Lire Hocquenghem

« Qu’aujourd’hui on ne trouve plus, à gauche, une capacité à questionner et à refuser radicalement, l’école, la psychiatrie, la prison, la famille, ne signifie certainement pas une avancée, bien au contraire. »

publié en 28 SEPTEMBRE 2020, dans le numéro SEPT

Lire Hocquenghem est une réponse baroque à « l’affaire Hocquenghem » qui a agité le monde militant féministe et homosexuel ces dernières semaines. Le texte évoque beaucoup de sujets en tension : la figure du pédophile, la mémoire militante, la libération sexuelle, l’enfant comme paratonnerre des désirs frustrés des adultes, etc. ; et se présente comme un point de départ à une série lectures de la pensée-Hocquenghem.

Cycle Lire Hocquenghem : I - Ouverture de Co-ire ; II - L’Education antisexuelle ;

Le soir du 30 août 2020 les caméras de RT France suivent Cassiopée, une militante du collectif féministe Les Grenades. Son action : déverser du faux sang sur la plaque commémorative de Guy Hocquenghem apposée au bas d’un immeuble où il a vécu à Paris. Hocquenhem se serait rendu coupable, selon elle, d’apologie de la pédocriminalité. La Mairie prend son courage à deux mains et enlève la plaque compromettante en catimini quelques jours plus tard sans dire un mot. Le journaliste Amaury Brelet [1] est le premier à relayer l’affaire dans le journal réactionnaire Valeurs Actuelles. Une opération médiatique réussie pour ces féministes qui sont parvenues à faire parler de Guy Hocquenghem au-delà de son public habituel. Je ne m’attarderai pas sur les récents enjeux de l’extrême-droite à rendre la gauche coupable de la décadence de notre siècle, pour cela je vous conseille la lecture de « Pourquoi les théories conspirationnistes d’extrême-droite sont-elles à ce point obsédées par la pédophilie ?  », ni sur le contexte historique rappelant que Guy Hocquenghem luttait dans les années 1970 pour l’abaissement de l’âge de la majorité sexuelle pour les relations homosexuelles fixée par le régime de Vichy à 18 ans (contre 15 ans pour les hétéros). Je traiterai davantage de la structure de pensée du système de l’enfance du dernier polémiste de gauche (aujourd’hui ils sont tous de droite), mort en 1988, qu’est ce cher Guy Hocquenghem.

RETOUR À LA POLÉMIQUE

Dans les débats actuels portant sur les défenses latentes ou manifestes de la pédophilie par le militant homosexuel Guy Hocquenghem dans les années 1970, les confusions, les mensonges, les dénis et les idées lumineuses qu’ils transportent, ont le mérite, même si Hocquenghem y perd des plumes, de rouvrir des plaies mal cicatrisées du mouvement de libération sexuelle. Le collectif des Grenades l’accuse donc de complicité théorique avec la pédocriminalité et de défendre la prédation pédophile dans ses textes, dans ses interviews et dans son militantisme visant à abaisser l’âge de la majorité sexuelle [2]. On a eu droit comme pièces à conviction des phrases extraites de leur contexte (historique et politique) mais aussi de leur structure argumentative (ce qui me semble le plus grave). Or pour lire Hocquenghem sur l’enfance il faut comprendre deux choses : la première, qui le distingue d’écrivains évoquant leur désir pour les mineurs, est qu’il parle depuis sa position d’adolescent, en tant que sujet désirant. Il a entretenu une relation amoureuse et charnelle avec son professeur de philosophie au lycée, et c’est ainsi qu’il faut entendre cette phrase régulièrement exploitée à tort contre lui : « Il y a des enfants qui adorent les vieillards, y compris sexuellement. » ; la deuxième chose c’est qu’il s’inscrit dans une façon de vivre son homosexualité en fuyant la gloriole identitaire et à l’encontre de toute intégration républicaine. La première a pour conséquence d’ouvrir le débat sur la possibilité ou non du consentement sexuel de l’enfant, la deuxième de nous obliger à rester aux aguets des ruses de la captation normative de nos désirs. Ce qui l’intéresse donc c’est l’énonciation d’un désir depuis le territoire de l’enfance et le système où ce désir est pris dans une reterritorialisation adulte. Nous arrivons au point crucial du conflit : que serait une libération sexuelle qui s’arrêterait à la frontière qui sépare ces deux territoires ? Interroger la possibilité d’un continuum de désir entre un enfant et un adulte, voilà ce qui lui est reproché car pouvant entretenir ce que l’on appelle la « culture du viol ».

TOUT LE MONDE VEUT SA PART D’ENFANT/CE

Lorsqu’il s’agit d’enfant, tout le monde a son mot à dire : les militant.e.s de tout poil, les féministes, les journalistes, les parents, les universitaires, les psys et les pédopsychiatres, les avocat.e.s, les homos, les acharné.e.s de twitter et les politicien.ne.s flippé.e.s que ça retombe un jour sur eux (merci la vague verte) ; c’est-à-dire toutes celles et ceux qui espèrent d’une manière ou d’une autre prendre en charge « l’enfance » de la manière la « plus juste qui soit » selon ses propres critères. Et c’est quand même assez passionnant parce que nous sommes tous passés par le « sas » de l’enfance et que nous pouvons enfin nous parler entre concernés ; l’enfance semble être cette condition universelle que nous avons tous traversée. Mais nous en sommes aussi ressortis à « l’âge adulte » avec nos différences de réussites, de traumatismes, de fantasmes, d’ascensions sociales, d’expérimentations amoureuses et sexuelles, d’interprétations du monde, qui fondent aujourd’hui nos conflits politiques sur cette théologie de la modernité : l’enfance. « C’est toute la société qui se réclame puéricultrice » dira le psychanalyste Pontalis, « (…) Aucune culture ne peut se passer d’un mythe des origines qui lui sert à expliquer l’organisation de son monde. La nôtre le chercherait-elle, ce mythe, dans l’enfant réel ? Ce n’est pas qu’elle célèbre, comme on le dit trop vite, le culte de l’enfant-roi car elle sait maltraiter les enfants, psychiquement et physiquement, comme une autre. Mais elle tend à faire de l’enfant sa cause. » [3] Et concernant l’accentuation d’un pouvoir coercitif sur l’enfance nous devrions regarder de plus près le rôle que prend aujourd’hui la Justice [4] depuis la création récente des prisons pour mineurs en 2002.
Il faut dire qu’aujourd’hui la société a peur (ou s’ennuie c’est selon) car des lesbiennes osent fonder des familles sans Père, et des pédés des familles sans Mère, d’autres ne veulent pas de marmots du tout, des drag queens font des lectures de contes pour enfants dans les bibliothèques municipales, les collectifs intersexes demandent l’arrêt des mutilations génitales pratiquées sur les enfants, et des personnes trans demandent la reconnaissance des enfants trans. Et puis, dans cette même période politique paranoïaque et confusionniste, un autre inquiéteur réapparaît au grand jour, le monstre d’une société par excellence qui met presque tout le monde d’accord sur son ignominie : le « pédophile ».

On a eu droit avec cette affaire des Grenades à une succession d’articles abjects dénués d’argument, se contentant de déployer le mot ’pédophilie’ par-ci par-là en le laissant fonctionner en roue libre dans l’imaginaire collectif (outre les Grenades, on peut citer l’ancien collaborateur de Michel Rocard et sociologue Frédéric Martel [5]). Il y a des mots comme ça qui semblent se passer d’appareil critique et de mise en perspective, d’arguments, d’exemples et de mise en contexte politique et philosophique. Et le pire n’a maintenant plus qu’à prendre sa place dans les marécages des commentaires facebook. Qu’aujourd’hui on ne trouve plus, à gauche, une capacité à questionner et à refuser radicalement, l’école, la psychiatrie, la prison, la famille (et le dressage parental) ne signifie certainement pas une avancée, bien au contraire.

CONTRE-PANTHÉONADE ET MÉMOIRE DU CONFLIT

Alors, faut-il brûler le camarade Hocquenghem ou faut-il le sauver ? La question ne repose pas tant sur la nécessité ou la légitimité d’attribuer une plaque commémorative au militant Guy Hocquenghem, que de s’interroger sur ce besoin partagé par le plus grand nombre de glorifier des individualités, des héros et des héroïnes du militantisme, ou plutôt de les séquestrer dans une mémoire lourde et vidée de sa substance subversive (une « panthéonade » dirait Verlaine), au lieu d’actualiser les potentialités fortes d’un moment politique qui a cherché à tout révolutionner sur son passage, y compris les sujets sensibles. La réponse est nette : la figure de Hocquenghem est rétive à toute consécration, ce n’est pas le collectif des Grenades qui lui a réglé son compte, c’est la façon dont lui-même s’est créé une position résolument irrécupérable car trop entachée par ses idées impures, négatives et antisociales qu’il a toujours assumées. Et c’est une chance pour la pensée hocquenghemienne de s’être rendu à ce point inaliénable/irrécupérable. Pour qui connaît le parcours politique et philosophique de Guy Hocquenghem pressentait déjà qu’un tel moment aller finir par arriver. Cela fait déjà un bout de temps que lorsque l’on mentionne Hocquenghem, ses livres les plus « compromettants » concernant l’enfance ont fini par être soigneusement rangés dans l’espace refoulé de nos étagères mentales, à savoir : Co-Ire, Album systématique de l’enfance (co-écrit avec René Schérer), Les petits garçons (roman prenant position à l’intérieur de l’Affaire du Coral), et plusieurs de ses articles parus dans Libération. Ces livres en question ont souvent été retirés des bibliothèques et les éditeurs ont préféré éviter de renouveler leurs tirages.

La polémique n’est pas nouvelle puisqu’elle eut déjà lieu dans les années 1970. Maintenant il nous faut nous poser la question de savoir si nous préparons le prochain refoulement collectif sur la pédophilie en traquant les monstres et en les enfermant loin de la société (méthode carcérale), ou si on reprend avec patience et sincérité la difficile exploration/remise en question de ce que peut vouloir dire une sexualité de l’enfance. En 2001, la philosophe Geneviève Fraisse (ancienne du MLF) exprimait ceci dans les colonnes de l’Humanité : « Je dois dire, que nous avons, nous les féministes, vécu dès le début ce débat de manière contradictoire - c’est ce qui me rend peut-être les choses plus faciles aujourd’hui. D’un côté, nous étions totalement actrices du mouvement d’émancipation et de libération sexuelle ; de l’autre, on se posait, naturellement, la question des limites : quelle libération laisser aux enfants vis-à-vis de leur propre sexualité, que dire et que leur montrer de la nôtre ? Nous nous sommes tous posé ces questions. Et nous vivions très mal le fait que des camarades - le courant de recherche autour de Co-ire, de Guy Hocquenghem - répondent : ’Enfants et adultes peuvent avoir une sexualité en commun’. Ils ne disaient pas ’Emparons-nous de la sexualité des enfants’, mais ils défendaient la représentation d’une sexualité commune adulte-enfant. Or c’était impossible à admettre pour nous autres femmes, qui savions ce qu’une telle vision signifiait pour les petites filles... Il n’y avait donc pas, dès l’origine, une conception unique de la libération sexuelle, mais des points de vue différents, des tensions, à l’intérieur d’un même combat. C’est ce que j’appelle les contradictions de l’intérieur : c’est parce qu’on était toutes et tous d’accord pour dénoncer les contraintes pesant sur la sexualité que ces tensions se manifestaient. » Les relations de pouvoir propres à une relation adulte-enfant ne doivent effectivement pas être écartées au nom d’une libération de la sexualité, et le système de l’enfance qu’analysent Hocquenghem et Schérer dans Co-ire peut nous aider, en partie, à réfléchir leur articulation en posant simplement la question : quel imaginaire social entoure et structure le monde de l’enfance ? Et à partir de là, quelles entreprises de prédation peuvent en découler ? L’ambiguïté féroce que Co-ire ajoute à cette question, et qui rend si difficile le dialogue avec les mouvances féministes et queer, c’est la recherche d’un continuum de désir viable entre un enfant et un adulte. Le problème dans le débat actuel serait d’empêcher à nouveau cette possibilité sans chercher à en complexifier les termes. On ne peut pas se contenter de faire le procès cinquante ans plus tard d’une conflictualité interne à notre société que les mouvements homosexuels et féministes de l’époque avaient choisi de faire remonter à la surface. Il faut également questionner ce que refoule et cache une société dont les recherches porno sur youporn sont en majorité teen et beurette, mais qui montre toujours le pédophile comme un monstre à abattre froidement et la femme arabe comme une amazone indomptée. Il faut bien s’y résoudre : les désirs refoulés d’une société accouchent de monstres qui disent l’horrible vérité à son propos. Une société profondément pédophile fait du pédophile l’ennemi absolu.

La pensée-Hocquenghem n’est pas une simple abstraction qu’on peut repousser par un brassement d’air, d’où sa dangerosité toujours actuelle, elle possède un corps textuel, où vie et écriture ne sont pas séparées. Cette pensée n’est jamais achevée, toujours en commencement, elle cherche à activer les sujets plutôt qu’à épouser les objets ; et elle porte la mémoire d’un conflit qui n’a toujours pas fait face à la béance de son sujet.

"Fabriquez-vous votre boussole passionnelle" (Co-ire)

OUVERTURE DE CO-IRE

Pour amorcer une lecture d’Hocquenghem, j’ai choisi de me pencher sur la première partie de Co-ire, Album systématique de l’enfance écrit avec René Schérer en 1977 (ils rédigeront plus tard ensemble l’Âme atomique). Co-ire est un livre conçu de manière protéiforme, prenant appui sur la littérature de l’enfance et des contes, de Pinocchio de Carlo Collodi à L’Élève de Henry James, puisant dans les bandes d’enfants décrites par Marx, s’organisant en chapitres, en pause et en lude, comme des thèmes musicaux. Il s’ouvre par ces phrases liminaires : « Ce livre est écrit en marge du Système qui a créé l’enfance moderne, l’a définie, compartimentée, et la maintient moins dans un état de sujétion et de contrainte que de consentement et de torpeur. Mais loin de nous la prétention de l’éveiller ou de dicter quoi que ce soit. Notre projet n’est pas politique, à peine théorique, essentiellement descriptif. Descriptif, non enquêteur. Et c’est pourquoi nous allons d’abord et par principe aux romanciers surtout qui ont le mieux parlé de l’enfance, parce qu’ils n’ont pas eu le souci de l’expliquer ni de la guider. » Essentiellement descriptif, donc, car ce qu’ils supposent être le nœud du problème de l’enfance est sa soumission constante à une bienveillante surveillance éducative et familiale.

Cette première partie de Co-ire intitulée « Le rapt » décrit les fantasmes par lesquels l’enfance est cernée (et produite), et les stratégies qu’elle met en place pour les négocier ou s’en affranchir. Nos auteurs déplient le fantasme propre à l’enfance d’être enlevé (la rencontre d’un inconnu ou d’un animal, une fugue, l’espoir d’être un enfant adopté, le vagabondage de hordes d’enfants, le suicide, etc.) Les deux figures principales qui exercent ce contrôle sur l’enfance sont la Famille et l’École. Et celle qui le pousse à violer ces lois est la figure de l’Étranger, le tiers intrus faisant sauter le théorème. Par exemple, lorsque Pinocchio est retenu dans sa fugue par le Grillon lui faisant la morale, le danger qui serait sa sentence exerce sur lui une irrésistible séduction : « Écoute-moi, Pinocchio, reviens sur tes pas, dit le Grillon - Au contraire, je veux continuer - Il se fait tard - Je veux continuer - La nuit est sombre - Je veux continuer - La route est dangereuse - Je veux continuer ». La fugue est pour Pinocchio le moyen par lequel quitter la condition d’enfant à laquelle Gepetto le vouait, et l’attraction du pays étranger en est le moteur. « Idée redoutable et attirante, toujours à double face, hors d’un impossible partage. Car le rapt est, par l’enfant, redouté autant que désiré ; il est désiré par la crainte même qu’il inspire, par la déchirure qu’il implique dans la présence routinière, par l’irruption à la fois de l’étranger et dans l’étranger. » (Co-ire)

Mais ces mêmes contes qui décrivent les fonctions séductrices de la menace sont empreints de morale, et chaque fugue, chaque aventure, chaque rêverie, se terminent impérativement par un retour au foyer : le pantin de bois reviendra dans les bras de Gepetto. Hocquenghem et Schérer confèrent à l’enfance une conscience en propre, avec ses signes qui lui appartiennent et sa façon de les interpréter puis d’en faire usage, qui ne sont pas les mêmes que ceux du monde adulte. Je prends bien la peine de distinguer ici l’enfant de l’enfance, et l’adulte du monde adulte  : individualités contre système. Bien sûr, cela ne veut pas dire que l’on doit nier le moment historique qu’ils représentent dans l’apprentissage et la décadence d’un corps et d’un langage. Nous naissons, vieillissons et mourrons. Mais en tant que système, l’enfance n’a pas de limite, elle poursuit son existence au-delà du seuil qui lui a été fixé par une loi. C’est-à-dire que nous sommes toujours capables d’interpréter le monde avec cette autre complexité.

Dans L’élève, une nouvelle de Henry James qu’affectionnait particulièrement Hocquenghem, l’enfance décrite est une enfance qui met à jour les mises en scène du monde adulte. Le petit Morgan a tout compris de la comédie de ses parents qui cherchent à se décharger de lui sans en assumer les conséquences financière ni morale. L’enfant le pressent, il sait, il en a honte. Il demande à son précepteur Pemberton de l’emmener loin de sa famille dont il se sent humilié : « Emmenez-moi, emmenez-moi ! » Mais Pemberton appartient au monde adulte où il sait quel accord tacite le lie aux autres adultes. Il se refuse à tout enlèvement. Le petit Morgan cherchera alors dans cette nouvelle à établir une stratégie lui permettant de réaliser son désir le plus cher d’être arraché à sa famille. Pour Hocquenghem et Schérer : « Elle montre l’enfant levant les masques adultes, dévoilant les présupposés des discours, préparant lui-même, en rompant les complicités lâches et en s’en assurant de nouvelles, l’enlèvement qui lui permettra enfin d’être, parce que sa propre vie y est en jeu. » Le petit Morgan dénonce non seulement l’entente tacite des adultes entre eux, mais révèle aussi que cet accord est dirigé contre l’enfance.

LE SUJET IMPUR ET LA MAJORITÉ SILENCIEUSE

Dans un texte à paraître début 2021 intitulé Terreur anale [6] (à l’origine une postface à l’édition espagnole du Désir homosexuel de Hocquenghem), Paul B. Preciado propose un commentaire aux œuvres de Guy Hocquenghem, de René Schérer et du FHAR sur l’enfance : « Pour Schérer, Hocquenghem et les activistes du FHAR, le système éducatif est le dispositif par excellence qui produit l’enfant, à travers une opération politique singulière : la dé-sexualisation du corps infantile et la disqualification de ses affects. L’enfance n’est pas un stade pré-politique mais, au contraire, un moment dans lequel les appareils biopolitiques fonctionnent de manière très despotique et silencieuse sur le corps. » L’argument de Preciado dans la partie de son texte consacrée à la politique du FHAR sur la sexualité de l’enfance consiste à comprendre le désir comme un « artefact [7] construit culturellement » modelé non seulement par la violence sociale, par des incitations et des récompenses, « mais aussi par la peur et l’exclusion », déterminant ainsi le paradigme sur la sexualité occidentale fondée sur la domination des corps passifs (femmes, enfants, homosexuels). Pour expliciter son propos, il rappelle la façon dont la sexualité, avant les années 1970 notamment, était réprimée et/ou circonscrite dès le plus jeune âge (interdiction de la masturbation, de l’homosexualité, privatisation de l’anus), et lorsqu’il devait y avoir une découverte de la sexualité elle devait être essentiellement phallique, c’est-à-dire construite pour l’hétérosexualité bourgeoise, répressions et incitations, donc.

Mais il avance également un positionnement qui nous intéresse dans la polémique actuelle : « La révolution anale est impure ». Si l’éducation que l’enfant reçoit s’échine à développer un tabou sur le plaisir anal à la faveur d’une sexualité génitale reproductrice, condamnant de ce fait l’homosexualité et l’autoérotisme comme des désirs honteux, alors la révolution qui fut menée par les activistes du FHAR et Guy Hocquenghem se devaient de passer par l’enfance, berceau de nos répressions, mais aussi d’assumer les qualités impures d’une sexualité qui doit se reconfigurer sans modèle et sans boussole. La révolution anale se pratique à tâtons, en mettant sur la table collective nos fantasmes les plus honteux, les moins assumables. C’était clairement l’objectif du numéro de la revue Recherches, Trois milliards de pervers, elle aussi accusée de propagande pédophile au moment de sa sortie [8]. Il faut apprendre à dire nos fantasmes, à bien dire ou à mal dire, tant l’expression de ces désirs homosexuels jusqu’ici enfermés dans les chambres à coucher et les pissotières cherchaient à rejoindre les hypothèses révolutionnaires qui fourmillaient dans l’après-Mai. On pourrait même affirmer qu’ils ont eu le courage d’affirmer les désirs d’une société tout entière, en les prenant à leur charge et en les redistribuant à l’infini à qui veut bien s’en ressaisir. Il fallait parler pour que le silence cesse de parler à notre place, et on sait combien il est facile de se ranger derrière un prétendu mystère de la sexualité, de se lover dans un placard confortable et rassurant. Malheureusement pour tout le monde, les pédés ont parlé. Peu de féministes ont compris cette démarche. Mais on peut au moins relever la recension faite par les Cahiers du Grif (revue féministe fondée en 1973 par la philosophe Françoise Collin) de ce numéro de Trois milliards de pervers  : « Ce numéro, interdit en France, risque de troubler nos lectrices (et lecteurs) aux âmes et aux regards sensibles, mais il contraint à aborder les problèmes avec une franchise peu commune. »

La critique du Phallus comme principe législateur associée à une pratique anale impure était donc au fondement de cette tombée en enfance des homosexuels dans les années 1970. C’est ainsi que l’on peut affirmer avec Preciado que : « Il n’y a et il ne peut y avoir de prétention à purifier le sujet politique sans prendre le risque de la normalisation, de l’oppression et de la reproduction de nouvelles exclusions. Les activistes du FHAR affirmaient un mauvais sujet politique, un sujet avec des failles, qu’aucune manière d’être n’est purement révolutionnaire. Une révolution pure (propre) a cessé d’être une révolution anale ». Que ce soit dans le Rapport contre la normalité ou dans Trois milliards de pervers, les pédés du FHAR discutaient collectivement de leurs différents fantasmes (relations intergénérationnelles, fétichisations des Arabes, SM, etc.), ce qui leur a été beaucoup reproché. Mais ces discussions n’étaient pas des vitrines politiques : elles comportaient toutes un sens de l’analyse et de l’autocritique.

L’enfance se présente à nous comme une majorité silencieuse. « (...)Et à se maintenir aux aguets de la conscience des enfants on risque fort de n’entendre que les bruits de son propre dialogue intérieur » (Pontalis). Hocquenghem et les mili/tantes du FHAR ont ouvert la voie à une autre exploration de l’intimité, à un autre type de circulation de la parole, on ne parle pas sur mais avec, une exploration qui n’avoue pas mais qui donne de la texture (un corps textuel) aux désirs (impurs), juste de quoi s’agripper pour pouvoir se parler enfin franchement.

Les Cahiers du GRIF, n°4, 1974.

POSTLUDE

Lire Hocquenghem signifie le lire dans son ensemble (ses œuvres communiquent les unes entre les autres), lire ses influences philosophiques (pour établir sa généalogie discursive), et le lire entre les lignes car ce qui le passionne ce sont les angles morts de la pensée politique. L’écriture-Hocquenghem agit en mouvement, elle n’a pas d’objet ni de finalité, elle fait confiance à nos capacités subjectives pour transformer le réel. Qu’est-ce que cela veut dire ? L’effectuation, par l’écriture et par l’agir, d’une mise en jeu permanente de soi irréductible à toute définition catégorielle. Mieux qu’une libération (qui suppose toujours une oppression en contrepoint), une liberté comme « ce qui se traduit en invention, événement, sans modèle, et sans référence à l’oppression ou à l’oppresseur. » (Hannah Arendt). Une pratique de liberté qui n’accepte aucun retour au bercail, une errance politique qui ne retrouve pas son foyer, se laisser appeler par ce qui a tendance à être écarté, tendance masochiste certes, c’est l’héritage insurrectionnel de Guy Hocquenghem à la mémoire homosexuelle (une pensée non pas « en tant que... », mais « à partir de... ») ; alors oui effectivement, nous sommes d’accord : pas de plaque commémorative en bas de l’immeuble où il a vécu, mais pourquoi pas sur une pissotière, aux Tuileries ou jardin du Luxembourg, là où les choses ont commencé à éclater.

Mickaël Tempête.

Bibliographie :

  • Guy Hocquenghem et René Schérer, Co-ire, Album systématique de l’enfance, revue Recherches, no 22, 1976.
  • Trois milliards de pevers : Grande encyclopédie des homosexualités, Acratie, 1973, 2015.
  • Paul B. Preciado, Terreur anale, Éditions Libertalia, à paraître en 2021.
  • Jean-Bertrand Pontalis, « La chambre des enfants », in Nouvelle revue de psychanalyse, n°19, 1979.
  • FHAR, Rapport contre la normalité, GayKitschCamp, 1971, 2013.
  • Carlo Collodi, Les aventures de Pinocchio, Presses de la Cité, 1969.
  • Henry James, L’élève, Éditions 10/18, 1999.

D’autres article sur Guy Hocquenghem parus dans Trou Noir : Trop tard pour la peur

[1Amaury Brelet à qui l’on doit d’autres articles publiés dans Valeurs Actuelles de défense d’Éric Zemmour, d’Elon Musk ou d’attaques envers « l’antiracisme délirant et les pleurnicheries LGBT ». Dans son article qui revient sur l’action des Grenades (le premier à la relayer je le rappelle), il assume sans complexe le glissement catégoriel d’homosexuel à pédophile : « l’essayiste et journaliste de Libération fut l’un des plus fervents militants pédophiles de gauche ».

[2Dans leur manifeste publié sur un blog Médiapart, les Grenades affirment sans complexe que Guy Hocquenghem est « l’un des pires apologistes de la pédocriminalité que la France ait jamais comptés ». On passe donc de la défense de la pédophilie à celle de la pédocriminilité, en assumant que Hocquenghem défendrait le viol sur personnes mineures. Ce texte est notamment co-signé et soutenu par la sociologue Christine Delphy et l’historienne Ludivine Bantigny.

[3Jean-Bertrand Pontalis, « La chambre des enfants », article paru dans un numéro de la Nouvelle revue de psychanalyse consacré à l’enfance, paru en 1979. A noter les nombreuses références à la psychanalyse et à la psychothérapie institutionnelle qui parsèment Co-ire : Jacques Lacan, Sigmund Freud, Jean Laplanche, Mélanie Klein, Maud Mannoni et Fernand Deligny.

[4Concernant le rôle de la Justice sur l’enfance, on peut noter l’Ordonnance du 2 février 1945 (décidément la « Libération »...) qui fait exister les premiers juges pour enfants dans le cadre pénal, puis celle du 23 décembre 1958 (le retour de De Gaulle) en matière civile. Et à notre époque, créées en 2002, les premiers établissements pénitentiaires pour mineurs (EPM) sont ouverts. Aujourd’hui, certaines prisons pour enfants connaissent les mêmes problèmes de surpopulation que les prisons pour adultes. Pour en savoir plus, cf. cet article de l’OIP ou encore celui-ci.

[5Le sociologue Frédéric Martel, trop content de pouvoir encore une fois s’en prendre à ces excitées radicales du FHAR qu’il fait semblant de respecter, en faisant passer Hocquenghem en fin de vie pour un barebackeur-d’extrême-droite-pédophile-antiféministe-antisémite-psychologiquement-instable. Dans une chronique qu’il a donné sur france culture suite à l’affaire des Grenades il explique : « Contrairement à la plupart des militants gays, Guy Hocquenghem a donc poursuivi ce combat immoral de la sexualité des enfants de plus en plus seul, de plus en plus marginalisé, dans les années 1980. Ce fut son erreur et la raison de la polémique actuelle. »
Je n’ai pas lu de meilleure réponse que celle que lui faisait déjà Hélène Hazera en 1996 : « Faute de comprendre les années 70, Frédéric Martel cherche des « leaders » au FHAR, par essence antiautoritaire. C’est ainsi que l’interview de Guy Hocquenghem en 1972 au Nouvel Observateur devient un acte fondateur, et Frédéric Martel ne lâche plus « ce lutin bouclé » (je cite’), dans un rapport malsain de fascination-démolition. »

[6Paul B. Preciado, Terreur anale, Éditions Libertalia, à paraître au premier semestre 2021.
Dans ce texte, il fait le choix audacieux d’affronter, et d’expliciter, la politisation de la sexualité infantile des années 1970 par le FHAR : « La question de l’enfance et de la sexualité de l’enfance, centrale dans les textes de Hocquenghem et du FHAR, apparaît comme un nouveau tabou dans les sciences sociales, y compris dans la critique queer contemporaine. Seuls quelques auteurs comme Steven Angelides ou Lee Edelman travaillent aujourd’hui sur la critique de la ’’chronologie politique du corps’’ ».

[7Artefact : quelque chose qui a été voulu et qui n’a plus besoin de cette volonté pour être ce qu’il est.

[8Par ailleurs, une version avait en ligne revu le jour au début des années 2000 expurgée de sa partie sur la pédophilie. Voir à ce propos, le texte de Stéphane Nadaud.

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