Premiers matériaux pour une théorie du patriarcat

« Malgré les promesses de la démocratie libérale d’une société plus inclusive, les discriminations de race et de genre persistent, et les inégalités sociales s’amplifient. »

publié en 28 FÉVRIER 2021, dans le numéro DOUZE

Publié intitialement dans le numéro 22 de Harz Labour, "Premiers matériaux pour une théorie du patriarcat" est une analyse féministe des manières dont le pouvoir a pu soumettre à une norme unique de désir et à un catalogue défini de transgressions autant de corps aux pulsions désordonnées et aux penchants les plus divers.

« La différence entre les formes-de-vie est étroitement liée à la différence de leurs fêlures. Une approche matérialiste veut qu’un corps de femme soit distinct d’un corps d’homme, mais une approche non essentialiste veut aussi que c’est la façon dont ces corps sont habités qui en détermine l’identité sexuelle. Question de "genre" mais aussi de révolte.
Comment le pouvoir a pu soumettre à une norme unique de désir et à un catalogue défini de transgressions autant de corps aux pulsions désordonnées et aux penchants les plus divers ?
Histoire d’une répression quotidienne, par l’avilissement et les micro-dispositifs, par le découragement familial et l’emprisonnement, par la marginalisation et la criminalisation. Par l’imposition continuelle d’une cohérence identitaire à des physiologies qui n’en avaient point, jusqu’à en faire des "hommes" et des "femmes". »

Tiqqun, Échographie d’une puissance.

Malgré les promesses de la démocratie libérale d’une « société plus inclusive », les discriminations de race et de genre persistent, et les inégalités sociales s’amplifient. L’époque regorge de propositions cosmétiques, comme celle de quelque parlementaires de La République En Marche qui proposaient récemment de réécrire la constitution de la Vème République en « écriture inclusive ». Récemment, c’est aussi Macron qui discréditait le énième rapport sur « les banlieues » en faisant remarquer qu’il était rédigé par « deux mâles blancs ».

La promesse d’une plus grande inclusion des femmes et des minorités est régulièrement instrumentalisée dans la gestion de l’ordre en place. Les plans d’ajustement économique et de réformes des formes de gouvernance promus par le FMI et l’OMC mentionnent quasi-systématiquement le besoin de parité dans les gouvernements, les parlements, les conseils d’administration des entreprises, et le refus de la persécution des LGBT. L’armée israélienne se vante de la parité en son sein, et repeint des F-16 en rose pour sensibiliser au dépistage du cancer du sein. Parfois, un certain féminisme accompagne lui-même des mouvements réactionnaires. Aux États-Unis, dans certains milieux féministes, les dénonciations d’un supposé laxisme de la justice à l’égard des violeurs, comme les discours à propos du besoin de sécurité et d’ « espaces safes » pour les femmes et les LGBT, ont accompagné la gentrification des quartiers, le déploiement de la police et le ciblage des noirs. Récemment, Laurence Rossignol demandait aux Gilets jaunes de ne pas manifester le 24 novembre pour ne pas entrer en concurrence avec la manifestation contre les violences sexistes et sexuelles, et des militantes féministes se réjouissaient de l’interdiction du rassemblement Place de la concorde… Quand ils ne se fondent pas dans les discours sécuritaires et n’accompagnent pas l’extension de la société de contrôle, les discours liés à « l’inclusion », dans la mesure où ils ne sont pas liés à une remise en cause d’un ordre économique et gouvernemental, sont le plus souvent la défense de l’inclusion de « quelques un·es » à l’ordre en place, au sein des ministères, des entreprises ou des médias, l’important étant d’être « représenté·es ».

Alors que l’intersectionnalité est théoriquement la prise en compte des différentes dynamiques d’oppression au sein d’une analyse visant à servir les luttes, les « politiques de la diversité » ne sont qu’un nouvel élément de la gouvernance. Comme l’écrit Gilles Dauvé, « cette nouvelle « citoyenneté  » est à l’opposé de la « nation » queer de 1990, qui voyait dans les sexualités minoritaires, et leurs modes de vie supposés spécifiques, une façon de faire éclater la société existante. (...) Lisa Duggan constatait en 1991 les limites de la ligne «   libérale » visant à faire accepter les gays et lesbiennes comme minorité aux côtés des Noirs et des femmes, avec droits égaux à ceux des autres citoyens. Mais elle refusait tout autant la constitution d’un ‹ ghetto › bénéficiant d’ailleurs surtout aux lesbiennes et gays favorisés et blancs. »

Plutôt que d’être à l’avant garde des discours libéraux, individualistes et moralistes, en nous bornant à faire la promotion de la parité, de l’écriture inclusive ou des « insultes non oppressives », nous nous proposons d’analyser les structures, de donner quelques matériaux pour une théorie du patriarcat. Ce texte n’est qu’un ensemble de matériaux et il ne s’agit pas pour nous de ressusciter une critique unitaire du monde, ni de décrire un système dont découlerait mécaniquement l’oppression des femmes. Nous ne reproduirons pas non plus le cliché de femmes opprimées en tout temps et en tout lieu par les hommes et dépourvues de capacité de résistance, pas plus que nous ne mythifierons un âge d’or égalitaire, qui se situerait, au choix, avant l’État moderne, le capitalisme, l’agriculture ou la sédentarisation… Nous chercherons au contraire à comprendre la façon dont l’oppression des femmes est créée, et comment elle peut parfois reculer. Il s’agira aussi de donner quelques exemples des stratégies de résistance au cours de l’Histoire, qui aideront peut-être à penser les subversions de l’ordre social, dans les luttes sociales comme dans les pratiques communautaires.

Nous ne considérons pas, comme l’affirme un certain marxisme fossilisé, que le sexisme et le racisme seraient réductible à la question économique, et disparaîtraient mécaniquement une fois advenus un monde d’abondance et l’abolition des classes sociales. Nous savons par exemple que si les femmes sont généralement les premières à subir l’augmentation de la pauvreté, cela ne signifie pas qu’elles bénéficieraient automatiquement des progrès techniques, économiques ou sociaux dans une société communiste qui resterait patriarcale, ni qu’elles ne seraient pas considérées elles-mêmes comme propriétés de la communauté. Le développement du capitalisme n’a d’ailleurs pas balayé les structures pré-existantes, et, en de multiples endroits, des formes de discriminations propres au capitalisme (comme l’inégalité des salaires entre hommes et femmes) co-existent très bien avec des formes d’inégalités pré-capitalistes, comme celles liées à l’héritage ou à la représentation politique. Dans plusieurs pays, l’État-nation moderne se superpose d’ailleurs à des systèmes claniques ou familiaux encore très forts.

Depuis le XIXème siècle, une certaine vulgate marxiste fait remonter l’origines des inégalités à la sédentarisation et à l’apparition de la propriété. Si nous ne pouvons reprocher à Engels, auteur de L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État de s’être appuyé sur les connaissances anthropologiques de son temps, nous savons que celles-ci ont été infirmées depuis. Pour ce qui est des connaissances relatives à la Préhistoire, en examinant les tombes comportant à la fois un corps et différents objets (dont on déduit qu’ils étaient la propriété de la personne inhumée), des anthropologues constatent que les outils, comme les armes, étaient, dans la majorité des civilisations étudiées, des attributs masculins. Nous savons aussi que des systèmes d’inégalités entre hommes et femmes existent dans des sociétés nomades ne connaissant pas la propriété privée. Les chasseurs-cueilleurs sont le plus souvent des chasseurs-cueilleuses, y compris chez des peuples nomades où il n’existe pas de propriété accumulée ni de système d’héritage.

Françoise Héritier, anthropologue structuraliste, constate que l’entrée dans l’humanité de l’homo sapiens, il y a environ 200 000 ans, passait par la communication avec d’autres tribus, et l’échange de femmes entre les tribus. Elle en déduit une appropriation des corps des femmes par les hommes datant au moins de cette époque, au sein de structures où les pouvoirs politiques et de communication étaient masculins. Cependant, si ces observations sont valables pour les différents continents et de nombreuses sociétés, elles ne permettent pas plus que d’identifier des tendances. Nous pouvons d’abord noter quelques exceptions, et notamment et Asie, où des corps de femmes ont été, à la fin de la Préhistoire, enterrés avec des outils et des armes. Ensuite, en étudiant l’histoire de peuples de chasseurs-cueilleurs, nous constatons que si la chasse menée par les hommes est en général considérée comme symboliquement supérieure à la cueillette effectuée par les femmes, lorsque la cueillette nécessite des connaissances particulières en raison de la rareté des biens liée à la géographie, les femmes sont l’objet d’une plus grande reconnaissance sociale. Enfin, notons qu’’en période de guerres, les femmes héritent souvent du pouvoir logistique et voient leur rôle reconnu publiquement. Ainsi, alors qu’on a par exemple cru un temps à un « matriarcat originel » chez les Iroquois, des ethnologues supposent aujourd’hui que c’est probablement lors de la résistance à la colonisation que les femmes ont acquis ce pouvoir et cette reconnaissance, pendant que les hommes se battaient. Pour autant, tout comme le contrôle des corps et de la procréation, la division du travail est au cœur de l’organisation de la dépendance des femmes aux hommes. Quand, dans des circonstances exceptionnelles, comme la pénurie de main d’œuvre, des femmes font la guerre ou chassent, nous observons la mise en place rapide d’une répartition des tâches, qui semble avoir pour effet, et peut-être pour fonction, de maintenir la dépendance, la binarité homme-femme, et de continuer à ériger l’hétérosexualité comme norme.

Si, en les comparant, nous constatons évidemment que des sociétés sont plus égalitaires que d’autres, cela ne valide en aucun cas le mythe du communisme primitif et encore moins celui du matriarcat originel. Cette représentation d’un matriarcat originel est à la fois un mythe féministe, celui d’un paradis perdu, et un mythe patriarcal, représentation d’une période de chaos qu’il aurait fallu abolir par la mise en place du patriarcat.

Les sociétés que l’on croyait matriarcales sont le plus souvent des sociétés matrilinéaires, où chacun relève du lignage de sa mère. Ces systèmes de filiation, où la transmission, du prestige, des biens matériels, des noms de famille ou des titres, se succède suivant le lignage féminin, sont le plus souvent bénéfiques aux femmes. Nous savons par exemple que les violences conjugales sont bien plus faibles dans les sociétés où l’usage impose à l’homme d’aller vivre auprès de la famille de la femme qu’il épouse. Cependant, y compris dans les sociétés matrilinéaires, le pouvoir politique reste le plus souvent masculin, et la division du travail profitable aux hommes. En outre, une minorité des sociétés matrilinéaires, que l’on a cru matriarcales ou égalitaires, connaissent les formes du patriarcat les plus caricaturales, comme les viols rituels.

Pour ce que nous connaissons de l’Antiquité, les sociétés les moins inégalitaires, dans l’accès aux outils, aux armes ou à la parole publique, semblent avoir existé au sein des actuels Iran et Afghanistan, ou dans une partie de la Chine. La Rome et la Grèce antiques, longtemps idéalisées, étaient extrêmement patriarcales, la guerre et le pouvoir politique étant monopolisés par les hommes. La Grèce et la Rome antiques connaissaient l’esclavage, et les maîtres violaient régulièrement leurs esclaves. De plus, l’ensemble des rapports sexuels, tant hétérosexuels qu’homosexuels, étaient, contrairement à une certaine croyance, extrêmement codifiés. Les enjeux autour du contrôle des corps et de la procréation étaient omniprésents et pour cette raison, le célibat était réprimé sous la République romaine. Dans son Histoire de la sexualité, Foucault s’attache à démontrer que les règles et doctrines du christianisme élaborées du IIème au IVème siècles par les Pères de l’Église sont un héritage remanié des disciplines de soi élaborées par les philosophes grecs et latins de l’Antiquité. Le christianisme y a ajouté l’idée d’un risque de damnation, compensé par les nécessités de l’aveu et du repentir pour les pêcheurs.

Quelques siècles après le développement du christianisme, en Europe occidentale, le Moyen Âge a vu la situation des femmes s’améliorer. Comme le remarque Julie Pilorget, historienne médiéviste et spécialiste d’histoire du genre, les femmes participaient aux travaux des champs mais aussi aux ateliers, voire les dirigeaient après la mort de leur époux. Certaines d’entre elles possédaient ainsi des commerces très lucratifs. Cependant, «  Les trois statuts de la femme au Moyen Âge ce sont ceux de vierge, d’épouse et de veuve. On pense d’abord la femme au travers du mariage. (…) Le but pour la femme est de se marier et lorsqu’elle n’y arrive pas on peut avoir l’instauration dans certaines municipalités, dans le sud de la France, de communautés d’organismes de charité qui vont aider ce qu’on appelle «  les jeunes filles à marier » afin de leur constituer une dot. (...) La femme qui vit seule est vue comme une marginale. On va souvent la dénommer d’après des termes très généraux de fille, fillette, ou de fille publique — et dans ce dernier cas clairement on la désigne comme prostituée. Il y a tout un flou autour de la désignation de ces femmes seules qui sont sujettes à des agressions. On estime de toute façon qu’une femme qui ne serait pas vierge et ne serait pas mariée, ou veuve, est une femme de mauvaise renommée, dont la virginité est de toute façon mise en cause.  »

Pour autant, au cœur du Moyen Âge de nombreuses femmes étaient reconnues comme porteuses de savoir, docteurs, sage-femmes, et pour certaines, pouvaient contrôler la procréation via des plantes connues pour leurs qualités abortives. Avant la mise en place de formes centralisées de pouvoir politique, les rapports de servages étaient négociés localement, en fonction de l’état des rapports de forces. Des formes de sociabilités propres au servage se développaient, et parmi elles, des communautés féminines. C’est au XIIIème siècle que les seigneurs ont réussi à formaliser et uniformiser les rapports de servage, à la défaveur des serfs, dans un contexte de développement des villes, et d’importance croissante donnée à l’argent. Seules les femmes des villes ont alors gagné en pouvoir, quand la masse de celles qui vivaient dans les campagnes a vu sa situation se dégrader, au fur et à mesure que la pauvreté augmentait, et que le nombre de paysans sans terre croissait.

C’est face à cette situation que se sont développées des mouvements millénaristes ou hérétiques, regroupant les exclus de la société féodale, prostituées, prêtre défroqués, travailleurs journaliers. Chose unique dans la France de l’époque, au sein de certaines congrégations hérétiques, les rapports étaient mixtes et relativement égalitaires. Des hérétiques rejetaient la procréation ici-bas, considérant le monde comme mauvais, et certains allaient jusqu’à rejeter la sexualité en soi, qu’ils associaient à la survie, à une vie présente peu digne, quand d’autres encore s’opposaient à la chasteté prônée par l’Église. Les hérétiques, persécutés et écrasés par l’Église, ont donc été stigmatisés à la fois comme libertins et comme ascètes.

Au fur et à mesure du développement des villes et du marché, et du contrôle des populations préfigurant la mise en place de l’État moderne, la misogynie fut associée à la répression des hérésies et des soulèvements. Toutes les révoltes, tant celles des travailleurs que celles des femmes, ont été appelées « hérétiques ». Les communautés issues du servage furent dissoutes au profit des seigneurs comme de la bourgeoisie des villes, et la division entre les hommes et les femmes fut aggravée, notamment par l’exploitation sexuelle. Le viol fut de fait dépénalisé en France, et les bordels généralisés au quatorzième siècle, notamment en Italie. Les hommes, trouvant un intérêt dans la nouvelle situation, ont souvent préféré opprimer les femmes plutôt que de se révolter contre le capitalisme naissant. Après la peste noire, la question démographique devenant un enjeu, la procréation fut contrôlée, comme les déplacements de populations. C’est aussi à ce moment que la répression du vagabondage comme de la prostitution effectuée en dehors des bordels furent instituées.

Pour codifier la propriété marchande, les premières interdictions de certains métiers aux femmes furent mises en place au XIIème siècle, et ce processus poursuivi jusqu’au XIXème siècle, dans le cadre de la redécouverte du droit romain (qui donnait un pouvoir exorbitant aux hommes sur le reste de la famille), en opposition à un droit féodal, qui admettait une multiplicité de droits sur une même terre et légitimait l’existence de la puissance publique. Parallèlement, du XIIème au XVème siècle, la chevalerie a codifié ses valeurs en tant que classe. L’amour courtois en fait partie. Les clichés de genres dans le rapport à l’amour y sont omniprésents. C’est, comme l’explique Silvia Federicci, dans ce contexte que fut développé à la fin du Moyen-Âge un nouveau modèle de féminité, celui de la « femme et épouse idéale, passive, obéissante, économe, taiseuse, travailleuse et chaste. »

Bien sûr, ce serait une erreur d’expliquer le début par la fin, de comprendre des événements historiques à la seule lumière de ce qui leur succède, comme si l’Histoire était écrite. On ne peut donc pas affirmer que la répression des femmes aurait visé à préparer le terrain à l’émergence de la modernité et la mise en place de l’État central. Cependant, la répression protéiforme des femmes, a, comme le développe Silvia Federicci, «  affaibli la résistance de la paysannerie européenne (…) au moment où la communauté paysanne était déjà en train de se désintégrer sous l’effet combiné de la privatisation de la terre, de la hausse des taxes et de l’élargissement du contrôle de l’État sur tous les aspects de la vie sociale.  » Elle «  a divisé hommes et femmes, et détruit un univers de pratiques, de croyances et de sujets sociaux dont l’existence était incompatible avec la discipline du travail capitaliste.  »

Plusieurs dizaines de milliers de sorcières ont été exterminées. Si les procès pour sorcellerie ont, dans certaines régions (comme l’actuelle région parisienne), concerné pour moitié des hommes, la majorité des historiens s’accordent pour affirmer que plus des trois-quarts des exécutions ont concerné des femmes. Les causes avancées sont multiples : misogynie héritée du christianisme populaire, contrôle de la procréation (les sorcières étant porteuses de moyens de contraception comme de connaissances permettant l’avortement), mais aussi destruction de formes de sociabilité et de savoirs empiriques considérés comme opposés au rationalisme moderne en cours de développement. La chasse aux sorcières est, pour Silvia Federicci, le moment de la «  défaite historique des femmes.  » C’est par exemple depuis cette époque que le terme « commérage » est péjoratif et associé à la féminité. Pour le guide des chasseurs de sorcières du XVème siècle, le Malleus Maleficarum (Marteau des sorcières), «  personne ne nuit davantage à l’Église catholique que les sorcières  » et «  une femme qui pense toute seule pense mal  ». Pour l’Église, à l’époque, la vision de la procréation était la suivante : l’homme dépose dans la femme un « homoncule », homme complet, qui va grandir dans le corps de la femme.

Dans plusieurs pays d’Europe, la loi a subordonné la femme à son mari, et, alors que la prostitution était relativement admise au milieu du Moyen-âge, celle-ci fut alors réprimée, car associée au vagabondage et à la subsistance des femmes, au moment où l’État souhaitait à la fois sédentariser les populations pour les faire travailler, et rendre les femmes dépendantes du foyer. L’époque ouverte au XVIème siècle a prolongé la répression des femmes et des marges, la base de la mise en place de l ‘État moderne étant le grand renfermement des pauvres et des vagabonds dans les maisons de travail et de correction. Ce grand renfermement a entraîné une nouvelle caractérisation de la folie, vue comme le négatif de la rationalité occidentale alors en cours de nouvelle caractérisation. Comme pour le libertinage, l’alcoolisme et le vagabondage, on considère à partir de ce moment que la folie rend l’homme incapable de s’adapter aux valeurs d’une société qui érige le travail en valeur suprême, et qui en retour proscrit toute forme d’oisiveté. Alors que 40 000 pauvres vivaient à Paris au début du XVIIème siècle, 35 000 ont pu fuir, les 5 000 restant étant enfermés dans les hôpitaux.

Du XVIème au XVIIème siècle, acte emblématique de l’accumulation primitive, la mise en clôtures des terres communales a ruiné la petite paysannerie en Angleterre. La destruction des communaux fut celle d’endroits importants pour les femmes, tant pour se nourrir que parce qu’ils étaient des places centrales de sociabilité et d’échange de savoirs. Le travail des femmes fut de plus en plus sous-payé, ce qui favorisa à la fois l’essor du capitalisme, et la domination croissante des hommes sur les femmes. Suite à une crise de croissance de la population au XVIème et XVIIème, puis à la fin de la famine en Europe au XVIIIème siècle, la croissance démographique est devenue une question d’État, dans le cadre du développement des théories mercantilistes légitimant le contrôle du corps des femmes et les injonctions à la maternité. Au XVIème siècle, en France, fut mise en place une loi considérant comme meurtrières les femmes qui ont caché leur grossesse et entraîné un mort-né. Du XVIème au début du XVIIIème siècles, les infanticides et autres actes entravant la croissance démographique furent qualifiés d’actes de sorcelleries, et demeuraient les premières causes de condamnation à mort. En Angleterre, la peine de mort pour adultère fut mise en place et appliquée. Le pouvoir sur la vie propre aux formes de gouvernementalité moderne passe par la discipline des corps, conjuguée à la régulation de la population. Il est lié à l’essor des villes, au développement des entreprises, et à la mise sous dépendance des femmes.

En Angleterre, le mouvement de renaissance évangélique a joué un rôle important dans le contrôle des corps des femmes dès 1770, et encore plus à partir de 1789. La prédication adressée aux femmes des classes supérieures, bourgeoisie et aristocratie, était associée à un discours consistant à dire que la Révolution française n’était pas liée aux privilèges de la noblesse mais à son libertinage. Les couples aristocratiques devaient donc prendre modèle sur les couples bourgeois, par un éloge de la pudeur, de la charité, et du dévouement féminin, et se régénérer, afin d’éviter que cette révolution ne s’étende.

Dans le cadre de la prise de pouvoir de la bourgeoisie et du développement de la classe ouvrière industrielle, en Occident, au XIXème siècle, le modèle bourgeois de la femme au foyer fut étendu au monde ouvrier, alors que les paysannes travaillaient et étaient relativement reconnues pour leur travail. En réaction à cette relégation et à l’injonction à la procréation, la plupart des organisations féminines et même féministes qui se sont développées au XIXème siècle étaient néo-mathulsiniennes et prônaient une réduction de la procréation. L’un de leurs slogans était «  Assez de chair à plaisir  ! De chair à travail  ! De chair à canon  !  » Cette tendance s’est développée jusqu’à la légalisation de la contraception (en 1967 pour en ce qui concerne la France). Au XIXème siècle, s’est développé aux États-Unis un mouvement populaire pour la santé. Lié au mouvement féministe, qui à l’époque ne focalisait pas encore sur le droit de vote mais voulait l’égalité réelle, ce mouvement prônait le respect des savoirs populaires et des savoirs développés pour les femmes, ainsi que l’accès à toutes les professions. La réponse bourgeoise fut la création du métier d’infirmière, subordonnée aux hommes médecins. En France, dans le sillage des mouvements pour la santé, des mouvements plus radicaux nés après 68 ont rejoint le Planning familial et imposé la légalisation de l’avortement. Si la légalisation de la contraception puis celle de l’avortement a divisé les parlementaires, il y eut consensus sur l’article 5 de la loi Neuwirth établissant que « toute propagande antinataliste est interdite. »

La légalisation de l’avortement est allée de pair avec son contrôle par l’État, et ne fut pas la réactivation des savoirs empiriques liés au corps des femmes. Cette loi de légalisation de l’avortement fut notamment critiquée en Italie par des féministes autonomes, dont l’histoire est racontée par la librairie des femmes de Milan dans l’ouvrage Ne crois pas avoir de droits. Aussi, pendant que les féministes françaises luttaient pour l’avortement dans l’hexagone contre l’État qui l’interdisait, le même État français imposait parfois avortements et stérilisations aux femmes des « Départements et Territoires d’Outre Mer ».

Le patriarcat en Occident est donc le nom d’une dépossession des femmes, dépossession de leurs corps, de leur travail, de leur puissance, de leur capacité de décision. Le viol semble être à ce titre le stade ultime de la dépossession, l’annulation du corps. Si le viol est présent dans de nombreuses sociétés, il n’y a cependant pas d’universalité du viol. Par définition, le viol n’existe pas en dehors des rapports de pouvoir et des rapports de forces. Dans la société iroquoise, matrilinéaire, et où l’homme va vivre dans la famille de la femme qu’il épouse, le nombre des viols est faible. Nous savons aussi qu’une augmentation des viols peut avoir lieu en fonction des contextes, comme par exemple celui du développement du racisme colonial. Nous savons qu’un grand nombre des hommes appelés en Algérie ont violé, ce qui a très probablement influencé les formes de la masculinité en France les années suivantes. Enfin, pour ce qui est du cadre légal, façonnant en partie les représentations, tous les viols ne sont pas reconnus par le pouvoir de la même manière. Au XIXème siècle, la loi ne faisait pas que nier le viol conjugal, mais définissait le viol comme «  le coït illicite avec une femme qu’on sait n’y point consentir  ». « Illicite » désignant ici le coït hors mariage, la définition du viol protégeait le mariage en tant qu’institution, le viol étant le négatif du « devoir conjugal ».

Alors que le viol n’est pas seulement une question de sexualité mais avant tout une question de pouvoir, la loi française définit le viol comme « tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui ou sur la personne de l’auteur, par violence, contrainte, menace ou surprise ». Cette définition du viol, liée à la diversification des pratiques sexuelles et des discours sur la sexualité, et faisant suite aux luttes féministes, établit la nécessité du consentement, mais réduit le viol à son caractère sexuel. Nous observons qu’en axant sur l’intention sexuelle de l’auteur du viol, la loi française ne permet pas de penser ce qui est arrivé à Théo, sodomisé de force par un gendarme à l’aide de sa matraque, sous prétexte que nous ne détenons pas de preuve du fait que l’acte était sexualisé dans l’esprit du gendarme. Par ailleurs, en visant à protéger le consentement, la loi crée des catégories de personnes ne pouvant consentir qu’entre elles, comme les mineurs de moins de quinze ans (un seuil qui pourrait être questionné, quand on sait par exemple qu’un mineur de 13 ans peut être considéré comme pénalement responsable…) et les handicapés mentaux. La juriste Marcella Iacub fait remarquer qu’avoir enfermé les handicapés mentaux dans ce huis clos sexuel a pour effet de justifier les pratiques de stérilisation et les discours les justifiant, sans que personne ne s’en indigne. Dans le contexte d’une pensée émancipatrice visant à rejeter l’État hors du domaine de la sexualité, Foucault proposait de pénaliser le viol en tant qu’atteinte à la personne, et de renoncer à la dénomination de « crime sexuel ».

Si le patriarcat est le nom d’une dépossession, il est aussi celui d’une répartition. Comme le détaille Christine Delphy, les hommes sont associés à l’espace public, et les femmes au privé. Les cuisiniers ou les diplomates les plus reconnus sont des hommes. Celles qui cuisinent à la maison ou jouent un rôle de diplomatie à des échelles familiales ou amicales sont le plus souvent des femmes. Le travail gratuit des femmes dans la sphère domestique est à la fois une exploitation, et la mise en place d’espaces et de pouvoirs différenciés. Tendanciellement, on peut dire que plus le patriarcat est fort et plus les femmes vont avoir des pouvoirs invisibles, liés au maintien des normes, au monopole de l’éducation, voire au contrôle du corps et au choix de l’épouse pour le fils à marier. Pour reprendre les mots de Geneviève Fraisse, «  les hommes font les lois, les femmes font les mœurs.  »

Nous considérons que c’est là qu’une partie du féminisme se trompe quand il réduit le patriarcat à un face à face entre « classes des femmes » et « classes des hommes », alors que la division homme/femme a été créé par des rapports de production, et que l’enjeu des rôles différenciés a toujours été le maintien d’un ordre social. Cette divergence au sein du mouvement féministe s’est exprimée récemment dans la manifestation du 24 novembre contre les violences sexistes et sexuelles, les organisatrices prônant l’unité de toutes les femmes contre les « violences masculines », quand la tendance « Nous aussi » insistait sur la précarité des femmes rendant possible ces violences, lesquelles sont exercées ou favorisées par les institutions.

Le capitalisme (et le patriarcat absorbé en son sein) a repris et réaménagé des conceptions sur les hommes et les femmes qui lui étaient antérieures depuis des siècles et visaient au maintien de la société. En outre, observons que le patriarcat hiérarchise aussi les hommes entre eux. Mélanie Gourarier, qui a observé des communautés masculinistes, note que les hommes qui en font partie séduisent les femmes dans le but principal de comparer et hiérarchiser leurs masculinités. L’histoire du racisme, de la castration des esclaves à l’extrême dépréciation actuelle de la masculinité des hommes noirs et arabes, confirme aussi cette hiérarchisation des hommes entre eux par le patriarcat occidental.

Et ce n’est pas un hasard si c’est au moment où l’ordre en place craque de toutes parts, au moment où l’Occident est de moins en moins hégémonique à l’échelle du monde, au moment où l’économie se réduit à la crise et que le droit est dépassé sur son propre terrain par l’état d’exception, que les rôles sexuels mis en place au sein de l’ordre occidental sont remis en cause. La virilité affirmée de manière caricaturale par Trump et Poutine montre que quelque chose ne va plus de soi. L’intérêt médiatique croissant pour les relations BDSM, qui caricaturent, parodient, visibilisent ou détournent de leur but les rapports de pouvoir est un autre exemple. Cela ne signifie pas qu’il faudrait se satisfaire des symboles. Voir une femme à la tête du FMI ou avoir comme président de la République un homme marié à une femme plus âgée que lui ne change fondamentalement rien aux structures du pouvoir. Observons cependant que les représentation dominantes ne sont plus évidentes, et c’est heureux.

En conclusion, rappelons que les inégalités entre hommes et femmes sont liées aux structures sociales, bien qu’elles n’y soient pas réductibles, et qu’elles demeurent aussi une question propre, avec des rapports de force entre hommes et femmes. Rappellons aussi que même si le communisme primitif et le matriarcat originel sont des mythes (développés tant par ceux regrettant un âge d’or que par ceux expliquant que l’ordre patriarcal a remplacé une situation catastrophique), il est faux de dire que les femmes sont absolument opprimées partout, tout le temps, et de la même manière. Si la procréation est souvent associée symboliquement aux hommes, il existe des sociétés matrilinéaires, comme les Iroquois ou les Inuits. Il existe aussi, de façon encore plus minoritaire, quelques sociétés égalitaires, comme celle des Nâ, en Chine. Une connaissance des structures sociales du patriarcat appuie donc la nécessité de penser spécifiquement la question des rapports hommes/femmes, qui n’est pas réductible au grand tout d’une « question sociale », tout en liant cette question à la critique de l’ordre en place. Et même si rien ne sera satisfaisant tant qu’existeront les rapports capitalistes et patriarcaux, affirmons, en analysant les exemples de communautés ayant existé pour contrer les conséquences du développement du capitalisme, la nécessité de penser dès aujourd’hui, ici et maintenant, les termes de rapports hommes/femmes différents de l’ordre ancien.

Harz Labour
numéro 22, décembre 2018.

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