Pourquoi on se fait niquer ?

Discussion féministe autour du texte DE LA PUISSANCE DES FEMMES WOLOFS AU SÉNÉGAL paru sur TROU NOIR en mars 2020.

publié en 28 JUIN 2021, dans le numéro SEIZE

En décembre 2020, l’article La puissance des femmes Wolofs publié sur TROU NOIR a donné lieu à une discussion passionnante lors d’une des séances de l’atelier féministe de l’École de Philosophie [1]. Suite à cette discussion, nous nous sommes retrouvées à trois dans le but d’écrire notre propre récit de cette expérience marquante.
Cet après-midi-là, quelque chose s’est passé, des mots ont été dits et nous avons voulu les mettre sur le papier pour en étendre la portée. Nous sommes restées plus de 6 heures dans cette pièce à discuter. Nous étions vingt femmes, majoritairement blanches, allant de 16 à 40 ans. Certaines ont beaucoup parlé, d’autres pas du tout. Nous étions en général un peu plus d’une dizaine à prendre la parole et pas uniquement celles qui ont assez d’habitude ou d’autorité académique pour le faire. C’est beaucoup, surtout pour parler de sexualité pendant des heures.

Je dirais qu’on a vécu l’espèce de magie qui opère quand la parole circule vraiment. On a commencé par un tour qui consistait à dire en deux mots notre rapport au féminisme et pourquoi l’on venait à l’atelier. Je pense que ça compte énormément, parce que souvent, dans les discussions collectives, celleux qui prennent la parole dans les premières minutes sont celleux qui l’occuperont ensuite. Il semble qu’on pourrait en faire une astuce systématique.

Certaines ont dit des choses très intimes, difficiles à dire, qui les remuaient et qu’elles n’avaient jamais dites à un groupe. Elles ont parlé des pensées qui les traversaient quand elles faisaient l’amour. Une autre, du moment où elle ne supportait plus la pénétration parce que ça faisait trop mal. Puis, encore une autre du fait qu’elle avait été travailleuse du sexe. On a voulu être à la hauteur de la confiance qui nous était témoignée par les premières courageuses, comme un pacte, une promesse tacite.
Il y a eu une forme de contagion.
La discussion a duré des heures sans pour autant qu’on perde le fil, c’est-à-dire le problème - à savoir, pourquoi on se fait niquer. Nous avons oscillé entre des récits d’expériences et des formulations théoriques qui nous ont permis d’avoir des mots communs et des moyens de nous en emparer collectivement. C’était grisant. On a parlé pour des raisons multiples : pour se plaindre, pour être en colère, pour essayer de comprendre, pour voir si les autres pouvaient comprendre ce qu’on avait cru si intime et si impartageable, pour trouver des solutions.

Le fait que l’architecture de notre discussion ait plusieurs échelles et qu’il nous soit possible d’y monter ou d’y descendre sans trop de problème, c’était peut-être ça, la dynamique essentielle de notre discussion, le truc magique.

La grande arnaque

 !§ ! - J’avais lu l’article de Delcy Ball et celui de Paola Tabet [2] pour préparer la discussion. Ce qui nous a été présenté de la société wolof me semble à la fois confirmer et questionner la thèse de Tabet, que je résumerais comme ceci : il y a une « grande arnaque » qui consiste à priver les femmes de l’accès au capital (ou au pouvoir social) pour les obliger à y accéder par le sexe, lors d’échanges dont les règles sont généralement avantageuses aux hommes. Tabet donne de nombreux exemples anthropologiques de cette idée. Or la société wolof donne l’image d’un monde où cette thèse est à la fois confirmée et infirmée par une certaine honnêteté dans les rapports hétérosexuels : oui, il y a là un échange, et oui, cet échange est inégal puisque ce sont les femmes qui prennent en charge la sexualité (préparation, séduction, etc). Pour compenser cette inégalité, les hommes doivent offrir cadeaux ou argent [3]. Et pourtant, dans ce monde qui n’est pas centré sur la sphère du travail salarié, les femmes wolofs semblent avoir un réel pouvoir social : elles organisent les cérémonies fondamentales de la vie collective (mariages, enterrements, baptême, etc), règnent sur leur maisonnée et sur un dense réseau de relations. Comme si le fait d’assumer la dimension d’échange de la sexualité, d’en faire une dimension à part entière de la vie sociale, codifiée, signifiante, donnait plus de pouvoir aux femmes.
Bref, pour moi l’exemple de la société wolof telle qu’elle nous a été présentée dit quelque chose de la sexualité et de ses conséquences sur les rapports de genre : il s’agit d’un échange réglé où hommes et femmes n’échangent pas la même chose. Et il semblerait qu’assumer collectivement cette dimension d’échange puisse être à l’avantage des femmes, car ce qu’elles donnent dans le sexe peut alors leur être rendu ailleurs.

Communauté de femmes

 !° ! - Moi aussi j’ai été marquée par le caractère assumé d’échange dans la sexualité maritale wolof - parce qu’on ne parle que de ça, et que cela pose évidemment le problème de celles qui n’ont pas ou ne veulent pas de ce statut. J’ai été marquée surtout par la manière dont les femmes wolofs tirent une capacité d’agir d’un cadre habituellement considéré comme simple domination, le mariage hétérosexuel traditionnel. Il me semble qu’à s’en tenir au prisme des rapports homme/femme dans l’analyse de ce cadre, on invisibilise cette puissance féminine qui se joue beaucoup dans les rapports femme/femme. Il y a un exemple que j’ai trouvé éclairant : dans la société wolofs le mariage semble moins une affaire de couple qu’une affaire de communauté de femmes (belle-mère, belle-sœur, co-épouse) qui se constitue, se négocie, s’organise au quotidien. Cette cohabitation entre femme au sein d’une situation maritale nécessite de la patience, (c’est avec le temps qu’on gagne de l’espace au sein de la maison, et du respect) mais surtout une intelligence relationnelle redoutable. C’est un travail du et au quotidien dans lequel finalement le mari est le grand absent !

Cela a complètement déplacé ma manière d’envisager la sexualité. J’ai pris véritablement conscience, et surtout pour toujours, que la sexualité hétéro est une zone de contact, de combat. Il est clair que dans cette zone de combat, pratiquer l’échange économico-sexuel peut être une arme.

 !§ ! - Je crois que dans cette discussion, on a fait un bon usage de l’anthropologie. On aurait pu passer des heures à se demander si les femmes wolofs étaient plus ou moins dominées que nous, ou à quel endroit.

 !+ ! - Et au lieu de cela, on s’est rapidement servi de la manière dont d’autres femmes vivent leur sexualité pour penser la nôtre. On a échappé à l’exotisme, à l’exaltation ou au contraire au rejet en bloc. C’est le fameux « miroir inversé » de Lévi Strauss, où l’étude des autres nous renvoie le reflet de nos propres schèmes de pensée.

 !§ ! - On s’est donc demandé si pour “nous” – et là il va falloir faire cet exercice difficile qui consiste à définir le nous ! - la sexualité n’était pas aussi un échange inégal, et si cette hypothèse ne pouvait pas nous permettre de résoudre un certain nombre de nos problèmes, ou du moins de les formuler. Parce que pour « nous », élevées en tant que femmes dans la culture occidentale, nées après la fameuse révolution sexuelle, si l’hétérosexualité est encore un échange, elle est supposée être un libre échange de plaisir(s), déliée des anciennes règles du mariage et des angoisses de la procréation. Et pourtant. On se fait niquer.

 !° ! - Pourquoi ? “Pourquoi on se fait niquer ?” La question a eu l’effet d’une déflagration. Je dirais que c’est à la fois sa formulation crue et cash ainsi que sa dimension polysémique qui nous a percutées.

Pas toujours, pas tout le temps, mais quand même, la formule faisait sens.

 !§ ! - Je ne vais pas re-raconter ici les différentes histoires qui ont fait écho à la formule. Mais je dirais que d’une manière générale, dans la sexualité, on se fait baiser [4], c’est-à-dire on perd, dans les tous les sens du terme : en termes de plaisir, en termes de désir, en termes de souffrance, en termes de valorisation sociale, l’hétérosexualité est spontanément à l’avantage des hommes. Au-delà de ce constat partagé, on a voulu comprendre précisément à quel endroit on se faisait niquer, c’est-à-dire ce qui dans l’échange était inégal.
On n’échange pas des plaisirs dans un libre jeu d’attraction-répulsion. Il se passe autre chose, et on a besoin de comprendre précisément quoi.

 !° ! - Et pour moi, très vite, presque simultanément, s’est formulée la question de savoir comment on résiste à ce qui semble parfois être inhérent à l’hétérosexualité : un rapport de force dans lequel la femme est perdante. Pour moi ces deux questions “pourquoi on se fait niquer” et “comment on résiste” ont été les deux faces d’une même pièce qu’on a fait tourner incessamment tout au long de notre discussion. Et c’est ça qui m’a donné la sensation d’en sortir véritablement armée, en ne faisant pas simplement l’expérience d’un constat accablant.

 !+ ! - Quand la question a été posée, j’ai eu l’impression que cela faisait écho en chacune d’entre nous. J’ai eu tout de suite dans la tête les moments de vague nausée et de mauvaise conscience qui succèdent à certaines baises malheureuses, mais aussi les moments de doutes et de blocages dans les plus belles de mes histoires d’amour. D’une certaine manière, mes voyages m’ont donné le sentiment que les femmes Wolofs savaient quelles étaient leurs armes, envisageaient la sexualité comme un combat et qu’elles en tiraient du pouvoir. Et elles me disaient que moi je me faisais avoir. Je ressens de la colère à pleins de moments contre ce que je vis dans l’hétérosexualité, et il m’a toujours été difficile de mettre des mots dessus. La question de C. m’a permis de formuler cette colère avec précision.

 !§ ! - Que le même terme puisse renvoyer à la sexualité ou à la défaite, rien que cela devait suffire à motiver une enquête.

Imbriquer le fait de baiser et celui de se faire avoir nous a tout de suite permis de formuler d’autres questions.

 !§ ! - Alors qu’est-ce qu’on échange exactement, nous, dans la sexualité [5] ? Pourquoi on se fait encore niquer, alors que soi-disant ça y est on est libérées ?

 !+ ! - Qu’est-ce qu’on échange dans le sexe si ce n’est pas du plaisir contre du plaisir - parce que ça c’est l’exception et pas la règle. La plupart du temps, on échange aussi et surtout de l’affection, du pouvoir, de la reconnaissance, de la sécurité, etc. Pourquoi les femmes sont-elles perdantes dans cet échange ?

 !° ! - Quel est notre horizon d’attente quand on a une relation sexuelle avec un mec ? Pourquoi cet horizon est-il déçu ? Qu’est ce qui nous manque ?

LA GRANDE ARNAQUE DE LA SPONTANÉITÉ

 !§ ! - La première réponse qui m’a éclairée, c’est quelqu’une qui a dit « On se fait baiser parce qu’on ne connaît pas les règles du jeu ». La séduction comme les rapports sexuels sont clairement un jeu ultra codifié, les films, les livres et les musiques ne parlent que de cela, mais on fait comme si tout devait se passer naturellement. Alors on joue le jeu, on en jouit même, et parfois on se baise nous-mêmes, parce qu’il y a tout un tas de conséquences cachées bien au-delà de la sphère du sexe qui sont difficiles à maîtriser. Les normes sont diffuses et contradictoires, et on n’a pas remplacé l’enseignement ménager par des cours de sociologie du genre ou d’éducation sexuelle. Du coup on perd des années ne serait-ce qu’à capter d’où vient le problème - pourquoi des femmes sont violées, pourquoi des femmes vivent dans l’ombre d’un type qu’elles kiffent plus ou moins, pourquoi on méprise les femmes qui jouent trop bien le jeu de la séduction, etc.

 !+ ! - Très vite, les difficultés de nos sexualités/relations hétérosexuelles ont été mises en lien avec le fait de ne pas savoir exactement ce qu’on échange, quand cela s’arrête, ce que cela va donner comme suite. Dans beaucoup de cas, notre sexualité n’est pas comprise dans une durée au sein de laquelle on peut négocier et comprendre ses enjeux : ce moment qui débute avec le coït et finit plus ou moins sur l’orgasme d’un ou des deux, est séparé du reste de la vie. La sexualité n’est pas intégrée dans un quotidien et une lente préparation comme c’est le cas chez les wolofs, qui se solde par le cadeau de l’homme et pas seulement son orgasme [6].

“Le silence qui règne sur la sexualité hétéro et l’invisibilisation des codes qui la traversent profitent et servent aux désirs des hommes.” inscrit tel quel dans mon carnet.

 !§ ! - Après on peut toujours se demander pourquoi la zone de flou profite aux hommes. Ce qui est sûr, c’est qu’on aurait intérêt à reconstituer les règles du jeu !

 !° ! - Je me souviens qu’à un moment une femme a dit : “C’est la grande arnaque de la spontanéité qui fait qu’on se fait niquer”. Celle qui fait que ça doit être simple, évident, silencieux, qu’un regard peut suffir à jeter les dés du désir.
Imaginons un scénario avec pour titre : La grande arnaque de la spontanéité.
Maintenant imaginons l’épisode 1 de la saison 1 avec pour titre : Du eye contact à l’éjaculation. Ou, plus romantique : Je t’ai regardé, tu m’as regardée, on s’est souri et tu as jouis.

 !§ ! - La grande arnaque de la spontanéité, je crois que c’est ce qui caractérise la sexualité pour nous, les petites-filles des années soixante-dix. On nous a dit qu’il n’y avait plus de règles, en fait c’est juste qu’elles sont devenues implicites. On se fait toujours niquer, mais différemment. La révolution sexuelle des pays européens n’a pas vraiment brisé le tabou : le sexe est toujours du côté de la nature, de la pulsion ou du sale - même s’il est présent partout. Tout le monde mate du porno, mais on ne s’interroge pas à la table du quotidien sur la signification d’un geste, d’une parole ou d’un malaise. On ne discute pas de nos pratiques sexuelles comme on questionne nos habitudes alimentaires, leur portée politique ou leur adéquation à nos besoins physiologiques singuliers. La sexualité demeure une sphère prétendument séparée du reste du monde. Rien d’étonnant donc si rien ne change.
Bref, la spontanéité, c’est du mytho. C’est juste un vieux prétexte pour continuer à baiser des meufs.

 !+ ! - On a réfléchi à ce qu’on échangeait vraiment, dans la sexualité. Parfois, comme dans la séduction, c’est aussi tout simplement la confirmation du fait d’être désirable. On confirme notre existence et sa valeur dans les bras de l’autre, sauf que cette existence est genrée et que l’échange n’est pas réciproque. Il s’agit de performance : un homme performe sa masculinité quand il baise, il a sa reconnaissance, parce qu’être un homme, c’est quand même plutôt socialement cool. Une femme qui fait du sexe n’est pas reconnue pour cela, le stigmate de la putain pèse sur elle. Performer la féminité, c’est toujours à double tranchant. Voilà pourquoi l’échange économico-sexuel est parfois réconfortant : l’argent peut être la prolongation dans le quotidien de ce que nous donnons dans la sexualité et qui ne nous est pas rendu.

 !§ ! - D’où la nécessité de l’anthropologie et des discussions en non-mixité pour reconstituer les règles du jeu. La deuxième réponse qui a fait sens, c’est une femme qui a dit « Ce qu’on échange dans la sexualité, c’est la confirmation des rôles féminin/masculin ». Quand on joue le scénario hétérosexuel de base - séduction préliminaires orgasme - c’est cela que nos gestes opèrent. Sauf que les rôles n’ont pas la même valeur, ni dans le sexe ni dans le monde. C’est à cet endroit que se situe l’inégalité dans l’échange hétérosexuel.

LE SEXE EST UN JEU DE RÔLE

 !° ! - Dans cet échange, dans ce régime, qu’on appelera celui de l’hétérosexualité, les corps s’incarnent en homme ou en femme. Celleux qui ne rentrent pas dans ces normes tacites sont mis.es à l’amende et considéré.es comme déviant.es. La sexualité semble être un des domaines privilégiés de cette confirmation des rôles féminin/masculin et de leur dimension soi-disant “naturelle”. On se rassure en silence et presque sans le savoir : “ouf je rentre dans les cases, je suis désirable, je suis performant, je suis une femme, je suis un homme et demain matin le monde continuera de tourner à sa cadence habituelle”.
Voilà ce qu’est venue formuler notre discussion pour moi, une forme d’asservissement sexuel inconscient dans lequel j’ai baigné pendant des années. Pendant la discussion beaucoup de moment que j’avais vécu, des moments douloureux mais pas que, fondateurs en tout cas, me sont revenus. Et je me suis demandé pourquoi j’avais mis autant de temps à saisir, à comprendre que tout ça n’était qu’un jeu de rôle et qu’apparemment tout portait à croire que j’avais pas tiré le “bon”. Combien de nausées, d’oubli “salvateur” a-t-il fallu pour que tous ces petits bugs dans la matrice bien huilée de l’hétéro-patriarcat, tous ces infimes moment où tu sens bien que quelque chose résiste en toi, ne se plie pas totalement au pull bleu mais tout de même bien cintré que ta mère t’a offert, pour que tous ces petits rien ou ces grosses galères qui font trembler l’édifice depuis que t’as l’âge de te masturber, soudain prennent forme, comme dans les jeux de point à relier, et te pète à la gueule ?
Si la sexualité est un théâtre politique que nous jouons plus ou moins consciemment, il est possible, une fois cette chose là rendue publique et explicite, de faire dérailler la machine, de décaler les scénarios, de rejouer mal et à côté.

FAIRE ENTRER LE SEXE DANS LE MONDE

 !§ ! - Si on veut changer les rôles il faut parler et expérimenter. Dans cette discussion on a surtout parlé mais c’était quand même déjà pas mal. Par exemple, quelqu’une a dit : je suis une femme, ça veut dire “je suis un objet de désir”. Qu’est-ce qu’on fait de cela ? Si on décide de jouer activement ce rôle, ou de le refuser, qu’est-ce que ça produit ? Et les fantasmes de soumission ? Pénétrer un homme avec un gode-ceinture, ça change quoi ? Et pleins d’autres questions passionnantes.

Le sexe est un jeu de rôle
Les rôles dans le sexe changent les rôles dans le monde
Pour changer le monde il faut changer le sexe
Pour changer le sexe il faut changer le monde

 !+ ! - Pour moi une solution a été de considérer que j’étais armée et non désarmée par mon sexe et que je pouvais en tirer parti. Aujourd’hui je vois les limites de cette vision guerrière de la sexualité où il s’agit de gagner pour ne pas perdre, mais je ne suis pas encore sûre de savoir où cela va me mener.

 !° ! - Si ce qu’on échange dans un rapport hétérosexuel c’est la confirmation silencieuse des rôles féminin/masculin et que tout ça perpétue le sentiment de se faire niquer alors plusieurs solutions s’ouvrent à nous.
Coucher ensemble. Jouer à l’homme, jouer à la femme. Ne pas jouer à l’homme, ne pas jouer à la femme. Parler de sexe, parler pendant le sexe, parler après le sexe. Faire descendre l’orgasme de son piédestal. Savoir ce qui nous fait jouir. Se faire payer. Pratiquer le BDSM. Acheter un gode ceinture. Accumuler un max d’attributs féminins. Etc.

SPECTRE

 !§ ! - Le grand fantôme de cette discussion c’était la sexualité lesbienne. Alors certes, le sujet de la discussion c’était les échanges dans l’hétérosexualité. Mais c’est tout de même vraiment étonnant qu’on se soit privées de ces relations, ne serait-ce que comme élément de comparaison. Il y a juste une personne qui a dit vers la fin de la discussion qu’elle ne couchait qu’avec des femmes, et que pourtant la plupart des choses qui avaient été dites lui parlaient également.

 !+ ! - A cela il y a eu une réaction qui consistait à dire « dommage, je pensais que c’était un peu un refuge ou une solution ». Puis on est passées. On est passées sans creuser.

 !§ ! - Les rôles de genre ne sont pas soudés au sexe du partenaire, et ça nous aurait sans doute beaucoup éclairées de comprendre ce que l’homosexualité déplaçait ou conservait dans les termes de l’échange. Le silence est d’autant plus étonnant que plusieurs d’entre nous ont des rapports lesbiens ou bisexuels et qu’ils sont supposés être parfaitement acceptés dans nos milieux. Cela montre bien l’invisibilisation de ces rapports. D’ailleurs j’ai dit sexualité au lieu d’hétérosexualité dans la moitié de mes réponses. Ce tabou a suffisamment gêné l’une d’entre nous pour qu’elle en fasse le sujet d’une des séances de l’atelier.

Épilogue

Cette discussion s’est tenue en février 2021. En janvier nous avions parlé de rivalité féminine. En mars, deux femmes ont partagé leur pratique du BDSM. Ces discussions continuent et continueront. Elles ont toutes sortes de ramifications : nous avons écrit des lettres à nos amant.es, rompu et noué des relations, parlé avec nos parents, fait des scandales, commencer à faire payer des hommes, individuellement et collectivement, pris soin de nos ami.es, fait des coming-out, délié d’autres langues et nous serions heureuses que cet article engendre de nouveaux embranchements.

[1https://ecoledephilosophie.org/ L’atelier féministe y a réuni régulièrement une quinzaine de personnes en non mixité choisie au cours de l’année 2020-2021.

[2Paola TABET, La grande arnaque. Sexualité des femmes et échange économico-sexuel, Paris, L’Harmattan, Bibliothèque du féminisme, 2004, chapitre 1« Problèmes de définition, questions de pouvoir »

[3Attention, les hommes ne payent pas leur éjaculation, mais bien le soin pris par les femmes à la prise en charge (affective et matérielle) de ce moment.

[4Les deux termes ont été utilisés indistinctement pendant la discussion, puisqu’ils renvoient tous les deux à la fois à la sexualité et à la défaite. Pourtant, ils ne sont pas équivalents.“Baise-moi”, cela se dit. La baise peut faire l’objet d’un désir positif, mais personne ne veut se faire niquer. Comprendre à quelles conditions on peut vouloir se faire baiser sans perdre pourrait être l’objet d’un autre texte.

[5On n’entend pas par là seulement le moment du rapport sexuel, mais tout ce qui l’entoure, le prépare, le rend possible ou en découle.

[6Il ne s’agit pas ici d’idéaliser la sexualité maritale wolof, que pour la plupart nous connaissons très mal. Mais ce qui nous en a été présenté nous a servi de contrepoint pour éclairer l’espèce de tabou obsessionnel que représente la sexualité dans nos mondes. Pour plus de précisions, nous vous renvoyons à l’article précédemment cité.

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