Mon discours à Victor Frankenstein au-dessus du village de Chamonix

Performer la rage transgenre. Par Susan Stryker.

publié en 28 Novembre 2020, dans le numéro NEUF

« Comme le monstre, plus longtemps je vivrais dans ces conditions, plus la rage grandira en moi. »
Texte des années 1990, Susan Stryker déplie ce que s’affirmer en tant que monstre signifie à partir du Montre mythique qui peuple nos imaginaires : la créature de Frankenstein.

Note : Ce texte contient des citations de propos transphobes très violents, faites attention à vous et lisez le quand vous vous sentez en bonne condition. Il a de même été difficile psychologiquement à traduire.
Le vocabulaire utilisé est un peu daté (écrit en 1993), néanmoins il a été conservé tel quel pour des raisons d’authenticité.


Publié originellement sur le site du collectif Transgrrrls.

Crédit image : Gabriel.le Siino, sans titre #1 (détail), 2020.

Ce travail est l’adaptation écrite d’une performance présentée à l’origine à « Rage Across the Disciplines » [La rage à travers les disciplines, NdlT], une conférence d’art, d’humanités et de sciences sociales qui eut lieu du 10 au 12 juin 1993 à l’Université d’État de Californie, à San Marcos. L’interdisciplinarité de cette conférence, son thème, et l’appel des organisateur-rices à des articles et des performances m’avaient donné l’envie d’être créative dans ma façon de présenter un sujet, alors très présent dans mon esprit. En tant que membre de Transgender Nation – un groupe transpédégouine militant, d’action directe pour la défense des transsexuelLEs – j’étais alors impliquée dans l’organisation d’une perturbation du meeting annuel de l’American Psychiatric Association de 1993 à San Francisco. Une bonne partie de nos discussions lors de nos réunions de préparation tournaient autour de la gestion des émotions intenses qui découlent de l’expérience transsexuelle – et tout particulièrement la rage – et de leur mobilisation dans des actions politiques efficaces. J’étais intriguée par la perspective d’un examen critique de cette rage d’une manière plus académique, via le concept de la performativité du genre. Mon idée était de performer en toute connaissance de cause un genre queer plutôt que d’en parler, permettant ainsi l’incarnation et la mise en œuvre simultanées de ce concept dans le cadre d’une discussion. Je voulais que la structure formelle de ce travail exprime une esthétique transgenre par la réplication de nos transitions de genre abruptes, souvent détonantes – remettant en question la classification générique avec la forme de mes mots, tout comme ma transsexualité remet en question les conventions des genres légitimes et ma performance remettait en question, dans la salle de conférence, les frontières du discours académique acceptable. Durant la performance, je me tenais sur l’estrade, portant des rangers de drag genderfuck, un Levi’s 501 effilé sur un body de dentelle noire, un t-shirt de Transgender Nation déchiqueté, les manches et le col coupé-es, un triangle rose en quartz en pendentif, des bijoux grunge en métal, dont un hameçon de quinze centimètres de long pendant à une lourde chaîne en acier. J’avais décoré la scène en la drapant de ma veste de cuir noir sur ma chaise à la table des intervenant-es. La veste avait des menottes à l’épaule gauche, des anneaux arc-en-ciel sur les lacets du côté droit, et des stickers à la Queer Nation disant CHANGEMENT DE SEXE, LESBIENNE, et J’EMMERDE TA TRANSPHOBIE ! sur le dos.

Le corps transsexuel est un corps contre-nature. Il est le produit de la science médicale. C’est une construction technologique. C’est de la chair déchirée et recousue dans une forme qui n’est pas celle dans laquelle elle est née. En ces circonstances, je me trouve une grande affinité, en tant que femme transsexuelle, avec le monstre du Frankenstein de Mary Shelley. Comme ce monstre, je suis trop souvent perçue comme moins qu’humaine à cause des moyens de mon incarnation ; comme ce monstre, mon exclusion de la communauté des humain-es nourrit en moi une rage profonde et durable que je dirige, comme ce monstre, contre les conditions dans lesquelles je dois lutter pour exister. Je ne suis pas la première à lier ainsi le monstre de Frankenstein et le corps transsexuel. Mary Daly crée un lien explicite en parlant de la transsexualité dans Boundary Violations and the Frankenstein Phenomenon [Profanation des limites et le phénomène Frankenstein, non traduit] dans lequel elle caractérise les transsexuelles comme les agents d’une « invasion nécrophile » des espaces féminins (69-72). Janice Raymond, qui reconnaît Daly comme inspiration formatrice, est moins directe quand elle dit que « le problème de la transsexualité serait résolu au mieux en lui empêchant moralement d’exister », mais dans cette déclaration elle fait néanmoins écho aux sentiments de Victor Frankenstein vis-à-vis du monstre : Va-t’en, vil insecte, ou plutôt, reste, afin que je puisse te piétiner et te réduire en poussière. Tu me reproches ta création » (Raymond, 178, Shelley 95). C’est un lieu commun de la critique littéraire de remarquer que le monstre de Frankenstein est son alter ego, sombre, romantique, l’Autre étranger qu’il construit et sur lequel il projette tout ce qu’il ne peut accepter lui-même ; en effet, Frankenstein appelle le monstre « mon propre vampire, mon propre esprit libéré de la tombe » (Shelley 74). Puis-je suggérer que Daly, Raymond et d’autres de leur sorte construisent la transsexuelle comme leur golem personnel ? [1]

L’attribution de la monstruosité demeure une caractéristique manifeste de la plupart des représentations gaies et lesbiennes de la transsexualité, montrant en détail de façon troublante les dessous anxieux et effrayants de la fascination culturelle actuelle pour le transgenre [2]. La transsexualité, plus que n’importe quelle autre pratique ou identité transgenre, représente la perspective de déstabiliser la présupposition fondamentale de genres fixés dont dépend une politique d’identité personnelle, Ainsi, des gens qui ont placé leurs idéaux de justice sociale dans des mouvements identitaires disent par pure panique des choses telles à notre sujet que, si elles étaient dites à l’encontre d’autres minorités, on ne les verrait que dans des brûlots haineux, suprémacistes blancs, fascistes chrétiens. Pour citer en détail une lettre d’une rédactrice d’un périodique lesbien/gay populaire de San Francisco :

Je considère le transsexualisme comme une imposture, et ses participant-es... perverti-es. Le-a transsexuel-le [affirme] qu’il/elle a besoin de modifier son corps pour être son « vrai soi ». Parce que ce « vrai soi » demande une autre forme dans laquelle se manifester, il doit donc se battre contre la nature. On ne peut pas changer de sexe. Ce qui se passe alors est un extérieur intelligemment manipulé : ce qui a été fait, c’est une mutation. Ce qui existe en dessous de la surface déformée est la même personne qu’avant la déformation. Les gens qui cassent ou déforment leur corps [jouent] la farce sinistre d’une approche illusoire, patriarcale, de la nature, aliénée de son être véritable.

Se référant par son nom à une personne en particulier, qui se considère comme lesbienne transsexuelle, dont elle a entendu parler dans un forum public au San Francisco Women’s Building, l’autrice de cette lettre poursuit :

Quand un homme œstrogèné avec de la poitrine aime une femme, ce n’est pas du lesbianisme, c’est de la perversion mutilée. [Cet individu] n’est pas une menace pour la communauté lesbienne, il nous est un outrage. Il n’est pas une lesbienne, c’est un homme mutant, une bête de foire faite maison, une difformité, une insulte. Il mérite une gifle. Après ça, il mérite d’avoir son corps et son esprit remis dans le droit chemin. [3]

Quand de telles engeances me disent que je fais la guerre à la nature, je ne trouve pas plus de raison de pleurer mon opposition à eux – ou à l’ordre qu’ils prétendent représenter – que le monstre de Frankenstein dans son inimitié envers la race humaine. Je ne me morfonds pas, je rugis gaiement loin d’eux comme la gouine cuir et dildo chevauchant sa Harley que je suis.

La stigmatisation favorisée par ce genre de classification péjorative n’est pas sans conséquences. De tels mots ont le pouvoir de détruire des vies transsexuelles. Le 5 janvier 1993, une femme transsexuelle pré-op [qui n’a pas encore eu de vaginoplastie, NdlT] de la communauté transpédégouine de Seattle, Filisa Vistima, écrit dans son journal intime, « J’aurais aimée être anatomiquement ‘normale’, comme ça j’aurais pu aller nager... mais non, je suis une mutante, le monstre de Frankenstein. » Deux mois plus tard Filisa Vistima se suicidait. Ce qui la conduit à une telle extrémité était le rejet qu’elle reçut de la part de la communauté pédégouine de Seattle, qui s’opposait à sa participation à cause de sa transsexualité – bien qu’elle se considérait et vivait comme une femme bisexuelle. Le Centre de Ressources Lesbien où elle était bénévole procéda à un sondage de ses membres pour savoir s’il devait arrêter ou non de rendre services aux transsexuelles MtF. Filisa s’occupa de la saisie des données de l’enquête ; elle n’eut pas à s’imaginer ce que les gens pensaient des personnes comme elle. Le Réseau des Femmes Bisexuelles de Seattle annonça que s’il accueillait des transsexuelles ce ne serait plus une organisation de femmes. « Je suis sûre, » dit une des membres en parlant de l’inclusion des femmes transsexuelles bisexuelles, « que les mecs peuvent s’occuper d’eux-mêmes. » Filista Vistima n’était pas un mec, et elle ne pouvait pas prendre soin seule d’elle-même. Même dans la mort elle ne trouva aucun soutien de la part de la communauté dont elle affirmait faire partie. « Pourquoi Filisa n’a-t-elle pas demandé de l’aide psychiatrique ? » demanda un éditorialiste du Gay News de Seattle. « Pourquoi Filisa n’a-t-elle pas réclamé ses droits civiques ? » Dans ce cas, non seulement les villageois-es mécontent-es chassèrent leur monstre aux portes de la ville, mais ielles lui reprochèrent aussi d’être vulnérable à leurs torches. Est-ce que Filista Vistima s’est suicidée, ou est-ce que la communauté pédégouine de Seattle l’a tuée ? [4]

Je veux revendiquer les sombres pouvoirs de mon identité monstrueuse sans les utiliser comme des armes pour blesser des gens ou me blesser moi-même. Je vais le dire aussi brutalement que je le peux : je suis une transsexuelle, donc je suis un monstre. Tout comme les mots « gouine », « pédé », « tapette », « salope », et « pute » ont été réappropriés respectivement par les lesbiennes et les hommes gays, par les minorités sexuelles anti-assimilationnistes, par les femmes qui recherchent le plaisir érotique, et par les travailleur-ses de l’industrie du sexe ; des mots comme « créature », « monstre », et « contre-nature » ont besoin d’être réappropriés par les personnes transgenres. En les embrassant pleinement et en les acceptant, quitte à les empiler les uns sur les autres, nous pourrons détruire leur capacité à nous blesser. Une créature, après tout, dans la culture occidentale, n’est rien d’autre qu’un être créé, une chose fabriquée. L’affront que vous, pauvres humain-es, prenez lorsqu’on vous appelle « créature » résulte de la menace que ce terme oppose à votre statut de « seigneurs de la création », d’êtres élevés au-dessus des basses existences matérielles. Comme lorsqu’on nous appelle « ça », se faire appeler « créature » suggère le manque ou la perte d’une individualité supérieure. Je ne trouve aucune honte, cependant, à accepter ma relation égalitaire avec des Êtres matériels non-humains ; tout peut émerger de la même matrice de possibilités. « Monstre » provient du nom latin monstrum, « présage divin, » lui-même formé sur la racine du verbe monere, « avertir ». Ce terme vint à se référer aux choses vivantes de forme ou de structure anormale, ou aux créatures fabuleuses comme le sphinx qui étaient composées de parties incongrues les unes les autres, parce que les Anciens considéraient l’apparence de tels être comme le signe de quelque événement surnaturel imminent. Les monstres, comme les anges, fonctionnaient comme les messagers et les hérauts de l’extraordinaire. Ils servaient à annoncer des révélations imminentes, disant, en effet, « Faites attention, quelque chose de grande importance arrive. »

Écoutez-moi, camarades créatures. Moi, qui ai vécu sous une forme qui ne correspondait pas à mon souhait, moi dont la chair est devenue un assemblage de parties anatomiques incongrues, moi qui ai obtenu l’apparence d’un corps naturel par des procédés contre-nature, je vous apporte cet avertissement : la Nature avec laquelle vous me rabattez les oreilles est un mensonge. N’ayez pas confiance en elle pour vous protéger de ce que je représente, car elle n’est qu’une fabrication qui cache l’absence de fondement du privilège que vous cherchez à maintenir à mes dépends. Vous êtes construit-es comme moi ; le même utérus anarchique nous a accouché-es. Je vous appelle à explorer votre nature comme j’ai dû me confronter à la mienne. Je vous mets au défi de risquer l’abjection et d’éclore comme je l’ai fait. Écoutez mes paroles, et vous pourrez découvrir les coutures et les sutures en vous.

Critique

En réponse à la question qu’il pose dans le titre de son récent essai, What is a Monster ? (According to Frankenstein) [Qu’est-ce qu’un monstre ? (d’après Frankenstein), NdlT], Peter Brooks suggère que, quelque soit par ailleurs un monstre, il « puisse aussi être ce qui échappe à la définition du genre » (229). Brooks lit l’histoire de Mary Shelley, celle d’un scientifique ambitieux et de sa création gênante, comme une contestation précoce de la tradition littéraire réaliste du XIXème siècle, qui alors ne dominait pas encore les autres formes narratives. Il comprend que Frankenstein se déploie textuellement à travers une stratégie narrative générée par une tension entre une épistémologie orientée visuellement, d’une part, et une autre approche de la connaissance de la vérité des corps qui privilégie la linguisticalité verbale, d’autre part (199-200). Connaître en voyant et connaître en parlant/écoutant sont des faits genrés, respectivement, comme masculin et féminin dans le contexte critique où Brooks travaille. Considéré dans ce contexte, le texte de Shelley s’inspire – et critique du point de vue d’une femme – la réorganisation contemporaine des connaissances résultant des affirmations de plus en plus convaincantes des sciences des Lumières sur la vérité. Le monstre problématise le genre en partie via son incapacité à être un sujet viable dans le champ visuel ; bien que appelé « il », iel propose une résistance féminine, et potentiellement féministe, à la définition via une scopophilie phallicisée. Le monstre accomplit cette résistance en maîtrisant le langage afin d’affirmer sa position de sujet parlant et de jouer verbalement la subjectivité qui lui est niée dans le domaine spéculaire. [5]

La monstruosité transsexuelle, cependant, ainsi que son affect, la rage transgenre, ne pourra jamais s’approprier si facilement un tel moyen de résistance à cause de l’incapacité du langage à représenter, dans une structure linguistique, le mouvement du sujet transgenre dans le temps entre des positions stablement genrées. Notre situation renverse en effet celle du monstre de Frankenstein. À l’inverse du monstre, nous réussissons souvent à citer les normes visuelles de l’incarnation genrée. Cette citation devient une résistance subversive quand, à travers un usage provisoire du langage, nous déclarons verbalement le caractère contre nature de notre revendication à l’égard des positions que nous occupons néanmoins. [6]

L’idée d’un monstre avec une vie et une volonté propre est la principale source d’horreur pour Frankenstein. Le scientifique a mis en place ce projet avec un but bien précis en tête : rien de moins que d’assujettir la nature entière à son pouvoir. Il trouve un moyen d’accomplir ses désirs via la science moderne, dont les dévots, lui semblent-ils, « ont acquis des pouvoirs nouveaux et presque illimités, peuvent commander au tonnerre, imiter le tremblement de terre, et même se jouer du monde invisible et de ses ombres. [..] j’accomplirai plus, bien plus », pense Frankenstein. « Je créerai une nouvelle route, j’explorerai les pouvoirs inconnus, et révélerait au monde les mystères les plus profonds de la création » (Shelley 59). Le fruit de ses efforts, n’est pas, cependant, ce qu’avait imaginé Frankenstein. L’extase qu’il pensait ressentir à l’éveil de sa créature se transforma immédiatement en effroi. « Je vis s’ouvrir l’oeil jaune et vitreux de cet être. [. . .] Ses mâchoires s’ouvraient et il marmottait des sons inarticulés, tandis qu’une grimace tordait ses joues. Peut-être parla-t-il, mais je ne l’entendis pas ; une de ses mains était tendue et semblait vouloir me retenir, mais je m’échappai. » (Shelley 72,74) Le monstre s’échappe, aussi, et tient compagnie à son créateur pendant quelques années. Pendant ce temps, iel apprend sur sa situation dans le monde, et plutôt que de bénir son créateur, le montre le maudit. Le succès même du scientifique de Mary Shelley dans sa tâche auto-attribuée prouve ainsi paradoxalement sa futilité : plutôt que de démontrer le pouvoir de Frankenstein sur la matérialité, le corps nouvellement ramené à la vie de la créature atteste de l’échec de son créateur à atteindre la domination qu’il recherchait. Frankenstein ne peut pas contrôler l’esprit et les sentiments du monstre qu’il a créé. Iel dépasse et refuse ses buts.

Ma propre expérience de transsexuelle crée en ce sens un parallèle avec le monstre. La conscience modelée par le corps transsexuel n’est pas plus la création de la science qui redonne forme à la chair que l’esprit du monstre la création de Frankenstein. L’arrière-pensée qui a produit les techniques hormonales et chirurgicales de réassignation sexuelle ne sont pas moins prétentieuses, et pas plus nobles que celles de Frankenstein. Des docteurs héroïques cherchent toujours à triompher de la nature. Le discours scientifique qui a produit les techniques de réassignation sexuelle est inséparable de la quête de l’immortalité par la perfection du corps, du fantasme de la domination complète par la transgression d’une limite absolue, et du désir arrogant de créer la vie elle-même. Sa généalogie émerge d’une quête métaphysique antérieure à la science moderne, et sa politique culturelle est alignée avec le but profondément conservateur de stabiliser l’identité genrée au service de l’ordre hétérosexuel naturalisé.

Rien de cela, en revanche, n’empêche les corps transsexuels médicalement construits d’être des lieux de subjectivité viables. Rien ne garantit non plus la conformité du sujet ainsi incarné avec les arrières-pensées qui ont donné les moyens de l’incarnation transsexuelle. Dès que nous nous levons de la table d’opération de notre renaissance, nous, transsexuel-les, sommes quelque chose de plus, et quelque chose d’autre, que les créatures que nos fabricants nous ont destiné à être. Bien que les techniques médicales de réassignation sexuelle soient capables de modeler des corps qui satisfont les critères visuels et morphologiques qui génèrent la naturalité comme effet, interagir avec ces techniques produit une expérience subjective qui dément l’effet naturalisant que la technologie biomédicale peut atteindre. L’incarnation transsexuelle, comme l’incarnation du monstre, place le sujet dans une relation inassimilable, antagoniste, étrange, à la Nature dans laquelle il doit toutefois exister.

Le monstre de Frankenstein articule sa situation contre-nature dans le monde naturel avec bien plus de sophistication dans le roman de Shelley qu’on pourrait s’y attendre si on n’a vu que la version des années 1930 jouée par Boris Karloff dans le film classique de James Whales. Le critique de film Vito Russo suggère que l’interprétation du monstre par Whale a été influencée par le fait que le réalisateur était un homme gay au placard lors du tournage de son film sur Frankenstein. Le pathos qu’il a conféré à son monstre dérivait de l’expérience de la dissimulation de sa propre identité sexuelle. [7] Monstrueuse et contre-nature aux yeux du monde, mais ne cherchant que l’amour de ses semblables et l’acceptation de la société humaine, la créature de Whale externalise et rend visible la solitude et l’aliénation cauchemardesque que le placard peut nourrir. Mais ce n’est pas le monstre qui me parle avec tant de force de ma propre situation en tant qu’être ouvertement transsexuel. Je tends plus à égaler le monstre littéraire de Mary Shelley, qui est vif d’esprit, agile, fort et éloquent.

Dans le roman, la créature s’enfuit du laboratoire de Frankenstein et se cache dans la solitude des Alpes, où, par une observation attentive des gens qu’iel rencontre, iel acquiert une connaissance du langage, de la littérature et des conventions de la société européenne. Au début, il ne connaît que peu de choses sur sa propre condition. « Je ne voyais personne qui me ressemblait et même n’entendait pas parler d’êtres de mon espèce » note lea monstre. « Qu’est-ce que cela signifiait ? Qui étais-je ? D’où provenais-je ? Quelle était ma destinée ? Ces questions m’occupaient continuellement mais j’étais incapable de les résoudre » (Shelley 160, 171). Alors, dans la poche de la veste qu’iel avait emportée en fuyant le laboratoire, le monstre trouve le journal de Victor Frankenstein, et apprend les particularités de sa création. « À cette lecture le dégoût s’abattit sur moi, » dit le monstre. « J’avais augmenté mes connaissances mais j’avais découvert plus clairement que je n’étais qu’un misérable honni de tous. » (Shelley 173, 174).

Après avoir appris son histoire et fait l’expérience du rejet par toutes les personnes dont iel recherchait la compagnie, la vie de la créature prend un tournant sombre. « La rage et la vengeance m’animaient, » déclare le monstre. « Comme le plus maudit des démons, je portais en moi un enfer » (181). Iel aurait été heureuxE de détruire toute la Nature, mais iel met au point, finalement, un plan plus expéditif d’assassinat de toutes les personnes que Victor Frankenstein aime. Une fois que Frankenstein réalise que sa propre création délaissée est responsable de la mort de ses proches les plus chers, il se retire, plein de remords, dans un village montagnard en surplomb de sa Genève natale pour méditer sur sa complicité dans les crimes que le monstre a commis. En randonnant sur les glaciers à l’ombre du Mont Blanc, au-dessus du village de Chamonix, Frankenstein espionne une silhouette familière qui s’approche de lui sur la glace. Bien évidemment, il s’agit du monstre, qui demande une audience avec son créateur. Frankenstein y consent, et les deux se retirent dans une cabane de montagnard. Là, dans un monologue qui occupe quasiment un quart du roman, le monstre raconte à Frankenstein le conte de sa propre création, de son point de vue, lui expliquant comment iel était devenu-e si enragé-e.

Ceci est mon discours à Victor Frankenstein, au-dessus du village de Chamonix. Comme le monstre, je pourrais parler de mes plus vieux souvenirs, de comment je me rendis compte de ma différence d’avec tou-tes celleux qui m’entouraient. Je pourrais décrire comment j’acquis une identité monstrueuse en utilisant le terme « transsexuelle » pour nommer des parties de mon corps que je ne pourrais pas expliquer autrement. J’ai, moi aussi, découvert les journaux des hommes qui ont fabriqué mon corps, et qui ont fabriqué les corps des créatures de mon espèce depuis les années 1930. Je connais tous les détails les plus intimes de l’histoire de cette récente intervention médicale dans la mise en place de la subjectivité transgenre ; la science cherche à contenir et à coloniser la menace radicale que forme une stratégie particulière de résistance transgenre contre la coercition du genre : l’altération physique des organes génitaux. [8] Je vis tous les jours avec les conséquences de la définition par la médecine de mon identité comme trouble émotionnel. À travers le filtre de cette pathologisation officielle, les sons qui sortent de ma bouche peuvent être facilement balayés du revers de la main comme étant un charabia confus provenant d’un esprit malade.

Comme le monstre, plus longtemps je vivrais dans ces conditions, plus la rage grandira en moi. La rage me colore en se pressant contre les pores de ma peau, s’imprégnant jusqu’à ce qu’elle devienne le sang qui court dans mon cœur battant. C’est une rage nourrie par la nécessité d’exister dans des circonstances extérieures qui s’activent contre ma survie. Mais il y a déjà une autre rage en moi.

Journal (18 février 1993)

Kim s’assit entre mes jambes écartées, son dos contre moi, l’arête de son coccyx sur le bord de la table. Sa main gauche agrippa ma cuisse si fortement que la marque resta une semaine. Suant et beuglant, elle poussa une dernière fois et le bébé sortit finalement. À travers le dos de mon amante, contre la peau de mon propre ventre, je sentais un bébé sortir du corps d’une autrre femme et entrer dans le monde. Des mains étrangères l’ont pris pour aspirer le méconium vert collant de ses voies respiratoires. Quelqu’un dit « C’est une fille. » Je crois que c’était Paul. Pourquoi, à ce moment-là, un enchevêtrement de sentiments obscurs et non désirés a-t-il émergé sans mot d’un recoin tranquille de mon esprit ? Ce moment miraculeux n’était pas approprié pour affronter tout cela. Je les refoulais, sachant qu’ils étaient trop puissants pour être évités bien longtemps.

Après trois jours nous étions toustes épuisées, légèrement déçues par des complications qui nous avaient obligés à aller à la clinique Kaiser au lieu d’accoucher à la maison. Je me demande ce que l’équipe de l’hôpital avait pensé de notre petite tribu envahissant la salle d’accouchement : Stephanie, la sage-femme ; Paul, le père du bébé ; Gwen, la soeur de Kim ; mon fils Wilson et moi ; et les deux autres femmes qui composaient notre famille, Anne et Heather. Et, bien sûr, Kim et le bébé. Elle l’appela Denali, comme la montagne en Alaska. Je pense que le personnel médical n’avait aucune idée de comment nous nous considérions les unes envers les autres. Quand le travail commença, nous prîmes chacune notre tour divers rôles de soutien, mais, avec l’avancée du calvaire, nous nous installâmes dans un schéma plus stable. Je me retrouvai à être coach de naissance. Heure après heure, après des dizaines de contractions, je n’avais d’yeux que pour Kim, l’aidant à garder le contrôle de ses émotions alors qu’elle se livrait à ce processus inexorable, s’accrochant à ses yeux avec les miens pour éviter que la douleur ne la fasse sortir de son corps, prenant chaque respiration avec elle, étant, en somme, une partenaire. Je participai, étape par étapes, toutes plus intimes, au rituel de transformation de conscience entourant la naissance de sa fille. Les rituels de naissance sont là pour préparer le soi à une ouverture profonde, une ouverture aussi psychique que corporelle. Le corps de Kim amena ce rituel à une résolution dramatique pour elle, culminant dans une expérience viscérale et cathartique. Mais mon corps me laissa en suspens. J’étais partie en voyage jusqu’au point où ma compagne devait partir seul, et je devais terminer mon voyage moi-même. Pour conclure le rituel de naissance auquel j’avais participé, je devais déplacer en moi quelque chose d’aussi profond qu’une vie humaine entière.

Sur le chemin de l’hôpital à la maison, je flottais, remplie d’une énergie vitale qui ne s’évacuait pas. Je trainai jusqu’à temps que je fusse seule : mon ex était venue pour Wilson ; Kim et Delani étaient encore à l’hôpital avec Paul ; Stéphanie était partie, et toustes les autres étaient parties faire une promenade bien méritée. Enfin, dans la solitude de ma maison, je m’effondrai comme un sac en papier mouillé et répandis mes émotions entre mes mains qui formaient une passoire sur mon visage. Pendant des jours, alors que j’accompagnais ma partenaire dans son parcours, je m’étais peu à peu ouverte et préparée à laisser les choses enfouies au plus profond remonter à la surface. Maintenant, tout en moi débordait, remontant en moi et jaillissant à travers ma gorge, ma bouche, parce que toutes ces choses ne pourraient jamais passer entre les lèvres de ma chatte. Je savais que les ténèbres que j’avais aperçues plus tôt réémergeraient, mais j’avais de vastes océans de sentiments à vivre avant qu’elles ne reviennent.

La joie simple de la présence d’une nouvelle vie arriva en premier, vague après vague. J’étais si heureuse. J’étais tellement amoureuse de Kim, j’avais tellement d’admiration pour sa force et son courage. J’étais fière et enthousiasmée par la famille queer que nous étions en train de former avec Wilson, Anne, Heather, Denali, et tous les bébés qui viendraient. Nous avions toustes goûté à une possibilité exaltante de vie en communauté et à ces liens de parenté nourriciers et solidaires pour lesquels nous n’avions pas de noms adéquats. Nous faisions des blagues sur le fait d’être des pionnières à une frontière inversée : nous aventurant au coeur même de la civilisation pour récupérer la reproduction biologique des mains de l’hétérosexisme et la libérer pour notre propre usage. Nous étions féroces ; dans un monde de « valeurs familiales traditionnelles », nous devions l’être.

De temps à autre, cependant, je regrette la disparition de façons plus anciennes et familières. Il n’y a pas si longtemps, mon ex et moi étions mariées, femme et homme. Cet amour avait été sincère, et le deuil de sa perte réel. J’avais toujours voulu avoir plus d’intimité avec les femmes qu’avec les hommes, et ce désir m’avait toujours paru queer. Elle voulait que ça ait l’air hétéro. La forme de ma chair était une barrière qui me rendait étrangère à mon propre désir. Comme un corps sans bouche, j’étais affamée au milieu de l’abondance. Je ne me laissai pas mourir de faim, même si pour m’ouvrir afin de me connecter profondément demandait de couuper les connexions profondes que j’avais alors. J’abandonnai donc une vie et construisis celle-ci. Le fait que nous commencions alors, elle et moi, à nous entendre de nouveau, après tant de conflits entre nous, rendait douce l’amertume de notre séparation. Le jour de la naissance, cette perte passée était présente même dans son rétablissement partiel ; retenue à côté de la plénitude retrouvée dans ma vie, elle évoquait une tristesse poignante et pleine d’espoir qui m’inondait.

La frustration et la colère remontèrent en abondance. Malgré tout ce que j’avais accompli, mon identité semblait toujours très ténue. Toutes les circonstances de la vie semblaient conspirer contre moi dans un immense et complexe acte d’invalidation et d’effaçage. Dans le corps au sein duquel j’étais née, la personne que je considérais être était invisible ; j’avais été invisible en tant que queer quand la forme de mon corps faisait passer mon désir comme hétéro. Maintenant, en tant que gouine je suis invisible parmi les femmes ; en tant que transsexuelle, je suis invisible parmi les gouines. En tant que partenaire d’une jeune mère, je suis souvent invisible en tant que transsexuelle, que femme, et en tant que lesbienne – j’ai perdu le compte des amiEs et des connaissances qui, ces neuf derniers mois, m’ont demandé si j’étais le père. Cela montre dramatiquement qu’iels ne comprennent tout simplement pas ce que je suis en train de faire avec mon corps. Le prix élevé de tout ce que j’ai obtenu de visible, d’intelligible et d’auto-représentation rend l’expérience continue de l’invisibilité insupportablement difficile à supporter.

Les suppositions collectives de l’ordre naturalisé m’encerclèrent rapidement. La nature exerce une oppression si hégémonique. Je me sentis soudainement perdue et effrayée, seule et confuse. Comment le petit Mormon de l’Oklahoma que je fus devint une gouine cuir transsexuelle de San Francisco avec un doctorat de Berkeley ? Garder le cap sur un voyage aussi long et étrange me semblait une proposition ridicule. Ma maison natale était si loin derrière moi qu’elle avait disparu à tout jamais, et il n’y avait aucun lieu de répit. Battue par de fortes émotions, un peu étourdie, je sentis que les murs intérieurs qui me protégeaient se dissoudre, me laissant vulnérable à tout ce qui pouvait me blesser. Je pleurai alors, et m’abandonnai au désespoir abject face à ce que le genre m’avait fait.

De toute évidence, tout est foutu. Ça fait trop mal pour avoir envie de continuer. Aujourd’hui je me suis approchée du plus près que j’ai pu de l’accouchement Mon corps ne peut pas faire ça ; je ne peux même pas saigner sans plaie, et je prétends quand même être une femme. Comment ? Pourquoi me suis-je toujours sentie comme ça ? Je suis un putain de monstre de foire. Je ne pourrais jamais être une femme comme les autres, mais je ne pourrais jamais être un homme. Peut-être qu’il n’y a tout simplement aucune place pour moi dans la création. Je suis si lasse de tout ce mouvement incessant. Je suis en guerre avec la nature. Je suis aliénée de l’Être. Je suis une déformitée auto-mutilée, un pervers, une mutante, prisonnière d’une chair monstrueuse. Mon Dieu, je ne veux plus jamais être piégée. Je me suis détruite. Je plonge dans les ténèbres, je me disloque.

J’entre dans le royaume de mes rêves. Je suis sous l’eau, nageant vers la surface. Je vois une lumière qui scintille au-dessus de moi. Je casse la surface plane de l’eau, mes poumons prêts à exploser. Je tente d’aspirer de l’air – et ne trouve que plus d’eau. Mes poumons sont plein d’eau. À l’intérieur comme à l’extérieur elle m’encercle. Pourquoi ne suis-je pas morte s’il n’y a aucune différence entre moi et ce dans quoi je suis ? Il y a une autre surface au-dessus de moi et je nage frénétiquement vers elle. Je vois une lumière qui scintille. Je brise la surface plane de l’eau, encore et encore et encore. Cette eau m’annihile. Je ne peux être, et pourtant – impossibilité atroce – je suis. Je ferais tout pour ne pas être ici.

Je nagerai pour toujours.
Je mourrai pour l’éternité.
J’apprendrai à respirer de l’eau.
Je deviendrai l’eau.
Si je ne peux pas changer la situation je changerai moi-même.

Dans cet acte de transformation magique
Je me reconnais à nouveau.

Je suis un mouvement infondé et infini.
Je suis un flot furieux.
Je fais une avec les ténèbres et l’humide.

Et je suis enragée.

Ici, enfin, se trouve le chaos dont je m’écartais.
Ici, enfin, est ma force.
Je ne suis pas l’eau –
Je suis la vague,
et la rage
est la force qui me meut.

La rage
me rend mon corps
son propre milieu fluide.

La rage
perfore un trou dans l’eau
autour duquel je me rassemble
pour permettre au flux de passer à travers moi.

La rage
me constitue dans ma forme première.
Elle me renverse la tête
plaque mes lèvres sur mes dents
ouvre ma gorge
et me cabre pour que je hurle : et aucun sonne dilue
la qualité pure de ma rage.

Aucun son
n’existe
dans ce lieu sans langage
ma rage est un délire silencieux.

La rage
me rejette enfin
dans cette réalité banale
dans cette chair transfigurée
qui m’aligne avec le pouvoir de mon Être.

En accouchant de ma rage,
ma rage m’a fait renaître.

Théorie

Une disjonction formelle semble particulièrement appropriée à ce moment car l’affect que je cherche à examiner de façon critique, que j’ai nommé « rage transgenre », émerge des interstices des pratiques discursives et de l’effondrement des catégories génériques. La rage elle-même est générée par la situation du sujet dans un champ gouverné par la relation instable mais indissoluble entre le langage et la matérialité, une situation dans lequel le langage organise et apporte un sens qui, simultanément, élude la représentation définitive et réclame sa propre réarticulation perpétuelle en des termes symboliques. Au sein de ce champ dynamique le sujet doit constamment surveiller la frontière construite par sa propre trouvaille afin de maintenir les fictions « d’intérieur » et « d’extérieur » contre un régime de signification/matérialisation dont l’intrinsèque instabilité produit, de façon normale, la rupture des frontières subjectives. Le sentiment de rage comme je cherche à le définir est situé à la marge de la subjectivité et à la limite de la signification. Il provient de la reconnaissance du fait que « l’extériorité » d’une matérialité qui rompt perpétuellement la forclusion d’un espace subjectif dans un ordre symbolique est aussi nécessairement « dans » le sujet comme une fondation pour la matérialisation de son corps et la formation de son ego corporel.

Cette rage primaire devient spécifiquement une rage transgenre quand l’incapacité à forclure le sujet apparait via un échec à satisfaire les normes de l’incorporation genrée. La rage transgenre est l’expérience subjective d’être forcéE à transgresser ce que Judith Butler appelle le grand schéma régulatoire du genre, qui détermine la viabilité des corps, d’être forcéE à entrer dans un « domaine des corps abjects, un champ de déformation (16). La rage transgenre est une furie queer, une réponse émotionnelle à des conditions dans lesquelles il devient impératif de mettre en oeuvre, pour la survie d’un individu, un jeu de pratiques qui précipitent l’exclusion d’un individu d’un ordre d’existence naturalisé qui veut se maintenir comme seule base possible pour un individu. Cependant, en mobilisant les identités genrées et en les rendant provisoires, ouvertes au développement stratégique et à l’occupation, cette rage permet la mise en place de sujets dans de nouveaux modes, régulés par des codes d’intelligibilité différents. La rage transgenre fournit un moyen pour la désidentification du sujet des positions genrées assignées et obligatoires. Elle rend possible la transition d’une position genrée à une autre en utilisant l’impossibilité de la complète forclusion de la subjectivité pour organiser une force extérieure comme une volonté intérieure, et vice-versa. À travers l’opération de la rage, le stigma lui-même devient la source d’un pouvoir transformatif. [9]

Je veux m’arrêter et théoriser maintenant dans le texte, car, dès le moment vécu durant lequel j’ai été renvoyée à un état d’abjection à la suite de la naissance de la fille de mon amante,j’ai immédiatement commencé à me raconter une histoire pour expliquer mon expérience. J’ai commencé à théoriser, utilisant tous les outils conceptuels que mon éducation m’avait fournis. D’autres histoires vraies de ces événements pourraient évidemment être racontées, mais au moment de mon retour je savais ce qui avait allumé la mêche de ma rage dans la salle d’accouchement de l’hôpital. C’était la non-consensualité du genrage du bébé. Vois-tu, me dis-je alors en moi-même, m’essuyant la morve du visage avec une manche de chemise, les corps sont rendus significatifs seulement via des moyens culturels et historiques d’attraper leur physicalité qui transforment la chair en des artefacts utiles. Genrer est l’étape initiale de cette transformation, inséparable du processus de formation de l’identité pour les moyens duquel nous sommes placés dans un système d’échange hétérosexuel. L’autorité saisit des qualités matérielles spécifiques de la chair, en particulier les organes génitaux, comme des indicateurs extérieurs d’un potentiel reproductif futur, modèle cette chair en un signe, et le lit pour enculturer le corps. L’attribution d’un genre est obligatoire ; elle code et déploie nos corps en des manières qui nous affectent matériellement, et nous ne choisissons ni nos marques ni les sens qu’elles portent. [10] Ce fut l’acte accomplit entre le début et la fin de cette courte phrase dans la salle d’accouchement : « C’est une fille. » Ce fut ce moment qui me rappella toutes mes luttes avec le genre. Mais ce fut aussi le moment qui m’a enjoint à être complice du genrage non-conventionnel d’une autre personne. La violence du genrage est la condition fondatrice de la subjectivité humaine ; avoir un genre est le tatouage tribal qui rend une individualité reconnaissable. Je me tins un instant entre les douleurs de deux violations, la marque du genre et l’invivabilité de son absence. Pourrais-je dire laquelle est la pire ? Ou tout au moins pourrais-je dire à laquelle on survit le mieux ?

Comment se trouver prostréE et impuissantE devant la Loi du Père ne peut-il pas produire une rage indicible ? Quelle différence cela fait-il que le père, dans cet exemple, soit un pédé punk anarchiste aux cheveux roses, percé, tatoué, qui a aidé son amie gouine à tomber enceinte ? Le langage phallocentré, et non son locuteur particulier, est le scalpel de ce qui définit notre chair. Je défie cette Loi par mon refus de me plier à son décret originel sur mon genre. Bien que je ne puisse échapper à son pouvoir, je peux me mouvoir dans son environnement. Peut-être que si je bouge assez furieusement, je pourrais le déformer dans ma mort pour laisser une trace de ma rage. Je peux l’embrasser avec la vengeance de me rebaptiser, déclarer ma transsexualité, et gagner l’accès aux moyens de ma réinscription lisible. Bien que je ne puisse pas moi-même tenir le stylet, je peux me mouvoir sous lui pour mes propres plaisirs profonds et auto-suffisants.

Se confronter au corps transsexuel, pour appréhender la conscience transgenrée s’articuler, c’est risquer la révélation de la construction de l’ordre naturel. Confronter les implications de cette construction peut réunir toutes les violations, les pertes et les séparations infligées par le processus de genrage qui soutient l’illusion du naturel. Mon corps transsexuel littéralise cette violence abstraite. En tant que porteurSEs de cette nouvelle dérangeante, nous, transsexuelLEs souffrons souvent pour les douleurs des autres, mais nous ne nous plions pas volontiers à la rage que les autres nous destinent. Et nous avons quelque chose d’autre à dire, si vous écoutiez les monstres : la possibilité d’un pouvoir et d’une action significatives existe, même dans le terrain de la domination qui mène au viol culturel universel de toute chair. Soyez avertiEs, cependant, que vous atteler à cette tâche vous transformera. En parlant en tant que monstre de ma propre voix, en utilisant les images sombres, larmoyantes du Romantisme et en tombant occasionnellement dans ses cadences ténébreuses et ses postures grandioses, j’emploie les mêmes techniques littéraires que Mary Shelley utilisait pour créer de la compassion envers la création de son scientifique. Comme cette créature, j’affirme ma valeur en tant que monstre malgré les conditions aux-quelles ma monstruosité m’oblige à faire face, et je redéfinis une vie digne d’être vécue. J’ai posé les questions miltoniennes que Shelley note dans l’épigraphe de son roman : « T’ai-je demandé, Créateur, de façonner mon argile en homme ? T’ai-je sollicité de m’arracher aux ténèbres ? » D’une voix, son monstre et elle répondent « non » sans nous avilir, car nous avons fait le dur travail de nous constituer selon nos propres termes, contre l’ordre naturel. Bien que nous renoncions au privilège de la naturalité, nous ne sommes pas découragéEs, car nous, nous allons au contraire au chaos et aux ténèbres d’où la Nature surgit. [11]

Si cela est ton chemin, tout comme il est le mien, laisse-moi t’offrir le réconfort que tu pourras trouver dans cette bénédiction : Puisses-tu découvrir en toi le pouvoir vivifiant des ténèbres. Puisse-t-il nourrir ta rage. Puisse ta rage guider tes actions, et puissent tes actions te transformer dans ta lutte pour transformer le monde.

Susan Stryker.
Traduit de l’anglais (USA) par Sœur Mahleneriez pour le site du collectif Transgrrrls.

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[1Bien que ce commentaire se veut un renvoi dédaigneux du monstre, il n’en fait pas moins allusion à un débat de fond sur le statut des pratiques et identités transgenres dans le féminisme lesbien. H. S. Hubin, dans une dissertation de philosophie en cours de rédaction à l’Université de Brandeis, montre que la montée démographique de la population des hommes transsexuels durant les décennies 1970 et 1980 est directement liée à l’arrivée dans le lesbianisme d’un « féminisme culturel » qui dénigre et marginalise les pratiques qui s’apparentent à un modèle non libéré d’homosexualité de type « inversion de genre » – en particulier les rôles butch-femme associés à la culture lesbienne ouvrière des bars. Le féminisme culturel a ensuite consolidé une alliance lesbienne-féministe avec le féminisme hétérosexuel sur la base de la classe moyenne en capitulant face aux idéologies dominantes du genre. La même suppression des aspects transgenres de la pratique lesbienne, ajouterai-je, a simultanément dressé le spectre des femmes transsexuelles lesbiennes comme une menace particulière contre la stabilité et la pureté de l’identité féministe-lesbienne non transsexuelle. Voir Echols pour un éclairage plus grand sur le contexte de ce débat, et Raymond pour l’exemple le plus véhément de la position anti-transgenre.

[2Ce texte utilise « transgenre » comme un terme parapluie qui se réfère à toutes les identités ou pratiques qui traversent, naviguent, font des choses bizarres avec les frontières du sexe/genre socialement construites. Ce terme inclut, mais ne s’y limite pas, la transsexualité, le travestisme hétérosexuel, le drag gay, le lesbianisme butch, et des identités non-européennes commes les berdaches amérindiennes, ou les Hijra indiennes. Comme « queer », « transgenre » est un verbe ou un adjectif. Dans cet essau, la transsexualité est considérée comme une pratique/identité transgenre, historiquement et culturellement spécifique, dans laquelle le sujet transgenré entre en relation avec les institutions médicales, psychothérapeutiques et juridiques afin d’avoir le droit à des technologies hormonales et chirurgicales afin de s’incarner et de se personnifier.

[3Mikuteit 3-4, lourdement abrégé pour des raisons de brièveté et de clareté.

[4Le paragraphe précédent se base beaucoup, et paraphrase quelquefois, O’Hartigan et Kahler.

[5Voir Laqueur 1-7, pour une discussion brêve de l’effet des Lumières sur les constructions du genre. Les interprétations féministes de Frankenstein auxquelles Brook répond incluent Gilbert et Gubar, Jacobus, et Homans.

[6Un discours ouvertement transsexuel subvertit la logique présente derrière une remarque de Bloom, 218, voulant « un « monstre » magnifique, ou même passable, n’aurait pas été un monstre. »

[7Russo 49-50 : « Les parallèles homosexuels dans Frankenstein (1931) et Bride of Frankenstein (1935) proviennent d’une vision que les deux films avaient du monstre comme une figure antisociale, de la même façon que les personnes « gay » étaient des « choses » qui n’auraient pas dû arriver. Dans les deux films l’homosexualité du réalisateur James Whale peut avoir été une force dans la vision. »

[8En l’absence d’une histoire critique de la transsexualité digne de foi, il vaut mieux se tourner vers les comptes-rendus médicaux eux-mêmes : voir en particulier Benjamin, Green et Money, et Stoller. Pour une vue d’ensemble des variations interculturels dans l’institutionnalisation du sexe/genre, voire William, « Social Constructions/Essential Characters : A Cross-Cultural Viewpoint, » 252-76 ; Shapiro 262-68. Pour des rapports d’institutionnalisations particulières de pratiques transgenres qui emploient l’altération chirurgicale des organes génitaux, voir Nanda ; Roscoe. Les lecteurices aventureuxEs curieuxEs des pratiques contemporaines d’altération génitale non transsexuelles peuvent contacter E.N.I.G.M.A (Erotic Neoprimitive International Genital Modification Association), SASE to LaFarge-werks, 2329 N. Leavitt, Chicago, 1L 60647

[9 Voir Butler, « Introduction », 4 et ce qui suit.

[10Un important corpus d’études informe ces observations : Gayle Rubin fournit un point de départ productif non seulement pour développer une économie politique du sexe, mais aussi de la subjectivité genrée ; sur le recrutement de genre et l’assignation, voir Kesslerr et McKenna ; sur le genre comme un système de marques qui naturalisent des groupes sociologiques basés sur des supposées similarités matérielles partagées j’ai été influencée par quelques idées sur la race dans l’oeuvre de Guillaumin et par Wittig.

[11Bien qu’ici j’utilise « chaos » dans son sens général, il serait intéressant de spéculer sur l’application potentielle de la théorie scientifique du chaos pour modéliser l’émergence de structures stables d’identités genrées en dehors de la matrice des attributs matériels, et sur la production d’identités de genre proliférantes depuis une gamme assez simple de procédures de genrage.

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