Lettre à celles et ceux qui pensent combattre le fascisme grâce à l’intégration et le nationalisme du genre

« Le triomphe d’une idéologie qui ne vient que renforcer les fondations, pourtant vacillantes, d’un monde qu’on refuse. »

publié en 28 JUIN 2021, dans le numéro SEIZE

Ce qui suit est une lettre qui nous a été envoyée suite à la Marche radicale de Bordeaux qui a eu lieu le 13 juin 2021. Elle met en relief un des malaises générationnels qui parcourent les différentes organisations de Marche des fiertés (radicales ou officielles) en France. La difficulté à transmettre des combats, des questionnements, des doutes, et la nécessité d’un regard critique et historique sur le moment politique qui est le nôtre.
Les regards sur ces événements sont évidemment multiples et contradictoires, parfois conflictuels, nous vous encourageons à nous envoyer vos récits de pride et vos réflexions pour d’éventuelles publications sur le site de Trou Noir. Un débat au long cours doit s’ouvrir.

Je ne vais plus aux Pride. Qu’elles soient organisées par les institutions LGBTQIA+, ou par les groupes dits « radicaux » quand bien même je suis fier de voir que ces derniers réunissent toujours un peu de monde pour tenter d’apporter autre chose que ce qui se dit et se fait généralement sur ces questions en juin un peu partout dans le monde.

En effet, cela fait quelque temps que je suis les actions militantes d’un peu loin, parce qu’il m’est impossible de participer à des actions dont la principale motivation est d’établir des différences et des séparations entre les êtres afin de se réclamer d’un pouvoir illusoire dont les Femmes, les Queers et désormais les Non-binaires auraient été privés. Mais aussi, il m’est difficile de me battre avec celles et ceux qui s’accommodent d’une répression érotique toute puritaine et d’une pollution qui réduit l’imaginaire à une peau de chagrin d’autre part.

Partant de là, la révolte devant l’impossibilité d’être qui existe dans chacune de nos sensibilités disparaît peu à peu sous les coups de « la bêtise militante » instaurant comme leitmotiv principal une obligation d’être, à n’importe quel prix.

Il s’en suit le triomphe d’une idéologie qui ne vient que renforcer les fondations, pourtant vacillantes, d’un monde qu’on refuse. Cette idéologie s’inscrit d’abord dans une logique de sur-identification où chaque spécificité devient une identité, où la position de victime est hiérarchiquement sanctifiée au point qu’elle devient le seul mode d’existence possible, venant par là effacer n’importe quelle lutte commune ainsi que tout désir de complicité avec d’autres. Dans un deuxième temps, cette idéologie vient faire un matraquage à la bienveillance à tout va d’où il découle une éradication de toute critique, de toute violence et donc de toute forme négative par une coercition au positif nous faisant devenir plus policier que la police et plus moraliste que la morale. Enfin, elle a pour seule stratégie la visibilité, peu importe le coût, du moment que ça se vend. La visibilité donc, dans les médias, les pride, les passages cloutés, les drapeaux, les vêtements, les accessoires, les séries la liste serait trop longue à faire mais cette réduction du champ stratégique entraîne de facto une disparition de l’horizon de lutte contre les politiques identitaires, la mise en marché de nos sensibilités et le capitalisme Reflet bien médiocre de l’époque encore plus médiocre dans laquelle nous vivons. Je vous écris non pas pour attaquer votre révolte que j’espère sincère, mais pour attaquer un certain nombre d’idées que vous véhiculez, depuis quelques années maintenant, et qui viennent se greffer sur cette révolte au point de la caricaturer, voire de l’amoindrir ou pire de l’annihiler. Mais, également pour mettre en garde de participer, sous prétexte de libération, à l’abomination contemporaine, c’est-à-dire à devenir les laquais d’une idéologie totalitaire et oppressive déterminée par la négation de notre histoire, de la poésie et du désir qui nous habitent tous, pour la plupart, de la manière la plus sauvage.

Des différentes actions et discours militants ces dernières années je dirais donc que c’est un point de vue tristement moyen sur l’idéologie tristement moyenne des politiques minoritaires.

Et à voir avec quelle force et fracas il a été décidé de repeindre à nouveau le passage clouté arc-en-ciel de la Mairie, qui avait été repeint par les fachos d’un drapeau français, par un nouveau drapeau arc-en-ciel en prenant soin d’y écrire, « c’est ça aussi la France » à Bordeaux, à voir comment il a été décidé par le centre LGBT d’annuler la Pride à Tours à cause des « menaces et des risques encourus pour l’association mais aussi pour toutes les personnes qui souhaitaient s’y rendre », à voir enfin comment a été organisée la Pride dite « radicale » à Paris ce week-end à coup de cortège segmenté arbitrairement sur la hiérarchie des oppressions, de service d’ordre et de bienveillance bouffonne dans un digne simulacre d’un meeting de LREM, j’avoue avoir été dérangé par cette servilité et cette faiblesse due, pour beaucoup je crois, aux manquements à notre histoire et à la sensibilité et cela me laisse les plus grands doutes quant à la façon dont vous entendez changer le monde et « changer la vie ».

Par conséquent, je me permets de rappeler plusieurs choses même si « en matière de révolte nul n’a besoin d’ancêtres », mais je voudrais ajouter : et surtout pas de « martyres à mi-temps pressés d’échanger les recettes de l’insoumission (queer) de A à Z » :

1° Concernant le passage piéton arc-en-ciel à Bordeaux, je pense que c’est un exemple criant de ce qui se passe dans les milieux dit « radicaux ». Il a été installé dans le cadre de la politique de lutte contre l’homophobie et la transphobie par la mairie sous la mandature d’Alain Juppé avec la participation très active du Girofard (le centre LGBTI+ de Bordeaux) et de l’élu en charge de ces questions à l’époque Marik Fetouh (ancien adjoint Modem en charge de l’égalité et de la citoyenneté aujourd’hui conseiller municipal d’opposition). Il fait partie de 20 points de lutte contre les discriminations dans l’espace public tous aussi aberrants, inutiles et inefficaces que les gens qui les ont portés. Avec la nouvelle municipalité, il y en aura même désormais un dans chaque quartier de la ville. Le premier a été implanté dans l’un des endroits les plus bourgeois de la ville et il ne sert depuis sa réalisation qu’à faire de jolies photos pour les réseaux sociaux comme dans la plupart des villes où ce genre d’installation existe. C’est plus un gadget touristique qu’une menace. Pensez-vous que ce genre d’initiative ait une quelconque utilité sur les questions d’homophobie et de transphobie ? Et ne pensez-vous pas qu’en prendre soin et tenter de le protéger soit une perte de temps qui ne fasse que cristalliser vos forces là où elles dérangent le moins du monde, voir là où elles servent carrément le pouvoir ? En définitive plutôt que de repeindre leur peinture ridicule dans une sorte de surenchère maternelle-nationalisto-phallocrate (qui ne sert que les desseins les plus crasses de l’intégration et de la norme véhiculés par la Mairie et les institutions LGBT, voir l’éradication souhaitée par les fascistes) ne vaut-il mieux pas « marcher sur les drapeaux » plutôt que de les agiter ?

2° On est héritiers d’un ensemble de mouvements de lutte et d’éclats d’individualités qui n’ont presque jamais travesti la révolte qui nous habite et que chacun semble ignorer.

Non exhaustivement je citerai les queers de Stonewall et de la cafétéria Compton, le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, les luttes noires, les luttes d’émancipation au Brésil, en Algérie, au Pays-Basque entre autres, les Groupes de Libération Homosexuelles, Act-up et les différents groupuscules affinitaires de Bash Back ! aux États-Unis. Je citerai aussi les parcours d’Angela Davis à Jean Genet, de Marsha P. Johnson à Hélène Hazera, de Guy Hocqenghem à Djamila Bouhired, de Yoyes à Louise Michel, de Grisélidis Réal à Silvia Rivera, de José Esteban Munoz à Virginia Woolf, d’Arthur Rimbaud à Oscar Wilde, du marquis de Sade à Annie Le Brun, de Oswald di Andrade à Miriam Marthinho, de Larry Kramer à Sarah Hegazi, de Mario Mieli à Pier Paolo Pasolini…

Certains parcours sont teintés de paradoxes ou de contradictions, certains brillent plus par fragments que dans leur totalité. Toutefois, ils ont, pour la plupart, souvent déserté toutes les idéologies et se sont méfiés comme de la peste des institutions, du pouvoir et de l’université. C’était des gens qui utilisaient l’identité de manière stratégique et pas pour mieux marquer la différence afin de pouvoir tous se ressembler et nier l’individualité de chacun. Des gens pour qui le queer ou le non-binarisme ne sont pas des identités mais des positions politiques liées d’une part à une tension et un conflit permanent et d’autre part en opposition absolue à tout ce qui empêche la liberté d’advenir pour soi et pour les Autres. Enfin, des gens qui représentaient un véritable danger pour la norme où qu’elle se trouve y compris la plus immonde, celle du fascisme, et qui n’auraient pas hésité une seule seconde pour trouver n’importe quelle ordure responsable d’attaques envers les nôtres, quelles qu’elles soient, afin de devenir de véritables menaces pour eux.

3° Enfin, je rappellerai que le passage piéton arc-en-ciel bordelais a été dégradé une première fois peu après son inauguration, en mai 2019 par un groupe qui s’appelait Riposte Trans afin de dénoncer le pinkwashing et l’inefficacité du dispositif mais aussi son hypocrisie ainsi que le nationalisme du symbole.

Je rappellerai également qu’il a existé et existe encore, un peu partout, des groupes qui embrassent cette révolte dont le Front Monstrueux Insurrectionnel à Bordeaux qui a porté une dissidence certaine à l’intérieur des Pride et de quelques mouvements sociaux en braquant la tête du cortège de la Pride officielle pendant 3 ans avec des messages tels que « À bas la dictature des normaux » ; « Ne tombez pas amoureu* du pouvoir » ; « Nous errons dans un jour bombardé » et « La seule position possible est révolutionnaire ». Ils ont fait des liens avec le mouvement des Gilets Jaunes, la lutte de 2016 contre la loi travail, contre Macron etc. Mais au vu de votre « C’est ça aussi la France » sous un drapeau arc-en-ciel je me souviens surtout d’un tract du FMI qui disait « Pédé.e.s plutôt que français, Trans* plutôt que français.e, Lesbiennes plutôt que française., Noir.e.s plutôt que français.e… » Le message était plutôt limpide, notre identité, notre désir, notre couleur de peau, notre sexualité ne serait jamais intégrée et soluble dans le nationalisme et les valeurs de ce pays. Et quitte à choisir une case fixe on préférerait toujours celles de Pédé.e.s, de Trans*, de Lesbienne, de Noir.e.s… Alors qu’avec ce « C’est ça aussi la France », avec ces courbettes dociles face aux menaces et votre bienveillance grotesque vous ne faites que menacer chacun d’entre nous au plus profond de sa liberté à travers cette intégration insidieuse que vous faites porter à tous par la conformité des identités au capitalisme, notamment.

Je vous laisse considérer pour terminer, que derrière les valeurs auxquelles vous nous assimilez, ce qu’ont pu subir les nôtres, hier et aujourd’hui au nom de Dieu, de la Nature, de la Famille, de la Patrie, du Travail, de la Norme ou de l’Homme.. Et c’est ainsi que vous faites revenir, sous prétexte de lutte, tout ce par quoi nous avons été et sommes toujours traditionnellement amoindris, enfermés, torturés ou tués.

Nombre d’actions militantes sont consternantes et je me suis toujours méfié de celles qui se drapent de l’idéologie pour se justifier mais je dois convenir que les actions et décisions de ce mois de juin viennent rejoindre cette triste liste avec une résonance aussi méprisable politiquement que moralement.

Anal Winter
Bordeaux, le 20 juin 2021

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