« Quand tout le pays fut marié, ou presque » – par Ellen Willis

« La fibre morale, je m’en suis toujours passée, et je m’en porte très bien. »

publié en 28 septembre 2021, dans le numéro DIX-SEPT

Ellen Willis (1941-2006) est une essayiste et militante féministe américaine. Elle fut membre du groupe New York Radical Women et cofondatrice avec Shulamith Firestone du groupe féministe radical Redstockings. Elle considérait l’autoritarisme politique et la répression sexuelle comme étroitement liés, une idée développée par Wilhelm Reich. Une grande partie de l’écriture de Willis présente une analyse reichienne ou freudienne radicale de ces phénomènes.
Nous avons publié en mai dernier un autre texte de Ellen Willis : Pour l’amour d’Emma.
"Quand tout le pays fut marié" est la dystopie d’une Amérique où il n’y aurait plus qu’une seule personne célibataire, une loi ayant rendu le mariage obligatoire (tout en autorisant le mariage entre personnes du même sexe).

En 1984, suite au vote du Congrès sur la Loi fédérale pour la Sécurité des Familles, le nombre de mariages se mit très vite à augmenter. La plupart des mesures prévues réglaient simplement de vieilles questions qui n’avaient que trop traîné : abolir le divorce, autoriser les communes à poursuivre les célibataires pour vagabondage, obliger les futurs employés du service public à faire vœu de monogamie, faire du trafic interétatique de quiche un crime fédéral, etc. Mais grâce à deux clauses révolutionnaires, ce qui n’avait jusqu’alors été qu’un rêve impossible allait pouvoir devenir une réalité : le mariage universel.

La mesure pour la pureté de l’enfant, plus communément appelée « L’Amendement Chaud Devant », empêchait les relations sexuelles préconjugales en autorisant les parents à marier un enfant à un partenaire adéquat sitôt que l’enfant montrait des signes de lubricité. « Après tout, mieux vaut le mariage que l’Enfer », comme l’avait si justement fait remarquer le Président Ray Gun. Notons au passage qu’un autre amendement, qui prévoyait d’inclure les enfants en gestation dans cette mesure, avait été rejeté pour cause d’outrage à l’innocence des fœtus. Un autre grand changement apporté par cette loi fut la légalisation du mariage homosexuel. C’était le volet le plus controversé de ce texte, car il scindait le mouvement pro-famille en deux camps : les puristes, qui soutenaient que l’homosexualité était un péché, point barre, et les pragmatiques, qui signalaient qu’en refusant le sacrement du mariage aux personnes homosexuelles, on risquait de les décourager dans leur quête d’une vraie respectabilité, de faire prospérer des lieux de dépravation comme Greenwich Village et de faire le jeu des féministes qui prétendaient que de toute façon, les femmes ne voulaient pas vraiment se marier. On parvint finalement au compromis suivant : les personnes homosexuelles qui feraient vœu d’abstinence auraient le droit de se marier, et celles qui refuseraient de bénéficier de ce privilège seraient déportées en Arabie Saoudite.

Une semaine après la ratification de cette loi par le Président Gun, nous interrogeâmes une partie de ces petits couples heureux qui faisaient la queue devant la mairie, parfois depuis deux ou trois jours, pour obtenir leur autorisation de mariage. Les personnes hétérosexuelles précisaient systématiquement que leur décision n’avait rien à voir avec la Loi pour la Sécurité des Familles.

—  C’était parfaitement spontané, déclara une jeune femme, radieuse. Nous étions prêts à nous engager.

— Mon propriétaire allait faire doubler mon loyer, expliqua le jeune fiancé, radieux. Il pense, et je peux le comprendre, que les hommes célibataires attirent les amateurs de quiche dans le secteur. Ça m’a fait réfléchir, et j’ai réalisé que je voulais vraiment m’installer.

— C’était trop mignon, sa demande en mariage, l’interrompit la jeune femme. Il est passé me voir dans l’après-midi, alors que je cousais des C écarlates sur mes vêtements… c’était le dernier jour pour le faire, et j’avais procrastiné, comme toujours. Il m’a embrassée et m’a dit : « Pourquoi perdre ton temps là-dessus, alors que tu pourrais t’occuper de mes boutons ? »

Nous discutâmes ensuite avec deux jeunes lesbiennes, radieuses, qui déclarèrent que ce jour était le plus beau de leur vie. Tandis que nous tentions subtilement de savoir si l’abstinence ne les dérangerait pas trop, l’une d’entre elles répondit froidement :

—  C’est une question sectaire, hétérocentrée. Pourquoi les hétéros s’imaginent-ils toujours que nous sommes accros au sexe ? Nous pensons, tout comme vous, que le sexe est sale.

— C’est par amour que nous voulons nous marier, sa fiancée déclara-t-elle, et pour nos futurs enfants.

Nous leur demandâmes :

— Qu’envisagez-vous, l’adoption ou l’insémination artificielle ?

— Ne soyez pas ridicules ! Nous aurons les nôtres. L’idée que les femmes ont besoin d’hommes pour faire des enfants, c’est de la propagande patriarcale. Vous croyez toujours que c’est Dieu, le père du petit Jésus ? Comme dans les contes de fées ?

Au bout d’un mois, le 30 juin, après que les hommes d’Église et les représentants du gouvernement eurent travaillé sans relâche pour satisfaire la demande en mariages, que des émeutes eurent éclaté dans deux villes où un usage excessif du matériel médical avait rendu les analyses de sang impossibles, et que les derniers démons dégénérés furent expédiés vers le Moyen-Orient, le président annonça fièrement que les prières de toute l’Amérique avaient été entendues : tout le monde, à Washington D. C. comme dans l’ensemble des 50 états, était marié. Le lendemain, notre journal reçut un appel outré.

— Ici Tuesday.

La voix tenait à la fois du ronron et de l’aboiement.

— Les mecs, je vous appelle parce qu’on dit que vous êtes plutôt ouverts. Votre rédac chef, il avait pas défendu le divorce en cas de danger de mort pour les enfants ? 

Nous lui répondîmes :

— Pas le divorce. Juste la séparation.

— OK. Mais vous êtes d’accord pour dire qu’ils y vont un peu fort, là, non ?

Nous lançâmes d’une voix nerveuse :

— Écoutez, Monsieur… Madame ?… ah oui, Tuesday. Pourquoi nous appelez-vous, au juste ?

— Je vous en foutrai, des « Madame » ! notre interlocutrice s’exclama-t-elle. C’est bien pour ça que je vous appelle. Le président est un menteur. Comme il le sait très bien, vu que les loubards qui lui servent d’agents secrets m’ont cuisinée pendant cinq heures hier, je suis aussi célibataire que le jour où je suis née ! Et d’ailleurs, je n’ai aucune intention de me marier.

Nous tenions un scoop. Quelques instants plus tard, nous partions à la rencontre de Ruby Tuesday, la seule Américaine encore célibataire, pour une interview exclusive. Nous la retrouvâmes à la station Union Square, car elle habitait une rame abandonnée de l’East Side. On ne pouvait pas la rater. Pas parce qu’elle avait les cheveux verts, mais parce qu’au lieu du simple C écarlate imposé par la loi (une obligation que nous avions naïvement crue obsolète), elle portait une combinaison transparente et satinée entièrement tissée de C écarlates.

— Entrez, dit-elle. Prenez donc une part de quiche. Vous en faites pas, c’est du fait maison.

Le culot du président et des services secrets continuait de lui faire lever les yeux au ciel.

— Et dire que j’ai voté pour ce mec. Il avait promis que le gouvernement me laisserait tranquille… comment je pouvais deviner ? Ce truc, ça m’a… ah oui, ça m’a radicalisée, comme on dit. Vous savez ce qu’ils voulaient faire, ces enfoirés ? Rapatrier un des pauvres types qu’en peuvent plus en Arabie Saoudite pour qu’il m’épouse, et que ce soit Jerry Falwell qui s’en charge, à la télé, juste avant l’annonce du président. Les Soviets se chierait dessus, qu’ils disaient. Pff ! 

— Apparemment, vous n’êtes pas d’accord avec cette analyse ?

— Écoutez, faudrait pas croire, je suis pas communiste ! Sûrement pas ! Mais qu’est-ce qui pourrait être plus communiste que de vouloir que tout le monde vive ensemble ? Et au fait, je suis juive.

Nous demandâmes à Ruby pourquoi elle s’opposait si résolument au mariage.

— Il m’a fallu 15 ans pour aménager cette voiture exactement comme je voulais, répondit-elle. Pourquoi faudrait que j’la partage avec le premier trouduc venu ?

— Mais l’intimité ? La communion ? L’engagement ? Ça ne vous manque pas ?

— Nan.

— Diriez-vous que vous êtes narcissique ? »

Ruby fronça les sourcils.

— Je sais que vous êtes juste là pour faire votre taf, dit-elle, mais restons polis. On est tous aussi cinglés les uns que les autres, mais ya des trucs que je fais pas, même pour l’argent.

Nous nous excusâmes.

— Vous voulez bien nous indiquer votre orientation sexuelle ?

— Mmm. Bah, des fois, je penche plutôt pour de la baise de base, à l’ancienne. En même temps, y’a rien de tel que de se faire lécher le cul et sucer la chatte en même temps.

— En fait, nous voudrions surtout savoir si vous préférez les hommes ou les femmes.

— Oui, répondit Ruby d’une voix enthousiaste. 

Nous décidâmes de changer de tactique et lui demandâmes comment la population réagissait en la voyant refuser de faire ce que nous considérions majoritairement comme un devoir patriotique à remplir pour en finir avec cette dépendance humiliante envers la fibre morale des Japonais. Ruby leva les yeux au ciel.

— La fibre morale, je m’en suis toujours passée, et je m’en porte très bien, répondit-elle. Mais plus personne ne voudra y croire ! Il faut admettre que je ne suis pas très populaire. Tout le monde se fait des films. Les femmes pensent que je cours après leurs maris et les maris pensent que je cours après leurs femmes. Je suis pas là pour briser des ménages, mais que voulez-vous que j’y fasse ? Des épouses et des maris, c’est tout ce qu’il reste. 

— Est-ce que vous êtes ou avez été féministe ?

— Je suis pour le salaire égal à travail égal, répondit Ruby avec conviction, et tous ceux qui sont pas d’accord peuvent aller se faire foutre. Pour le reste, je sais pas. Une fois, je suis allée à un meeting des Women Against Pornography, mais c’était plutôt pour rencontrer des filles.

— Vous n’avez pas peur de vous faire embarquer pour vagabondage ?

— Nan. Ils peuvent pas m’approcher. J’ai vérifié : la Cour Suprême a décidé qu’on peut pas m’emmerder du moment que je reste tranquille, mais faudrait pas que je refourgue une sucette à un gosse. Et y’a que deux juges qu’ont été assassinés depuis.

— Mais la Loi pour la Sécurité des Familles rend cette décision caduque. Selon les textes, « le Congrès trouve que la Cour Suprême fait vraiment de la merde en autorisant ces dangereux resquilleurs à rôder dans nos rues ! »

Ruby s’obstinait à faire non de la tête.

— C’est mort, jusqu’à ce qu’ils en descendent un autre, de juge.

— À ce moment-là, vous prendrez… euh, vous prendrez le maquis ?

— Et comment ! C’était le pays de la liberté, ici ! Jamais j’me rendrai.

Les strass des cils de Ruby brillaient de bravoure. Nous remarquâmes qu’elle nous reluquait.

— Vous êtes mariées ? nous demanda-t-elle.

— Bien sûr, que nous sommes mariées.

Où voulait-elle en venir ?

 — Alors ils ont réussi à vous intimider, dit-elle en nous regardant comme si elle avait eu pitié de nous.

Notre réponse fut virulente :

— Pas du tout ! Nous nous sommes mariées parce que c’était ce que nous voulions ! Nous avions besoin d’intimité, de communion et d’engagement !

— Foutaises, rétorqua Ruby, qui nous regardait toujours d’un air que nous commencions à trouver troublant. Vous allez vraiment me dire que ça n’a rien à voir avec cet ordre de déportation que vous avez reçu ?

Nous rougîmes jusqu’aux oreilles et finîmes par répondre :

— Comment le savez-vous ? Personne n’est au courant.

— Oh, ça ne m’échappe jamais, quand je plais à quelqu’un, répondit Ruby, avec un sourire complaisant. Vous savez, vous êtes pas mal non plus.

Tandis que nous perdions quelque peu nos moyens, nous tentâmes de nous ressaisir et de faire preuve de professionnalisme.

— Merci de nous avoir accordé un peu de votre temps. Nous allons vous laisser.

Nous parlions d’une voix empruntée.

— Restez-donc ici ce soir, dit Ruby. Vous ne le regretterez pas.

— Eh bien… ce serait un plaisir, mais… non. Non, ce n’est pas possible.

— Pourquoi ?

— C’est trop risqué. Et si le Conseil National de l’Information s’en rendait compte ?

— Je suis très discrète. La seule chose à laquelle il faut faire attention, c’est le rassemblement dehors. Mais avec un sac sur la tête, vous devriez vous en tirer.

— Non… non, vraiment...

Ruby nous caressait déjà le dos tout en nous embrassant l’oreille. Nos cœurs s’emballèrent.

— Reprenez-donc un peu de quiche, susurra-t-elle.

Traduit de l’anglais américain par Fanny Quément
Titre original : « The Last Unmarried Person in America »
Publication originale : Village Voice, juillet 1981

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