquer en quoi toute forme de p&#233;nalisation nous fragilise, nous pr&#233;carise, nous isole. Je pense que le fait d'avoir ax&#233; notre action sur le racolage d&#232;s le d&#233;but ou sur des questions comme la r&#233;gulation des sans-papiers s'est fait en fonction de la vuln&#233;rabilit&#233; des coll&#232;gues dans l'industrie, les plus vuln&#233;rables m&#233;ritent d'&#234;tre le plus d&#233;fendues. C'est aussi pour &#231;a que ces revendications ont toujours &#233;t&#233; les plus grandes priorit&#233;s du syndicat. Et ce n'est pas forc&#233;ment des choses qui ont &#233;t&#233; faciles. Je pense notamment &#224; la r&#233;gularisation des sans-papiers parce qu'il y a certaines coll&#232;gues fran&#231;aises qui, au d&#233;but disaient : &#171; Il ne faut pas d&#233;fendre &#231;a &#187;, qui &#233;taient dans une logique de concurrence x&#233;nophobe, mais on a tenu bon. Et je pense que l'on a eu raison, parce qu'un des succ&#232;s du STRASS est aussi l'&#233;volution politique de la communaut&#233; des travailleurs du sexe sur ces questions-l&#224;. On a fait reculer le racisme parmi nous. Je le vois beaucoup &#224; Paris. Surtout depuis qu'il y a beaucoup de migrantes qui se sont impliqu&#233;es dans les luttes contre la p&#233;nalisation des clients. Je pense qu'il y a certaines Fran&#231;aises traditionnelles qui ont vraiment chang&#233; d'avis &#224; ce moment-l&#224; en se rendant compte que finalement, elles se mobilisaient plus contre la r&#233;pression. Les luttes font progresser les mentalit&#233;s. Je pense aussi &#224; la question du f&#233;minisme qui au d&#233;but, pouvait vraiment avoir un c&#244;t&#233; repoussoir pour beaucoup de travailleuses du sexe. Celles-ci percevaient les f&#233;ministes comme hostiles et comme anti-prostitution et prohibitionniste. Je pense qu'avec le temps, le fait qu'il y ait beaucoup d'alli&#233;es f&#233;ministes qui ont d&#233;velopp&#233; un discours de soutien &#224; nos luttes, au droit des travailleurs du sexe, le fait que nous m&#234;me on s'inscrive dans ces luttes-l&#224;, &#231;a a aussi fait progresser les questions f&#233;ministes au sein de la communaut&#233; des travailleurs du sexe. Un dernier point sur les luttes du travail et sur comment le STRASS finalement fait &#233;voluer les mentalit&#233;s sur la nature du travail et sur les questions li&#233;es &#224; l'organisation politique du travail. En Am&#233;rique latine, il y a un mouvement de travailleurs du sexe qui est tr&#232;s fort avec un syndicat en Argentine AMMAR. C'est la CTA, le syndicat g&#233;n&#233;raliste, qui les a inclus. Je crois que c'est &#224; la suite de la crise &#233;conomique au d&#233;but des ann&#233;es 2000. Il y a toute une partie du mouvement ouvrier qui s'est retrouv&#233; sans travail, dans une &#233;conomie un peu parall&#232;le, dans des formes de travail qui n'&#233;taient pas des travaux reconnus, officiels, etc. Et qui du coup ont d&#251; &#233;voluer dans leurs fa&#231;ons de consid&#233;rer ce que c'est que l'organisation politique du travail, ce que c'est qu'un syndicat. Et d'inclure des gens qui n'&#233;taient pas forc&#233;ment dans une entreprise avec un contrat de travail, avec une relation de subordination directe avec un employeur. Finalement, ce que l'on vit dans les industries du sexe, se rapproche de ce que beaucoup de travailleurs vivent dans un monde qui est de plus en plus lib&#233;ral avec des travailleurs qui sont dans des situations de plus en plus d&#233;contractualis&#233;s, avec des statuts de travailleurs ind&#233;pendants, souvent des formes de salariats cach&#233;s, de sous-traitances, etc. Et puis c'est l&#224; que l'on arrive &#224; nouer des alliances et &#224; se rendre compte qu'on avait plus en commun qu'en opposition. Malheureusement en France, on a encore un syndicalisme tr&#232;s traditionnel et tr&#232;s port&#233; sur le salariat tel qu'il existait. Mais je crois que les exp&#233;riences que l'on a dans d'autres pays et le travail que fait le STRASS apportent d'autres exemples de luttes, d'autres exemples de r&#233;sistances et que finalement &#231;a bouge aussi sur ce front-l&#224;. Je vais laisser la parole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;STRASS Toulouse : &lt;/strong&gt; Pour parler plus concr&#232;tement, je vais prendre l'exemple de Toulouse. Comment on monte une f&#233;d&#233;e (f&#233;d&#233;ration) de travailleuses du sexe dans une ville de province en France ? C'est vrai que les premi&#232;res difficult&#233;s c'est la somme de travail. Contrairement &#224; un syndicat classique, on doit s'adresser &#224; diff&#233;rentes sortes de populations. Si on aimerait faire tout le temps de l'&lt;i&gt;outreach&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire s'occuper des coll&#232;gues, aller vers les coll&#232;gues, cr&#233;er de la solidarit&#233;, les aider dans leurs difficult&#233;s, on a un double travail, comme disait Thierry, de s'adresser aussi &#224; la population comme on le fait ce soir. D'avoir une parole publique. D'aller vers les m&#233;dias. De faire un plaidoyer politique. Dans cette logique de changer les mentalit&#233;s. Donc c'est vraiment une somme de travail &#233;norme. &#199;a prend du temps, sachant que l'on n'a techniquement aucun moyen, aucune reconnaissance, aucun local, tr&#232;s peu de soutien. Donc il faut commencer &#224; travailler les alliances. Elles se cr&#233;ent souvent dans des milieux qui fonctionnent de la m&#234;me mani&#232;re que nous, via la sant&#233; communautaire o&#249; l'on construit autour de la communaut&#233; pour se sentir plus fort et pour cr&#233;er de la solidarit&#233;. Donc effectivement on a la chance &#224; Toulouse d'avoir &lt;i&gt;Gris&#233;lidis&lt;/i&gt; qui est l'association de sant&#233; communautaire par et pour les travailleuses du sexe. On a pu avoir de l'aide d'Act Up par exemple. &#199;a fait deux ans qu'on a mont&#233; la f&#233;d&#233;e toulousaine, on arrive &#224; peu pr&#232;s &#224; avoir entre 10 et 15 membres &#224; Toulouse. Ce qui est quand m&#234;me assez &#233;norme. &#199;a peut para&#238;tre petit, mais c'est &#233;norme, car venir adh&#233;rer &#224; un syndicat de travailleur du sexe c'est une autre d&#233;marche, ce n'est pas aussi logique qu'un syndicat plus classique parce que &#231;a veut dire aussi s'afficher et reconna&#238;tre que l'on est travailleuse du sexe. Et puis c'est aussi la multiplicit&#233; des formes de travail que l'on a. J'ai travaill&#233; moi aussi en bar &#224; h&#244;tesses. Et dans ce cadre-l&#224;, on parle tr&#232;s peu politique. C'est tr&#232;s, tr&#232;s mal vu. Donc on a vraiment des difficult&#233;s plus pratiques que profondes &#224; instaurer un rapport de force et &#224; mettre en place une lutte et du coup, la difficult&#233; &#224; cr&#233;er des alliances avec un r&#233;seau politique ou un syndicat plus classique qui fonctionne sur des bases qui ne sont pas du tout les n&#244;tres. Dans le milieu pute, il n'y a pas de base politique donc il faut tout reprendre depuis le d&#233;but et en plus de s'adresser et d'avoir une parole publique pour ramener le plus de monde. C'est vrai qu'en parlant publiquement, &#231;a nous apporte une visibilit&#233;, il y a des gens ce soir qui sont peut-&#234;tre pute, on ne le sait pas et qui viendront nous parler, etc. Donc &#231;a a de l'importance cette parole publique. Et donc il y a l'&lt;i&gt;outreach&lt;/i&gt; &#224; c&#244;t&#233;, qu'on fait et qu'on a des difficult&#233;s &#224; faire parce que l'on n'a pas de moyen pour se r&#233;unir. Ce qui est assez grave puisqu'on a besoin de cette non-mixit&#233; pute, travailleuse du sexe pour se sentir prot&#233;g&#233;es, avoir une parole libre, sans stigmatisation. Puisque la parole libre est r&#233;serv&#233;e &#224; des personnes qui peuvent assumer publiquement qu'elles sont travailleuses du sexe ce qui n'est pas du tout &#233;vident &#224; l'heure actuelle. Sur Toulouse, l'arr&#234;t&#233; anti-prostitution a eu une grosse mobilisation des travailleuses du sexe. Comme tu le disais, la notion de travailleuse du sexe est encore contest&#233;e en France et c'est tr&#232;s rigolo, car &#224; la manif des coll&#232;gues ont pris la parole toutes seules en disant : &#171; Laissez-nous travailler &#187;. Tout simplement. M&#234;me si on ne se d&#233;finit pas logiquement comme travailleuse du sexe, les mots : &#171; tapin &#187;, &#171; taff &#187;, &#171; travail &#187;, &#171; aller au boulot &#187; sont tout le temps pr&#233;sent dans nos &#233;changes et dans notre quotidien. Quand en France, on remet sans cesse l'id&#233;e de travail du sexe en cause, pour nous, c'est totalement hors de propos dans notre quotidien. C'est assez &#233;vident. Une grande difficult&#233; vient de la chasse aux migrantes, il faut le dire, la police est essentiellement l&#224; pour faire la chasse aux putes &#233;trang&#232;res. Alors m&#234;me qu'on a la Bulgarie et la Roumanie qui sont entr&#233;es dans l'espace Schengen et qui permettent la libre circulation et le droit de travailler en France, il y a encore r&#233;guli&#232;rement des placements en centre de r&#233;tention. Donc, il y a tout &#231;a &#224; faire. C'est un combat quotidien d'aider les copines putes et en m&#234;me temps de d&#233;noncer l'attaque permanence qui est faite contre les putes alors que c'est une chasse aux migrantes. Vous voyez le m&#233;lange entre racisme, putophobie etc. Donc c'est quelque chose qui est tr&#232;s vaste et tr&#232;s complexe qui m&#234;le diff&#233;rents aspects qui vont bien au-del&#224; du simple ph&#233;nom&#232;ne prostitutionnel et qui fait que le d&#233;bat est souvent tr&#232;s pol&#233;mique. Alors que nous, en fait, on fait partie de la soci&#233;t&#233; et on est les premi&#232;res touch&#233;es par les choses qui normalement si on est un peu de gauche devrait &#234;tre acquises.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Thierry Schaffauser :&lt;/strong&gt; Sur le droit du travail&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;STRASS Toulouse :&lt;/strong&gt; Pour rendre les choses plus concr&#232;tes, on peut parler de la lutte des femmes sans papiers de Paris qui &#233;taient manucures et coiffeuses et qui ont re&#231;u un soutien assez massif des milieux de gauches. M&#234;me du milieu culturel, du milieu syndicaliste classique pour d&#233;noncer le fait qu'elles n'avaient pas de papiers. Le fait d'avoir des papiers, d'acc&#233;der au droit fran&#231;ais permettrait de sortir des r&#233;seaux et d'exercer leurs droits en tant que citoyennes. Et d&#232;s que l'on remplace le mot coiffeuse ou manucure par le mot travailleuse du sexe ou prostitu&#233;e, le combat change. On ne veut pas accorder de soutien. Avant avec Nicolas Sarkozy, il fallait d&#233;noncer son prox&#233;n&#232;te, maintenant avec la gauche il faut s'engager &#224; ne plus tapiner. Voil&#224;, la subtilit&#233; est vraiment tr&#232;s morale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Thierry Schaffauser :&lt;/strong&gt; Pour avoir des papiers en fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;STRASS Toulouse :&lt;/strong&gt; Oui pour avoir des papiers. Et des papiers pour 6 mois ou 1 an et avoir acc&#232;s &#224; moins que le RSA et donc s'engager &#224; ne pas reprendre le tapin et trouver un autre travail. &#171; S'ins&#233;rer dans la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise &#187;. Quand tu es manucure ou coiffeuse, la CGT ou les organisations politiques classiques vont soutenir le fait d'avoir tout simplement des papiers et l'acc&#232;s au droit du travail fran&#231;ais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt;***&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Question du public :&lt;/strong&gt; Dans ta pr&#233;sentation, tu as parl&#233; du fait que l'on emp&#234;chait les travailleuses du sexe d'&#234;tre pr&#233;sentes sur le trottoir. Pr&#233;sence physique. Est-ce que vous avez essay&#233; d'attaquer juridiquement l'arr&#234;t&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Thierry Schaffauser :&lt;/strong&gt; Syst&#233;matiquement, d&#232;s qu'un arr&#234;t&#233; est pris en France dans n'importe quelle commune contre la prostitution. Il y a vraiment diff&#233;rents intitul&#233;s, diff&#233;rentes fa&#231;ons de proposer l'interdit. Celui de Toulouse est plut&#244;t bien fait et on voit que la Mairie a des moyens avec un service juridique pour se rendre inattaquable. Je ne me rappelle plus exactement l'intitul&#233;, mais c'est compliqu&#233; de contester cet arr&#234;t&#233;. Pour l'instant, le recours en urgence a &#233;t&#233; rejet&#233;, mais il y a toujours un recours juridique en cours. Mais il va durer longtemps. La difficult&#233; c'est que quand bien m&#234;me la justice nous donnerait raison, &#224; la fin, ils peuvent tr&#232;s bien reformuler un nouvel arr&#234;t&#233; qui change un peu les termes pour continuer. Dans d'autres communes, on a peut-&#234;tre plus de facilit&#233;. Je pense &#224; La Madeleine dans le nord de la France o&#249; ils ont promulgu&#233; un arr&#234;t&#233; contre les tenues ind&#233;centes et donc l&#224;, juridiquement, c'est plus compliqu&#233; de dire qu'une femme n'a pas le droit de s'habiller comme elle veut dans la rue. Et que veut dire : &#171; Tenue ind&#233;cente ? &#187;. Apr&#232;s, il y a des d&#233;bats qui se font au niveau juridique sur ce qui est l&#233;gal ou pas. Nous, de toute fa&#231;on, notre strat&#233;gie c'est de dire : &#171; On conteste tout &#187;. Que la justice nous donne raison ou non, la difficult&#233; vient de la lutte concr&#232;te sur le terrain. &#192; Toulouse, il y a eu pas mal de mobilisation, il y a eu des manifestations. On aurait aim&#233; qu'il y ait plus de gens de la gauche traditionnelle qui se dise : &#171; L&#224;, on interdit &#224; des gens d'&#234;tre pr&#233;sents dans la rue ! &#187;. On a eu des soutiens classiques de la sant&#233; communautaire, d'Act Up, des gens proches de nous. Sur un sujet qui normalement devrait faire consensus. M&#234;me les abolitionnistes sont d'accord avec nous l&#224;-dessus normalement. C'est difficile de trouver, de faire un front large m&#234;me sur des questions sur lesquelles tout le monde est d'accord. En tous les cas, &#224; gauche. Moi, j'ai vu &#231;a de Paris, mais quand je vois la mani&#232;re dont Arsac, qui est promoteur immobilier, nous traite de fachos parce qu'il y a eu un contre-rassemblement et qu'ils n'arr&#234;tent que les trans dans le rassemblement, j'ai trouv&#233; &#231;a assez hallucinant. En gros ils ont f&#234;t&#233; leur arr&#234;t&#233;, ils &#233;taient tr&#232;s contents. Il suffit de quelques riverains qui s'organisent en association qui en fait est souvent des milices de citoyens lambda qui font des chasses aux putes dans les rues. Vous imaginez si on remplace le mot pute par n'importe quel groupe social, les gens seraient choqu&#233;s. Des gens se constituent en milice pour dire que telle population, on n'en veut pas ! En gros c'est les mendiants et les putes. Ils ont le soutien de la Mairie et quand il y a des putes et des pr&#233;caires qui manifestent contre leur ap&#233;ro de victoire pour dire : &#171; enfin on s'est d&#233;barrass&#233; des putes &#187; parce que la rue leur appartient et pas aux autres. Le simple fait de protester et la police arr&#234;te tout le monde. Je pense &#224; Dolor&#232;s en particulier qui est d&#233;j&#224; elle-m&#234;me tr&#232;s pr&#233;caire, qui se retrouve avec une amande pas possible. Donc j'encourage les gens &#224; soutenir financi&#232;rement notre coll&#232;gue Dolor&#232;s qui a subi beaucoup de r&#233;pression suite &#224; cet &#233;v&#232;nement. Je suis choqu&#233; par le d&#233;roulement des choses. Il peut y avoir une opposition plus forte sur ce combat-l&#224;. Face &#224; la Mairie, c'est quand m&#234;me particulier. J'ai vu aujourd'hui la une du journal local de Toulouse, ils avaient mis une photo de policier et &#231;a m'a choqu&#233; aussi : &#171; Renforcement policier, vid&#233;osurveillance, la s&#233;curit&#233; en action&#8230; &#187;. On est cens&#233; applaudir la ville. La mode est au bleu marine m&#234;me &#224; Toulouse. C'est des luttes dans lesquelles on devrait avoir un front plus large.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_336 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://trounoir.org/IMG/jpg/luttes_des_putes_-_copie.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://trounoir.org/IMG/jpg/luttes_des_putes_-_copie.jpg?1731403025' width='500' height='776' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;STRASS Toulouse :&lt;/strong&gt; Je veux pr&#233;ciser, et je l'ai dit oralement aux gens de la Mairie, c'est qu'avec ce genre d'arr&#234;t&#233;, ils sont &#224; la limite de la loi puisque de fait ils organisent la prostitution de rue. Ils d&#233;finissent des zones, des p&#233;rim&#232;tres o&#249; l'on ne peut plus aller. &#201;videmment, le travail de la police consiste ensuite &#224; chasser les filles, &#224; dire : &#171; Vous allez &#224; tel endroit &#187;. Donc, ils ont en t&#234;te un endroit qui leur semble correct o&#249; les travailleuses et les travailleurs du sexe pourront aller sans d&#233;ranger trop de monde. &#199;a, c'est des zones. Donc l&#224;, en l'occurrence &#224; Toulouse, &#231;a va &#234;tre tout en haut de l'avenue des &#201;tats-Unis o&#249; il y a la zone de parking et une zone industrielle. C'est clairement du prox&#233;n&#233;tisme, puisque organiser la prostitution de rue, c'est organiser le prox&#233;n&#233;tisme selon la loi. Mais &#231;a ne leur fait pas peur, ils se croient dans leur bon droit en disant : &#171; Vous comprenez bien, il y a des zones r&#233;sidentielles &#224; c&#244;t&#233;, ce n'est pas possible &#187;. Donc ils sont vraiment &#224; la limite de la loi, mais ils ne sont jamais emb&#234;t&#233;s. Et dans ce cadre-l&#224;, c'est vrai que l'on a tr&#232;s peu de soutien et c'est quand m&#234;me assez aberrant. Et donc nous repousser c'est aussi &#233;videmment nous mettre tr&#232;s en danger. On a d&#233;j&#224; des retours de travailleuses du sexe qui ont peur, qui se sentent vraiment en danger dans les zones o&#249; on les pousse &#224; travailler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Thierry Schaffauser :&lt;/strong&gt; C'est 38 euros le PV c'est &#231;a ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;STRASS Toulouse :&lt;/strong&gt; Cette logique des contraventions n'a &#233;videmment pas &#233;t&#233; faite en concertation avec nous ou les associations de sant&#233; communautaires. Du coup, le jour m&#234;me de la mise en place de l'arr&#234;t&#233;, il y a eu une pluie de PV. Il n'y a pas une quelconque n&#233;gociation possible ou m&#233;diation possible. On est dans la r&#233;pression la plus totale. Pour le coup, &#231;a a fait vraiment tr&#232;s, tr&#232;s peu de vagues. C'est scandaleux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Question du public :&lt;/strong&gt; tu pourrais me dire quel est l'argument qui te gonfle le plus quand on te refuse le droit &#224; disposer de toi-m&#234;me ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Thierry Schaffauser :&lt;/strong&gt; je ne sais pas. Comme il y a beaucoup de choses qui sont dites&#8230; Je ne sais pas si &#231;a me gonfle, j'ai tellement l'habitude maintenant, il y a tellement de choses que l'on entend et qui sont trash. On nous traite d'esclavagistes ! &#199;a ne me fait plus rien. Mais c'est vrai que les premi&#232;res fois ou tu vois qu'il y a des blogs anonymes qui se cr&#233;ent sur toi, tu apprends des choses sur ta vie, on t'invente une vie et tout. C'est quand m&#234;me&#8230; Je le prends &#224; la rigolade. Tu ne peux pas faire autrement. L'enjeu c'est l'ensemble de la communaut&#233;, pas moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;STRASS Toulouse :&lt;/strong&gt; La n&#233;cessit&#233; des lieux o&#249; l'on puisse discuter, s'organiser&#8230; l'enjeu est l&#224;. On rigole aussi entre nous. On n'est pas la victime prostitu&#233;e qui pleure parce que je ne sais pas quoi. Au bout d'un moment, on se d&#233;fend, on est grande gueule, on ne se laisse pas abattre. Au bout d'un moment, il faut que l'on soit ensemble. C'est pour &#231;a que l'id&#233;e de lutte des putes et l'id&#233;e de s'organiser collectivement elle est l&#224;, au c&#339;ur de &#231;a. De se d&#233;fendre face aux attaques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Thierry Schaffauser :&lt;/strong&gt; C'est vrai que cr&#233;er des espaces qui soient communautaires alors r&#233;els ou virtuels puisque internet a permis &#224; des communaut&#233;s virtuelles de se cr&#233;er, c'est quelque chose de tr&#232;s important d'avoir un espace sans jugement, de pouvoir parler avec des coll&#232;gues et pas seulement des questions li&#233;es au travail. Parfois c'est la vie priv&#233;e, parce que m&#234;me dans l'entourage personnel, ce n'est pas &#233;vident de dire : &#171; je suis pute &#187;. Le stigmate est tellement fort. Comme je suis p&#233;d&#233;, je peux faire la comparaison avec l'homophobie, mais je peux dire que l'homophobie ce n'est rien &#224; c&#244;t&#233; ou alors c'est l'homophobie des ann&#233;es 50 quand ton voisin pouvait te d&#233;noncer et que tu pouvais te faire arr&#234;ter. Les enjeux c'est &#231;a. Aujourd'hui tu loues un appartement avec une coll&#232;gue pour bosser en s&#233;curit&#233;, tu n'es pas &#224; l'abri que ton voisin dise : &#171; Il y a des putes dans cet appart &#187; et puis celle qui a son nom sur le bail est arr&#234;t&#233;e pour prox&#233;n&#233;tisme. Donc il y a des r&#233;alit&#233;s de r&#233;pression qui sont tr&#232;s fortes. La raison pour laquelle il y a si peu de personnes qui peuvent prendre la parole publiquement ou si on est un des mouvements o&#249; personne ne veut &#234;tre porte-parole c'est parce que ce contexte est l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Question du public :&lt;/strong&gt; est-ce que dans l'espace europ&#233;en il y a des lieux de libert&#233;, des mentalit&#233;s diff&#233;rentes, voir m&#234;me pourquoi pas un appareil juridique qui lib&#232;re le travail ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Thierry Schaffauser :&lt;/strong&gt; En Europe, il y a une vraie diversit&#233; au niveau l&#233;gislatif. Au STRASS il n'y a pas de mod&#232;le parfait. Du coup, l'id&#233;e n'est pas de d&#233;fendre un mod&#232;le en tant que tel. Apr&#232;s, si vraiment il y avait un pays &#224; regarder de pr&#232;s, il n'est pas Europ&#233;en. On pense plut&#244;t &#224; la Nouvelle-Z&#233;lande o&#249; le travail sexuel est d&#233;p&#233;nalis&#233;. &#201;videmment c'est &#224; l'autre bout du monde donc pour les journalistes c'est plus dur de faire l'effort d'aller chercher les infos l&#224;-bas alors qu'il y a quand m&#234;me des r&#233;sultats int&#233;ressants notamment dans la lutte contre les violences et sur la sant&#233; aussi. Au niveau europ&#233;en ce qui compte, c'est la diff&#233;rence entre les lois et l'application des lois. Comment est-ce tol&#233;r&#233; ? Qu'il s'agisse d'un pays f&#233;d&#233;ral ou non. Parfois, il y a des tol&#233;rances. Il y a des pays voisins de la France comme la Belgique et le Royaume-Unis qui ont des lois tr&#232;s similaires &#224; la France, qui officiellement sont des pays abolitionnistes, etc. Mais il y a une tol&#233;rance de pratiques. &#192; Londres, il y a pleins d'appartements dans Soho o&#249; la police sait tr&#232;s bien qu'il y a des femmes qui travaillent-l&#224;. De temps en temps ils font des contr&#244;les, mais ils ne font jamais fermer des &#233;tablissements. Enfin, il y a de temps en temps des tentatives de faire fermer des &#233;tablissements quand il y a des enjeux immobiliers avec des politiques de gentrification dans certains quartiers. Mais globalement il y a des formes de tol&#233;rances qui n'existent pas du tout en France. En Belgique on peut &#234;tre propri&#233;taire d'un carr&#233; de vitrine. Il y a des pratiques et des modes de travail qui peuvent &#234;tre tr&#232;s diff&#233;rentes alors que les lois sont assez similaires. Finalement, &#231;a montre bien que l'enjeu n'est pas la loi. Au-del&#224; de celle-ci, comment on arrive &#224; s'organiser et &#224; cr&#233;er un pouvoir qui fasse que le rapport de force soit plut&#244;t en notre faveur ? Et finalement, je pense que les lois finissent par bouger parce qu'on arrive &#224; avoir un mouvement qui est fort. Inversement, malgr&#233; certaines lois, on peut s'organiser pour en contrer les effets ou en amoindrir les effets. Il y a des formes d'organisation qui se font ill&#233;galement. C'est vrai que nous, on d&#233;fend l'id&#233;e d'un travail sexuel sans patron. L'id&#233;e de coop&#233;rative, ce genre de chose, cr&#233;er une coop&#233;rative de putes en France tombe sous la loi de prox&#233;n&#233;tisme puisque l'organisation du travail sexuel est interdite. Mais &#231;a ne veut pas dire que &#231;a n'existe pas. On conna&#238;t des coll&#232;gues qui s'organisent &#224; deux/trois dans un appart et alors effectivement ils prennent des risques l&#233;gaux, mais au moins pour leur s&#233;curit&#233;, pour amoindrir les coups, pour pouvoir avoir plus d'ind&#233;pendance, il y a des formes d'organisation comme &#231;a qui se font. Je ne vais pas dire dans tel ou tel pays c'est mieux. Effectivement dans certains pays, au niveau de la s&#233;curit&#233;, c'est mieux parce que la police ne va pas t'emmerder selon ton mode de travail. Mais le probl&#232;me est que ce n'est pas forcement vrai non plus sur tout le pays. Parce que m&#234;me dans des pays o&#249; il y a des formes de travail sexuel qui vont &#234;tre l&#233;gales, il y a plein d'autres qui vont rester ill&#233;gales. Et en g&#233;n&#233;ral, les personnes qui sont les plus pr&#233;caires, les migrantes, elles restent ill&#233;gales. Souvent en France on nous rab&#226;che toujours avec le d&#233;bat sur les maisons closes. Et si tu cr&#233;es une maison close, il y a une cat&#233;gorie de travailleurs qui ont le droit de travailler dedans, mais plein d'autres vont en &#234;tre exclus. Du coup, &#231;a ne r&#232;gle pas le probl&#232;me, voire &#231;a cr&#233;e d'autres probl&#232;mes, car une Maison close veut dire avoir un patron, se contraindre &#224; des r&#232;gles, etc. Donc l'id&#233;e n'est pas d'imposer un mod&#232;le. C'est &#231;a la difficult&#233;. Les d&#233;cideurs politiques, eux, veulent un mod&#232;le unique pour tout le monde alors qu'il faut partir de la base et de la diversit&#233; des v&#233;cus des gens dans l'industrie du sexe. Et nous ce que l'on dit c'est : un cadre d&#233;p&#233;nalis&#233; et l'acc&#232;s au droit commun qui inclue le droit du travail. Et apr&#232;s, c'est &#224; nous d'innover, de trouver des formes d'organisation. D&#233;j&#224;, si on avait cette base-l&#224; : d&#233;p&#233;nalisation, acc&#232;s au droit on serait dans une situation plus comparable &#224; celle des autres travailleurs. Et d'ailleurs, on voit bien que pour les autres travailleurs, les lois ne sont pas forc&#233;ment favorables au travailleur en g&#233;n&#233;ral. L&#224; dans le contexte des industries du sexe, &#233;videmment, c'est plus criant parce que l'on parle de loi de p&#233;nalisation ce que ne vivent pas les autres travailleurs. Mais r&#233;guli&#232;rement, les lois ne sont pas faites pour nous. Alors il y a des lois qui sont bien, qui sont des lois sociales qui nous prot&#232;gent, mais il y a aussi pleins de lois qui tendent &#224; lib&#233;raliser, qui tendent &#224; cr&#233;er des conditions de travail plus pr&#233;caires. Qui donne plus de droits aux employeurs d'imposer des conditions pr&#233;caires. Aujourd'hui, les enjeux ne sont pas les m&#234;mes, mais ils vont &#234;tre les m&#234;mes demain dans un contexte d&#233;p&#233;nalis&#233;. Voil&#224; pourquoi l'enjeu de la syndicalisation nous concerne. Ce n'est pas juste un combat. Des fois, on nous caricature en disant : &#171; Vous d&#233;fendez la libre disposition du corps &#187; c'est un argument et un principe f&#233;ministe sur lequel on est d'accord, mais l'enjeu n'est pas l&#224;. L'enjeu c'est la question du travail et de l'exploitation du travail. Quand on parle de travail, on ne parle pas de libert&#233;, on parle de travail. Donc &#231;a nous rapproche des autres luttes ouvri&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt;***&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Thierry Schaffauser :&lt;/strong&gt; Dans le d&#233;bat au sein de la gauche, je pense qu'une des avanc&#233;es que l'on a r&#233;ussi &#224; construire c'est l'&#233;volution du terme d'abolition. Si on prend l'origine de l'abolitionnisme, &#231;a a &#233;t&#233; une &#233;tape int&#233;ressante pour les prostitu&#233;es au XIXe si&#232;cle parce qu'au Royaume uni quand Jos&#233;phine Butler a lanc&#233; la campagne contre les &lt;i&gt;Contagious Diseases Acts &lt;/i&gt; qui &#233;taient des lois qui visant &#224; arr&#234;ter des femmes dans la rue, les forcer au scalpel pour d&#233;tecter si elles avaient la syphilis et selon que oui ou non les mettre en prison ou en h&#244;pital de force&#8230; il s'agissait de lois vraiment tr&#232;s r&#233;pressives. &#201;videmment qu'&#224; ce moment-l&#224;, l'abolitionnisme a repr&#233;sent&#233; un progr&#232;s pour lutter contre ces lois de r&#233;pressions et de contr&#244;le social, mais je pense que ces derni&#232;res ann&#233;es avec ce d&#233;bat sur la p&#233;nalisation des clients, il y a un glissement qui va vers une forme de prohibition. Jos&#233;phine Butler, apr&#232;s avoir gagn&#233; son combat contre les&lt;i&gt; Contagious Diseases Acts&lt;/i&gt;, mettait d&#233;j&#224; en garde ses contemporains, fin XIXe en disant : &#171; Faites attention que notre combat ne devienne pas un combat moral de la vertu, contre la prostitution en remettant en avant des mesures de p&#233;nalisation qui vont &#234;tre contre-productives puisqu'elles vont se rabattre sur les prostitu&#233;s &#187;. Et je pense que peut-&#234;tre l&#224; o&#249; on arrive &#224; convaincre certaines personnes c'est en expliquant : &#171; Ok, vous avez peut-&#234;tre un id&#233;al de soci&#233;t&#233;, il y a des formes de travail plus dures que d'autres que l'on peut esp&#233;rer &#224; terme voir dispara&#238;tre, mais la question aujourd'hui c'est nos r&#233;alit&#233;s. Et par quels moyens arrive-t-on &#224; ces changements de soci&#233;t&#233; ? &#187;. Nous, on pense que ce n'est certainement pas en faisant appel &#224; la police et aux moyens r&#233;pressifs de l'&#201;tat ou en d&#233;fendant des lois hypocrites. C'est le parti socialiste au pouvoir aujourd'hui qui fait semblant d'&#234;tre f&#233;ministe et progressiste en s'attaquant aux clients, alors que l'on sait tr&#232;s bien qu'ils n'ont pas de programme progressiste et f&#233;ministe sur ces questions en g&#233;n&#233;ral. M&#234;me par rapport &#224; nous, on va nous dire qu'il y a des aspects sociaux, un volet social dans la loi. &#171; Non &#187;. Parce qu'en fait, il n'y a rien qui est budg&#233;tis&#233;. On nous a dit : &#171; Oui, on va vous donner des aides au logement &#187;. &#199;a existe d&#233;j&#224; depuis 60 ans. Normalement, on est cens&#233; avoir des aides sociales via les associations abolitionnistes et on voit bien que &#231;a ne fonctionne pas. D'autant plus si &#231;a doit &#234;tre conditionn&#233; &#224; l'arr&#234;t de la prostitution. Ce n'est plus de l'aide, c'est du chantage. Peut-&#234;tre que le moyen de progresser au sein de la gauche c'est de leur dire que l'urgence aujourd'hui n'est pas le d&#233;bat sur l'abolition/r&#233;glementation. Avec le d&#233;bat actuel sur la p&#233;nalisation des clients, on est au-del&#224; de ces clivages du XXe si&#232;cle. Parce que les maisons closes, c'&#233;tait avant-guerre. L'enjeu aujourd'hui n'est plus l&#224; et peut-&#234;tre qu'il faut essayer de constituer des alliances sur des choses plus concr&#232;tes. Voil&#224;, &#224; Toulouse, il y a cet arr&#234;t&#233; municipal et les luttes elles devraient &#234;tre l&#224;. Si les gens veulent se d&#233;finir abolitionnistes du moment qu'ils sont contre la p&#233;nalisation moi je veux bien, c'est leur probl&#232;me. Je pense qu'aujourd'hui se revendiquer abolitionniste ne fait plus sens. Demain dans un monde parfait y aura-t-il de la prostitution ? Je ne sais pas, mais pour moi, c'est trop d&#233;connect&#233;. Aujourd'hui vous allez voir des coll&#232;gues dans la rue, ce n'est pas du tout des d&#233;bats que l'on a. On est dans des trucs beaucoup plus concret. Donc si la gauche perd dans ce genre de d&#233;bat, on est en train de passer &#224; c&#244;t&#233; des r&#233;alit&#233;s. Et c'est peut-&#234;tre l&#224;-dessus qu'il faut r&#233;ussir &#224; expliquer et convaincre les gens que ce n'est pas l'enjeu. Apr&#232;s sur les questions de diff&#233;rences de classes dans les industries du sexe, &#233;videmment qu'il y a des formes de travail tr&#232;s diff&#233;rentes les unes des autres et qu'il y a des probl&#232;mes intersectionnels. Si tu as des papiers, que tu peux louer un appartement, que tu peux avoir acc&#232;s &#224; internet, que tu as un capital culturel militant qui fait que tu as des outils plus forts, forc&#233;ment tu vas &#234;tre dans une situation plus avantageuse. Apr&#232;s, il y a peut-&#234;tre des formes de travail sexuel qui &#233;chappent &#224; la r&#233;pression parce qu'elles arrivent &#224; se rendre discr&#232;tes ou &#224; masquer le fait que c'est de la prostitution. L&#224;, du coup, on parle plus du d&#233;bat sur les &#233;changes &#233;conomico-sexuels et sur ce qu'est la prostitution. Mais de mani&#232;re g&#233;n&#233;rale il y a quand m&#234;me un stigmate qui est vrai pour tout le monde avec des degr&#233;s &#233;videmment et une r&#233;pression qui est aussi vraie pour tout le monde encore une fois avec des degr&#233;s. Ce n'est pas la m&#234;me chose de se faire arr&#234;ter et frapper par la police dans la rue que d'avoir le risque d'un contr&#244;le fiscal. La r&#233;pression s'abat diff&#233;remment selon les gens. Mais potentiellement, les lois sur le prox&#233;n&#233;tisme vont entraver l'acc&#232;s au logement pour tout le monde. Elles vont avoir un impact sur la vie priv&#233;e familiale, avoir un impact sur l'auto-organisation, avoir un impact aussi le fait de ne pas pouvoir passer des petites annonces. &#199;a, tout le monde le vit donc il y a des choses qui sont vraies pour tout le monde. C'est le v&#233;cu qui est diff&#233;rent. C'est s&#251;r que si tu es sans papiers, tu as des probl&#232;mes suppl&#233;mentaires avec la question de l'absence de droit au s&#233;jour qui vont t'exclure encore plus et te discriminer et te fragiliser encore plus. Mais de mani&#232;re g&#233;n&#233;rale, il y a un d&#233;nominateur commun pour l'ensemble des travailleurs du sexe qui est le stigmate et les formes de p&#233;nalisation qui recouvrent l'ensemble des secteurs o&#249; il y a une forme de travail sexuel direct, o&#249; il y a une rencontre directe avec le client. Les industries comme le porno sont compl&#232;tement l&#233;gales, il n'y a pas de probl&#232;me de p&#233;nalisation, mais il y a des probl&#232;mes d'exploitation, des probl&#232;mes de violence et d'abus surtout que maintenant il y a pleins de petites productions avec des sites internet qui se cr&#233;e et qui font des trucs &#224; l'arrache en imposant des conditions qui sont de plus en plus n'importe quoi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Question du public :&lt;/strong&gt; est-ce que vous connaissez la part que repr&#233;sente le travail sexuel non choisi ou la mafia dans le march&#233; du travail sexuel en g&#233;n&#233;ral ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Thierry Schaffauser :&lt;/strong&gt; si on part de la notion de choix, &#231;a va faire un gros d&#233;bat. Qu'est-ce que c'est que le choix du travail ? Et je pense que de mani&#232;re g&#233;n&#233;rale l'ensemble des travailleurs ne travaille pas par choix. Le probl&#232;me, c'est qu'on utilise ces concepts pour faire l'amalgame entre travail forc&#233;, esclavage et travail non forc&#233;. Donc de quoi on parle exactement ? Si on parle de travail forc&#233;, effectivement c'est au-del&#224; de la question du choix parce qu'il y a plein de gens qui vont consentir au fait de travailler sans que ce soit leurs choix. Sur la question de l'esclavage et du travail forc&#233;, dans les industries du sexe, il y a beaucoup de chiffres mis en avant. Le gouvernement parle de 90 % de victimes de la traite, c'est quelque chose qui revient en permanence. Ce chiffre n'a aucune base scientifique, aucune m&#233;thodologie. Il n'y a rien pour le soutenir scientifiquement. On nous explique que c'est parce que l'on s'est rendu compte qu'il y avait 80 % de migrantes dans le travail de rue dans les grandes villes de France. C'est vrai, c'est quelque chose que l'on constate &#233;galement. Mais comment on passe de 80 &#224; 90 % ce n'est pas expliqu&#233;. Et comment on explique que 100 % des migrantes en France seraient victimes de la traite, on ne nous l'explique pas. Je pense que c'est parce qu'il y a un pr&#233;suppos&#233; id&#233;ologique qui est que toute prostitution est forc&#233;e et qu'&#224; fortiori toutes les prostitu&#233;es migrantes sont victimes de la traite. C'est comme &#231;a que l'on arrive &#224; des chiffres comme ceux-l&#224;. Il n'y a pas d'enqu&#234;te scientifique pour essayer de comprendre les diff&#233;rents parcours migratoires, les diff&#233;rentes formes d'exploitations et les degr&#233;s dans le parcours migratoire. Ce qui m'inqui&#232;te, c'est que l'on est en train d'effacer le d&#233;sir migratoire des migrantes justement. Et en ayant des repr&#233;sentations de personnes qui sont kidnapp&#233;es ou forc&#233;es, on ne parle pas de la pr&#233;carit&#233;, on ne parle pas du droit au s&#233;jour, qui sont pourtant les deux choses les plus importantes pour les coll&#232;gues migrantes. Et le fait de parler de traite des &#234;tres humains de cette fa&#231;on-l&#224;, c'est simplement avoir une r&#233;ponse politique qui n'est pas adapt&#233;e au r&#233;el besoin de la communaut&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Intervention du public :&lt;/strong&gt; Mais &#231;a existe !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Thierry Schaffauser :&lt;/strong&gt; Bien s&#251;r qu'il y a du travail forc&#233;, mais la fa&#231;on de lutter contre aujourd'hui est contre-productif. Car on ne lutte pas contre l'exploitation, on lutte contre l'immigration et la prostitution. On tape compl&#232;tement &#224; c&#244;t&#233;. La police elle-m&#234;me en g&#233;n&#233;ral arr&#234;te tout le monde et une fois que les gens sont en face d'eux, ils vont coller diff&#233;rentes infractions selon ce qu'ils arrivent &#224; coller comme infraction. Et dans les grands titres des journaux, il va y avoir : &#171; Un r&#233;seau d&#233;mantel&#233; par la police &#187;, mais ensuite quand tu suis ce qui se passe, tu te rends compte que c'est peut-&#234;tre un r&#233;seau d'immigration, mais pas un r&#233;seau de traite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;STRASS Toulouse :&lt;/strong&gt; Et elles sont expuls&#233;es, les victimes !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Thierry Schaffauser :&lt;/strong&gt; oui, en g&#233;n&#233;ral tu es expuls&#233;. Les victimes de traites des &#234;tres humains que l'on a rencontr&#233;s, en g&#233;n&#233;ral, elles ne vont pas voir la police parce qu'elles savent qu'au bout du parcours, c'est l'expulsion. Au mieux, tu as peut-&#234;tre une APS de 6 mois, 1 an si c'est renouvel&#233;, mais il n'y a pas d'int&#233;r&#234;t &#224; passer par le parcours officiel. Donc c'est quand m&#234;me une question qui interroge sur les politiques actuelles. Pour essayer de r&#233;pondre sur le nombre, comme en France il n'y a pas d'&#233;tude sur ces questions-l&#224;, je ne vais pas inventer de pourcentage, mais je sais que dans certains pays voisins, il y a eu des &#233;tudes de fait sur les travailleuses du sexe migrantes, notamment au Danemark et au Royaume-Uni. Les estimations sont de 5 &#224; 10 % des migrantes qui seraient concern&#233;es par des formes de travail forc&#233; ou d'exploitation forte comparable &#224; du travail forc&#233;. Il y a un d&#233;calage entre ce pourcentage-l&#224; et les 100 % suppos&#233;s en France que nous explique le gouvernement ou le Parti socialiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;STRASS Toulouse :&lt;/strong&gt; Les roses d'acier ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Thierry Schaffauser :&lt;/strong&gt; Ce que &#231;a efface aussi c'est qu'il y a des formes d'organisations de travailleuses migrantes. Comme Les Roses d'Acier &#224; Paris. C'est la communaut&#233; chinoise en particulier qui vient de cr&#233;er une organisation depuis cet hiver. Mais je pense au collectif du XVIe arrondissement qui recouvre tout le bois de Boulogne avec beaucoup de trans latinas qui s'organisent. C'est vrai que &#231;a invisibilise les luttes des migrantes en fait. Pour moi, si l'on veut lutter sinc&#232;rement contre la traite des &#234;tres humains, il y a un truc qui devrait &#234;tre fait en priorit&#233;, c'est de r&#233;gulariser les sans-papiers. Parce que si tu n'as pas de droit au s&#233;jour et si tu n'as aucune garantie de protection sur ton droit au s&#233;jour, tu ne vas pas collaborer avec la police. Il y a une m&#233;fiance avec la police tellement forte. Les ph&#233;nom&#232;nes d'abus dans l'industrie c'est beaucoup plus difficile de lutter contre quand on est isol&#233;e les unes des autres, quand on n'a pas de recours comme le droit du travail. C'est toutes ces difficult&#233;s-l&#224;. Quand tu regardes les autres industries dans lesquelles il y a du travail forc&#233; et de la traite c'est-&#224;-dire le b&#226;timent, le textile, ce sont les travailleurs sans papiers, priv&#233;s de droit au s&#233;jour, qui subissent les formes d'abus les plus importantes. Ce qui s'accumule, c'est l'absence de droit au s&#233;jour en plus de l'absence de droit du travail donc c'est l&#224; o&#249; le probl&#232;me est plus fort qu'ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt;***&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Thierry Schaffauser :&lt;/strong&gt; (&#8230;) ton nom appara&#238;t dans l'INSEE officiellement avec ton adresse et ta profession. Il y a beaucoup de coll&#232;gues qui ne veulent pas que ce soit sur leurs papiers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Question du public :&lt;/strong&gt; Il parait que pour &#234;tre autoentrepreneur il faut se d&#233;clarer service &#224; la personne ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Thierry Schaffauser :&lt;/strong&gt; c'est autre service &#224; la personne l'intitul&#233; g&#233;n&#233;ral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Question du public :&lt;/strong&gt; pourquoi le travail dans le domaine du nucl&#233;aire est consid&#233;r&#233; dans le fond moins obsc&#232;ne que le v&#244;tre d'une part, et pourquoi une femme voil&#233;e ne peut pas travailler &#233;galement avec son foulard en France ? Est-ce que dans le fond, en termes de r&#233;pression vous ne vous sentez pas profond&#233;ment solidaire des f&#233;ministes musulmanes qui portent le hijab il me semble que dans le fond, du point de vue du combat citoyen dans lequel vous vous positionnez tr&#232;s justement il me semble que l&#224; il y a des alliances objectives de fait atteint m&#234;me si les mentalit&#233;s n'en sont pas encore l&#224; pour faire le lien. La&#239;que et d&#233;mocratique. Et r&#233;publicain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Thierry Schaffauser :&lt;/strong&gt; j'ai v&#233;cu &#224; Londres o&#249; je voyais plein de femmes qui portaient un foulard et travaillaient un peu partout. &#199;a ne choquait personne. C'est vrai qu'en France on est un pays un peu particulier sur certains sujets. Il n'y a pas que la France, il y a aussi d'autres pays comme la Belgique o&#249; il y a le m&#234;me d&#233;bat. Le STRASS a sign&#233; des communiqu&#233;s de soutien aux luttes contre l'islamophobie. Il y a des rassemblements contre l'islamophobie o&#249; l'on a aussi des signataires au moins individuellement des membres du STRASS vont y aller. Je crois effectivement qu'il y a des parall&#232;les qui se font sur la mani&#232;re dont un symbole est interpr&#233;t&#233; comme sexiste et comment on ne prend pas en compte ce que les femmes elles-m&#234;mes vivent finalement. C'est peut-&#234;tre &#231;a le lien. Apr&#232;s, les alliances se font dans les luttes. L'id&#233;e n'est pas de s'imposer : &#171; Voil&#224; on s'incruste &#187;. Les solidarit&#233;s vont se cr&#233;er. L&#224; o&#249; on a eu des rapprochements avec les f&#233;ministes musulmanes se sont quand on se faisait souvent jet&#233;es des manifs f&#233;ministes traditionnelles et on se retrouvait souvent en fin de cort&#232;ge ensemble et des accointances se sont form&#233;es. Ces derni&#232;res ann&#233;es en France, on a une red&#233;finition de la la&#239;cit&#233; qui impose aux individus une sorte de neutralit&#233;. L'individu doit pouvoir &#234;tre libre d'exprimer son opinion m&#234;me religieuse. Et je ne vois pas en quoi c'est &#231;a qui changerait pour la majorit&#233; ou le reste de la population. Ce n'est pas un d&#233;bat que l'on a beaucoup au STRASS, mais c'est vrai que l'on se sent proche de leurs luttes.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>&#171; Pour un glorieux Jean Genet, cent mille p&#233;d&#233;rastes honteux &#187;</title>
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		<dc:subject>Archive</dc:subject>
		<dc:subject>MAI 68</dc:subject>
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		<dc:subject>Homophobie</dc:subject>
		<dc:subject>r&#233;volution</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Souvenir d'un geste politique qui a sorti l'homosexualit&#233; du placard.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://trounoir.org/+-Homophobie-+" rel="tag"&gt;Homophobie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://trounoir.org/+-revolution-+" rel="tag"&gt;r&#233;volution&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://trounoir.org/IMG/logo/arton96.jpg?1731403053' class='spip_logo spip_logo_right' width='108' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Manifestations, barricades, &#233;meutes, occupations&#8230; Mai 68 bat son plein. Les h&#233;ritiers des r&#233;volutions pass&#233;s, pari communiste, classe prol&#233;tarienne, sujet r&#233;volutionnaire, mouvement ouvrier ou conditions objectives se trouvent priv&#233;s de leur r&#244;le d'interlocuteur valable, de porte-parole. C'est la r&#233;volution de la r&#233;volution. Gilles Deleuze disait : &#171; devenir r&#233;volutionnaire sans avenir de r&#233;volution &#187;. La Sorbonne occup&#233;e est un des centres de la contestation, un foyer d'organisation. Tout y est d&#233;battu et notamment la tension entre la question du d&#233;sir et celle de l'organisation politique. C'est dans ce contexte que Guy Chevalier avec l'aide d'un ami r&#233;digea un texte court, affirmatif soulevant le probl&#232;me de la condition homosexuelle &#224; cette &#233;poque. R&#233;dig&#233; au caf&#233; de l'Ecritoire place de la Sorbonne &#224; la mi-mai, ce tract-manifeste est placard&#233; sur les murs de l'occupation. Des huit affiches placard&#233;es, il n'en reste aucune d&#232;s le lendemain. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le texte sign&#233; par &#171; le Comit&#233; d'action p&#233;d&#233;rastique r&#233;volutionnaire &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;A propos du mot &#171; p&#233;d&#233;rastique &#187; dans le nom du comit&#233;, Guy Chevalier (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, lequel n'a aucune existence v&#233;ritable, donnait un rendez-vous permanent &#224; l'amphi Michelet. Et fut en outre distribu&#233; &#224; l'Od&#233;on et &#224; la Sorbonne en plusieurs centaines d'exemplaires.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour illustrer le poids social et culturel que le texte cherchait &#224; soulever, il suffit de se rem&#233;morer les commentaires de Philippe Sollers lorsque Guy Chevalier chercha &#224; sensibiliser le comit&#233; &#233;tudiants-&#233;crivains &#224; la condition homosexuelle : &#171; Mais comment, tu n'as pas lu Freud ? Il t'explique ton probl&#232;me, qui n'est ni politique ni r&#233;volutionnaire, mais personnel &#187;. Il ne subsiste aucun original du texte. Celui-ci nous est parvenu par Pierre Hahn, journaliste et membre d'Arcadie. Dans son texte : &#171; Mai 68 : le Comit&#233; d'Action P&#233;d&#233;rastique R&#233;volutionnaire occupe la Sorbonne &#187;, Michael Sibalis pr&#233;cise que Pierre Hahn ne recopie pas un passage traitant les membres d'Arcadie de &#171; vieilles marquises r&#233;ac &#187;, car Hahn lui-m&#234;me Arcadien s'&#233;tait senti oblig&#233; de d&#233;fendre ses camarades face aux vives critiques de Charpentier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous souhaitons rappeler l'existence de ce texte, car il est un mod&#232;le de courage politique. Il eut, dans son contexte, la pr&#233;tention de situer la question de l'homosexualit&#233; sur le terrain du politique. Ce faisant, il confronta les r&#233;volutionnaires de 68 et leur lib&#233;ration sociale et morale, celle du &#171; jouir sans entraves &#187; et de la r&#233;volution du d&#233;sir avec leurs pr&#233;jug&#233;s affairant &#224; l'homosexualit&#233; (que celle-ci soit consid&#233;r&#233;e comme une maladie ou comme une d&#233;g&#233;n&#233;rescence bourgeoise). Assumer ce texte et l'afficher, le distribuer, s'exposer soi-m&#234;me aux yeux des autres, se mettre en jeu tel est le geste inaugural du politique. Et c'est &#224; ce double titre qu'il est une source d'inspiration.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&#201;mus et profond&#233;ment boulevers&#233;s par la r&#233;pression civile et polici&#232;re qui s'exerce &#224; l'endroit de toutes les minorit&#233;s &#233;rotiques (homosexuels, voyeurs, maso., partouzes), le Comit&#233; d'Action P&#233;d&#233;rastique R&#233;volutionnaire d&#233;nonce la restriction des possibilit&#233;s amoureuses qui s&#233;vit en Occident depuis l'av&#232;nement du jud&#233;o-christianisme. Les exemples de cette r&#233;pression odieuse ne manquent pas ; vous les avez sous les yeux &#224; chaque instant ; les inscriptions et les dessins dans les chiottes de la Sorbonne et autres ; les passages &#224; tabac d'homosexuels par la police ou par des civils r&#233;trogrades ; la mise en fiche polici&#232;re, en g&#233;n&#233;ral, l'attitude de soumission, les yeux de chiens battus, le genre rase-les-murs de l'homosexuel type ; les carri&#232;res bris&#233;es, l'isolement et la mise au secret qui sont le lot de toutes les minorit&#233;s &#233;rotiques. Pour un glorieux Jean Genet, cent mille p&#233;d&#233;rastes honteux, condamn&#233;s au malheur.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le C.A.P.R. lance un appel pour que vous, p&#233;d&#233;rastes, lesbiennes, etc..., preniez conscience de votre droit &#224; exprimer en toute libert&#233; vos options ou vos particularit&#233;s amoureuses et &#224; promouvoir par votre exemple une v&#233;ritable lib&#233;ration sexuelle dont les pr&#233;tendues majorit&#233;s sexuelles ont tout autant besoin que nous. [&#8230;]&lt;br class='autobr' /&gt;
(Un homme sur 20 est pd ; sur 4 milliards de la population mondiale, &#231;a fait 200 millions de pd).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;NON PAS L'AMOUR ET LA MORT. MAIS L'AMOUR ET LA LIBERT&#201;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;A propos du mot &#171; p&#233;d&#233;rastique &#187; dans le nom du comit&#233;, Guy Chevalier &#233;voquera les &#339;uvres de Gide, de Pasolini et l'imaginaire &#233;rotique gr&#233;co-romain. Il &#233;voquera &#233;galement &#171; les biquets &#187;, ces adolescents lib&#233;r&#233;s sexuellement.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Le propagandiste qui voulait rendre la cigarette f&#233;ministe</title>
		<link>https://trounoir.org/Le-propagandiste-qui-voulait-rendre-la-cigarette-feministe</link>
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		<dc:date>2020-12-27T23:32:43Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>TrouNoir</dc:creator>


		<dc:subject>F&#233;minisme</dc:subject>
		<dc:subject>Capitalisme</dc:subject>
		<dc:subject>Histoire</dc:subject>
		<dc:subject>Publicit&#233;</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Dernier &#233;pisode de la s&#233;rie &lt;i&gt;Ces hommes qui voulaient faire fumer les femmes.&lt;/i&gt; Il raconte l'incroyable propagande qui fut men&#233;e par l'industrie du tabac pour raccorder le d&#233;sir d'&#233;mancipation f&#233;ministe et la cigarette.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://trounoir.org/+-Feminisme-+" rel="tag"&gt;F&#233;minisme&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://trounoir.org/+-Histoire-+" rel="tag"&gt;Histoire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://trounoir.org/+-publicite-+" rel="tag"&gt;Publicit&#233;&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://trounoir.org/IMG/logo/arton98.jpg?1731403053' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='111' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Troisi&#232;me et dernier &#233;pisode de la s&#233;rie &lt;i&gt;Ces hommes qui voulaient faire fumer les femmes.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour comprendre ce qui va suivre, il vous faudra lire les &#233;pisodes &lt;a href=&#034;http://trounoir.org/?Le-patron-qui-voulait-faire-fumer-les-femmes-et-devenir-encore-plus-riche&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;1&lt;/a&gt; et &lt;a href=&#034;http://trounoir.org/?Le-publicitaire-qui-voulait-fait-maigrir-les-femmes-avec-des-cigarettes&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;2&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Dans le premier &#233;pisode, nous avons bross&#233; un portrait crois&#233; des cigarettes et de la condition des femmes dans les ann&#233;es 20.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le deuxi&#232;me &#233;pisode, nous avons abord&#233; la campagne de publicit&#233; pour Lucky Strike qui liait cigarette et recherche de la minceur en culpabilisant les femmes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce dernier &#233;pisode, nous allons raconter l'incroyable propagande qui fut men&#233;e par l'industrie du tabac pour raccorder le d&#233;sir d'&#233;mancipation f&#233;ministe et la cigarette.&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt;Qui &#233;tait Edward Bernays, le fondateur de la propagande moderne ?&lt;/li&gt;&lt;li&gt;Que furent ses principaux faits d'armes ?&lt;/li&gt;&lt;li&gt;Quelles &#233;taient ses techniques et en quoi &#233;taient-elles novatrices ?&lt;/li&gt;&lt;li&gt;En quoi consistait la partie souterraine de la campagne d'affiche Reach for a Lucky ?&lt;/li&gt;&lt;li&gt;D'o&#249; venait le d&#233;sir d'&#233;mancipation de femmes de l'&#233;poque ?&lt;/li&gt;&lt;li&gt;Comment Bernays s'y est-il pris pour faire fumer les femmes dehors ?&lt;/li&gt;&lt;li&gt;Pourquoi Bernays a-t-il voulu mettre le vert &#224; la mode ?&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;La campagne d'affiches &lt;i&gt;Reach for a Lucky &lt;/i&gt;battait son plein. Mais elle comportait une partie souterraine, &lt;i&gt;invisible&lt;/i&gt;. Hill avait besoin de frapper fort pour faire fumer les femmes. De simples affiches ne suffisaient pas. Il lui fallait donc un professionnel du battage m&#233;diatique, un expert en manipulation des foules. Quelqu'un qui &#233;tait capable d'intriguer dans le sens de &lt;i&gt;Lucky Strike&lt;/i&gt;, sans que cela se remarque. Le grand Edward Bernays serait parfait.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le neveu de Freud se vante&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;En g&#233;n&#233;ral, au bout de la cinqui&#232;me minute de conversation, il mentionnait son oncle Sigmund Freud. Il ne se privait pas de rappeler son statut de neveu du ma&#238;tre viennois. Il &#233;tait propagandiste, et savait que cette vieille ficelle fonctionnait toujours. &#199;a impressionnait l'auditoire.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_349 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;24&#034; data-legende-lenx=&#034;&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://trounoir.org/local/cache-vignettes/L403xH503/1_edward_bernays_cropped_1917_-5f6a7.png?1765891112' width='403' height='503' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Edward Bernays en 1917
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Edward Bernays avait une tr&#232;s haute estime de lui-m&#234;me. &#192; chaque personne qu'il rencontrait, il racontait ses faits d'armes dans le domaine des &#171; relations publiques &#187;, titre qu'il avait invent&#233; pour remplacer le trop connot&#233; &#171; propagande &#187;. Ce n'&#233;tait pas que de la vantardise. Ses r&#233;sultats &#233;taient bien au-del&#224; de l'imaginable. Quand l'homme promettait aux patrons ou aux politiciens de &#171; contr&#244;ler les masses et les mobiliser &#224; volont&#233; sans qu'elles s'en rendent compte &#187; (&lt;i&gt;Propaganda&lt;/i&gt;)&lt;i&gt;,&lt;/i&gt; il exag&#233;rait &#224; peine. Il en &#233;tait capable. Il l'avait d&#233;j&#224; fait.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_344 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;44&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://trounoir.org/IMG/jpg/2_bernays_et_sa_femme_date_inconnue_.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://trounoir.org/IMG/jpg/2_bernays_et_sa_femme_date_inconnue_.jpg?1731402999' width='500' height='771' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Edward Bernays et sa femme. Date inconnue.
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il &#233;tait devenu l'homme &#224; engager pour la r&#233;ussite de ses affaires ou de son &#233;lection. Il avait fond&#233; la propagande moderne. Son travail eut des r&#233;percussions sur toute la publicit&#233; moderne et la communication politique. M&#234;me les nazis l'&#233;tudiaient ; Goebbels s'est beaucoup inspir&#233; de son travail. Le futur &lt;i&gt;Ministre de l'&#201;ducation du peuple et de la Propagande du Reich&lt;/i&gt; revendiquait l'usage en 1932 &#171; des m&#233;thodes am&#233;ricaines et &#224; l'&#233;chelle am&#233;ricaine &#187;. En outre, on sait qu'il avait des exemplaires des livres du propagandiste dans sa biblioth&#232;que.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Edward L. Bernays et la propagande Sandrine Aumercier, 2007, Revue du M.A.U.S.S.&#034; id=&#034;nh3-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On dit souvent qu'Edward Bernays fut l'un des grands artisans de la soci&#233;t&#233; de consommation. Il reste pourtant largement m&#233;connu.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Un g&#233;nial manipulateur des opinions&lt;/h2&gt;&lt;div class='spip_document_347 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;86&#034; data-legende-lenx=&#034;xx&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://trounoir.org/IMG/jpg/6_george_creel_in_1917__cropped_.jpg?1731403005' width='500' height='656' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;George Creel (1876-1953), journaliste &#224; la t&#234;te de ladite commission. Photo de 1917.
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il fit ses armes dans la commission Creel. En tant qu'organe de communication, elle posa les jalons de la propagande politique moderne. En 1916, le pr&#233;sident Woodrow Wilson se fait r&#233;&#233;lire en promettant que les &#201;tats-Unis ne partiraient pas en guerre. C'&#233;tait un mensonge. Une ann&#233;e plus tard, il lui fallait donc pr&#233;parer l'opinion. Tout le monde devait devenir f&#233;rocement proguerre. Pour cela, il cr&#233;a cette commission r&#233;unissant les meilleurs propagandistes de l'&#233;poque.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_346 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;87&#034; data-legende-lenx=&#034;xx&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://trounoir.org/local/cache-vignettes/L444xH599/4_i_want_you_for_u.s._army__1917_-56c8d.jpg?1765891112' width='444' height='599' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;C&#233;l&#232;bre affiche de 1917 provenant de la commission Creel, et repr&#233;sentant &#034;Oncle Sam&#034;
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Elle frappa sur tous les fronts. Elle monta des bus de stars d'Hollywood. Ceux-ci tourn&#232;rent dans tous le pays pour en appeler au patriotisme des Am&#233;ricains. Elle cr&#233;a une campagne d'affichage tr&#232;s moderne, avec le fameux &#171; We want you for US Army &#187;, flanqu&#233; d'un Oncle Sam au doigt point&#233;. Ils invent&#232;rent &#233;galement le principe des &lt;i&gt;four minute men.&lt;/i&gt; Ce sont des hommes volontaires et impliqu&#233;s dans leur communaut&#233; qui se levaient pendant toutes sortes de r&#233;unions publiques (cin&#233;ma, messe, etc.) pour prononcer un discours qui expliquait pourquoi il fallait partir en guerre. L'essentiel &#233;tait qu'ils ne disaient jamais qu'on le leur avait demand&#233;. Cela devait para&#238;tre spontan&#233;. La bonne propagande doit rester cach&#233;e. Toute cette campagne fut un immense succ&#232;s, et d&#233;clencha dans le pays une pouss&#233;e brutale de patriotisme.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_337 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;120&#034; data-legende-lenx=&#034;xx&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://trounoir.org/IMG/jpg/5_affiche_femme_commission_creel_1917_.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://trounoir.org/IMG/jpg/5_affiche_femme_commission_creel_1917_.jpg?1731403004' width='500' height='720' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Affiche de 1917 de la commission Creel. &#034;Mon dieu ! J'aimerais tellement &#234;tre un homme pour pouvoir rejoindre la Navy&#034;
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Revenus en temps de paix, les industriels voulurent s'offrir les services de ceux qui avaient particip&#233; &#224; cette entreprise. Bernays &#233;tait le plus talentueux d'entre eux. Ses succ&#232;s commerciaux furent nombreux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il cr&#233;a de toutes pi&#232;ces le petit-d&#233;jeuner &#171; am&#233;ricain &#187; avec des &#339;ufs et du bacon, comme repr&#233;sentant de l'&lt;i&gt;American Way of Life&lt;/i&gt;, pour le compte d'une entreprise qui vendait du bacon. Il contacta des milliers de m&#233;decins pour leur demander de le recommander comme &#233;tant bon pour la sant&#233;. Il fit publier cette grande &#233;tude dans de nombreux journaux pour vanter les m&#233;rites du petit-d&#233;jeuner &#171; sain &#187; et &#171; am&#233;ricain &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il r&#233;alisa la promotion du savon &lt;i&gt;Ivory&lt;/i&gt;, en organisant de gigantesques concours de sculpture de celui-ci, con&#231;u pour &#234;tre facile &#224; modeler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il imposa pour le compte d'un fabricant de pianos la mode du salon de musique. Il mit en place de grandes expositions de salon de musique d'&#233;poque. Il demanda &#224; des architectes de placer syst&#233;matiquement un coin &#224; musique dans chaque nouvelle construction. Il organisa des &#233;v&#233;nements mondains o&#249; fut pr&#233;sente la haute soci&#233;t&#233;, pour donner &#224; la classe moyenne l'envie d'avoir eux-m&#234;mes des salons de musique. Ainsi tout le monde en voulut un chez soi et les ventes de piano d&#233;coll&#232;rent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son &#339;uvre la plus malfaisante fut sans doute sa participation au renversement du gouvernement socialiste du Guatemala en 1954, pour le compte d'une entreprise productrice de bananes. En 1951 fut &#233;lu Jacobo &#193;rbenz Guzm&#225;n, dont le programme politique pr&#233;voyait d'exproprier les parties en friches des exploitations agricoles pour les redistribuer &#224; des familles de paysans. Cependant, l'United Fruit Company ne le voyait pas d'un bon &#339;il. Elle poss&#233;dait &#233;norm&#233;ment de terres non utilis&#233;es dans le pays.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_338 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;34&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://trounoir.org/IMG/jpg/7_unfruitcompagny_logo.jpg?1731403005' width='500' height='253' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Logo de l'United Fruit Compagny.
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Bernays organisa donc une gigantesque campagne de presse et de lobbying pour influencer l'opinion publique et la classe politique am&#233;ricaines. Il inonda les actualit&#233;s de communiqu&#233;s alarmistes. Il fit en sorte de devenir l'unique source d'information sur le Guatemala aupr&#232;s des journaux am&#233;ricains. Il fit distribuer 300 000 copies d'un pamphlet sur le pr&#233;tendu p&#233;ril rouge guat&#233;malt&#232;que intitul&#233; Le Communisme au Guatemala en 22 faits. C'&#233;tait l'&#233;poque du maccarthysme, il fallait jouer sur la Peur rouge. Derri&#232;re Guzm&#225;n, le spectre du communisme !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toute cette campagne se solda par un coup d'&#201;tat de l'arm&#233;e organis&#233; conjointement par&lt;i&gt; &lt;/i&gt;la C.I.A. et la compagnie productrice de bananes. Puis une quarantaine d'ann&#233;es d'instabilit&#233; politique et de conflit arm&#233;, dont le nombre de morts se compte en centaine de milliers. Mais gr&#226;ce &#224; Bernays et la C.I.A., l'&lt;i&gt;United Fruit Company &lt;/i&gt;put continuer &#224; exporter des bananes.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Des techniques de propagande novatrices&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Son succ&#232;s &#233;tait d&#251; &#224; l'efficacit&#233; de ses techniques. Il avait &#233;labor&#233; plusieurs proc&#233;d&#233;s : l'utilisation d'un tiers d'autorit&#233;, l'&#233;motion plut&#244;t que la pens&#233;e, et la manipulation consciente de d&#233;sirs inconscients. Et tout cela fonctionnait gr&#226;ce &#224; un principe : &lt;i&gt;la propagande doit toujours rester invisible&lt;/i&gt;. C'est ainsi que dans son livre &lt;i&gt;Propaganda&lt;/i&gt;, il d&#233;veloppe une th&#233;orie des foules et une anthropologie qui sont le fondement de ses techniques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'homme est gr&#233;gaire, et il suit ce qui fait autorit&#233;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutes ses campagnes se fondaient sur l'autorit&#233;, et sur le d&#233;sir de faire comme les autres. Il consid&#233;rait les &#234;tres humains comme de simples moutons qui ne font que suivre. &#171; L'homme &#233;tant de nature gr&#233;gaire, il se sent li&#233; au troupeau, y compris lorsqu'il est seul chez lui, rideaux ferm&#233;s. Son esprit conserve les images qu'y ont imprim&#233;es les influences sociales. &#187; (Propaganda, pp 61-62).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour le petit-d&#233;jeuner, ce furent les m&#233;decins qui firent la r&#233;clame du produit. Dans le cas des &lt;i&gt;four minutes men&lt;/i&gt;, il s'appuyait sur la confiance qu'inspirait une figure importante de la communaut&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'&#233;motion plut&#244;t que la raison&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_348 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;111&#034; data-legende-lenx=&#034;xx&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://trounoir.org/local/cache-vignettes/L300xH317/8_gustave_le_bon-d4a04.jpg?1765891112' width='300' height='317' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Les th&#233;ories de Gustave Le Bon (1841-1931) sur les foules &#233;taient tr&#232;s r&#233;pandues chez les &#233;lites de l'&#233;poque.
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il consid&#233;rait les foules comme on le faisait &#224; l'&#233;poque. Il s'appuyait sur les th&#232;ses tr&#232;s en vogue de Gustave Le Bon, dans sa &lt;i&gt;Psychologie des foules. &lt;/i&gt;&#171; La &lt;i&gt;pens&#233;e &lt;/i&gt;au sens strict du terme n'a pas sa place dans la mentalit&#233; collective, guid&#233;e par l'impulsion, l'habitude ou l'&#233;motion. &#187; (&lt;i&gt;Propaganda&lt;/i&gt;, p. 62). La foule &#233;tait mue par l'&#233;motion. Elle &#233;tait par nature irrationnelle. Ses caract&#233;ristiques sont pour Le Bon : &#171; l'impulsivit&#233;, l'irritabilit&#233;, l'incapacit&#233; &#224; raisonner, l'absence de jugement et d'esprit critique, l'exag&#233;ration des sentiments &#187; (&lt;i&gt;Psychologie des foules&lt;/i&gt; p.17) Il ne mettait donc jamais en avant des raisonnements. Il savait que les arguments rationnels n'&#233;taient d'aucune efficacit&#233;. Il jouait plut&#244;t sur les &#233;motions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Travailler les d&#233;sirs inavou&#233;s&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'homme avait &#224; c&#339;ur de fonder son travail sur les sciences sociales de son temps. Toutes ses techniques en &#233;taient inspir&#233;es. C'&#233;tait ce qui le diff&#233;renciait des autres propagandistes. Il avait compris que cet apport &#233;tait essentiel. Il lui fallait une v&#233;ritable science des humains, sans morale ni tabous, pour pouvoir les manipuler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi le travail de son oncle, &#224; la pointe de la modernit&#233; &#224; l'&#233;poque, innervait son travail. Il &#233;tait bien au fait, comme l'enseignait la psychanalyse, qu'il existait des d&#233;sirs inavou&#233;s. Il cherchait constamment &#224; travailler l'inconscient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Les psychologues de l'&#233;cole de Freud, eux surtout, ont montr&#233; que nos pens&#233;es et nos actions sont des substituts compensatoires de d&#233;sirs que nous avons d&#251; refouler. Autrement dit, il nous arrive de d&#233;sirer telle chose, non parce qu'elle est intrins&#232;quement pr&#233;cieuse ou utile, mais parce que, inconsciemment, nous y voyons un symbole d'autre chose dont nous n'osons pas nous avouer que nous le d&#233;sirons. Un homme qui ach&#232;te une voiture se dit probablement qu'il en a besoin pour se d&#233;placer, alors qu'au fond de lui il pr&#233;f&#233;rerait peut-&#234;tre ne pas s'encombrer de cet objet et sait qu'il vaut mieux marcher pour rester en bonne sant&#233;. Son envie tient vraisemblablement au fait que la voiture est aussi un symbole du statut social, une preuve de la r&#233;ussite en affaires, une fa&#231;on de complaire &#224; sa femme. &#187; (&lt;i&gt;Propaganda&lt;/i&gt;, p. 63)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La propagande doit rester invisible&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a cette constante dans toutes ses campagnes : la propagande doit rester invisible. Personne n'aime se faire manipuler. Il avait compris comme personne qu'une propagande efficace pr&#233;servait la &lt;i&gt;sensation de libert&#233;&lt;/i&gt;. Il fallait donc faire croire que tout se d&#233;roulait spontan&#233;ment. Les personnes manipul&#233;es devaient se convaincre que les d&#233;cisions venaient d'elles-m&#234;mes. Et surtout il ne fallait jamais dire qu'il y avait une entreprise derri&#232;re. Pour lui c'&#233;tait m&#234;me ce qui le diff&#233;renciait d'un publicitaire. Son travail restait toujours dans l'ombre.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Bernays, la face cach&#233;e de la campagne &lt;i&gt;Reach for a Lucky&lt;/i&gt;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Une campagne d'affichage ne suffisait pas. Hill avait besoin de Bernays. &lt;i&gt;Reach for a Lucky Instead of Sweet&lt;/i&gt;, la campagne mise au point par Albert Lasker, consistait en des publicit&#233;s qui associaient cigarette et minceur. Elle allait &#234;tre accompagn&#233;e d'une partie souterraine. Il s'agissait pour Bernays de d&#233;ployer ses techniques de manipulation invisible. Tout cela allait &#234;tre terriblement efficace.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il fit appel &#224; l'autorit&#233;. Il publia dans la presse des &#233;crits de m&#233;decins qui parlaient de l'impact n&#233;gatif du sucre sur la sant&#233;. Aucune mention n'&#233;tait faite sur &lt;i&gt;Lucky Strike&lt;/i&gt; ou m&#234;me sur le tabagisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il influen&#231;a le milieu de la mode pour promouvoir la minceur. Pour cela, il en envoya aux magazines de mode des photos de haute couture r&#233;alis&#233;es &#224; Paris. Elles repr&#233;sentaient des mannequins &#224; la silhouette longiligne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il invita des artistes &#224; venir parler &#224; des conf&#233;rences sur la beaut&#233;. L&#224; encore, ce n'&#233;tait jamais mis en lien avec la marque. &#201;videmment pour ceux-ci, l'id&#233;al moderne am&#233;ricain &#233;tait la femme mince.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il fit faire des &#233;tudes d'opinion qu'il diffusa massivement. Il ne s'agissait pas pour lui d'en tirer des informations, mais bien plut&#244;t de jouer sur le d&#233;sir de conformit&#233; : &#171; La vendeuse mince et moderne est demand&#233;e, et son employeur et elle peuvent gagner plus d'argent que ses coll&#232;gues plus grosses &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il mit en sc&#232;ne la guerre que l'&lt;i&gt;American Tobacco Company &lt;/i&gt;menait &#171; dans l'int&#233;r&#234;t des consommateurs &#187; contre l'industrie des bonbons. Il se servait pour cela des r&#233;actions outr&#233;es des producteurs de confiseries. Plus ils &#233;taient scandalis&#233;s, plus la campagne semblait r&#233;elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bernays faisait feu de tout bois. Tout le monde devait porter son attention sur &lt;i&gt;Lucky Strike. &lt;/i&gt;De mani&#232;re directe avec les publicit&#233;s, mais aussi de mani&#232;re indirecte avec ce discret matraquage m&#233;diatique. Cela pla&#231;ait inconsciemment dans les esprits l'id&#233;e que la minceur &#233;tait l'attribut des femmes modernes. L'id&#233;e que le sucre &#233;tait mauvais pour la sant&#233; &#233;tait dans toutes les t&#234;tes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, il manipulait les gens sans qu'ils s'en rendent compte. Il fallait que leurs opinions s'adaptent aux int&#233;r&#234;ts de &lt;i&gt;Lucky Strike. &lt;/i&gt;Cela avait pour effet que les femmes &#233;taient plus r&#233;ceptives aux publicit&#233;s. Elles voyaient dans les cigarettes une solution pour mincir. C'&#233;tait autant de potentielles futures acheteuses.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Faire fumer les femmes dehors&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Pourtant malgr&#233; le succ&#232;s de la campagne, George Washington Hill, obs&#233;d&#233; par le profit, en voulait toujours plus. Bernays le raconte : &#171; Hill m'a appel&#233; : &#8220;Comment pouvons-nous faire en sorte que les femmes fument dans la rue ? Elles fument &#224; l'int&#233;rieur. Mais merde, si elles passent la moiti&#233; du temps dehors et qu'on peut faire en sorte qu'elles fument &#224; l'ext&#233;rieur, on va quasiment doubler le march&#233; f&#233;minin. Faites quelque chose. Agissez !&#8221; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Face &#224; la demande pressante de son client, Bernays mit en place l'un de ses plus fameux faits d'armes. Ce devait &#234;tre m&#233;morable et impactant. Il fallait que l'opinion publique soit modifi&#233;e en profondeur. Comme nous l'avons vu, le tabagisme f&#233;minin se r&#233;pandait &#224; l'&#233;poque et devenait moins tabou. Pourtant, il &#233;tait toujours tr&#232;s mal vu pour les femmes de fumer dans la rue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il d&#233;cida d'aller consulter un disciple de son oncle, pour lui demandait ce que repr&#233;sentait la cigarette. A. A. Brill, qui &#233;tait l'un des premiers psychanalystes am&#233;ricains, lui r&#233;pondit : &#171; Certaines femmes voient la cigarette comme un symbole de libert&#233;. Fumer est une sublimation de l'&#233;rotisme oral ; tenir une cigarette dans la bouche excite la zone orale. Il est parfaitement normal pour les femmes de vouloir fumer [&#8230;] Aujourd'hui l'&#233;mancipation des femmes a supprim&#233; beaucoup de leurs d&#233;sirs f&#233;minins. De plus en plus de femmes font maintenant le m&#234;me travail que les hommes. Beaucoup ne font pas d'enfants ; et celles qui en font en ont moins. Les traits f&#233;minins sont masqu&#233;s. Les cigarettes, qui sont assimil&#233;es aux hommes, deviennent des torches de la libert&#233; [&lt;i&gt;torches of freedom&lt;/i&gt;] &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_339 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;41&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://trounoir.org/IMG/jpg/9_abraham_brill_2_date_inconnue_.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://trounoir.org/IMG/jpg/9_abraham_brill_2_date_inconnue_.jpg?1731403006' width='500' height='683' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;A. A. Brill (1874-1948). Date inconnue.
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Dans les ann&#233;es 20, les femmes veulent s'&#233;manciper&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le psychanalyste avait raison, et notre propagandiste le comprenait bien. Beaucoup de femmes voulaient s'&#233;manciper et sortir de leur r&#244;le traditionnel. Tout le d&#233;but du 20e si&#232;cle, avec notamment le mouvement suffragiste, en &#233;tait une preuve flagrante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le droit de vote pour les femmes blanches obtenu en 1920 (les lois &lt;i&gt;Jim Crow &lt;/i&gt;emp&#234;chaient de nombreux Noirs am&#233;ricains de voter) n'&#233;tait que la face visible d'un mouvement de fond. Cela a &#233;t&#233; permis par une &#233;volution des m&#339;urs. La conscription pour les hommes durant la Premi&#232;re Guerre mondiale en a &#233;t&#233; l'un des catalyseurs. En effet, de nombreux postes vacants furent repris par des femmes. On dit souvent que cela a eu un fort impact sur le d&#233;sir d'&#233;galit&#233; et d'&#233;mancipation. C'&#233;tait la preuve qu'elles pouvaient travailler, et faire les m&#234;mes m&#233;tiers que les hommes. La main d'&#339;uvre f&#233;minine avant 1914 &#233;tait de 23,6 %, et augmenta pour repr&#233;senter entre 37,7 % et 46,7 % des travailleurs &#224; la fin de la guerre.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Braybon 1989, p.49. Vu sur&#034; id=&#034;nh3-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Cela permit aussi une plus grande ind&#233;pendance mat&#233;rielle pour ces femmes. Leur salaire &#233;tait bien plus faible, mais elles n'avaient pas &#224; compter sur un homme pour survivre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme nous l'avons vu pr&#233;c&#233;demment, un fort d&#233;sir d'&#233;mancipation animait beaucoup de femmes. Il y avait une volont&#233; d'en finir avec la vieille morale puritaine et les corsets trop serr&#233;s. Le moment &#233;tait au &lt;i&gt;flappers&lt;/i&gt; qui fumaient, dansaient sur du jazz et avaient une sexualit&#233; lib&#233;r&#233;e. Le d&#233;sir d'&#233;galit&#233; &#233;tait bien pr&#233;sent. L'id&#233;e que les femmes pouvaient faire les m&#234;mes choses que les hommes &#233;tait dans l'air du temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; La vapeur qui fait tourner la machine sociale, ce sont les d&#233;sirs humains. &#187; disait Bernays. Et en &#171; ing&#233;nieur du social &#187; comme il s'appelait, ceux-ci &#233;taient ses premiers mat&#233;riaux. Il fallait donc utiliser cette aspiration &#224; l'&#233;mancipation pour la lier aux &lt;i&gt;Lucky Strike&lt;/i&gt;. L'homme avait un plan.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Torches of Freedom&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il lui fallait une grande manifestation populaire connue partout dans le pays. La &lt;i&gt;Easter Parade&lt;/i&gt; de New York qui f&#234;tait P&#226;ques &#233;tait couverte chaque ann&#233;e par les grands journaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il lui fallait des actrices : il fit donc un casting. Ce devait &#234;tre discret. Il &#233;tait dit aux jeunes femmes que c'&#233;tait une campagne men&#233;e pour l'&#233;galit&#233; et la libert&#233; de fumer. Bernays donna comme instruction que les filles soient &#171; jolies, mais ne devaient pas trop ressembler &#224; des top models &#187;. Il leur fournit les cigarettes (des &lt;i&gt;Lucky Strike &lt;/i&gt;&#233;videmment) qu'elles devraient sortir toutes en m&#234;me temps &#224; son signal pendant la manifestation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il lui fallait un slogan : il reprit simplement les mots de A. A. Brill, qui parlait des torches de la libert&#233; (&lt;i&gt;Torches of Freedom&lt;/i&gt;). C'est ce que les jeunes femmes devaient dire aux journalistes si on les interrogaient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il lui fallait des invitations : on sait qu'elles vinrent en substance de la militante f&#233;ministe et journaliste Ruth Hale : &#171; Femmes ! Allumez une autre torche de la libert&#233; ! Combattez un autre tabou pour notre sexe ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il lui fallait du retentissement m&#233;diatique : la marche &#233;tait tr&#232;s relay&#233;e. Mais il ne fallait prendre aucun risque. Il prit la peine d'engager un ami photographe, au cas o&#249; aucune des photos prises par ses coll&#232;gues ne soit diffusable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 4 avril 1929, le jour du dimanche de P&#226;ques, un &#233;v&#233;nement au retentissement national eut lieu : &lt;i&gt;des femmes avaient fum&#233; en public &#224; l'Easter Parade de New York&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain, de tr&#232;s nombreux journaux en parl&#232;rent. Cela fit la une du &lt;i&gt;New York Times. &lt;/i&gt;Un d&#233;bat public sur le tabagisme des femmes &#224; l'ext&#233;rieur venait de s'ouvrir. En bien ou en mal, on ne parlait que de &#231;a. On rapporta &#224; la suite de cet &#233;v&#233;nement que des femmes &#231;&#224; et l&#224; dans le pays s'&#233;taient mises &#224; fumer fi&#232;rement dans la rue, comme un marqueur d'ind&#233;pendance et d'&#233;mancipation. Des f&#233;ministes s'&#233;taient empar&#233;es du tabagisme pour en faire un symbole d'&#233;galit&#233;. Des clubs de femmes conservatrices en appelaient &#224; son interdiction. &#199;a avait fonctionn&#233;, se disait Bernays. &#171; J'ai appris que des coutumes d'un autre &#226;ge peuvent tomber en d&#233;su&#233;tude par un appel th&#233;&#226;tral propag&#233; par le r&#233;seau des m&#233;dias &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Lucky Strike et son mal-aim&#233; paquet vert&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;En 1934, George Washington Hill fit de nouveau appel &#224; Bernays. Il avait un probl&#232;me. &#192; l'&#233;poque, les paquets de &lt;i&gt;Lucky Strike&lt;/i&gt; &#233;taient verts. Hill s'&#233;tait rendu compte que cette couleur ne plaisait pas aux femmes. Elle s'accordait mal avec la plupart des couleurs de v&#234;tements. Et d'autant moins bien avec celles qui &#233;taient &#224; la mode.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_340 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;36&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://trounoir.org/IMG/jpg/10_lucky_str_green_1.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://trounoir.org/IMG/jpg/10_lucky_str_green_1.jpg?1731402994' width='500' height='650' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Paquet de Lucky Strike de l'&#233;poque
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;On sugg&#233;ra &#224; Hill de changer la couleur des paquets. Mais cela aurait &#233;t&#233; trop cher et trop long. L'homme n'&#233;tait pas pr&#234;t &#224; perdre autant d'argent. Il fallait donc non pas que le produit s'adapte aux clients. C'est le client qui devait changer. Et m&#234;me&lt;i&gt; tout son environnement&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bernays se lan&#231;a donc dans une folle campagne de six mois pour faire du vert la couleur &#224; la mode.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il lan&#231;a donc le &lt;i&gt;Green Fashion Fall. &lt;/i&gt;C'&#233;tait une sorte de bal auquel il invita des gens de la bonne soci&#233;t&#233; new-yorkaise et de la mode. La seule condition pour venir &#233;tait de s'habiller en vert.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_350 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;31&#034; data-legende-lenx=&#034;&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href=&#034;https://images.squarespace-cdn.com/content/v1/520a3a3ee4b04f935eefceef/1392059204802-1DDJC44OGHRH8HYJQF0F/ke17ZwdGBToddI8pDm48kBUDAxm-FLUF-OJf9moK1kV7gQa3H78H3Y0txjaiv_0fDoOvxcdMmMKkDsyUqMSsMWxHk725yiiHCCLfrh8O1z5QPOohDIaIeljMHgDF5CVlOqpeNLcJ80NK65_fV7S1UT_TXfTUFcrrnRvtinoH4JYxq5g0UB9t65pVePltZrd1IKYY7Qu0iTZQJ-GJ4dsqLQ/IMG_3613.jpg&#034; class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://trounoir.org/IMG/distant/jpg/IMG_3613-ef7b8db0.jpg?1731403100' width='500' height='667' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Invitation pour le Green Ball
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;En outre, il fit donner des conf&#233;rences par des scientifiques et des artistes pour disserter sur la couleur verte. Il raconte : &#171; Je fus &#233;tonn&#233; de l'empressement avec lequel des scientifiques, des acad&#233;miciens et des professionnels participaient &#224; des &#233;v&#233;nements de ce genre. J'ai appris que pour eux c'&#233;tait une opportunit&#233; bienvenue de parler de leur sujet favori et d'appr&#233;cier la publicit&#233; qui en d&#233;coulait. Dans un &#226;ge de la communication, leur activit&#233; d&#233;pendait souvent de la visibilit&#233; publique. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_341 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;38&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://trounoir.org/IMG/jpg/11_camapagne_vert_1934_.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://trounoir.org/IMG/jpg/11_camapagne_vert_1934_.jpg?1731402994' width='500' height='688' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Publicit&#233; pour Lucky Strike de 1934.
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il contacta &#233;galement des d&#233;corateurs d'int&#233;rieur, des stylistes, des femmes influentes dans la haute soci&#233;t&#233;, pour les convaincre que le vert &#233;tait tendance.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_342 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;28&#034; data-legende-lenx=&#034;&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://trounoir.org/local/cache-vignettes/L471xH760/12_robe_verte_1934-27059.jpg?1765891112' width='471' height='760' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Publicit&#233; de mode de 1934.
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;div class='spip_document_343 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;64&#034; data-legende-lenx=&#034;xx&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://trounoir.org/IMG/jpg/13_magasine_tres_parisien_1934.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://trounoir.org/IMG/jpg/13_magasine_tres_parisien_1934.jpg?1731402995' width='500' height='680' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Extrait du magazine fran&#231;ais &#034;Tr&#232;s parisien&#034; de l'automne 1934
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Les r&#233;sultats furent au rendez-vous. Le vert fut la couleur de l'ann&#233;e. George Washington Hill &#233;tait ravi, les ventes avaient encore augment&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Conclusion&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Pour George Washington Hill, le patron de &lt;i&gt;Lucky Strike,&lt;/i&gt; Albert Lasker, le publicitaire, et Edward Bernays, le propagandiste, ces efforts n'avaient pas &#233;t&#233; vains. En 1923, les femmes repr&#233;sentaient 5 % des fumeurs. En 1929, ce pourcentage &#233;tait pass&#233; &#224; 12 %. Puis &#224; 18,1 % en 1935.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;. O'Keefe, Anne Marie ; Pollay, Richard W. (1996). &#171; Deadly Targeting of (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Bien s&#251;r les trois hommes ne sont pas des magiciens omnipotents. Ils n'ont pas &#224; eux seuls r&#233;ussi &#224; faire fumer les femmes. L'augmentation du tabagisme f&#233;minin dans les ann&#233;es 20 &#233;tait dans l'air du temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Leur r&#233;ussite a &#233;t&#233; d'analyser avec une grande acuit&#233; les tendances qui parcouraient le champ social. C'&#233;tait n&#233;cessaire pour les faire aller dans leur sens. Ce faisant, leur manipulation n'a pas &#233;t&#233; de cr&#233;er de toute pi&#232;ce des d&#233;sirs, ce qui est impossible. C'est plut&#244;t qu'ils ont r&#233;ussi &#224; comprendre l'air du temps, et les pr&#233;occupations et les combats qui animaient les femmes de leur &#233;poque pour les amener vers leur produit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est ainsi que leur travail fut r&#233;compens&#233;. Car en plus d'avoir ouvert le march&#233; des femmes pour tout le monde, ils avaient r&#233;ussi &#224; faire d&#233;coller les ventes de &lt;i&gt;Lucky Strike&lt;/i&gt;. En 1929, les ventes ont tripl&#233;, pour d&#233;passer en 1930 &#8212; on imagine le plaisir de Hill &#8212; celles de la marque concurrente &lt;i&gt;Camel. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Lucky Strike &lt;/i&gt;&#233;tait devenue la premi&#232;re marque de cigarettes aux &#201;tats-Unis, gr&#226;ce au travail acharn&#233; de ces trois hommes pour encourager le tabagisme f&#233;minin. Les femmes fumaient et George Washington Hill &#233;tait &lt;i&gt;encore plus&lt;/i&gt; riche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ignace Fambeaux&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Bibliographie :&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La plupart des informations contenues dans cet article (et notamment les citations de Bernays et Hill) proviennent de l'excellent livre &lt;i&gt;The Cigarette Century &lt;/i&gt;de Allan M. Brandt, malheureusement non traduit en fran&#231;ais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un des autres supports a &#233;t&#233; le documentaire &lt;i&gt;Propaganda, la fabrique du consentement &lt;/i&gt;(2018)&lt;i&gt; &lt;/i&gt;de &lt;a id=&#034;info_title&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Jimmy Leipold, qui parle de Bernays, et qui m'a en premier fait d&#233;couvrir cette histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour ce qui est des faits d'armes et de la doctrine de Bernays, je me suis appuy&#233; sur son livre &lt;i&gt;Propaganda &lt;/i&gt;(1928), ainsi que sur la pr&#233;face de Norman Baillargeon de son &#233;dition fran&#231;aise de 2007 publi&#233;e chez Zones.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mes sources &#224; propos de l'ing&#233;rence am&#233;ricaine au Guatemala viennent de ce tr&#232;s bon article d'&#201;tienne Dasso, que l'on pourra trouver &#224; cette adresse :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://journals.openedition.org/orda/2667&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://journals.openedition.org/orda/2667&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb3-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Edward L. Bernays et la propagande &lt;/i&gt;Sandrine Aumercier, 2007, Revue du M.A.U.S.S.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.cairn.info/revue-du-mauss-2007-2-page-452.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.cairn.info/revue-du-mauss-2007-2-page-452.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Braybon 1989, p.49. Vu sur &lt;a href=&#034;https://www.striking-women.org/module/women-and-work/world-war-i-1914-1918&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.striking-women.org/module/women-and-work/world-war-i-1914-1918&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;a id=&#034;CITEREFO'KeefePollay1996&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
. O'Keefe, Anne Marie ; Pollay, Richard W. (1996). &#171; Deadly Targeting of Women in Promoting Cigarettes &#187;. Journal of the American Medical Women's Association. Vu sur &lt;a href=&#034;https://en.wikipedia.org/wiki/Torches_of_Freedom&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://en.wikipedia.org/wiki/Torches_of_Freedom&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>La litt&#233;rature &#224; l'heure de #metoo - Entretien avec H&#233;l&#232;ne Merlin-Kajman</title>
		<link>https://trounoir.org/La-litterature-a-l-heure-de-metoo-Entretien-avec-Helene-Merlin-Kajman</link>
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		<dc:date>2020-12-27T23:32:30Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>socrata</dc:creator>


		<dc:subject>Entretien</dc:subject>
		<dc:subject>Litt&#233;rature</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; Ce que j'entends dans ce po&#232;me, ce que j'en re&#231;ois d'abord, imm&#233;diatement, c'est la repr&#233;sentation du d&#233;sir f&#233;minin tel qu'un homme misogyne se le figure. &#187;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://trounoir.org/-DIX-" rel="directory"&gt;DIX&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://trounoir.org/+-Entretien-+" rel="tag"&gt;Entretien&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://trounoir.org/+-Litterature-+" rel="tag"&gt;Litt&#233;rature&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://trounoir.org/IMG/logo/arton99.jpg?1731403054' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='117' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;En 2017, une cinquantaine de candidates et de candidats &#224; l'agr&#233;gation de lettres ont eu &#224; en d&#233;coudre avec un po&#232;me d'Andr&#233; Chenier, &lt;i&gt;L'Oaristys &lt;/i&gt; (datant de 1780), dans lequel le berger Daphnis presse la jeune Na&#239;s de succomber aux plaisirs de la chair. Plusieurs candidates r&#233;digent une lettre-p&#233;tition dans laquelle elles demandent au jury l'autorisation de lire cette sc&#232;ne comme une sc&#232;ne de viol.&lt;br class='autobr' /&gt;
En janvier 2020, Vanessa Springora publie &lt;i&gt;Le Consentement&lt;/i&gt;, &#224; travers lequel elle revient sur la relation amoureuse et sexuelle que l'&#233;crivain Gabriel Matzneff a entretenu avec elle quand elle avait quatorze ans. Elle y expose un dispositif de capture sensorielle et litt&#233;raire &#233;tabli par Matzneff et interroge le crit&#232;re du &#034;consentement&#034; dans une relation d'emprise.&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous avons interrog&#233; H&#233;l&#232;ne Merlin-Kajman qui vient de publier aux Editions Ithaque &lt;a href=&#034;https://www.ithaque-editions.fr/ithtin005-kajman-metoo&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;La Litt&#233;rature &#224; l'heure de #MeToo&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;. Elle revient sur ces deux moments &#224; l'heure de #metoo o&#249; la litt&#233;rature fut somm&#233;e de compara&#238;tre sur le banc des accus&#233;s, en d&#233;plie les multiples sens, questionnements et cons&#233;quences possibles d'une telle approche sans laisser tranquille les tenants d'une polarisation id&#233;ologique du d&#233;bat.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Avant-propos : vous retrouverez ci-dessous les diff&#233;rents liens menants vers les textes en ligne cit&#233;s dans l'entretien et dans l'ouvrage de H&#233;l&#232;ne Merlin-Kajman.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;a href=&#034;https://lessalopettes.wordpress.com/2017/11/03/2540/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Lettre d'agr&#233;gatifs&#8901;ves de Lettres modernes et classiques aux jurys des concours de recrutement du secondaire&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;a href=&#034;https://lundi.am/Lire-Matzneff&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Lire Matzneff - Lundi.am&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;a href=&#034;https://www.grasset.fr/livres/le-consentement-9782246822691&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Le Consentement - de Vanessa Springora&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;li&gt; &lt;a href=&#034;http://www.mouvement-transitions.fr/index.php/exergues/saynetes/sommaire-des-saynetes-deja-publiees/1502-saynete-n-73-a-chenier-h-merlin-kajman&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Sayn&#232;te n&#176; 73, Andr&#233; Ch&#233;nier, &#171; L'oaristys &#8211; imit&#233;e de Th&#233;ocrite &#187; - par H&#233;l&#232;ne Merlin-Kajman&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Trou Noir : Pour commencer, pouvez-vous nous parler de l'enjeu principal de votre livre &lt;i&gt;La litt&#233;rature &#224; l'heure de #metoo&lt;/i&gt;, &#224; savoir celui de comprendre l'effet du mouvement #metoo sur la mani&#232;re de lire les &#339;uvres, et notamment la volont&#233; d'user d'un texte litt&#233;raire comme mati&#232;re o&#249; puiser des preuves, des pi&#232;ces &#224; conviction pour juger de la &lt;i&gt;r&#233;alit&#233; d'un viol&lt;/i&gt;.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;H&#233;l&#232;ne Merlin-Kajman&lt;/strong&gt; : D'abord, je voudrais pr&#233;ciser un point. &#171; &lt;i&gt;A l'heure de&lt;/i&gt; #metoo &#187;, cette expression du titre signale que je ne cherche pas &#224; rep&#233;rer des effets &lt;i&gt;directs&lt;/i&gt; du mouvement #metoo. Ce dernier constitue plut&#244;t la part visible de l'iceberg, le rep&#232;re pour dessiner une configuration plus g&#233;n&#233;rale. Il me semble du reste que le style de certaines r&#233;voltes f&#233;ministes contemporaines sont transposables &#224; d'autres r&#233;voltes identitaires actuelles. Dans mon rapport &#224; l'histoire, je suis rest&#233;e tr&#232;s foucaldienne, je cherche &#224; comprendre des dispositifs. Mais contrairement &#224; Foucault, je m'int&#233;resse aussi au r&#233;gime des &#233;motions collectives. Les r&#233;percussions affectives autant qu'argumentatives du mouvement #metoo sont &#233;videntes, et elles m'ont du reste personnellement beaucoup agit&#233;e, &lt;i&gt;affect&#233;e&lt;/i&gt; en tous sens, surtout sous sa forme fran&#231;aise #Balancetonporc, hashtag qui m'a caus&#233; une forme d'horreur. Ces hastags sont des interpellations, des sommations m&#234;me, et ils ont pour effet de soulever des r&#233;actions en cha&#238;ne, de d&#233;clencher de l'affect massif. Mais ils ne partent pas de rien. Au d&#233;part de mon livre se trouve une s&#233;rie d'&#233;chos qui me sont apparus significatifs et importants. En septembre et octobre 2017, c'est-&#224;-dire pr&#233;cis&#233;ment au moment o&#249; #metoo s'est d&#233;clench&#233;, j'enseignais aux USA dans le &#171; French Department &#187; de l'universit&#233; de Rutgers (New Jersey). J'ai donn&#233; une conf&#233;rence qui pr&#233;sentait ce qui est l'objet de mes deux livres pr&#233;c&#233;dents, &#224; savoir la transitionnalit&#233; de la litt&#233;rature. C'est un travail de th&#233;orie de la culture que je m&#232;ne &#224; l'aide de ce concept de psychanalyse, et j'associe la transitionnalit&#233; &#224; la civilit&#233; (je pr&#233;pare un livre sur cette question d&#233;licate sur laquelle je travaille indirectement depuis mes premiers travaux sur le public au XVIIe si&#232;cle, donc depuis plus de trente ans). Je plaide pour un enseignement litt&#233;raire qui ne soit plus fond&#233;, comme il l'a tellement &#233;t&#233; chez les enseignants de gauche, sur la conviction que subversion, transgression, &#233;mancipation et progressisme sont synonymes : un enseignement litt&#233;raire qui ne fasse pas imm&#233;diatement violence aux horizons d'attente des &#233;l&#232;ves, mais sache prendre des d&#233;tours, privil&#233;gier le tact, parier sur les d&#233;placements du sens, les &#233;chos all&#233;goriques impr&#233;visibles et discrets plut&#244;t que sur les &#233;chos suppos&#233;s directs des textes avec le v&#233;cu des &#233;l&#232;ves.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En janvier 2017, avec deux enseignantes dans le secondaire&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;L'une d'elles a &#233;crit un tr&#232;s beau texte &#224; ce sujet sur le site de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; et membres de &lt;a href=&#034;http://www.mouvement-transitions.fr/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Transitions&lt;/a&gt;, le mouvement que j'ai cr&#233;&#233; il y a un an, nous avions anim&#233; des journ&#233;es de formation permanente destin&#233;es aux enseignants de fran&#231;ais du secondaire autour de ces propositions p&#233;dagogiques. Nous d&#233;veloppions l'id&#233;e d'un enseignement qui puisse trouver au d&#233;part, entre le prof, les textes et les &#233;l&#232;ves, des points de partage et de familiarit&#233; de fa&#231;on &#224; &#233;tablir tout de suite un &lt;i&gt;terrain commun&lt;/i&gt;, un climat de confiance et de curiosit&#233; &lt;i&gt;communes&lt;/i&gt;. Il ne s'agit pas d'&#233;viter les frictions (il ne s'agit pas de viser un consensus et encore moins une fusion affective) ; mais il s'agit de ne pas les rechercher comme pr&#233;alable. Nous proposons de privil&#233;gier un horizon de questions plut&#244;t que de d&#233;saccords frontaux. (Donc de tout faire pour transformer les fictions, si elles surgissent, en questions, gr&#226;ce &#224; la dimension d'ind&#233;cidabilit&#233; des textes choisis, de suspension, de plurivocit&#233; du sens). Nous insistions surtout sur la confiance, laquelle ne peut pas s'&#233;tablir si on commence par pr&#233;senter aux &#233;l&#232;ves des textes qui les heurtent imm&#233;diatement. Il y avait eu des d&#233;bats anim&#233;s, la majorit&#233; des enseignants nous objectant que leur r&#244;le n'&#233;tait pas de conforter les &#233;l&#232;ves dans leurs pr&#233;jug&#233;s (c'est comme &#231;a qu'ils traduisaient notre prudence &#224; l'&#233;gard des questions sexuelles que nous avions notamment &#233;voqu&#233;es) mais de les secouer, et m&#234;me de les choquer. Une enseignante est alors intervenue pour raconter que, pour ce qui la concernait, elle emmenait tous les ans ses &#233;l&#232;ves au mus&#233;e d'Orsay, et, sans pr&#233;paration aucune, directement devant &lt;i&gt;L'Origine du monde&lt;/i&gt; de Courbet. Selon elle, m&#234;me si certains &#233;l&#232;ves refusaient d'approcher, cela se passait tr&#232;s bien, et lors de la discussion en classe, il s'av&#233;rait qu'ils &#233;taient surtout choqu&#233;s par le fait que le sexe n'&#233;tait pas &#233;pil&#233;&#8230; On ne peut pas faire plus cru, plus&#8230; plat &#8211; plus litt&#233;ral. Nous &#233;tions m&#233;dus&#233;es. Je pensais au-dedans de moi &#224; la violence exerc&#233;e par cette prof, au for&#231;age du regard des &#233;l&#232;ves que ce dispositif impliquait, un for&#231;age qui, les contraignant &#224; voir, les condamnait &#224; ne pas apprendre &#224; &lt;i&gt;regarder&lt;/i&gt;, &#224; trouver un plaisir non voyeur au tableau. Mais comment ne pas confondre notre position &#171; transitionnelle &#187; avec un nouveau puritanisme, un nouveau moralisme, une volont&#233; de censure ? C'est l'accusation qui m'est r&#233;guli&#232;rement renvoy&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sont ces enjeux que j'ai d&#233;velopp&#233;s lors de cette conf&#233;rence &#224; l'universit&#233; de Rutgers. Le hasard a fait qu'&lt;a href=&#034;http://trounoir.org/?Des-Etats-Unis-a-la-France-trajectoires-du-concept-de-genre&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Anne E. Berger&lt;/a&gt;, directrice du Laboratoire d'&#233;tudes de genre et de sexualit&#233;, &#233;tait pr&#233;sente. Elle m'a invit&#233;e &#224; pr&#233;ciser pourquoi notre d&#233;marche transitionnelle &#233;tait bien diff&#233;rente du &lt;i&gt;trigger warning&lt;/i&gt;, devenu en quelques ann&#233;es au USA, dans l'enseignement sup&#233;rieur, un objet de pr&#233;occupations et de tensions. Le &lt;i&gt;trigger warning&lt;/i&gt;, de plus en plus souvent exig&#233; par les &#233;tudiants, consiste, de la part du professeur, &#224; avertir sa classe quand un texte (ou un film, ou une image, ou un th&#232;me) sur lequel va porter le cours risque de leur rappeler une blessure traumatique ou une offense subie, une violence dont ils ont &#233;t&#233; les victimes. Le &lt;i&gt;trigger warning&lt;/i&gt; pr&#233;suppose une liste de contenus et de sujets sensibles. Le viol figure &#233;videmment en bonne place dans cette liste, et une des premi&#232;res affaires publiques de demande de &lt;i&gt;trigger warning&lt;/i&gt; concerne deux passages des &lt;i&gt;M&#233;tamorphoses&lt;/i&gt; d'Ovide racontant des viols. Le &lt;i&gt;trigger warning&lt;/i&gt; vise &#224; ne pas heurter des &#233;tudiants fragilis&#233;s par une exp&#233;rience personnelle de ces domaines n&#233;vralgiques, &#224; ne pas les mettre en difficult&#233; au sein de la classe, si bien qu'ils sont autoris&#233;s &#224; ne pas assister au cours, &#224; se soustraire audit texte. Certains d&#233;fenseurs du &lt;i&gt;trigger warning&lt;/i&gt; &#233;voquent la civilit&#233;, ce qui n'a pas manqu&#233; de me troubler. Quant aux adversaires, certains s'alarment du risque de censure induit par une telle pratique, comme nos contradicteurs dans les d&#233;bats que j'&#233;voquais il y a une minute. Lorsque je suis rentr&#233;e &#224; Paris, j'ai propos&#233; aux membres de Transitions, le mouvement que j'ai cr&#233;&#233; il y a dix ans autour de l'id&#233;e de transitionnalit&#233;, un d&#233;bat pour pr&#233;ciser nos positions devant cette pratique, qui va arriver en France in&#233;vitablement et qui se pratique sans doute d&#233;j&#224; sans le nom &#8211; et apr&#232;s tout, n'&#233;tait-ce pas ce que nous avions recommand&#233; de faire aux enseignants du secondaire pendant cette session de formation permanente ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, &lt;i&gt;et non&lt;/i&gt;. Pour le dire en deux mots, d&#233;fendre la transitionnalit&#233; de la litt&#233;rature, et un enseignement transitionnel de la litt&#233;rature, c'est d&#233;fendre ses virtualit&#233;s figurales. Un texte litt&#233;raire n'est pas d&#233;fini par son contenu, et sa transitionnalit&#233; d&#233;pend selon moi de son aptitude &#224; un partage dialogique, sans pour autant que ce partage d&#233;bouche sur le consensus sur son sens, ne vise sa transparence. Un texte vraiment litt&#233;raire, c'est-&#224;-dire susceptible d'un partage transitionnel, produit des effets esth&#233;tiques forc&#233;ment diff&#233;rents, et en partie impr&#233;visibles, sur ses lecteurs &#8211; gr&#226;ce &#224; quoi le lecteur agrandit son imaginaire et &#171; bouge &#187; int&#233;rieurement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la fin de cette s&#233;ance, un membre de Transitions m'a signal&#233; l'existence d'une lettre-p&#233;tition adress&#233;e aux jurys d'agr&#233;gations des lettres modernes et classique leur demandant d'ent&#233;riner l'interpr&#233;tation que les agr&#233;gatifs signataires de cette lettre faisaient d'un po&#232;me de Ch&#233;nier, &#171; L'Oaristys &#187;, po&#232;me dans lequel ils reconnaissaient une sc&#232;ne de viol contrairement aux sp&#233;cialistes de la litt&#233;rature du XVIIIe si&#232;cle qui leur faisaient cours sur le recueil de po&#233;sies de Ch&#233;nier au programme de l'agr&#233;gation cette ann&#233;e-l&#224;. Voici comment nous nous sommes &#224; nouveau r&#233;unis pour discuter de cette affaire. Nos d&#233;bats ont &#233;t&#233; encore plus anim&#233;s, suivant les m&#234;mes lignes de d&#233;saccords. Ce qui m'a frapp&#233;e dans ces d&#233;bats, c'est qu'&#224; tout moment, celles et ceux qui &#233;taient favorables &#224; la lettre-p&#233;tition cessaient de parler de litt&#233;rature pour parler de Na&#239;s et de Daphnis, les deux bergers de ce dialogue de pastorale, comme si nous &#233;tions susceptibles de les croiser en sortant. La textualit&#233; disparaissait au profit d'une sc&#232;ne fantasmatique mena&#231;ante qui collait tellement au &lt;i&gt;r&#233;el&lt;/i&gt; que plus rien ne faisait &lt;i&gt;figure&lt;/i&gt; : le po&#232;me de Ch&#233;nier a aujourd'hui une couleur traumatique. C'est cela, l'enjeu de mon livre. Peut-on, gr&#226;ce &#224; ce po&#232;me, commencer par jouer avec cette couleur traumatique, la d&#233;placer ? Existe-t-il des &#233;critures qui, de fait, tablent sur une connivence programmant une jouissance de premier degr&#233; sans profondeur de champ, sans ombre, sans trouble ? Si c'est le cas, je propose de conclure que ces textes ne sont pas transitionnels. Pour moi, ce cas est r&#233;alis&#233; par l'&#233;criture de Gabriel Matzneff, qui nomme tout de fa&#231;on cru pour exciter le regard voyeur, la pr&#233;dation. Il y a une pornographie de l'&#233;criture qui d&#233;passe en l'englobant ce qu'il peut raconter de ses dragues et succ&#232;s sexuels aupr&#232;s d'enfants, d'adolescents, de tr&#232;s jeunes filles et jeunes gens : tout est objet, rien qu'objet, tout est d&#233;crit &#224; plat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce n'est pas qu'une affaire d'&lt;i&gt;&#233;criture&lt;/i&gt;, et je cherche aussi (et m&#234;me surtout) &#224; montrer que certains &lt;i&gt;commentaires&lt;/i&gt; ont pour effet d'annuler la transitionnalit&#233; des textes (qui n'est jamais qu'une virtualit&#233;) - exactement comme le geste de cette enseignante amenant une classe d'adolescents sans pr&#233;paration devant &lt;i&gt;L'Origine du monde&lt;/i&gt; a pour effet de transformer le sexe f&#233;minin peint par Courbet en morceau de corps, en image pornographique et, par l&#224;-m&#234;me, de lui retirer toute sa puissance transitionnelle (bien d&#233;licate, au demeurant&#8230;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peu de temps apr&#232;s cette discussion houleuse, j'ai &#233;crit une &#171; sayn&#232;te &#187; (c'est, sur le site de Transitions, une sorte d'explication de texte o&#249; la subjectivit&#233; du commentateur est engag&#233;e, mais aussi interrog&#233;e &#8211; nous cherchons des &#233;critures o&#249; mettre &#224; l'&#233;preuve cette transitionnalit&#233; sur laquelle nous r&#233;fl&#233;chissons). Je voulais que la lettre-p&#233;tition soit confront&#233;e &#224; autre chose que le silence ou le consensus. Car la lettre-p&#233;tition d&#233;crit aussi un &#233;tat des &#233;tudes litt&#233;raires manich&#233;en et extr&#234;mement pauvre en termes de propositions th&#233;oriques et critiques. Je voulais faire surgir des d&#233;bats en commen&#231;ant par montrer qu'on pouvait aborder ces questions de fa&#231;on plus complexe d'un point de vue litt&#233;raire, que notre discipline en avait les ressources. Certains des signataires ont r&#233;pondu par un texte pr&#233;cisant pourquoi, selon eux, &#171; L'Oaristys &#187; constitue &#171; clairement &#187; une repr&#233;sentation de viol sans qu'on puisse rien objecter &lt;i&gt;&#224; ce fait&lt;/i&gt;, qui se prouve selon eux &#224; la fois par la lettre du texte et par la d&#233;finition on ne peut plus claire du viol : &#171; acte sexuel non consenti &#187;. Dans mon livre, je le conteste &#8211; mais en distinguant le plus pr&#233;cis&#233;ment possible les objets de l'analyse (texte, ou &#171; r&#233;alit&#233; &#187; ?) et en essayant de rappeler combien m&#234;me la d&#233;finition de la &#171; r&#233;alit&#233; &#187; ne va pas de soi : ni l'interpr&#233;tation &#224; la lettre de &#171; L'Oaristys &#187;, ni cette d&#233;finition du viol ne sont aussi &#233;videntes, aussi claires, que ce qu'affirment les auteurs de &#171; Voir le viol &#187; de fa&#231;on en fait assez tautologique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai adjoint &#224; ma r&#233;flexion une r&#233;flexion finale sur le &lt;i&gt;trigger warning&lt;/i&gt;, en passant par le d&#233;tour du &lt;i&gt;Consentement&lt;/i&gt; de Vanessa Springora, dont le livre veut &#171; avertir &#187; les lecteurs, adolescents et parents, des dangers de la s&#233;duction des &#171; abuseurs &#187;, s&#233;duction ici exemplifi&#233;e par l'aura d'&#233;crivain de Gabriel Matzneff. Ce r&#233;cit de Vanessa Springora a lui-m&#234;me &#233;t&#233; interpr&#233;t&#233; &#224; la lettre comme la d&#233;nonciation factuelle, quasi judiciaire, de l'abus sexuel commis par ce dernier sur l'autrice quand elle avait quatorze ans. J'ai propos&#233; de lire autrement le r&#233;cit de Vanessa Springora : de le lire comme un travail d'&#233;criture qui &#224; la fois rejette ce qu'on pourrait appeler le litt&#233;ralisme cru de Matzneff, et restaure, par des moyens litt&#233;raires sp&#233;cifiques, la litt&#233;rature dans sa fonction transitionnelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous dites &#224; propos de &#171; L'Oaristys &#187;, que son sens est plac&#233; sous le signe de la domination masculine (Daphnis). Puis vous nommez cela plus explicitement &#171; phallogocentrisme &#187; en reprenant ce terme &#224; Derrida, ou encore d'&#171; h&#233;t&#233;rosexualit&#233; masculine plate &#187;. Vous ne niez donc pas la pr&#233;sence d'une violence dans le dialogue, comment la qualifieriez-vous ? &#192; qui cette violence phallogocentrique s'adresse t-elle ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;H&#233;l&#232;ne Merlin-Kajman&lt;/strong&gt; : Pour ce qui me concerne, chaque fois que je reviens &#224; ce po&#232;me apr&#232;s l'avoir un peu oubli&#233;, il me fait violence. Il est loin d'&#234;tre le seul texte de ce genre : mais il le fait de fa&#231;on particuli&#232;rement plate, au moins tant qu'on n'en passe pas par l'analyse de sa mise en sc&#232;ne symbolique : un berger am&#232;ne une berg&#232;re &#224; faire l'amour avec lui en lui repr&#233;sentant son d&#233;sir pressant, son amour, sa volont&#233; de l'&#233;pouser : en la persuadant. J'ai &#233;voqu&#233; son phallogocentrisme parce que, d'une part, je voulais faire comprendre que, contrairement &#224; ce que la lettre-p&#233;tition all&#232;gue, les &#233;tudes litt&#233;raires disposent de concepts, qui ne sont pas r&#233;cents, et qui ont pu irriguer des analyses textuelles (c'est mon cas). Et parce que dans ce dialogue d&#233;lib&#233;ratif, la distribution de la parole contribue &#224; mettre Daphnis en valeur : toute la dynamique, la vivacit&#233; de l'&#233;change, repose sur son all&#233;gresse brillante : je consens &#224; son all&#233;gresse, qui pour moi cesse d'&#234;tre uniquement genr&#233;e ou machiste dans un seul vers, lequel fait sentir, ressortir soudain, derri&#232;re ce que le po&#232;me dit et symbolise, une couleur &#233;rotique diffuse tr&#232;s heureuse et d&#233;licate (en tout cas, pour moi) reposant sur sa texture rythmique, phonique. En revanche, le brio de Daphnis m'ennuie. C'est lui qui a les meilleurs arguments (y compris les arguments &#171; bourgeois &#187; concernant le contrat matrimonial qui manifestement int&#233;resse Na&#239;s) : Na&#239;s se contente de faire des objections toutes destin&#233;es &#224; tomber une &#224; une. Je veux dire que c'est une r&#233;partition des r&#244;les terriblement convenue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, me direz-vous, le fait que Na&#239;s c&#232;de, d&#233;bord&#233;e par un d&#233;sir dont elle ne voulait pas qu'il d&#233;bouche si vite sur &#171; faire l'amour &#187;, n'est-ce pas ce qu'on appelle un viol ? &lt;br class='autobr' /&gt;
J'essaie de montrer pourquoi selon moi la question est mal pos&#233;e sur le plan th&#233;orique autant que politique. Je me contenterai de dire qu'il y a un tempo de l'&#233;change que je ne parviens pas &#224; associer &#224; celui du viol : le &#171; non &#187; de la berg&#232;re ne cesse de glisser vers le &#171; oui &#187;, le &lt;i&gt;projet&lt;/i&gt; du po&#232;me n'est pas de repr&#233;senter un viol (il existe des repr&#233;sentations de viol dans la litt&#233;rature ancienne, car le viol est un crime, et sa repr&#233;sentation doit permettre de le reconna&#238;tre). Mais ce que j'entends dans ce po&#232;me, ce que j'en re&#231;ois d'abord, imm&#233;diatement, c'est la repr&#233;sentation du d&#233;sir f&#233;minin tel qu'un homme misogyne se le figure, accompagn&#233;e de l'excitation suppl&#233;mentaire de l'effarouchement, de la crainte de la berg&#232;re face &#224; son propre d&#233;sir &#8211; lequel n'a pas droit &#224; une repr&#233;sentation propre. Elle n'a aucune initiative, elle est presque exclusivement &#171; objet &#187;, elle a toujours un temps de retard dans ses r&#233;pliques, ou du moins, elle ne cesse de &#171; reculer &#187;. Ou peut-&#234;tre, pour &#234;tre plus pr&#233;cise : elle est cantonn&#233;e dans le fait de donner la r&#233;plique, de consentir au sens de c&#233;der. Je ne m'identifie en rien &#224; Na&#239;s : elle n'a pas de consistance. Je ne m'identifie pas au berger non plus : mais c'est par lui, par le rythme que sa parole donne au dialogue, que passe un vertige &#233;rotique heureux qui se propage en-de&#231;a de la distribution genr&#233;e des r&#244;les, de fa&#231;on transversale, diffuse. Je ne m'identifie pas davantage &#224; la &#171; voix &#187; qui organise cette &lt;i&gt;repr&#233;sentation convenue&lt;/i&gt;, sauf quand cette &#171; voix &#187; parle &#224; travers les symboles mythologiques (du moins, ce message-ci, hostile &#224; la chastet&#233; et &#224; la sacralisation de la virginit&#233; des filles, m'int&#233;resse-t-il sur le plan de sa virtualit&#233; p&#233;dagogique), et encore plus quand elle cesse de &lt;i&gt;parler&lt;/i&gt; (au sens du logos) pour se traduire en vibrations musicales. Alors, tout change dans mon appr&#233;hension du po&#232;me - c'est tr&#232;s &#233;trange&#8230; J'ajoute que chez Matzneff, une telle &#171; voix &#187; ne surgit jamais : rien ne trouble, ne double jamais d'ombre, le bavardage narcissico-litt&#233;ral de l'&#233;nonciateur : lui seul devant un monde d'objets nomm&#233;s sans reste...&lt;br class='autobr' /&gt;
En fait, je ne crois pas que la violence phallogocentrique &#171; s'adresse &#187; &#224; qui que ce soit, en tant que violence. Plus exactement, ce qui me fait violence, c'est le sentiment que ce po&#232;me, pour l'essentiel, ne s'adresse pas &#224; moi. Il est &#233;crit dans une connivence qui m'exclut &#8211; et la connivence n'est pas une adresse, je crois : c'est un coup de coude dans les c&#244;tes. C'est l&#224; que r&#233;side sa violence. Daphnis ne tremble pas (sauf &#224; ce vers). Tant pis pour le po&#232;me&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le conte pour enfants et la p&#233;dagogie sont des motifs tr&#232;s pr&#233;sents dans ces d&#233;bats. Que ce soit dans la lettre des agr&#233;gatifs qui demandent s'ils peuvent interpr&#233;ter &#171; L'Oaristys &#187; comme une sc&#232;ne de viol pour en avertir leurs futurs &#233;l&#232;ves, ou dans l'incipit du &lt;i&gt;Consentement&lt;/i&gt; de Vanessa Springora disant que la morale de ces contes devrait &#234;tre lue &#171; &#224; la lettre &#187; par les jeunes personnes. Comment interpr&#233;tez-vous ce besoin de &#171; morale &#187;, est-elle de m&#234;me nature que celle v&#233;hicul&#233;e dans les contes pour enfants ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;H&#233;l&#232;ne Merlin-Kajman&lt;/strong&gt; : Au XVIIe si&#232;cle, il est courant (mais discut&#233;) d'exiger des fictions qu'elles soient &#171; utiles &#187;, c'est-&#224;-dire instructives sur le plan moral. Le plaisir qu'elles donnent, dans cette perspective, doit &#234;tre strictement soumis &#224; cette premi&#232;re (et derni&#232;re) fin. Pour le faire comprendre, on mobilise une comparaison tr&#232;s ancienne : celle qui compare les fictions &#224; l'enrobage, miel ou or, des m&#233;dicaments, g&#233;n&#233;ralement mauvais. Le miel par le go&#251;t, l'or par la vue (&#171; dorer la pilule &#187;), trompent l'enfant malade. Le plaisir de la fiction est un enrobage, un ornement qui fait passer la pilule am&#232;re de la le&#231;on morale. &#201;videmment, dans cette perspective, l'&#233;crivain vraiment moral doit faire en sorte que le miel ou l'or ne soient pas &lt;i&gt;trop&lt;/i&gt; s&#233;duisants : le lecteur ne doit pas passer &#224; c&#244;t&#233; de la morale. C'est tout &#224; fait la fonction que Vanessa donne aux contes dans l'incipit du &lt;i&gt;Consentement&lt;/i&gt;. Mais il en va de m&#234;me quand on veut faire &#171; voir le viol &#187; cach&#233; dans la fiction de &#171; L'Oaristys &#187;, un viol que l'auteur ferait passer pour un acte consenti aupr&#232;s d'un lecteur cr&#233;dule qui serait ainsi endoctrin&#233; malgr&#233; lui : derri&#232;re le voile, un sens moral, sauf qu'ici ce serait un sens criminel &#8211; et il sera donc moral qu'un commentaire d&#233;trompe le lecteur en arrachant le voile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il me semble plut&#244;t que plus un texte est vraiment &#171; litt&#233;raire &#187;, plus le plaisir qu'il produit d&#233;programme son message, le trouble, le parasite, le rend secondaire, incertain, probl&#233;matique. C'est bien pour &#231;a que les moralistes sont finalement toujours tr&#232;s soup&#231;onneux &#224; l'&#233;gard des fictions : ils ont raison, le voile risque toujours d'&#233;garer ! Les po&#233;ticiens n'ont pas arr&#234;t&#233; notamment de discuter du sens qu'il fallait accorder &#224; la notion de catharsis avanc&#233;e par Aristote. Or, la catharsis n'est pas un enrobage : c'est plut&#244;t, me semble-t-il (en tout cas, c'est le sens qui m'int&#233;resse), une gu&#233;rison par l'imaginaire : en vivant fictivement des situations, en &#233;prouvant par la fiction des passions extr&#234;mes comme la terreur et la piti&#233;, on les apprivoise pour qu'elles ne nous engloutissent pas quand des &#233;v&#233;nements r&#233;els nous les font vivre. L'&#233;cart entre repr&#233;sentation et r&#233;alit&#233; procur&#233; par la litt&#233;rature (de multiples mani&#232;res !) permet aux violences v&#233;cues et &#233;prouv&#233;es par les personnages de s'infuser lentement &#8211; donc de se transformer, de s'&#233;laborer : la fiction procure des figures, c'est-&#224;-dire de l'espace et du temps en dehors de l'imp&#233;ratif de l'action, de la d&#233;cision urgente, sans menace.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous vous appuyez sur &lt;i&gt;Le Consentement&lt;/i&gt; de Vanessa Springora et sur une de ses lectures &lt;a href=&#034;https://lundi.am/Lire-Matzneff&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;par le site Lundi matin&lt;/a&gt;, pour d&#233;crire le &#171; monde-selon-Matzneff &#187;. Pouvez-vous le d&#233;crire et nous dire ce qui vous a sembl&#233; pertinent dans l'analyse des r&#233;dacteurs de Lundi matin ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;H&#233;l&#232;ne Merlin-Kajman&lt;/strong&gt; : Au lieu de relancer l'indignation consensuelle concernant les &#171; faits &#187;, les r&#233;dacteurs de l'article de &lt;i&gt;Lundi Matin&lt;/i&gt;, &#171; Lire Matzneff &#187;, se sont pench&#233;s sur son &#339;uvre litt&#233;raire sans s'interdire de porter sur elle un jugement esth&#233;tique qui est aussi un jugement politique en tant que tel : c'est un geste tr&#232;s fort auquel je suis tr&#232;s redevable, parce qu'il est toujours important de ne pas &#234;tre seule pour aller &#224; contre-courant d'une r&#233;action d'&#233;poque. Ils veulent aussi montrer qu'il est impossible d'assimiler Matzneff &#224; Mai 68, contrairement &#224; ce que sugg&#232;re un passage du &lt;i&gt;Consentement&lt;/i&gt; o&#249; Vanessa Springora explique comment sa m&#232;re a pu la laisser vivre, encore adolescente, avec Matzneff, donc de fa&#231;on ill&#233;gale : la m&#232;re de Vanessa Springora, &#233;crit cette derni&#232;re, croyait dans le slogan libertaire de Mai 68 &#171; il est interdit d'interdire &#187;. Les r&#233;dacteurs de &#171; Lire Matzneff &#187; se penchent &#233;galement longuement sur la question de savoir s'il est juste d'incriminer les soixante-huitards d'incitation &#224; la p&#233;dophilie et de complicit&#233; objective avec Matzneff au motif que certains ont sign&#233; des p&#233;titions de d&#233;fense de p&#233;dophiles, dont l'une au moins avait &#233;t&#233; r&#233;dig&#233;e par l'&#233;crivain comme Vanessa Springora le rappelle. Bref, ils font calmement (mais sans indiff&#233;rence : ils s'engagent) une enqu&#234;te et une analyse pr&#233;cises pour lutter contre les amalgames. Tout cela me para&#238;t infiniment pr&#233;cieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s, ma position diff&#232;re de la leur, peut-&#234;tre d'abord parce que j'ai l'&#226;ge que j'ai. Je suis enti&#232;rement d'accord avec eux sur le fait qu'incriminer &#171; Mai 68 &#187; comme si Mai 68 &#233;tait un bloc, une quasi personne, rel&#232;ve du mensonge id&#233;ologique. Pour m'en tenir &#224; la sexualit&#233; : j'avais 14 ans en 1968, et je me souviens du fr&#233;missement de vie que l'agitation &#233;tudiantine a incarn&#233; pour moi : invoquer n&#233;gativement la permissivit&#233; de Mai 68 ignore &#224; quel point la soci&#233;t&#233; d'alors &#233;tait r&#233;pressive sur le plan de la morale sexuelle. Je crois cependant, contrairement aux r&#233;dacteurs de &#171; Lire Matzneff &#187;, que Mai 68 (la configuration discursive-affective qui a suivi Mai 68, c'est-&#224;-dire la p&#233;riode o&#249; a grandi la g&#233;n&#233;ration de Vanessa Springora) a produit des confusions dont nous ne sommes pas encore sortis (je pr&#233;cise que je ne crois pas qu'on puisse un jour produire une culture sans zones de ratage et de confusion : simplement, &#224; un moment donn&#233;, ces zones deviennent trop destructrices et entravent des possibilit&#233;s de subjectivation inventive, dirais-je). La lib&#233;ration sexuelle de la jeunesse s'est accompagn&#233;e d'une conviction diffuse, adoss&#233;e &#224; la doxa psychanalytique de l'&#233;poque, selon laquelle les enfants aussi avaient une sexualit&#233;, opprim&#233;e par les adultes (les enfants aussi &#233;taient des domin&#233;s). Mais s'il me para&#238;t peu douteux que les enfants ont une sexualit&#233;, celle-ci n'a rien &#224; voir avec la sexualit&#233; adulte : il y a l&#224; une confusion &#224; la faveur de laquelle se sont d&#233;velopp&#233;es des proximit&#233;s in&#233;dites adultes-enfants. Les enfants ont &#233;t&#233; encourag&#233;s &#224; &#171; avoir une sexualit&#233; &#187; selon les repr&#233;sentations que les adultes s'en font : d&#232;s la maternelle, les enfants sont r&#233;put&#233;s avoir des &#171; amoureux &#187; (sur le mod&#232;le de l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233; &#233;videmment &#8211; comme si les passions amoureuses des enfants suivaient ce mod&#232;le !), et quand les parents se racontent la chose, il y a toujours un peu de satisfaction, d'identification, et m&#234;me d'excitation, qui passe dans leurs r&#233;cits, une connivence quelque peu louche : c'est autant d'eux qu'il s'agit que de leurs enfants. Et l'&#338;dipe ! Que de r&#233;cits complices de parents contents j'ai pu entendre &#224; propos des gestes, des remarques &#171; &#339;dipiennes &#187; de leurs enfants ! Les adultes ont voulu &#233;manciper les enfants de leur propre pouvoir, ce qui rapidement s'apparente &#224; du &lt;i&gt;double bind&lt;/i&gt;, comme j'ai essay&#233; de le montrer dans mon livre &lt;i&gt;La langue est-elle fasciste ?&lt;/i&gt;&#8230; Au fond, si vous me permettez une formule un peu excessive, mais qui r&#233;sume assez mon inqui&#233;tude, je me demande si on n'a pas assist&#233; &#224; une sorte de p&#233;dophilie imaginaire g&#233;n&#233;ralis&#233;e &#8230; Il suffit de regarder la publicit&#233;, la place &#233;rotis&#233;e qu'y ont prise les petites filles, pour s'en apercevoir (la publicit&#233; a beau &#234;tre un produit du capitalisme, c'est un produit impur : dans les ann&#233;es post-68 o&#249; l'on contestait l'existence m&#234;me de la litt&#233;rature, on faisait cours sur la cr&#233;ativit&#233; de la publicit&#233; &#8211; et nombre de publicitaires sont d'anciens gauchistes&#8230;)&#8230; Ce que je d&#233;signe comme une &#171; p&#233;dophilie imaginaire g&#233;n&#233;ralis&#233;e &#187; &#8211; une forme d'abus dans l'incitation diffuse &#224; transgresser les places &#171; enfant-adulte &#187; &#8211; pourrait expliquer l'esp&#232;ce de panique de ces m&#234;mes adultes d&#233;clench&#233;e par l'affaire Dutroux : les parents se sont mis &#224; fantasmer un p&#233;dophile derri&#232;re tous les adultes, profs, animateurs de colonies de vacances, etc, qui s'occupaient de leurs enfants. Bon, il faudrait affiner bien s&#251;r ce que je lance ici sans filet&#8230; et notamment la diff&#233;rence genr&#233;e, paradoxalement accentu&#233;e dans cette configuration&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;En vous appuyant sur un texte de Ferenczi, vous dites qu'il y a deux langages &#8211; le langage de la tendresse (enfance) et le langage de la passion (adulte) &#8211; puis &#171; &lt;i&gt;En &#233;tant sourd au langage de la tendresse de l'enfant, en l'attirant de fa&#231;on pathologique (et pathog&#232;ne) sur le terrain exclusif de son langage, celui de la passion (sexuelle), l'adulte provoque chez l'enfant, qui n'est pas pr&#234;t psychiquement &#224; en &#234;tre le destinataire, une confusion conduisant ce dernier &#224; introjecter la culpabilit&#233; de l'adulte (&#8230;)&lt;/i&gt;. &#187;. Pr&#233;sent&#233; comme cela, selon vous le langage de la tendresse peut-il &#233;chapper &#224; son destin d'&#234;tre &lt;i&gt;chass&#233;&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;captur&#233;&lt;/i&gt; par le langage de la passion adulte ou est-ce in&#233;luctable ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;H&#233;l&#232;ne Merlin-Kajman&lt;/strong&gt; : J'ai en fait amorc&#233; ma r&#233;ponse dans la pr&#233;c&#233;dente. C'est vrai qu'en distinguant ces deux langages, Ferenczi nous aide &#224; sortir de cette confusion que j'&#233;voquais pr&#233;c&#233;demment. Il nous aide &#224; concevoir que l'&#233;rotisme des enfants n'est pas l'&#233;rotisme de la sexualit&#233; post&#233;rieure &#224; la pubert&#233;. Mais la m&#233;fiance &#224; l'&#233;gard des adultes n'est pas la solution &#8211; ni l'hypoth&#232;se de deux langues s&#233;par&#233;es, h&#233;t&#233;rog&#232;nes &#8211; d'un diff&#233;rend qui opposerait de fa&#231;on frontale enfants et adultes comme s'il s'agissait presque de deux esp&#232;ces diff&#233;rentes. Les adultes ont &#233;t&#233; des enfants, et s'en souviennent, et ils ne sont jamais s&#233;par&#233;s de leur enfance, comme le fait de devenir des adultes constituait une sorte de mue o&#249; l'on abandonne la peau morte de l'enfance derri&#232;re soi. C'est pour &#231;a que je m'appuie aussi sur Winnicott et sa th&#233;orie des ph&#233;nom&#232;nes transitionnels, &#224; laquelle j'ai essay&#233; de donner, dans mon livre pr&#233;c&#233;dent, &lt;i&gt;L'Animal ensorcel&#233;&lt;/i&gt;, un contour anthropologique et historique un peu diff&#233;rent de celui que Winnicott lui-m&#234;me leur donne. Ce serait trop long de tout reprendre. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je voudrais seulement conclure sur deux choses qui me paraissent souhaitables. La premi&#232;re, c'est que les adultes sachent tenir leur place en cessant de confondre pouvoir et autorit&#233;. La seconde, c'est que les adultes respectent les enfants &#224; partir de l'enfance au contact de laquelle ils demeurent int&#233;rieurement (elle-m&#234;me faite de contacts avec les adultes, etc.). L'enfance ne dispara&#238;t jamais : plus nous sommes heureux avec cette r&#233;currence de notre enfance, plus nous avons du &#171; jeu &#187; int&#233;rieur, et plus nous pouvons (bien)veiller sur le jeu propre &#224; l'enfance, sans plaquer sur lui des significations abusives (au sens tr&#232;s fort de ce terme). Et plus notre autorit&#233; sera dialogique, non au sens o&#249; l'enfant devrait discuter de tout &#224; &#233;galit&#233; comme s'il &#233;tait d&#233;j&#224; un citoyen adulte, mais au sens o&#249; l'ouverture de l'espace et du temps &#8211; l'imaginaire, en somme &#8211; devrait lui &#234;tre garantie. Je sais que tout &#231;a reste un peu vague, et qu'il faudrait donner des exemples concrets. Mais pour terminer sur la sexualit&#233; : face &#224; celle des enfants, il faudrait &#233;viter tout ce qui la parasite d'une excitation excessive et &lt;i&gt;&#233;trang&#232;re&lt;/i&gt;. L'interdire exag&#233;r&#233;ment, ou l'encourager exag&#233;r&#233;ment, sont deux attitudes qui la surexcitent. Il faut &lt;i&gt;d&#233;placer&lt;/i&gt;&#8230; Un adulte fig&#233; dans sa langue (qu'elle soit inhibitrice, ou d&#233;sinhibitrice, peu importe : certes, cela ne fait pas les m&#234;mes soci&#233;t&#233;s, mais le probl&#232;me commun, c'est le figement, lequel a des effets traumatiques sur l'enfant) un adulte fig&#233; dans sa langue ne peut pas jouer, et empi&#232;te sur l'enfance de l'enfant. Je ne pense pas que &#231;a soit in&#233;luctable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Entretien r&#233;alis&#233; par Micka&#235;l Temp&#234;te en d&#233;cembre 2020.&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
H&#233;l&#232;ne Merlin-Kajman&lt;/strong&gt; est une sp&#233;cialiste du XVIIe si&#232;cle dont les travaux tissent depuis pr&#232;s de trente ans une th&#233;orie de la litt&#233;rature originale, exigeante et&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; transitionnelle &#187;. H&#233;riti&#232;re du formalisme critique, sa r&#233;flexion dialogue avec les sciences sociales, la philosophie et la psychanalyse. Si l'historicit&#233; de la culture s'y trouve si profond&#233;ment repens&#233;e, c'est pour ouvrir les &#339;uvres du pass&#233; &#224; de nouveaux partages par la lecture et par l'enseignement. Elle a publi&#233; aux &#201;ditions&lt;br class='autobr' /&gt;
d'Ithaque : &lt;i&gt;L'Animal ensorcel&#233;. Traumatismes, litt&#233;rature, transitionnalit&#233;&lt;/i&gt; (2016). Elle est en outre l'auteure de &lt;i&gt;La langue est-elle fasciste ?&lt;/i&gt; (2003) et de &lt;i&gt;Lire dans la gueule du loup&lt;/i&gt; (2016).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb4-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;L'une d'elles a &#233;crit un tr&#232;s beau texte &#224; ce sujet sur le site de Transitions : Virginie Huguenin, &#171; Enseigner par o&#249; &#231;a touche &#187;, 17/09/2016 (&lt;span class='ressource spip_out'&gt;&lt;&lt;a href=&#034;http://www.mouvement-transitions.fr/index.php/d-experience/reflexions&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://www.mouvement-transitions.fr...&lt;/a&gt;&gt;&lt;/span&gt;
).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Homosexualit&#233; et civilisation : perspectives vitalistes &#224; partir de l'anus</title>
		<link>https://trounoir.org/Homosexualite-et-civilisation-perspectives-vitalistes-a-partir-de-l-anus</link>
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		<dc:subject>Analyse</dc:subject>
		<dc:subject>Anus</dc:subject>
		<dc:subject>Guy Hocquenghem</dc:subject>
		<dc:subject>Paul B. Preciado</dc:subject>
		<dc:subject>Quentin Dubois</dc:subject>
		<dc:subject>civilisation</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; Du c&#244;t&#233; de l'homosexuel, il y a dans ce corps p&#233;n&#233;tr&#233; une perte de pouvoir &#224; laquelle le pouvoir d'inqui&#233;ter doit venir r&#233;pondre politiquement. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Par Quentin Dubois&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://trounoir.org/+-Analyse-+" rel="tag"&gt;Analyse&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://trounoir.org/+-Guy-Hocquenghem-+" rel="tag"&gt;Guy Hocquenghem&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://trounoir.org/+-Paul-B-Preciado-+" rel="tag"&gt;Paul B. Preciado&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://trounoir.org/+-Quentin-Dubois-+" rel="tag"&gt;Quentin Dubois&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://trounoir.org/+-civilisation-+" rel="tag"&gt;civilisation&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://trounoir.org/IMG/logo/arton100.jpg?1731403038' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Un demi-si&#232;cle nous s&#233;pare d&#233;sormais de l'apparition du Front Homosexuel d'Action R&#233;volutionnaire sur la sc&#232;ne militante fran&#231;aise. Un de leurs slogans notables, &#034;notre trou-du-cul est r&#233;volutionnaire&#034;, eut la puissance politique et po&#233;tique de d&#233;stabiliser l'ordre sexuel. Quentin Dubois revient dans cet article sur la traduction th&#233;orique d'un tel slogan, &#224; partir des travaux de Guy Hocquenghem, de Leo Bersani et de Paul B. Preciado, en interrogeant &#224; la fois son actualit&#233; et son inactualit&#233;. C'est toute une politique du p&#233;n&#233;trable qui s'esquisse autour de ce qui hante la civilisation : l'anus.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#171; Il y a de glorieux pr&#233;c&#233;dents au projet de concevoir l'homosexualit&#233; comme une r&#233;elle menace &#8211;comme une force qui ne se limite pas &#224; l'espoir modeste d'une tol&#233;rance sociale de la diff&#233;rence mais rend imp&#233;ratif le choix politiquement inacceptable, et pourtant indispensable d'une existence hors la loi. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
[Leo Bersani, &lt;i&gt;Homos. Repenser l'identit&#233;&lt;/i&gt;, Paris, Odile Jacob, 1998, p. 98]&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une homosexualit&#233; qui n'est plus probl&#233;matique.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il est de ces diagnostics &#224; poser non sans quelque douleur mais qu'exige par-del&#224; nous-m&#234;mes le crit&#232;re de l'honn&#234;tet&#233; : l'homosexualit&#233; n'est plus r&#233;volutionnaire. Ou pour le dire plus nettement : il y a rupture d'&#233;vidence entre l'homosexualit&#233; et l'op&#233;rateur r&#233;volutionnaire. Le diagnostic rapide de la conjoncture d&#233;sirante militante et la place faite &#224; l'homosexualit&#233; signent un basculement des organisations militantes peu surprenant puisqu'il est du gauchisme d'infl&#233;chir tout ce qui peut potentiellement occuper une fonction de coupure dans le champ social : en quelques d&#233;cennies, l'homosexualit&#233; est pass&#233;e de mal petit-bourgeois &#224; v&#233;ritable faire-valoir des organisations avec l'&#233;l&#233;gante mauvaise foi qui les caract&#233;rise lorsqu'ils affirment avoir pris acte du f&#233;minisme et par extension du queer en acceptant, parfois, la non-mixit&#233;, les formules inclusives et les demandes de pronoms, et conforte dans les positions d'innocence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au bout du processus d'incorporation gauchiste, le constat d'une homosexualit&#233; qui n'est plus probl&#233;matique. C'est l&#224; le crit&#232;re de l'honn&#234;tet&#233; pour nous, homosexuels, d'admettre que l'homosexualit&#233; n'est plus &#8211; et ne le sera &#8211; r&#233;volutionnaire. Rare p&#233;riode, peut-&#234;tre de l'entre-deux guerres jusqu'aux ann&#233;es 80, l'homosexualit&#233; fut r&#233;volutionnaire : de Gu&#233;rin &#224; Hocquenghem. Un d&#233;collement net s'est op&#233;r&#233; &#224; la fin des ann&#233;es 70 &#8211; d&#233;collement relev&#233; par Hocquenghem dans de nombreux textes de &lt;i&gt;La d&#233;rive homosexuelle &lt;/i&gt;&#8211; ; et, prenant acte, notre devoir d'h&#233;ritage de toute la praxis qui nous parvient dans le pr&#233;sent politique comme une trace quelque peu faible. Toute th&#233;orie homosexuelle, soucieuse de son glorieux pass&#233;, doit alors se poser la question de d&#233;celer une trace de l'op&#233;rateur r&#233;volutionnaire et d'en faire politiquement quelque chose d'autre. Il nous faut apprendre &#224; h&#233;riter de cette trace praxique pour peut-&#234;tre revivifier l'enfant b&#226;tard des mouvements homosexuels : le queer, dont les retomb&#233;es dans quelque champ pratico-inerte, dans une passivit&#233; politique et th&#233;orique, sont maintenant patentes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans notre &#233;pist&#233;m&#232; sexuelle, p&#233;riode entendue comme une rationalisation et une organisation des anciennes sexualit&#233;s marginales qui rentrent dans le processus des nouveaux empires, o&#249; les anciennes identit&#233;s politiques ne sont plus probl&#233;matiques, prises dans une sorte de fixation qui s'accommode d'une renaturalisation de l'identit&#233;, &#233;pist&#233;m&#232; o&#249; l'absence de th&#233;ories homosexuelles r&#233;interrogeant l'op&#233;rateur r&#233;volutionnaire est une absence qui insiste, dans un moment donc o&#249; l'homosexualit&#233; nous appara&#238;t presque comme une vieille chose ringarde, us&#233;e et d&#233;pass&#233;e, r&#233;actionnaire m&#234;me pour une partie grandissante des militants et militantes queer, presque r&#233;duite &#224; une simple &#171; orientation sexuelle &#187; face &#224; la grande r&#233;volution queer tant promise, qu'elle soit de cluster ou non, qui devrait balayer d&#233;finitivement tous ces reliquats que sont les identit&#233;s h&#233;rit&#233;es du disciplinaire. Dans un tel moment, il nous faut donc, si l'on tient &#224; un h&#233;ritage, rendre honneur &#224; l'homosexualit&#233;, c'est dire encore : la probl&#233;matiser &#224; nouveau dans sa disparition qu'on peut dire &#233;vidente. Ce texte plaide pour un renouvellement de la menace au sein d'un vitalisme queer. Il s'agit de repartir de la proposition politique et hautement risqu&#233;e de l'homosexualit&#233; r&#233;volutionnaire : le d&#233;sir homosexuel vise la destruction des &lt;i&gt;moi civilis&#233;s&lt;/i&gt;. Ce lien primordial pos&#233; par l'homosexualit&#233; (f&#251;t-elle politique ou non, de la race maudite de Proust ou de l'assassin de la civilisation &#339;dipienne d'Hocquenghem) et son d&#233;sir : le lien entre le d&#233;sir homosexuel et la Civilisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Encore un coup. Partir d'un postulat que le militantisme rechigne &#224; admettre, donc : l'homosexualit&#233; n'est plus r&#233;volutionnaire, du moins pour les plus prudents ou les plus na&#239;fs, disons que c'est l'op&#233;rateur r&#233;volutionnaire qu'il s'agit de r&#233;interroger, de d&#233;coller toutefois l'&#233;vidence du r&#233;volutionnaire, le reprobl&#233;matiser et peut-&#234;tre, s'il se peut encore, intensifier au travers de la th&#233;orie queer seule capable de porter l'h&#233;ritage de l'homosexualit&#233; qu'elle tend pourtant &#224; &#233;touffer, si pas &#224; user. Et ce faisant, &#233;baucher une proposition th&#233;orico-militante d'une g&#233;n&#233;alogie queer de la p&#233;n&#233;tration comme possible voie revigorante, parmi d'autres &#224; inventer, de la th&#233;orie queer et de sa praxis. Ce point de d&#233;part est donc celui du diagnostic d'une &lt;i&gt;impasse subjective &lt;/i&gt;entendue comme un enkystement collectif &#8211; la subjectivit&#233; collective &#8211;, d'une praxis politique qui para&#238;t bien lointaine et qu'il ne s'agit pas simplement de r&#233;activer, comme si nous traversions une longue p&#233;riode d'hibernation politique, mais de r&#233;inventer avec toute l'inventivit&#233; propre au mineur. S'il est vrai que l'homog&#233;n&#233;isation n&#233;olib&#233;rale de toutes les subjectivit&#233;s, dans son processus de subjectivation de masse sans &#233;paisseur, ce que Guattari appelait la &lt;i&gt;standardisation de la subjectivit&#233;&lt;/i&gt;, n'&#233;pargne aucune subjectivit&#233; dans le champ social et d&#233;sirant, il appara&#238;t n&#233;cessaire de se poser la question de &lt;i&gt;pourquoi &lt;/i&gt;elle affecte &#224; ce point ce qui fut une des subjectivit&#233;s politiques les plus marquantes et cr&#233;atives, celle de l'homosexualit&#233;, c'est-&#224;-dire une subjectivit&#233; d'un refus affirmatif d'une non-respectabilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'accroissement des politiques de la visibilit&#233; respectable, d'une homosexualit&#233; qui se r&#233;clamerait s&#233;rieuse, rencontre celui de l'homophobie. Cette derni&#232;re ne peut plus &#234;tre appr&#233;hend&#233;e comme une simple peur individuelle que rev&#234;t la d&#233;finition de l'homophobie, mais l'on doit probl&#233;matiser un &lt;i&gt;quelque chose qui persiste &lt;/i&gt;et qui cristallise une peur soci&#233;tale institutionnelle&lt;i&gt;. &lt;/i&gt;Ce d&#233;placement d'une phobie individuelle &#224; une crainte collective, ce que Guy Hocqueghem nommait la &lt;i&gt;parano&#239;a anti-homosexuelle&lt;/i&gt; entendue comme &lt;i&gt;soci&#233;t&#233; qui souffre d'un d&#233;lire d'interpr&#233;tation&lt;/i&gt; et la menant &#224; saisir partout des indices, des signes, d'une conspiration homosexuelle contre son bon fonctionnement. C'est la premi&#232;re phrase qui ouvrait la recherche anale d'Hocquenghem : &#171; Ce qui pose probl&#232;me n'est pas le d&#233;sir homosexuel, c'est la peur de l'homosexualit&#233; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;G. Hocquenghem, Le d&#233;sir homosexuel, Paris, Fayard, 1972, p. 23.&#034; id=&#034;nh5-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'agit d'une recherche visant &#224; r&#233;activer une tonalit&#233; ontologique et par l&#224; m&#234;me politique, perdue &#224; partir de l'apparition des politiques de l'identit&#233;, et cependant relanc&#233;e par une certaine veine du queer, une veine plut&#244;t punk, cette tonalit&#233; qu'est la menace. R&#233;activer en &#233;vitant l'option de la facilit&#233; messianique qui, homosexuels, nous excite souvent. Il ne s'agit pas de refuser tout le pan relationnel, c'est-&#224;-dire cette approche de l'homosexualit&#233; &#224; partir des connexions et des nouveaux modes de relation qu'elle produit et invente mais de probl&#233;matiser &#224; nouveau la crainte qu'elle suscite &#224; partir de la menace perverse. C'est &#224; partir de cette crainte que l'on pourra reposer l'op&#233;rateur r&#233;volutionnaire, se poser la question de son actualit&#233; (est-ce que l'homosexualit&#233; est encore r&#233;volutionnaire ? Est-ce qu'elle peut encore embrasser une th&#233;orie r&#233;volutionnaire et une praxis transformatrice ?). Exigence &#233;thique : refuser le sceau de l'&#233;vidence de nos discours sur le caract&#232;re politique et subversif de nos pratiques, non point pour les nier, mais pour maintenir ouverte la possibilit&#233; de leur politisation r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La politisation de l'anus&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;C'est sur les rapports entre homosexualit&#233; masculine et civilisation, dans le rapport de participation active aux &#339;uvres de civilisation, rapport presque &#233;vident, pos&#233; &#224; la fois par les &#233;tudes gais, la litt&#233;rature homosexuelle et la psychanalyse et dont Leo Bersani fait un peu figure de cet entrecroisement entre litt&#233;rature et psychanalyse pour penser l'homosexualit&#233; et l'identit&#233; au travers de son concept quelque peu surann&#233; d'&lt;i&gt;homo&#239;t&#233;&lt;/i&gt;, comme nouvelle conception de la relationnalit&#233; fond&#233;e sur le m&#234;me plut&#244;t que sur une hi&#233;rarchie de diff&#233;rences antagonistes. Notre m&#233;thode anale, ne sera pas la m&#234;me que Leo Bersani, elle s'en distingue rigoureusement puisqu'elle est aux limites de la psychanalyse : mais partir non pas de ce qu'on pourrait appeler l'impens&#233; de la psychanalyse mais au contraire, un &lt;i&gt;quelque chose&lt;/i&gt; qui la hante depuis ses d&#233;buts&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Lee Edelman, L'impossible homosexuel. Huit essais de th&#233;orie queer, Paris, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, l'anus qu'elle a forclos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est encore et toujours Hocquenghem, la plus folle des philosophes, qui sert de point de d&#233;part &#224; toute r&#233;flexion sur un usage politique de l'anus. Dans &lt;i&gt;Le D&#233;sir homosexuel &lt;/i&gt;paru en 1972, Guy Hocquenghem d&#233;termine dans un premier temps le rapport parano&#239;aque de la soci&#233;t&#233; et de ses institutions vis-&#224;-vis de l'homosexualit&#233; ainsi que sa cr&#233;ation juridico-m&#233;dicale. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans un deuxi&#232;me moment qui nous int&#233;resse, Hocquenghem analyse l'&#233;tablissement de l'homosexualit&#233; passive dans l'analit&#233; et en &#233;cho aux th&#233;ories freudiennes sur la sublimation des pulsions homosexuelles qui donnent, sur le plan individuel, l'av&#232;nement du sujet, et sur le plan de la soci&#233;t&#233;, la constitution et le renforcement de la civilisation. L'homosexuel passif, et c'est de lui dont on parle dans les discours parano&#239;aques &#8211; le d&#233;lire social d'interpr&#233;tation &#8211; r&#233;sumerait &#224; lui seul l'homosexualit&#233;. C'est bien cette homosexualit&#233; passive qui pose probl&#232;me puisqu'elle est per&#231;ue comme un renoncement au phallus et f&#233;minis&#233;e en tant que position passive, une homosexualit&#233; comme remise en cause inacceptable de la pr&#233;&#233;minence masculine. Ce qui doit nous int&#233;resser, dans la richesse du texte de Hocquenghem, c'est cette reprise politique du lien entre homosexualit&#233; et civilisation &#224; partir d'une critique serr&#233;e avec la psychanalyse. Freud, notamment dans sa correspondance avec Ferenczi, souligne l'importance du refoulement de la sexualit&#233; anale par la civilisation ; il indique par l&#224; le sch&#233;ma fort classique de la psychanalyse de faire correspondre une phase de l'histoire du d&#233;veloppement de l'humanit&#233; (dont la civilisation occidentale est l'aboutissement) &#224; un d&#233;veloppement du sujet. Ce refoulement de l'anus, qui est &#224; la fois un principe de construction du sujet, dans un moment de son histoire (le stade anal), et il est par la sublimation une exigence de coh&#233;rence dans la vie sociale. Freud d&#233;termine ainsi dans un geste important pour nous une &lt;i&gt;historicisation &lt;/i&gt;de l'anal comme phase qui porte autant sur l'individu &#8211; dans l'av&#232;nement du sujet en tant qu'individu priv&#233; &#8211; que sur l'esp&#232;ce &#8211; les liens sociaux et la contractualit&#233; au fondement de la Modernit&#233; occidentale. La civilisation s'entend dans une tension entre &#224; la fois l'ensemble des biens et des productions esth&#233;tiques (mais aussi mat&#233;rielles comme le souligne Marcuse dans &lt;i&gt;Eros et Civilisation&lt;/i&gt;, cette absence de prise en compte par les commentateurs freudiens de la production mat&#233;rielle triviale au profit des productions esth&#233;tiques et de l'esprit), l'ensemble des savoir-faire qui sert &#224; dominer la nature, en ce sens &#224; poser la bifurcation nature/culture de la Modernit&#233;, et l'autre p&#244;le de la civilisation tous les dispositifs institutionnels et de pouvoir qui sont n&#233;cessaires afin de r&#233;gler les relations entre individus. En ce sens, entendu comme une r&#233;pression des pulsions humaines. Il s'agit d&#232;s lors d'une utilisation de la libido &#224; d'autres fins que la sexualit&#233; : ce d&#233;tournement des fins par la civilisation pour les mettre au service du travail et de la production civilisationnelle est ce que le freudo-marxisme a repris de Freud au travers du concept &lt;i&gt;sublimation&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si le phallus est essentiellement social, l'anus est essentiellement priv&#233;. Ou pour le dire comme Hocquenghem, &#171; il n'y a pas de place sociale pour l'anus autre que la sublimation &#187;. L'analyse des stades du d&#233;veloppement par Freud suppose un d&#233;passement du stade anal pour parvenir &#224; la g&#233;nitalit&#233;. Mais il y a n&#233;cessit&#233; de ce stade anal pour organiser le d&#233;tachement du phallus. L'analit&#233; est le mouvement m&#234;me de la sublimation : on part de l'anus, du plus bas vers le plus haut. Sur le plan de la civilisation, il importe, bien plus que de faire ou de ne pas faire l'amour entre hommes, d'&#234;tre un homosexuel sublim&#233;, c'est-&#224;-dire de convertir toute sa force libidinale dans le syst&#232;me de repr&#233;sentation civilisationnelle. Ce versant que Hocquenghem d&#233;signe comme &#171; une mont&#233;e vers la sublimation, vers le Surmoi, vers l'angoisse sociale &#187;, cette homosexualit&#233; sublim&#233;e : &#171; L'homosexualit&#233; est li&#233;e &#224; l'anus comme l'analit&#233; est li&#233;e &#224; notre civilisation &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;G. Hocquenghem, Le d&#233;sir homosexuel, p. 101.&#034; id=&#034;nh5-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Socialement, l'anus n'existe donc que sublim&#233; (c'est-&#224;-dire castr&#233;, d&#233;ni&#233;), il est pris dans le mouvement de la sublimation, soit un mouvement &#171; vers le haut &#187; et qu'incarnent les &#339;uvres de civilisation (Gide, une majeure partie de la production d'Arcadie, Proust dans une certaine mesure pour Hocquenghem et pour Bersani qui ouvre &#224; une autre approche de l'homosexualit&#233; &#224; partir des signes et des modes de relation). Car ce qui caract&#233;rise l'homosexuel masculin dans l'histoire de la civilisation, ce n'est pas le d&#233;sir du semblable ; ce n'est pas par le d&#233;sir du semblable que l'imaginaire collectif se repr&#233;sente l'homosexuel, mais par son anus, son anus sale, goinfre, sans cesse ouvert. Les tortures homophobes prennent la forme d'un supplice anal. L'homosexuel passif r&#233;sume &#224; lui seul toute l'homosexualit&#233; occidentale. Il faut alors saisir pourquoi l'anus hante l'imaginaire collectif et les investissements d&#233;sirants homosexuels mais aussi h&#233;t&#233;rosexuels ? Loin d'une th&#233;orie du choix de l'objet ou des termes niais de &#171; pr&#233;f&#233;rence ou orientation sexuelle &#187;, l'homosexualit&#233; est une th&#233;orie de l'anus. De l'anus constitu&#233; par rapport au phallus, distributeur de sens. Comment des parano&#239;aques, ceux d&#233;tenteurs de ce phallus-signifiant, organisateur du social, d&#233;lirent et engendrent des n&#233;vros&#233;s, des coupables ? Comment l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233; accouche de l'homosexualit&#233;, demandait Hocquenghem. &#202;tre homosexuel c'est donc &#234;tre subjectiv&#233; comme tel, &#234;tre produit socialement homosexuel. Dans cette mesure, Guy Hocquenghem remarque qu'assumer son homosexualit&#233;, c'est assumer la place que l'imaginaire attribue &#224; l'homosexualit&#233;. Cet imaginaire comme ce qui vient organiser l'&#233;conomie du dicible et de l'existence ontologique. Mais aussi de l'indicible, de ce grand indicible de l'occident dont serait peut-&#234;tre tributaire le partage imaginaire : l'anus&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le FHAR t&#233;moigne de l'&#233;laboration collective &#8211;d&#233;sir de groupe&#8211; d'une (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La sublimation du d&#233;sir homosexuel indique le geste n&#233;cessaire &#224; la socialit&#233; dans la th&#233;orie des valeurs &#233;labor&#233;e par Freud &#224; propos de la sublimation et l'esth&#233;tique. En effet, Hocquenghem souligne que c'est bien l'homosexualti&#233; passive qui pose probl&#232;me &#8211; et c'est l&#224; le point de d&#233;part d'une probl&#233;matisation de l'homosexualit&#233;, soit de sa politisation &#8211; puisqu'elle est per&#231;ue comme un renoncement affirm&#233; au phallus. C'est uniquement au sein d'une soci&#233;t&#233; au m&#233;pris institutionnalis&#233; des femmes et des attributs qui lui sont accol&#233;s, qu'un tel renoncement appara&#238;t comme un ph&#233;nom&#232;ne insupportable, bl&#226;mable, si pas criminel, dans la remise en cause inacceptable de la pr&#233;&#233;minence du masculin. Hocquenghem et le FHAR visent &#224; sortir l'anus de l'ombre : &#171; R&#233;investir collectivement et libidinalement l'anus est affaiblir d'autant le grand signifiant phallique qui nous domine quotidiennement dans les petites hi&#233;rarchies sociales. L'op&#233;ration d&#233;sirante la moins acceptable parce que la plus fortement d&#233;sublimante est celle qui se porte sur l'anus. &lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;G. Hocquenghem, Le d&#233;sir homosexuel, op. cit., p. 107.&#034; id=&#034;nh5-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'homosexualit&#233; sublim&#233;e occupe une place centrale dans la th&#233;orie des valeurs de la psychanalyse ainsi que dans son analyse sociale puisqu'elle conf&#232;re &#224; la soci&#233;t&#233; une coh&#233;sion des relations inter-humaines en tension avec le syst&#232;me de jalousie-concurrence du phallus (la menace permanente qu'on vous prenne votre phallus, c'est-&#224;-dire sur le plan social une perte de pouvoir). Le d&#233;sir homosexuel est sublim&#233;, c'est-&#224;-dire transform&#233; en force de coh&#233;sion sociale qui circonscrit l'exercice de la comp&#233;tition, de la jalousie, de la concurrence entre les hommes pour leur phallus, pour le maintien de leur pouvoir. Cette sublimation &#233;vite l'anarchie des rapports de concurrence en circonscrivant une base id&#233;ologique solide. Comme l'&#233;crit Hocquenghem : &#171; Aussi l'organisation par la soci&#233;t&#233; capitaliste des relations autour du syst&#232;me jalousie-concurrence ne peut-elle se faire que par le double mouvement de refoulement et de sublimation d'homosexualit&#233;, l'un assurant le r&#232;gne concurrentiel du phallus, et l'autre l'hypocrisie des relations humaines. La soci&#233;t&#233; phallocratique de concurrence est fond&#233;e sur le refoulement des d&#233;sirs port&#233;s sur l'anus, le refoulement de l'homosexualit&#233; est li&#233; &#224; la parano&#239;a de jalousie qui constitue notre tissu quotidien comme &#224; l'id&#233;ologie de l'existence d'un ensemble social solidaire : la &#171; communaut&#233; humaine &#187; o&#249; nous vivons &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Hocquenghem, op. cit., p. 110-111.&#034; id=&#034;nh5-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Hocquenghem propose alors de faire sortir de l'ombre l'anus : &#171; R&#233;investir collectivement et libidinalement l'anus est affaiblir d'autant le grand signifiant phallique qui nous domine quotidiennement dans les petites hi&#233;rarchies sociales. L'op&#233;ration d&#233;sirante la moins acceptable parce que la plus fortement d&#233;sublimante est celle qui se porte sur l'anus. &#187; (p.107) Et de repenser &#224; partir de cette d&#233;sublimation la production des corps et la relationnalit&#233;, soit les modes de relation et d'amour entre les corps d&#233;sirants. Certainement, l'usage d&#233;sirant de l'anus n'est pas l'exclusive des homosexuels. Pas plus que l'&#233;rotisme anal n'&#233;puise &#224; lui seul les possibilit&#233;s de l'&#233;rotisme homosexuel. L'importance n'est pas la fr&#233;quence avec laquelle est pratiqu&#233; le co&#239;t anal. S'il n'est pas exclusif, l'usage d&#233;sirant de l'anus dans l'homosexualit&#233; est principal en ce qu'il est usage libidinal constant de cette zone. Il s'agit de se garder de tout geste d'abstraction de l'anus, d'un d&#233;tachement du corps, s'en garder par le rattachement &#224; la subjectivit&#233; politique et la praxis r&#233;volutionnaire. Car ce qui compte ici, c'est le fameux &#171; geste victorieux &#187; au monde que d&#233;crit Genet dans &lt;i&gt;Pompes fun&#232;bres&lt;/i&gt;, lors de la baise entre Erik et Riton sur le toit d'un immeuble abandonn&#233;. Le geste victorieux comme l'incontestable volont&#233; de destruction et dont l'anus est, pour reprendre la formule de Bersani, le tombeau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Leo Bersani dans son ouvrage &lt;i&gt;Is the rectum a grave&lt;/i&gt;, insiste sur le rapport &#233;tabli entre l'anus et l'id&#233;e de mort et de n&#233;gation. En ce que l'anus est le site, le lieu, de la d&#233;composition et de la sortie de la mati&#232;re et des d&#233;chets organiques. En stricte correspondance avec le fonctionnalisme des organes mis en &#233;vidence par Hocquenghem, &#224; la suite de Guattari et Deleuze, soit un organe-une fonction (la fonction faisant l'organe), il n'est permis &#224; l'anus qu'une seule fonction, celle de l'&#233;jection. Et surtout pas, la r&#233;ception.&lt;i&gt; It is a way out of the body, not a way in&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Jonathan Kemp, The Penetrated Male. New-York, Puctum Books, 2013, p.3.&#034; id=&#034;nh5-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. C'est l&#224; un point qui distingue l'anus du vagin&lt;i&gt; &lt;/i&gt;qui est &#224; la fois un orifice d'&#233;jection et de r&#233;ception dans la repr&#233;sentation masculine, un organe qui aurait deux fonctions : celle de la reproduction et celle de l'&#233;jection. Dans la th&#233;orie psychanalytique, l'anus constitue &#224; la fois le site de la d&#233;sint&#233;gration et de la fragmentation &#8211; c'est le cas de la psychose qui est une fragmentation et une d&#233;sunification de son corps, comme l'analyse Lacan dans le cas du Pr&#233;sident Schreber et de la r&#233;gression au stade anal qui vient rompre avec l'unit&#233; du moi &#8211; et en m&#234;me temps, l'anus est ce qui doit &#234;tre d&#233;pass&#233; pour parvenir &#224; l'unit&#233; du moi : en somme, pour former l'identit&#233;, l'assurer. De telle sorte que ce mouvement, qui est l'analit&#233;, est entendu par Freud comme la sublimation du d&#233;sir anal, et comme n&#233;cessaire &#224; l'av&#232;nement de l'identit&#233; du sujet, au phallus triomphant. L'anus est &#224; la fois le lieu de la rupture, de la fragmentation, de la castration en somme ; et il constitue dans son d&#233;passement, dans un mouvement vers le haut, le lieu de l'identit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne s'agit pas ici d'affirmer une fid&#233;lit&#233; &#224; la psychanalyse qui est assur&#233;ment agonisante et accroch&#233;e &#224; la diff&#233;rence sexuelle qu'elle s'ent&#234;te &#224; professer comme une &#233;thique sexuelle normative, comme nous l'a r&#233;cemment rappel&#233; Preciado dans sa conf&#233;rence &#224; l'&#201;cole de la cause freudienne. Au contraire dans la convocation de la psychanalyse, ce qui motive son apparition ici comme sa dislocation, c'est ce qu'elle forclos dans une sorte de crainte &#224; peine dissimul&#233;e : c'est l'anus. S'il y a quelque chose &#224; saisir dans son discours, c'est ce dont elle ne parle pas autrement que par les voies de la sublimation (et d&#232;s lors ce qui hante la psychanalyse). Pour reprendre l'expression de Lee Edelman, Freud r&#234;ve d'&#233;chapper &#224; l'anus. Non pas que l'anus viendrait jouer comme un impens&#233;, mais plut&#244;t comme une crainte absolue au c&#339;ur du dispositif analytique et par extension de la civilisation. C'est encore ce que Freud isolait dans &lt;i&gt;Malaise dans la civilisation &lt;/i&gt; : la jouissance destructrice est une r&#233;sistance &#224; toute transformation sociale. De telle sorte que sur ce point, comme de nombreux autres, la psychanalyse ne peut &#234;tre que &lt;i&gt;malgr&#233; elle &lt;/i&gt;et &lt;i&gt;contre elle &lt;/i&gt;la compagne des luttes queer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour la civilisation comme pour le sujet masculin h&#233;t&#233;rosexuel, l'anus est un trou qui ne doit pas en &#234;tre un. Cette identit&#233; &lt;i&gt;straight&lt;/i&gt; ne peut &#234;tre stabilis&#233;e et prot&#233;g&#233;e que par un processus d'&#233;limination de l'anus. L'h&#233;t&#233;rosexualit&#233;, prise comme un r&#233;gime politique civilisationnel suivant Wittig, rencontre un point de destruction politique : rendre le corps h&#233;t&#233;rosexuel (la Nation) p&#233;n&#233;trable alors qu'elle fait tout ne point l'&#234;tre. Des strat&#233;gies de rendre-p&#233;n&#233;trable la Nation doivent pr&#233;figurer ici une praxis queer : d&#233;naturaliser certes l'h&#233;t&#233;rosexualit&#233;, mais mettre en &#233;vidence les processus par lesquels le corps h&#233;t&#233;rosexuel s'est figur&#233; comme un corps intact. Face &#224; cette figuration d'un corps intact, les strat&#233;gies queer et homosexuelles entendent &lt;i&gt;d&#233;configurer &lt;/i&gt;le corps h&#233;t&#233;rosexuel de l'homme r&#233;solument imp&#233;n&#233;trable et celui de la Nation. Des strat&#233;gies &#224; mille lieues de revendiquer l'int&#233;gration dans le corps de l'arm&#233;e ainsi que les politiques d'assimilation des LGBT. S'assimiler au corps imp&#233;n&#233;trable ou le rendre p&#233;n&#233;trable et d&#233;figur&#233; ? La civilisation occidentale se donne dans la repr&#233;sentation comme une surface lisse et non trou&#233;e, intacte &#8211; son &lt;i&gt;innocence&lt;/i&gt;. Elle ne peut tol&#233;rer les multiples trous &#8211; que J. Coupat a tr&#232;s joliment nomm&#233; des &#171; possibilit&#233;s vitales &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;J. Coupat, Dialogue avec les morts, pr&#233;face Orphisme et trag&#233;die de Gianni (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&#8211; &#224; sa surface.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est partant de ce double mouvement que la psychanalyse ne loupe pas, toujours ce mouvement de sublimation : &#224; la fois le passage pour l'enfant du stade anal au stade phallique entendu comme lieu du sujet, et le passage dans la civilisation par la contractualit&#233; moderne en refoulant l'anus et en sublimant le d&#233;sir homosexuel attach&#233; d&#233;sormais au maintien de la civilisation (d'un point de vue de ses productions artistiques et esth&#233;tiques et du point de vue d'une coh&#233;rence sociale). Il s'agit partant de l&#224; de constituer comme probl&#233;matique le rapport entre homosexualit&#233; et civilisation, en prenant une distance mesur&#233;e avec le vocabulaire un peu &#224; la mode d'homo-&#233;rotisme qui ne ferait qu'&#233;vacuer le processus de privatisation de l'anus, et de sa sublimation et rendre comme impossible sur le plan politique toute re-saisie de l'op&#233;rateur r&#233;volutionnaire que ce texte propose de prendre ici &#224; partir d'un &lt;i&gt;pouvoir d'inqui&#233;ter&lt;/i&gt;. L'anus politique rejoint ce grand th&#232;me de Genet qu'est la trahison comme haute valeur de l'homosexualit&#233;. L'usage politique de l'anus ne vise pas &#224; transformer la sexualit&#233; ou &#224; la subvertir &#8211; en somme : &#224; ce que les h&#233;t&#233;ros se godent &#8211; mais &#224; exploiter son potentiel pour l'effacement de la civilisation moderne elle-m&#234;me et &#224; rendre possible des strat&#233;gies de repositionnement et d'utilisation des anciennes significations alors destitu&#233;es, des utilisations posthumes sans risque de contamination par les anciens termes. C'est l'invitation peu comprise de P. Preciado dans son &lt;i&gt;Manifeste de la contra-sexualit&#233; &lt;/i&gt; de ressaisir la question principielle de l'action r&#233;volutionnaire : comment briser le cercle maudit de la r&#233;p&#233;tition dans laquelle les nouveaux r&#233;volutionnaires sont condamn&#233;s &#224; r&#233;p&#233;ter l'ordre ancien ? Comment utiliser les anciennes significations de la masculinit&#233; et de la f&#233;minit&#233; sans se faire empoisonner &#224; nouveau par la diff&#233;rence sexuelle ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Trouer la surface civilisationnelle pour l'enculer&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ce pouvoir d'inqui&#233;ter de l'anus est &#224; prendre &#224; partir de la civilisation et de la crainte sourde qu'il exerce sur elle quand il est d&#233;sublim&#233;. Cette dimension inqui&#233;tante se situe dans le processus d'&#234;tre p&#233;n&#233;tr&#233; et dans la production de ce processus, soit le corps p&#233;n&#233;tr&#233;. Du c&#244;t&#233; de l'homosexuel, il y a dans ce corps p&#233;n&#233;tr&#233; une perte de pouvoir &#224; laquelle le pouvoir d'inqui&#233;ter doit venir r&#233;pondre politiquement. C'est dire encore que le rejet social ne porte pas seulement sur les rapports sexuels anaux &#8211; ils sont plut&#244;t tol&#233;r&#233;s dans la fin de la modernit&#233; dans le co&#239;t h&#233;t&#233;rosexuel &#8211; mais par extension contre une soi-disant passivit&#233; et perte de pouvoir, qui entre en jeu dans notre compr&#233;hension traditionnelle du corps masculin p&#233;n&#233;tr&#233; et du corps politique. Ce corps sans pouvoir est le produit d'un processus agressif dont devrait rendre compte une g&#233;n&#233;alogie du pouvoir qui serait queer : celle de rendre p&#233;n&#233;trable certains corps, certains territoires, et d'assurer la non-p&#233;n&#233;trabilit&#233; d'autres corps et d'autres territoires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une g&#233;n&#233;alogie queer du pouvoir dans la prolongation de celle de Foucault et reprise aussi par Preciado qui serait une g&#233;n&#233;alogie de la &lt;i&gt;p&#233;n&#233;trabilit&#233;&lt;/i&gt; qui pourrait commencer avec la constitution de la citoyennet&#233; &#224; Ath&#232;nes &#8211; sont exclus de la citoyennet&#233; les femmes, les enfants, les barbares dont on a conquis les territoires et les hommes se faisant sodomiser ; ceux &#224; qui on d&#233;nie la citoyennet&#233; est un corps qui a &#233;t&#233; p&#233;n&#233;tr&#233; et rendu p&#233;n&#233;trable sexuellement, p&#233;dagogiquement et g&#233;ographiquement). L'essence m&#234;me de la citoyennet&#233; reposait sur ce citoyen m&#226;le p&#233;n&#233;trant et c'est par la p&#233;n&#233;tration qu'il manifestait cette essence de la citoyennet&#233;. Une telle g&#233;n&#233;alogie queer de la p&#233;n&#233;tration rencontrerait alors le point le plus int&#233;ressant, l'apparition de l'&#201;tat dans la Modernit&#233;, et sa lente constitution comme un corps imp&#233;n&#233;trable qui deviendra la Nation, le corps de la Nation, la Patrie, dont les m&#233;diocres institutions de l'arm&#233;e, de l'&#233;ducation mais aussi de la famille, sont pour ainsi dire imp&#233;n&#233;trables et redoutent, traquent tout signe d'homosexualit&#233;. L'arm&#233;e &#233;tant l'institution par excellence qui ne peut &#234;tre p&#233;n&#233;tr&#233;e &#8211;&lt;i&gt;Don't ask don't tell&lt;/i&gt;. Ne faut-il alors pas regretter la perte d'imagination politique actuelle des LGBT qui peine &#224; d&#233;montrer &#224; la soci&#233;t&#233; civile qu'ils peuvent &#234;tre de bons soldats, de bonnes soldates, et de bons parents &#8211; parentalit&#233; entendue dans le cadre de la famille nucl&#233;aire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une telle g&#233;n&#233;alogie, comme entreprise ambitieuse &#224; mener collectivement, aurait au c&#339;ur de ses vis&#233;es la &lt;i&gt;d&#233;sublimation &lt;/i&gt;de l'anus &#8211; elle se doterait pour ainsi dire d'une m&#233;thode anale &#8211; et par l&#224; m&#234;me entendrait mettre en &#233;vidence l'apparition de l'ennemi produit de la modernit&#233;, l'homosexuel, dans le nouage juridico-m&#233;dical de la seconde moiti&#233; du XIX&#232;me si&#232;cle, mais aussi, prolongeant cet int&#233;r&#234;t pour le moment disciplinaire qui a vu na&#238;tre la Nation et ses institutions, et la classification et l'&#233;laboration d'un ennemi int&#233;rieur, l'homosexuel, elle d&#233;couvrirait assur&#233;ment l'incorporation du pouvoir disciplinaire dans le biopouvoir et la n&#233;cropolitique contemporaine, ou encore le &lt;i&gt;capitalisme gore&lt;/i&gt;, pour reprendre le concept de Sayak Valencia. Et ainsi des nouvelles techniques n&#233;cropolitiques de p&#233;n&#233;trabilit&#233; des corps &#8211; dans la mise &#224; mort des corps p&#233;n&#233;trables et de ceux qui tentent de p&#233;n&#233;trer le cadavre fumant de la Nation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'&#233;bauche d'un renouvellement de la menace homosexuelle s'affirme une proposition politique et &#233;pist&#233;mologique, une proposition &lt;i&gt;&#233;pist&#233;mopolitique&lt;/i&gt; : veut-on redonner &#224; la th&#233;orie queer un pouvoir critique &#224; la hauteur de la t&#226;che politique actuelle ou la laisserons-nous encore agoniser comme une simple reconnaissance d'existences plurielles &#224; int&#233;grer ? Nous plairons-nous encore dans les avantages quelque peu faibles qu'apporte la repr&#233;sentation au profit d'une identit&#233; respectable, qui n'&#233;loigne nullement les violences du pouvoir, celles de la quotidiennet&#233;, mais une repr&#233;sentation qui nous confine dans les m&#233;dias, dans la mode, dans les institutions, nous confine derechef &#224; des r&#244;les st&#233;r&#233;otyp&#233;s qui tiennent plus d'un th&#233;&#226;tre de guignols excentriques que d'une quelconque repr&#233;sentation politique. D'un point de vue de la th&#233;orie, la t&#226;che est importante et c'est pour cela qu'elle nous concerne toutes et tous : &#224; l'impasse actuelle de la production acad&#233;mique queer prise dans l'&#233;ternel commentaire butlerien de performativit&#233; du genre, une sorte de mot d'ordre d'une th&#233;orie qui tourne &#224; vide, et cette autre impasse qui n'est que d'ajouter de nouvelles cat&#233;gories &#224; l'analyse classique du gauchisme, entre l'&#233;ternel commentaire sur les dragqueen et le queer comme cinqui&#232;me roue de la th&#233;orie r&#233;volutionnaire, n'y aurait-il pas d'entreprise plus vivifiante, c'est-&#224;-dire une entreprise vitaliste en ce temps &lt;i&gt;n&#233;cropolitiques&lt;/i&gt;, d'&#233;laborer des strat&#233;gies corporelles et discursives nouvelles dont une th&#233;orie qui se doterait d'une g&#233;n&#233;alogie de la p&#233;n&#233;tration (mais pas que) des corps &#224; partir d'une m&#233;thode anale dont un des sites privil&#233;gi&#233;s de recherche et d'effectuation est celui de la litt&#233;rature &#8211; et pas seulement la litt&#233;rature homosexuelle au risque de s'enfermer dans le commentaire compar&#233; et quelque peu &#233;prouv&#233; entre Genet et Gide &#8211; cette litt&#233;rature rare dont le &lt;i&gt;H&#233;liogabale &lt;/i&gt;d'Antonin Artaud ou les premiers textes de Pierre Guyotat sont des sources pour penser une litt&#233;rature anale d&#233;barrass&#233;e de son analit&#233;, d'un anus d&#233;sublim&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais apr&#232;s tout, sommes-nous pr&#234;ts &#224; refuser d'entrer dans le cercle n&#233;olib&#233;ral de production d'identit&#233;s quantitatives au travers de la promesse faite par la repr&#233;sentation des jours meilleurs, pr&#234;ts &#224; refuser de n'&#234;tre qu'un faire-valoir du moralisme militant de gauche. Dans ce qui tour &#224; tour semble appara&#238;tre comme une condamnation s&#233;rielle, d'un retour consenti dans le pratico-inerte, le queer est-il en mesure d'embrasser &#224; nouveau une praxis r&#233;volutionnaire en fournissant une th&#233;orie queer, pour le coup &lt;i&gt;enfin &lt;/i&gt;marxiste, qui porterait, et c'est un simple exemple, une simple &#233;bauche, de renouvellement, sur la p&#233;n&#233;tration de l'&#201;tat-nation et l'&#233;laboration de strat&#233;gies de p&#233;n&#233;tration du corps qui se r&#234;verait sans anus. Surgit &#224; nouveau la question politique : comment se faire un corps sans organe, c'est-&#224;-dire un anus. Une telle g&#233;n&#233;alogie aura la t&#226;che inauguratrice la plus passionnante et, c&#233;l&#233;brant la mort d'un certain mineur, initierait notre mani&#232;re d'h&#233;riter de l'homosexualit&#233; r&#233;volutionnaire : sur cette surface faussement lisse de la civilisation, comment l'anus des homosexuels a-t-il &#233;t&#233; creus&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quentin Dubois.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb5-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;G. Hocquenghem, &lt;i&gt;Le d&#233;sir homosexuel&lt;/i&gt;, Paris, Fayard, 1972, p. 23.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Lee Edelman, &lt;i&gt;L'impossible homosexuel. Huit essais de th&#233;orie queer&lt;/i&gt;, Paris, Epel, 2013.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;G. Hocquenghem, &lt;i&gt;Le d&#233;sir homosexuel&lt;/i&gt;, p. 101.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Le FHAR t&#233;moigne de l'&#233;laboration collective &#8211;d&#233;sir de groupe&#8211; d'une politisation de l'anus qui s'affirme encore et toujours comme point de d&#233;part de toute r&#233;flexion sur l'homosexualit&#233; r&#233;volutionnaire. L'anus comme concept politique, donc. Comment peut-on politiser &#231;a, si l'on n'a pas horreur de dire le &#231;a, comment peut-on politiser un organe ? Et pourquoi parler de cet organe ? Parler de l'anus, ce n'est pas seulement parler d'un organe. Et ce ne peut-&#234;tre m&#234;me pas un organe, en ce qu'il ne rejoue la vieille opposition du mot et de la chose mais d&#233;joue la repr&#233;sentation. Ce n'est m&#234;me pas non plus parler d'une th&#233;orie de cet organe. C'est bien plus. C'est le r&#233;introduire dans la dynamique politique qu'il a permise. Sans l'anus politique, pas de mouvement homosexuel r&#233;volutionnaire. Mais c'est aussi se demander pourquoi on n'en parle pas de cet anus, s'il est si important ? Nous ne sommes toujours parvenus, dans le champ th&#233;orique, &#224; nous extraire de l'assimilation entre avilissant et anus, entre ce qui &#233;met des d&#233;chets et ce qui bande, entre l'anus comme sujet d&#233;gradant, soit comme non-sujet ou comme impossibilit&#233; d'un sujet, et le phallus, comme sujet digne d'interrogation, d'&#233;tudes, de publications, de cours m&#234;me. Il nous faut essayer alors de parler de cet anus, de lui faire une place, la place qu'il m&#233;rite. Essayer de parler de lui, puisqu'il est justement cet anus, un quelque chose qui exc&#232;de le discours et la repr&#233;sentation, le fameux &lt;i&gt;derri&#232;re &lt;/i&gt;de la philosophie, fascinant pour Deleuze et Derrida.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;G. Hocquenghem, &lt;i&gt;Le d&#233;sir homosexuel, op. cit.&lt;/i&gt;, p. 107.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Hocquenghem, &lt;i&gt;op. cit., &lt;/i&gt;p. 110-111.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Jonathan Kemp, &lt;i&gt;The Penetrated Male&lt;/i&gt;. New-York, Puctum Books, 2013, p.3.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;J. Coupat, &lt;i&gt;Dialogue avec les morts&lt;/i&gt;, pr&#233;face &lt;i&gt;Orphisme et trag&#233;die&lt;/i&gt; de Gianni Carchia, Bordeaux, Editions La Temp&#234;te, 2020, p.8.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Abolir la famille - Acte II</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>socrata</dc:creator>


		<dc:subject>Communisme</dc:subject>
		<dc:subject>Histoire</dc:subject>
		<dc:subject>ME O'Brien</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;&#171; La vision de Kollontai rempla&#231;ait la famille par l'usine comme unit&#233; sociale de reproduction et donc le patriarcat par une nouvelle tyrannie du travail et de l'&#233;tat. &#187;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://trounoir.org/-DIX-" rel="directory"&gt;DIX&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://trounoir.org/+-Histoire-+" rel="tag"&gt;Histoire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://trounoir.org/+-ME-O-Brien-+" rel="tag"&gt;ME O'Brien&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://trounoir.org/IMG/logo/arton101.jpg?1731403039' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Nous publiions au mois de f&#233;vrier dernier un court texte programmatique intitul&#233; &#034;&lt;a href=&#034;http://trounoir.org/?Abolir-la-famille-en-six-etapes&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Abolir la famille en six &#233;tapes&lt;/a&gt;&#034; de ME O'Brien. Nous donnons maintenant &#224; lire la traduction fran&#231;aise d'un important article de la m&#234;me autrice, publi&#233; originiellement dans la revue &lt;a href=&#034;https://endnotes.org.uk/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;EndNotes&lt;/a&gt;, qui revient plus en profondeur sur les r&#244;les de la famille ouvri&#232;re et de la lib&#233;ration du genre dans le d&#233;veloppement capitaliste, mais ouvre en m&#234;me temps des pistes de r&#233;flexion pour donner naissance &#224; une politique queer &#224; la fois offensive et constructive. Qu'est-ce qui est pr&#233;cis&#233;ment n&#233;cessaire &#224; abolir dans l'institution familiale ? Qu'est-ce qui reproduit les possibilit&#233;s de r&#233;g&#233;n&#233;rescence du capitalisme &#224; partir de nos identit&#233;s ?&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;A lire &#233;galement l'interview de John d'Emilio, Le capitalisme a rendu (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s avoir d'abord d&#233;crit &lt;a href=&#034;http://www.trounoir.org/?Abolir-la-famille-Acte-I&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;dans la premi&#232;re partie&lt;/a&gt; les formes familiales tr&#232;s vari&#233;es qu'ont connues la classe ouvri&#232;re europ&#233;enne et les personnes noires esclavagis&#233;es aux Etats-Unis, ME O'Brien analyse ici les m&#233;canismes qui ont conduit depuis la fin du 19&#232;me si&#232;cle &#224; l'imposition du mod&#232;le familial bourgeois de la famille nucl&#233;aire &#224; l'ensemble de la soci&#233;t&#233;. Trois cas particuliers sont &#233;tudi&#233;s : le mouvement ouvrier allemand de l'entre-deux guerres, la R&#233;volution sovi&#233;tique et l'Am&#233;rique de la premi&#232;re moiti&#233; du vingti&#232;me si&#232;cle.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Abolir la famille :&lt;/strong&gt; &lt;a href=&#034;http://www.trounoir.org/?Abolir-la-famille-Acte-I&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Acte I&lt;/a&gt; - Acte II -&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;II &#8211; Le mouvement ouvrier et la famille bas&#233;e sur le salaire masculin&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L&#224; o&#249; Marx et Engels virent la famille nucl&#233;aire et monogame comme une sp&#233;cificit&#233; de la soci&#233;t&#233; bourgeoise, le mouvement ouvrier posa d&#232;s son &#233;mergence l'exigence d'un salaire familial comme une demande centrale permettant d'assurer un acc&#232;s limit&#233; au nouveau mode de vie respectable de la famille ouvri&#232;re. Le mouvement ouvrier, qui dura des ann&#233;es 1880 &#224; la moiti&#233; des ann&#233;es 1970, forgea une identit&#233; ouvri&#232;re affirmative comme base d'une organisation politique massive et stable en partis socialistes et en syndicats&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Notre analyse du mouvement ouvrier est dans l'ensemble la m&#234;me que celle de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. L'identit&#233; ouvri&#232;re fournit une base commune permettant d'affirmer le droit et la capacit&#233; de gouverner, aussi bien dans la lutte pour l'acc&#232;s au droit de vote que dans la conception d'&#233;tats et de soci&#233;t&#233;s socialistes soumises au contr&#244;le ouvrier. Plut&#244;t que de chercher &#224; s'autoabolir, le prol&#233;tariat du mouvement ouvrier a aspir&#233; &#224; un monde qu'il extrapolait &#224; partir des exp&#233;riences du travail industriel salari&#233;. Trois &#233;l&#233;ments constituent l'horizon commun de toute la masse des courants communistes, socialistes et anarchistes jusqu'aux insurrections de la fin des ann&#233;es 1960.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;al de la famille typique du mouvement ouvrier comptait un seul salari&#233; masculin qui prenait en charge une femme au foyer non salari&#233;e, des enfants scolaris&#233;s et le co&#251;t d'une habitation qui constituait ainsi un noyau respectable de conformit&#233; morale et sexuelle. Ce fut en partie pour cette forme familiale que lutta le mouvement ouvrier et qu'il obtint parfois des victoires au cours de sa p&#233;riode ascendante. La forme familiale bas&#233;e sur le salaire masculin, coupl&#233;e aux victoires &#233;conomiques et politiques parall&#232;les du mouvement ouvrier, contribua &#224; de nouvelles conditions relativement stables permettant la reproduction sociale g&#233;n&#233;rationnelle de la classe ouvri&#232;re. M&#234;me parmi les familles ouvri&#232;res incapables de retirer enti&#232;rement du march&#233; du travail une &#233;pouse ou une m&#232;re, les &#233;l&#233;ments primordiaux de cette forme familiale devinrent essentiels &#224; la respectabilit&#233; ouvri&#232;re &#233;mergente qui &#233;tait encore rare au cours de la p&#233;riode pr&#233;c&#233;dente : pas de vie commune avec d'autres familles ; recherche de logements monofamiliaux si possible ; contr&#244;le masculin des finances du foyer ; abus physiques et sexuels commis par le p&#232;re &#224; l'encontre de membres du foyer dans l'isolement vis-&#224;-vis du voisinage permis par les structures familiales et les logements ; &#233;pouses prenant en charge la responsabilit&#233; totale du travail reproductif non salari&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette forme familiale constituait une formidable victoire dans l'am&#233;lioration du niveau de vie et de survie de millions de membres de la classe ouvri&#232;re et dans la cr&#233;ation d'une base pour des organisations de voisinage stables, des luttes socialistes soutenues et des victoires politiques majeures. Ce fut aussi un moyen par lequel le mouvement ouvrier se distinguait du lumpenprol&#233;tariat, des travailleurs noirs et des queers. Cette forme familiale fournissait une base sexu&#233;e et genr&#233;e pour l'identit&#233; blanche am&#233;ricaine et pour la classe moyenne propri&#233;taire. Cette forme familiale peut &#234;tre indiff&#233;remment d&#233;crite comme &#171; bas&#233;e sur le salaire masculin &#187; ou &#171; bas&#233;e sur la femme au foyer &#187; : on reconna&#238;t dans les deux cas la double d&#233;pendance au travail masculin salari&#233; et au travail f&#233;minin non salari&#233;. On pourrait qualifier cette forme familiale &#171; salari&#233; &#187; en reconnaissance du r&#244;le crucial jou&#233; par le salaire comme condition de possibilit&#233; de cette forme familiale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De nombreux facteurs cr&#233;&#232;rent les conditions de cette nouvelle norme au cours des ann&#233;es 1880 et 1890 dans les centres industriels d'Europe&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Notre analyse de la consolidation de cette forme familiale s'inscrit dans (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Les syndicats, les partis ouvriers et les r&#233;formistes sociaux bourgeois et lib&#233;raux, soutenus par les menaces ouvri&#232;res insurrectionnelles, remport&#232;rent une s&#233;rie de r&#233;gulations, de mesures et de d&#233;veloppements d'infrastructures publiques qui am&#233;lior&#232;rent fortement la vie ouvri&#232;re et contribu&#232;rent &#224; l'&#233;mergence de cette norme bas&#233;e sur le salaire masculin. Dans le m&#234;me temps, des changements structurels induits par le d&#233;veloppement capitaliste consolid&#232;rent la production salari&#233;e &#224; l'usine, firent sortir les enfants et les femmes mari&#233;es hors de la force de travail salari&#233;e et abaiss&#232;rent le co&#251;t des biens de consommation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'agitation et l'organisation syndicales obtinrent des augmentations de salaire notables ainsi qu'une part de salaire croissante, permettant ainsi une am&#233;lioration g&#233;n&#233;rale du niveau de vie. Les salaires plus &#233;lev&#233;s rendirent possibles les foyers bas&#233;s sur un salaire unique et distingu&#232;rent ainsi la classe ouvri&#232;re respectable du lumpenprol&#233;tariat. L'aspiration &#224; cette forme familiale &#233;tablissait une solidarit&#233; symbolique entre les travailleurs, les employeurs et l'&#201;tat. Les syndicats utilis&#232;rent explicitement la revendication du &#171; salaire familial &#187; au cours des ann&#233;es 1890 comme fondement pour l&#233;gitimer les augmentations de salaire. Cet appel &#233;tait entendu aupr&#232;s des alli&#233;s bourgeois progressistes pr&#233;cis&#233;ment parce qu'il d&#233;montrait l'aspiration bourgeoise d'une partie de la classe ouvri&#232;re. Parall&#232;lement &#224; l'exigence de salaires masculins plus &#233;lev&#233;s, les syndicats s'organis&#232;rent pour l'exclusion des femmes de l'industrie, exclusion comprise comme un moyen d'emp&#234;cher la comp&#233;tition et la baisse de salaires, et qui se r&#233;alisa avec succ&#232;s dans de nombreux cas au cours des ann&#233;es 1880 et 1890. Les travailleurs masculins avaient un fondement rationnel pour exclure les femmes de l'emploi : l&#224; o&#249; les syndicats se r&#233;v&#233;laient incapables d'emp&#234;cher le d&#233;veloppement de l'emploi des femmes, les salaires chutaient dramatiquement &#224; cause de l'augmentation de la force de travail en r&#233;serve et du salaire plus bas accord&#233; aux femmes. De meilleures opportunit&#233;s d'emplois pour les hommes que pour les femmes de la classe ouvri&#232;re rendirent &#224; leur tour plus rationnel pour les familles ouvri&#232;res de concentrer leur &#233;nergie &#224; r&#233;server le plus possible aux membres masculins adultes du foyer le travail salari&#233;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Je laisse pour l'instant de c&#244;t&#233; la question du r&#244;le jou&#233; par les capacit&#233;s (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parall&#232;lement aux avanc&#233;es politiques pour augmenter les salaires, la comp&#233;tition capitaliste fit chuter la valeur des biens de consommation, augmenta les salaires r&#233;els et am&#233;liora le niveau de vie des membres de la classe ouvri&#232;re. L'accroissement de la productivit&#233; des biens de consommation destin&#233;s &#224; la classe ouvri&#232;re am&#233;liora ses conditions de vie &#224; la fin du XIX&#232;me, au d&#233;but du XX&#232;me si&#232;cle et au cours du si&#232;cle suivant de d&#233;veloppement capitaliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De plus, comme les employeurs cherchaient &#224; exercer un contr&#244;le plus total sur le proc&#232;s de travail et &#224; &#233;liminer les &#233;quipes de travail, ils r&#233;duisirent fortement l'emploi des enfants. L'abandon progressif du travail bas&#233; sur les &#233;quipes co&#239;ncida avec la mont&#233;e en puissance de la campagne politique de restriction du travail infantile et des heures de travail des enfants. Les enfants quittaient alors l'usine pour rejoindre de nouveaux syst&#232;mes d'instruction publique obligatoire o&#249; ils &#233;taient d'autant mieux endoctrin&#233;s d'apr&#232;s les id&#233;aux familiaux bourgeois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les fabricants industriels firent progressivement cesser le travail &#224; domicile pour l'installer de fa&#231;on plus syst&#233;matique dans les usines, et mirent ainsi un terme au &lt;i&gt;domestic system&lt;/i&gt; gr&#226;ce auquel les m&#232;res s'adonnaient au travail salari&#233; depuis leur domicile. La disparition de cette niche de travail pay&#233; pour les m&#232;res les incita de plus en plus &#224; se consacrer au travail reproductif domestique et non-salari&#233;. Le travail salari&#233; des femmes n'eut ainsi plus lieu qu'avant la naissance de leurs enfants ou apr&#232;s leur &#233;ducation. L'accroissement de cette division entre l'usine et le domicile consolida et intensifia une compr&#233;hension particuli&#232;rement genr&#233;e et subjective du travail : une masculinisation du travail salari&#233; et une f&#233;minisation du travail reproductif. Les membres de la bourgeoisie comme de la classe ouvri&#232;re s'inqui&#233;taient depuis longtemps des effets corrosifs du travail des femmes et cherchaient &#224; concevoir une organisation convenable de la vie familiale. Avec les nombreux changements advenus dans le d&#233;veloppement capitaliste et le pouvoir politique au cours des ann&#233;es 1890, toute une strate de la classe ouvri&#232;re devint capable d'endosser une telle forme familiale et d'accepter la division genr&#233;e du travail qui l'accompagnait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les gouvernements municipaux construisirent les infrastructures des quartiers adapt&#233;s &#224; cette nouvelle classe ouvri&#232;re respectable, pouss&#233;s par l'organisation des socialistes : des syst&#232;mes d'acheminement de l'eau courante et d'&#233;vacuation des eaux us&#233;es, des lotissements salubres et des tramways pour les transports de masse. Ces infrastructures firent fortement baisser les maladies et la mortalit&#233;, et permirent aux membres de la classe ouvri&#232;re de vivre plus loin de leurs usines et dans des conditions plus confortables, d'adopter des pratiques d'hygi&#232;ne plus intenses et les distingu&#232;rent plus nettement des pauvres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tous ces facteurs converg&#232;rent pour permettre, inciter et forcer les familles ouvri&#232;res &#224; adopter la forme familiale bas&#233;e sur le salaire masculin et &#224; fournir les fondements sexuels et genr&#233;s d'une identit&#233; ouvri&#232;re affirmative. Dans les budgets des familles de 1873 &#224; 1914, toutes les couches de la classe ouvri&#232;re europ&#233;enne virent une augmentation significative de la proportion du revenu apport&#233;e par le ou les hommes adultes, proportion qui se stabilisa souvent autour des 70 ou 80 %. La consolidation de cette norme de la forme familiale bas&#233;e sur le salaire masculin dessine une courbe en U d&#233;crivant l'&#233;volution de l'activit&#233; &#233;conomique des femmes mari&#233;es, qui atteignait parfois son point le plus bas entre 1910 et 1920.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne faut pas sous-estimer la respectabilit&#233; acquise par le mouvement ouvrier &#224; travers l'adoption de cette forme familiale. Il n'&#233;tait pas rare que les membres de cette classe soient caract&#233;ris&#233;s comme biologiquement sous-humains, fondamentalement inf&#233;rieurs en intelligence et en capacit&#233;s culturelles et profond&#233;ment inaptes &#224; participer &#224; toute forme de gouvernance. Cette hostilit&#233; envers la classe ouvri&#232;re s'aggrava en assujettissement racial et en id&#233;ologie, quand les notions d'inf&#233;riorit&#233; g&#233;n&#233;tique inh&#233;rente furent employ&#233;es contre les noirs, les immigrants et les travailleurs juifs ou irlandais. Pour le mouvement ouvrier, acqu&#233;rir une respectabilit&#233; aux yeux de certains membres de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie ainsi qu'une dignit&#233; pour eux-m&#234;mes constituait un &#233;l&#233;ment crucial et n&#233;cessaire dans la lutte plus large et finalement remport&#233;e pour obtenir le droit de vote et de participation au gouvernement, la l&#233;galisation des activit&#233;s syndicales, la d&#233;criminalisation de nombreux &#233;l&#233;ments de la vie ouvri&#232;re, des am&#233;liorations importantes du niveau de vie ainsi qu'une chute sur le long terme de la mortalit&#233; infantile. Pour beaucoup, une telle respectabilit&#233; constituait une &#233;tape dans la lutte r&#233;volutionnaire sur le long terme vers le socialisme et l'&#233;mancipation r&#233;els. Aujourd'hui, le terme de &#171; respectabilit&#233; &#187; rev&#234;t une connotation de conservatisme politique ; pour de nombreux membres de la classe ouvri&#232;re, il s'agissait d'un moyen pour obtenir un pouvoir politique r&#233;el et une refonte r&#233;volutionnaire de la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette forme familiale constitue une &#171; norme &#187;, notamment parce qu'elle a servi comme mesure et marqueur de respectabilit&#233;. Les familles o&#249; les m&#232;res continuaient &#224; travailler, &#224; domicile ou &#224; l'ext&#233;rieur, en &#233;change d'un salaire se voyaient condamn&#233;es par leurs voisins et risquaient l'exclusion sociale. Les travailleurs masculins commenc&#232;rent pendant ce temps &#224; lier leur capacit&#233; &#224; soutenir leurs familles &#224; un sentiment de fiert&#233; patriarcal, d'accomplissement et de respect de soi. Les travailleurs voyaient dans cette structure familiale un moyen de revendiquer une dimension morale &#224; leurs salaires et de l&#233;gitimer la l&#233;gislation pro-ouvri&#232;re aupr&#232;s des politiciens bourgeois. Les femmes au foyer devinrent les principales organisatrices des quartiers ouvriers et des organisations sociales. La l&#233;gitimit&#233; morale accord&#233;e &#224; cette structure familiale constituait &#233;galement un moyen par lequel le mouvement ouvrier put &#233;tendre son influence depuis le lieu de travail jusqu'&#224; la soci&#233;t&#233; dans son ensemble.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rien ne prouve que cette forme familiale bas&#233;e sur le salaire masculin constituait une cons&#233;quence in&#233;vitable du d&#233;veloppement capitaliste ni qu'elle ait &#233;t&#233; con&#231;ue et impl&#233;ment&#233;e par les employeurs &#224; la fin du XIX&#232;me si&#232;cle. La plupart d'entre eux avaient peu de contr&#244;le direct sur les heures libres des travailleurs, sur leurs choix familiaux ou leurs arrangements domestiques, ce qui va &#224; l'encontre des visions fonctionnalistes de la famille comme outil au service des capitalistes. En dehors des cas de villes domin&#233;es par une entreprise dans des zones g&#233;ographiquement isol&#233;es, les employeurs ne semblent pas avoir lutt&#233; pour obtenir ce genre de contr&#244;le. Cette forme familiale n'est pas non plus la cons&#233;quence d'une expansion in&#233;vitable des valeurs familiales bourgeoises dans la classe ouvri&#232;re. Certains &#233;l&#233;ments clefs des familles bourgeoises, comme l'h&#233;ritage, n'avaient que peu ou pas d'importance pour la grande majorit&#233; des prol&#233;taires. Cette forme familiale a &#233;t&#233; une cons&#233;quence contingente de la lutte des classes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aucun &#233;l&#233;ment du mouvement ouvrier, pas m&#234;me cette forme familiale, n'&#233;tait universellement partag&#233;e ni accessible, et il n'arrivait que tr&#232;s rarement que l'un de ces &#233;l&#233;ments dev&#238;nt possible pour une majorit&#233; de prol&#233;taires. Mais l'accessibilit&#233; &#224; cette forme s'accrut &#233;norm&#233;ment pour les travailleurs salari&#233;s am&#233;ricains et europ&#233;ens au cours des ann&#233;es 1880 et 1890 pour devenir la forme familiale dominante dans de nombreux quartiers ouvriers stables. Ce qui laissa derri&#232;re de nombreuses familles ouvri&#232;res. Le tiers le plus pauvre des ouvriers n'obtint jamais de revenu lui permettant de survivre sur un seul salaire, ce qui obligea les m&#232;res &#224; poursuivre un travail salari&#233; informel l&#224; o&#249; elles pouvaient le trouver et de chercher un &#233;quilibre entre leurs emplois et l'&#233;ducation de leurs enfants, ce qui les exposait aux jugements de leurs voisins plus ais&#233;s. Les ouvriers pouvaient se comparer &#224; leur avantage en consid&#233;rant le sort du lumpenprol&#233;tariat et des sujets coloniaux. C'&#233;tait avant tout une logique d'h&#233;t&#233;ronormativit&#233; raciale qui excluait les d&#233;viants sexuels et les travailleurs et travailleuses du sexe de l'autoconception que la classe se formait d'elle-m&#234;me. En d'autres termes, avec l'&#233;mergence du mouvement ouvrier, la famille nucl&#233;aire en r&#233;gime capitaliste cessa d'&#234;tre comprise avant tout comme une institution bourgeoise comme c'&#233;tait encore le cas chez Marx et Engels, pour repr&#233;senter et signaler la distinction entre les blancs civilis&#233;s et les autres incivilis&#233;s. L'int&#233;gration sociale des travailleuses et travailleurs du sexe ainsi que des queer au reste de la classe vers le milieu du dix-neuvi&#232;me si&#232;cle vacilla, et les d&#233;viants sexuels devinrent de plus en plus des parias exclus de la vie ouvri&#232;re respectable.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Contradictions de la Famille lors de la Seconde Internationale&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le mouvement ouvrier &#233;tait marqu&#233; par une double attitude vis-&#224;-vis de la famille. Face &#224; la poursuite normative de la forme familiale bas&#233;e sur le salaire masculin existait aussi une autre tendance qui &#233;tait en contradiction avec elle et qui formait ses luttes au-del&#224; des genres. Le mouvement ouvrier consid&#233;rait que l'&#233;galit&#233; socialiste d&#233;pendait d'une exp&#233;rience partag&#233;e de la prol&#233;tarisation. Cela constituait un fondement interne pour l'affirmation d'une abolition positive de la famille &#224; travers l'emploi des femmes et la collectivisation du travail reproductif. Cette tension entre la l&#233;gitimit&#233; et la stabilit&#233; fournies au mouvement socialiste par la forme familiale &#224; salaire masculin et l'&#233;galit&#233; de l'emploi universel forgea les d&#233;bats et les luttes au sujet de la famille tout au long de l'histoire du mouvement ouvrier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Abstraction faite de leur position sur l'emploi des femmes, les socialistes de la Seconde Internationale abandonn&#232;rent enti&#232;rement le mot d'ordre d'abolition de la famille. Karl Kautsky, le th&#233;oricien le plus influent du parti socialiste de masse le plus grand d'Europe, le Parti Social D&#233;mocrate allemand (SPD), expliquait que, si le capitalisme mena&#231;ait la famille ouvri&#232;re, tout le monde pouvait bien tenir pour certain que les socialistes n'attaqueraient jamais cette derni&#232;re politiquement :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; L'un des pr&#233;jug&#233;s les plus r&#233;pandus contre le socialisme repose sur l'id&#233;e qu'il propose l'abolition de la famille. Il n'y a pas un seul socialiste qui ait la moindre intention d'abolir la famille, c'est-&#224;-dire de la dissoudre l&#233;galement et par la force. Seule une repr&#233;sentation grossi&#232;rement erron&#233;e peut attribuer au socialisme un tel projet. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cit&#233; dans Communist Research Cluster,European Socialism and Communism, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les femmes jouaient un r&#244;le central dans la croissance et l'efficacit&#233; du SPD. Elles constituaient une section substantielle du parti puisqu'elles &#233;taient les membres les plus actifs des organisations de quartier. Dans l'Allemagne du tournant du si&#232;cle, le livre socialiste le plus vendu n'&#233;tait ni le &lt;i&gt;Manifeste&lt;/i&gt; ni le &lt;i&gt;Programme d'Erfurt&lt;/i&gt; de Kautsky, mais &lt;i&gt;Femmes et socialisme&lt;/i&gt; de Auguste Bebel. L'auteur y relate la longue histoire de l'oppression de genre et pr&#233;dit un avenir socialiste prochain d'&#233;galit&#233; de genre. L'oppression de genre &#233;tait le souci principal de la base massive de la plus grande organisation socialiste de la Seconde Internationale, pr&#233;cis&#233;ment parce que le genre &#233;tait la premi&#232;re forme dans laquelle les prol&#233;taires comprenaient &#224; la fois l'oppression capitaliste et l'&#233;mancipation socialiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y eut des exemples notables de femmes dirigeantes au SPD comme Clara Zetkin et Rosa Luxembourg. Eleanor Marx &#233;tait particuli&#232;rement respect&#233;e dans la section britannique de l'Internationale. M&#234;me s'il y avait un d&#233;saccord de fond sur la mani&#232;re dont le SPD devait se rapporter au probl&#232;me des femmes, ces derni&#232;res ne cess&#232;rent de revendiquer avec entrain l'&#233;galit&#233; entre les genres et lutt&#232;rent avec succ&#232;s pour que le SPD comprenne une plateforme intransigeante du droit des femmes. Le probl&#232;me central &#233;tait celui de l'emploi des femmes. Les partisans des femmes de la Seconde Internationale d&#233;battaient pour savoir si la force de travail f&#233;minine &#233;tait en augmentation ou en baisse, si la pr&#233;sence des femmes dans l'industrie &#233;tait n&#233;faste ou non pour la cause de la classe, si les femmes au foyer constituaient un secteur important pour l'organisation et si l'emploi des femmes constituait ou non un &#233;l&#233;ment essentiel &#224; l'&#233;galit&#233; de genre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les revendications qu'avan&#231;ait Rosa Luxembourg en mati&#232;re de droit des femmes &#233;taient bas&#233;es sur la participation de ces derni&#232;res. Les femmes &#233;taient des sujets politiques pr&#233;cis&#233;ment parce qu'elles travaillaient. Rosa Luxembourg consid&#233;rait que les droits des femmes prol&#233;taires d&#233;pendaient fondamentalement de leur participation au march&#233; du travail :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Aujourd'hui, des millions de femmes prol&#233;taires cr&#233;ent du profit capitaliste autant que les hommes &#8211; dans des usines, des ateliers, des fermes, &#224; domicile, dans les bureaux, dans les magasins&#8230; Ainsi, chaque jour et chaque pas en avant du progr&#232;s industriel ajoute une nouvelle pierre &#224; la fondation solide des droits politiques &#233;gaux des femmes &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Rosa Luxembourg, &#171; Women's suffrage and the class struggle &#187;, 1912, CRC 3, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autres socialistes consid&#233;raient que la r&#233;alisation de l'&#233;galit&#233; pour les femmes &#224; travers la participation au march&#233; du travail avait un co&#251;t trop &#233;lev&#233; et d&#233;fendaient l'id&#233;e de chercher &#224; limiter le travail salari&#233; des femmes : &#171; De nouvelles barri&#232;res doivent &#234;tre &#233;rig&#233;es contre l'exploitation de la femme prol&#233;taire. Ses droits comme &#233;pouse et comme m&#232;re doivent &#234;tre restaur&#233;s et assur&#233;s de fa&#231;on permanente &#187;.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Clara Zetkin,ibid., p. 51.&#034; id=&#034;nh6-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La respectabilit&#233; d'une famille bas&#233;e sur la femme au foyer &#233;tait particuli&#232;rement convaincante pour les socialistes lorsqu'ils concevaient une soci&#233;t&#233; des travailleurs. La forme familiale bas&#233;e sur le salaire masculin, avec l'environnement qui l'accompagnait, incarnait la respectabilit&#233; sociale sur laquelle le SPD se basait pour revendiquer sa capacit&#233; &#224; diriger. De nombreux journaux du mouvement ouvrier c&#233;l&#233;braient les &#171; bonnes femmes socialistes &#187; qui &#233;levaient de &#171; bons enfants socialistes &#187;. Les organisations communautaires des femmes constituaient l'un des m&#233;canismes premiers d'extension de la base syndicale du SPD vers des politiques plus larges concernant la vie ouvri&#232;re. Les d&#233;bats et la propagande socialistes au sujet des femmes mettaient le plus souvent en lumi&#232;re des probl&#232;mes auxquels les femmes au foyer &#233;taient confront&#233;es, y compris les prix de consommation, les conditions de vie dans les quartiers, le logement, l'&#233;ducation, les dynamiques de pouvoir avec leurs maris, l'allocation de salaires au sein du foyer, la prise de d&#233;cision dans les organisations ouvri&#232;res et le vote des femmes. La forme familiale nucl&#233;aire de la classe ouvri&#232;re, avec les quartiers ouvriers stables qui l'accompagnaient, devint un m&#233;canisme primaire d'extension du pouvoir des syndicats dans la vie sociale jusqu'&#224; constituer un &#233;l&#233;ment essentiel du mouvement ouvrier et de son identit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La Famille dans la R&#233;volution russe&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La revendication d' &#171; abolition de la famille &#187; rev&#234;tit une signification diff&#233;rente et in&#233;dite avec le mouvement ouvrier russe ; plut&#244;t qu'une lutte pour abolir la soci&#233;t&#233; bourgeoise, il s'agissait d'une vision socialiste de prol&#233;tarisation compl&#232;te &#224; travers la collectivisation du travail reproductif. Il y eut un effort r&#233;el d'abolition de la famille dans la logique du mouvement ouvrier au cours de la R&#233;volution russe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La classe ouvri&#232;re industrielle restreinte de Russie n'avait m&#234;me pas commenc&#233; &#224; obtenir le style de vie respectable bas&#233; sur la femme au foyer qui caract&#233;risait leurs homologues allemands et anglais, et les bolcheviks ne manifest&#232;rent au d&#233;but aucune volont&#233; d'encourager des formes familiales dece genre. L&#233;nine et les dirigeants du Parti Bolch&#233;vik &#233;taient au contraire convaincus que la mobilisation totale des femmes &#233;tait cruciale pour succ&#232;s et la survie de la R&#233;volution russe. Les bolcheviks mirent en application toute une s&#233;rie de mesures en faveur des femmes qui d&#233;passaient de loin toutes les politiques en vigueur alors en Europe. Ils permirent de divorcer de fa&#231;on simple, inscrivirent l'&#233;galit&#233; de genre dans la loi et donn&#232;rent acc&#232;s &#224; l'avortement. Fa&#231;onn&#233;s par une sexologie progressiste, les bolcheviks appliqu&#232;rent &#233;galement une s&#233;rie de mesures pro-homosexuelles qui incluaient l'abolition des lois contre la sodomie. Pendant une br&#232;ve p&#233;riode, la Russie sovi&#233;tique postr&#233;volutionnaire fut championne dans le monde en mati&#232;re d'&#233;galit&#233; pour les femmes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alexandra Kollontai occupa des postes majeurs dans le jeune gouvernement sovi&#233;tique et fut notamment &#224; la t&#234;te des d&#233;partements de s&#233;curit&#233; sociale et de travail des femmes. Kollontai se battit pour que les institutions &#233;tatiques se portent enti&#232;rement responsables de l'&#233;ducation des enfants, de l'alimentation des travailleurs, de la lessive, du m&#233;nage et d'autres formes de travail domestique et de reproduction g&#233;n&#233;rationnelle. Kollontai appela &#224; l'abolition de la famille comme unit&#233; &#233;conomique &#224; travers la collectivisation du travail reproductif :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; L'&#233;conomie communiste se d&#233;barrasse de la famille. Au cours de la p&#233;riode de dictature du prol&#233;tariat, il y a une transition vers la planification de la production et la consommation sociale collective, de sorte que la famille perd sa valeur d'unit&#233; &#233;conomique. Les fonctions &#233;conomiques externes de la famille disparaissent et la consommation cesse d'&#234;tre organis&#233;e sur la base de la famille individuelle, de sorte que la production, le raccommodage et le lavage du linge comme les autres aspects du travail domestique sont int&#233;gr&#233;s &#224; l'&#233;conomie nationale. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Alexandra Kollontai,CRC 1, p. 212.&#034; id=&#034;nh6-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La collectivisation du travail reproductif jouait un r&#244;le particuli&#232;rement central comme m&#233;canisme mat&#233;riel effectif de cette abolition. &#171; L'&#201;tat des travailleurs remplacera la famille &#187; y compris dans l'&#233;ducation des enfants &#224; travers l'extension massive des &#233;coles maternelles, des colonies pour enfants et des cr&#232;ches&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Alexandra Kollontai, CRC 3, p. 96.&#034; id=&#034;nh6-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Kollontai voyait la transformation du travail reproductif comme un moyen de modifier fondamentalement le genre et les relations sexuelles en Russie et d'&#233;tablir ainsi l'&#233;galit&#233; totale entre les genres :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Plus de servitude domestique pour les femmes. Plus d'in&#233;galit&#233; au sein de la famille. Plus besoin pour les femmes de craindre d'&#234;tre abandonn&#233;es sans ressource avec des enfants &#224; &#233;lever. La femme dans la soci&#233;t&#233; communiste ne d&#233;pend plus de son mari, mais de son travail &#224; elle. &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Alexandra Kollontai,ibid., p.97.&#034; id=&#034;nh6-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle avait sa propre pens&#233;e en mouvement de ce &#224; quoi la sexualit&#233; et le genre pouvaient ressembler suite &#224; une telle r&#233;volution sociale de la vie domestique, notamment avec des relations entre les genres profond&#233;ment &#233;galitaires, une augmentation des droits des minorit&#233;s sexuelles et de nouvelles formes d'organisation des relations sexuelles et amoureuses. Si l'ensemble du travail reproductif est compl&#232;tement collectivis&#233;, la famille cesse d'avoir la moindre fonction &#233;conomique pour devenir un pur choix personnel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette &#233;mancipation avait un co&#251;t d&#233;rivant de la vision que le mouvement ouvrier avait de la transition socialiste : l'universalisation du travail salari&#233; sous l'autorit&#233; de l'&#233;tat. Kollontai disait explicitement que la famille devait &#234;tre abolie pr&#233;cis&#233;ment parce qu'elle privait la soci&#233;t&#233; de ressources que les travailleurs pourraient consacrer au travail : &#171; L'&#233;tat n'a pas besoin de la famille parce que l'&#233;conomie domestique n'est plus profitable : la famille distrait l'ouvrier du travail productif utile &#187;. La vision de Kollontai rempla&#231;ait la famille par l'usine comme unit&#233; sociale de reproduction et donc le patriarcat par une nouvelle tyrannie du travail et de l'&#233;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peu de travaux documentent les exp&#233;riences r&#233;elles des femmes r&#233;volutionnaires russes qui vivaient dans les logements collectifs, qui partageaient le soin des enfants et qui mangeaient dans les cantines que Kollontai d&#233;fendait. L'exp&#233;rience de la paysannerie chinoise durant le Grand bond en avant sugg&#232;re cependant que les contradictions ont pu &#234;tre consid&#233;rables. En Chine toujours, des programmes soutenus par l'&#233;tat visaient &#224; remplacer la famille par une collectivisation du logement, de la nourriture et du soin apport&#233; aux enfants. Mao avait appel&#233; &#224; l'abolition de la famille &#224; travers la collectivisation : &#171; Les familles sont le produit de la derni&#232;re &#233;tape du communisme primitif et toute trace de cette derni&#232;re sera &#233;limin&#233;e dans l'avenir&#8230; &#192; pr&#233;sent, les familles de travailleurs ne sont plus des unit&#233;s de production. &#187; Bien qu'elles aient beaucoup fait pour bouleverser les relations de genre des familles paysannes, ces cantines devinrent aussi des instruments de discipline coercitive. Ainsi les gestionnaires des cantines qui connaissaient des p&#233;nuries n'eurent de cesse de rationaliser l'acc&#232;s &#224; la nourriture bas&#233; sur le favoritisme social. Tandis que la politique &#233;tatique exacerbait la famine, les paysans n'avaient plus de moyens ind&#233;pendants de se nourrir. Plus de trois millions de personnes moururent de faim entre 1958 et 1962 et les cuisines collectivis&#233;es semblent compter parmi les principaux responsables. En 1961, l'un des membres officiels du gouvernement &#233;crivit : &#171; Les masses d&#233;testent et ex&#232;crent les cuisines communales. Les masses disent : &#034;si tu deviens l'ami d'un gestionnaire de cantine, tu n'auras plus jamais envie de pain ni de soupe&#8230; Il y a un couteau suspendu au-dessus de la louche &#224; riz.&#034; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#233;nine soutint l'effort de Kollontai en tant que moyen de survie imm&#233;diate durant la Guerre civile, mais elle fut la seule &#224; aspirer &#224; transformer les familles russes de fa&#231;on permanente. Avec la fin de la guerre en 1922, le gouvernement bolchevik retira son soutien aux efforts de collectivisation du travail domestique et n'en maintint que certains d'entre eux, comme les cr&#232;ches, qui permettaient aux femmes de travailler dans les usines et dans les champs. En 1933, Staline recriminalisa l'homosexualit&#233;, revint sur le droit l&#233;gal au divorce et introduisit des politiques natalistes qui encourageaient la formation de la famille nucl&#233;aire. Kollontai passa la fin de sa vie dans les ann&#233;es 1940 comme ambassadrice en Su&#232;de et s'accommoda comme elle put de la r&#233;imposition de l'in&#233;galit&#233; de genre et de la consolidation de la famille nucl&#233;aire en Union sovi&#233;tique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la politique des bolcheviks, nous voyons encore une fois une contradiction fondamentale au sujet de la famille pour le mouvement ouvrier : la revendication de l'&#233;galit&#233; et des progr&#232;s socialistes par la prol&#233;tarisation cohabite avec la revendication de l&#233;gitimit&#233; et de stabilit&#233; au moyen de la famille nucl&#233;aire. Tandis que le SPD penchait d'embl&#233;e vers le second p&#244;le, la R&#233;volution russe revira progressivement du premier vers le deuxi&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Jim Crow&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les &#201;tats-Unis suivirent une trajectoire parall&#232;le, mais diff&#233;rente dans la consolidation d'une norme de la famille ouvri&#232;re, trajectoire intimement m&#234;l&#233;e aux lois Jim Crow, &#224; la propri&#233;t&#233; blanche et au processus de banlieusardisation. &#192; la fin du dix-neuvi&#232;me si&#232;cle, la plupart des Am&#233;ricains, blancs comme noirs, travaillaient dans l'agriculture. Le Nord-est s'industrialisait rapidement avec un secteur manufacturier et une masse de travailleurs blancs en pleine expansion, largement organis&#233;e au moyen de leurs identit&#233;s d'immigrants europ&#233;ens. Le Midwest abritait de petites fermes ind&#233;pendantes g&#233;r&#233;es par des familles blanches install&#233;es &#224; la suite des d&#233;portations de guerre g&#233;nocidaires contre les nations des Am&#233;ricains natifs. Le sud-ouest, acquis au d&#233;triment du Mexique vers la moiti&#233; du dix-neuvi&#232;me si&#232;cle, connut un afflux de blancs venus s'installer pour travailler dans les mines, l'agriculture et l'&#233;levage de b&#233;tail suite &#224; la r&#233;alisation des chemins de fer qui int&#233;graient &#233;conomiquement la r&#233;gion au reste des &#201;tats-Unis. Les propri&#233;taires terriens blancs du sud d&#233;mantel&#232;rent la Reconstruction noire en r&#233;imposant dans les ann&#233;es 1890 un nouveau r&#233;gime supr&#233;maciste blanc de s&#233;gr&#233;gation l&#233;gale, de privation des droits civiques et de terreur raciale soutenue et contraignirent ainsi les Afro-Am&#233;ricains &#224; travailler dans l'agriculture comme m&#233;tayers tout en les emp&#234;chant d'obtenir les avantages du mouvement ouvrier. Le mouvement ouvrier am&#233;ricain fut conditionn&#233; par ces logiques de supr&#233;matie blanche. Au cours du dix-neuvi&#232;me si&#232;cle et du d&#233;but du vingti&#232;me si&#232;cle, l'identit&#233; raciale blanche transclasse a &#233;t&#233; un obstacle &#224; la consolidation d'un mouvement des travailleurs plus puissant. La saisie coloniale des terres vers l'ouest offrait aux travailleurs blancs l'opportunit&#233; de la mobilit&#233; de classe et leur permettait de pouvoir &#233;chapper au travail salari&#233; pour en devenir ind&#233;pendant. L'identit&#233; blanche, m&#234;me pour les prol&#233;taires, &#233;tait bas&#233;e sur la possibilit&#233; de la propri&#233;t&#233; et l'identification aux propri&#233;taires terriens les plus riches du pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces dynamiques racialis&#233;es du mouvement ouvrier am&#233;ricain conditionn&#232;rent ainsi les formes familiales ouvri&#232;res. Pour les travailleurs blancs, la famille patriarcale rendue possible par le mouvement ouvrier &#233;tait bas&#233;e sur le statut social, la propri&#233;t&#233; et la respectabilit&#233;. Les travailleurs noirs, exclus de ces &#233;l&#233;ments caract&#233;ristiques du mouvement ouvrier, furent n&#233;anmoins sujets &#224; un fort r&#233;tr&#233;cissement des normes familiales au cours de cette p&#233;riode. Pour les familles noires, les normes patriarcales, au lieu de s'imposer par la qu&#234;te de respectabilit&#233;, furent impos&#233;es par les contraintes de location du m&#233;tayage. Les m&#233;tayers noirs &#233;taient forc&#233;s de se marier. Les propri&#233;taires blancs n'acceptaient de louer leurs propri&#233;t&#233;s qu'&#224; des couples mari&#233;s. La Fronti&#232;re Ouest de l'agriculture de coton s'&#233;largissait, les lopins de terre &#233;taient petits et la terre &#233;tait accessible aux nouvelles familles noires &#224; condition qu'elles soient pr&#234;tes &#224; se marier, mais &#233;taient refus&#233;s aux adultes noirs c&#233;libataires comme &#224; celles et ceux qui avaient des organisations familiales non conventionnelles. Quand et l&#224; o&#249; les personnes noires &#233;taient en mesure d'&#233;chapper au m&#233;tayage, le taux de mariage chutait nettement&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Dans les parties du sud qui bascul&#232;rent d'un coup vers le travail agricole (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. En s'installant dans les villes en voie d'industrialisation, elles saisirent l'opportunit&#233; d'&#233;chapper &#224; la norme familiale h&#233;t&#233;rosexuelle et bas&#233;e sur le mariage. Les lois Jim Crow impos&#232;rent non seulement la pauvret&#233;, la terreur raciale, l'exclusion politique et la subordination l&#233;gale, mais aussi une famille patriarcale particuli&#232;rement rigide. Le faible taux de mariage des personnes noires apr&#232;s les lois Jim Crow peut ainsi &#234;tre d&#251; non uniquement &#224; la pauvret&#233;, au manque de travail stable et &#224; l'exclusion des gains du mouvement ouvrier, mais aussi &#224; une r&#233;sistance et &#224; une tendance &#224; fuir le r&#233;gime familial du syst&#232;me de m&#233;tayage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les familles de travailleurs blancs cess&#232;rent progressivement pendant ce temps de d&#233;pendre surtout de fermes tenues par des propri&#233;taires pour se consacrer de plus en plus au travail industriel salari&#233;. Les fermes g&#233;r&#233;es par les familles d&#233;pendaient de couples durables. Les Am&#233;ricains blancs profit&#232;rent tout au long du dix-neuvi&#232;me si&#232;cle de l'expansion de la fronti&#232;re gr&#226;ce &#224; la conqu&#234;te et de nouveaux espaces coloniaux qui permettaient et encourageaient une formation familiale stable. Beaucoup de ces fermiers familiaux &#233;taient attir&#233;s par le Parti socialiste et d'autres formes de populismes de gauche, mais ils &#233;taient incapables de d&#233;m&#234;ler leur conscience de classe d'une d&#233;fense prononc&#233;e de la propri&#233;t&#233;, de la colonie de peuplement et de l'ind&#233;pendance blanche. Les syndicats de la fin du dix-neuvi&#232;me si&#232;cle, qui s'&#233;taient enracin&#233;s dans les &#233;changes commerciaux qualifi&#233;s, h&#233;rit&#232;rent largement du conservatisme de genre des capitalistes et des fermiers ind&#233;pendants. Comme leurs homologues europ&#233;ens, ces travailleurs blancs qualifi&#233;s recherchaient activement &#8211; et, &#224; la fin du dix-neuvi&#232;me si&#232;cle, obtinrent largement &#8211; l'acc&#232;s &#224; un salaire familial assurant la structure familiale bas&#233;e sur la femme au foyer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Europe, cette forme familiale en voie de d&#233;veloppement entra en crise au cours des deux guerres mondiales. Ces m&#234;mes guerres permirent &#224; de nombreux Afro-Am&#233;ricains et &#224; un grand nombre de femmes leur premier acc&#232;s &#224; des emplois non agricoles. Les industries militaires et les activit&#233;s de guerre se distinguaient par la s&#233;gr&#233;gation de genre et tol&#233;raient l&#233;g&#232;rement l'homosexualit&#233;, de sorte que d'importantes communaut&#233;s gays am&#233;ricaines clandestines y prirent forme pour la premi&#232;re fois&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Allan B&#233;rub&#233;, Coming out under fire : the history of gay men and women in (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Les Am&#233;ricains firent au cours de la Seconde Guerre mondiale l'exp&#233;rience d'un ordre genr&#233; comparable &#224; celui de la premi&#232;re soci&#233;t&#233; sovi&#233;tique : l'organisation &#224; travers la prol&#233;tarisation compl&#232;te, l'&#233;clatement de la famille, l'accroissement de l'espace pour l'homosexualit&#233;, les droits des femmes et un contr&#244;le &#233;tatique massif. Les personnes nouvellement prol&#233;taris&#233;es et pas encore int&#233;gr&#233;es &#224; une identit&#233; ouvri&#232;re stable et h&#233;t&#233;ronormative connurent au cours des ann&#233;es de guerre un degr&#233; de libert&#233; sexuelle in&#233;dit, intrins&#232;quement li&#233; aux nouvelles tyrannies du travail salari&#233; industriel et du contr&#244;le &#233;tatique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette stratification raciale du mouvement ouvrier continua tout au long du vingti&#232;me si&#232;cle. Lorsque le mouvement des travailleurs de l'industrie devint finalement plus fort dans les ann&#233;es 1930, il fut incapable de s'ancrer dans les &#233;tats du Sud-est et du Sud-ouest sous des r&#233;gimes particuli&#232;rement brutaux de violence blanche supr&#233;maciste qui constituent encore aujourd'hui des &#233;tats de &#171; droit au travail &#187; sans protection l&#233;gale pour les luttes syndicales. Lorsque les Afro-Am&#233;ricains quittaient les fermes pour devenir des travailleurs salari&#233;s &#224; partir de la Premi&#232;re Guerre mondiale, ils trouvaient un accueil in&#233;gal au sein du mouvement ouvrier am&#233;ricain. Les syndicats antiracistes cherch&#232;rent &#224; proposer une vision alternative de l'Am&#233;rique d'apr&#232;s-guerre en construisant dans les banlieues des logements inclusifs au niveau racial autour des usines syndiqu&#233;es. Mais les travailleurs am&#233;ricains blancs n'&#233;taient pas unis dans leur int&#233;r&#234;t pour la solidarit&#233; interraciale ; beaucoup d'entre eux &#233;taient pr&#234;ts &#224; d&#233;fendre leurs int&#233;r&#234;ts par le nativisme, la x&#233;nophobie et le racisme autant que par la solidarit&#233; de classe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;ME O'Brien.&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
M E O'Brien est autrice et enseignante vivant &#224; Brooklyn. Elle travaille r&#233;guli&#232;rement avec le &lt;i&gt;Trans Oral History Project&lt;/i&gt;, et participe &#224; la conception du journal queer-communiste &lt;a href=&#034;https://pinko.online/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Pinko&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La suite dans le prochain num&#233;ro de Trou Noir...&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb6-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;A lire &#233;galement l'interview de John d'Emilio, &lt;a href=&#034;http://www.trounoir.org/?Le-capitalisme-a-rendu-l-identite-gay-possible-Maintenant-nous-devons-detruire&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;Le capitalisme a rendu l'identit&#233; gay possible. Maintenant, nous devons d&#233;truire le capitalisme&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;, paru dans le num&#233;ro #8 de Trou Noir.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Notre analyse du mouvement ouvrier est dans l'ensemble la m&#234;me que celle de la critique d&#233;velopp&#233;e dans &#171; A History of Separation &#187;,&lt;i&gt;Endnotes&lt;/i&gt;4 (2015).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Notre analyse de la consolidation de cette forme familiale s'inscrit dans celle de Seccombe dans &lt;i&gt;Weathering the storm&lt;/i&gt;. Voir &#233;galement le d&#233;bat sur le &#171; salaire familial &#187; dans la litt&#233;rature marxiste-f&#233;ministe : Heidi Hartmann, &#171; The unhappy marriage of Marxism and Feminism &#187;, in &lt;i&gt;Women and revolution&lt;/i&gt;, Black Rose, 1981 ; Mich&#232;le Barrett&lt;i&gt;, Women's oppression today : the marxist/feminist encounter&lt;/i&gt;, Verso, 1980 ; Johanna Brenner et Maria Ramas, &#171; Rethinking women's oppression &#187;,&lt;i&gt;New left review 1&lt;/i&gt;(1984) ; Martha May,&lt;i&gt;The historical problem of the family wage&lt;/i&gt; in &lt;i&gt;Feminist studies&lt;/i&gt;, 8/2 (1982). Au sujet des statistiques sur la participation des femmes au march&#233; du travail, voir Goldin, &lt;i&gt;Understanding the gender gap&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Je laisse pour l'instant de c&#244;t&#233; la question du r&#244;le jou&#233; par les capacit&#233;s de gestion des femmes cis dans la consolidation de cette division genr&#233;e du travail, point important de la r&#233;flexion de Brenner et de Ramas que je suis de pr&#232;s pour le reste ici.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cit&#233; dans Communist Research Cluster,&lt;i&gt;European Socialism and Communism, Communist Interventions&lt;/i&gt;, vol. 1 (ensuite abr&#233;g&#233; en CRC 1), 24-25.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Rosa Luxembourg, &#171; &lt;i&gt;Women's suffrage and the class struggle&lt;/i&gt; &#187;, 1912, CRC 3, p. 57.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Clara Zetkin,&lt;i&gt;ibid&lt;/i&gt;., p. 51.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Alexandra Kollontai,CRC 1, p. 212.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Alexandra Kollontai, CRC 3, p. 96.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Alexandra Kollontai,&lt;i&gt;ibid.&lt;/i&gt;, p.97.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Dans les parties du sud qui bascul&#232;rent d'un coup vers le travail agricole salari&#233; &#224; cause de l'&#233;pid&#233;mie de charan&#231;on du cotonnier, le taux de mariage des personnes noires chuta tout aussi drastiquement. Bloom, Feigenbaum, Muller, &#171; Tenancy, marriage and the boll weevil infestation, 1892-1930 &#187;,&lt;i&gt;Demography&lt;/i&gt;, vol. 54, n.3, 2017.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Allan B&#233;rub&#233;, &lt;i&gt;Coming out under fire : the history of gay men and women in World War II&lt;/i&gt;, Free Press, 2000.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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