Les petits morceaux de jeune homme - Notes de lecture

« Le jeune homme pose ses cartes, mais il n’est pas prêt à jouer. »

publié en 28 FÉVRIER 2021, dans le numéro DOUZE

Que faire de toute cette masculinité contemporaine qui parvient, par la ruse de l’esprit, à reproduire à l’infini l’évidence de sa propre légitimité révolutionnaire ? Le collectif des Valeries proposent de le disséquer en petits morceaux dans un livre qui vient de paraître en France : Petits morceaux de jeune homme. En voici sa recension.

L’automne dernier, au beau milieu du confinement de novembre 2020, a paru en France un petit livre qui vaut le détour : les Petits morceaux de jeune homme [1]. Le collectif « Valeries » signe un texte drôle et incisif, à mi-chemin entre l’essai politique et la poésie. Sous forme d’aphorismes, il s’attache à retracer, à travers une diversité de ses occurrences, un certain type de « masculinité toxique » qui gangrène les relations et dynamiques collectives. Fil directeur du livre, le « jeune homme » est le concept par lequel les Valeries proposent d’appréhender la cohérence d’une disposition diffuse dont le livre rassemble quelques « morceaux ». C’est ainsi que se recomposent au fil des pages les traits si familiers du jeune homme. On lira par exemple :

« Le jeune homme formule un avis catégorique et nouveau. »

« Le jeune homme n’a pas besoin de temps pour lui. Il manque de temps pour lire. »

« Il se voit déjà mort : héritier de quelques grands hommes. »

S’il fonctionne de manière autonome, l’opuscule est aussi une réponse explicite au « Premiers matériaux pour une théorie de la Jeune-Fille  [2] », un texte paru dans la revue Tiqqun au début des années 2000. Ce texte proposait il y a quelque vingt ans le concept de « Jeune-Fille », avec ses majuscules et son trait d’union, en tant que figure d’adhésion sans reste à la nouvelle physionomie du capital : « À la soumission par le travail (du capitalisme post-fordisme) limitée puisque le travailleur se distinguait encore de son travail, se substitue à présent l’intégration par la conformité subjective et existentielle, c’est-à-dire, au fond, par la consommation. » Moins figure de l’aliénation que véritable machine de guerre, la Jeune-Fille est envisagée par les auteurs comme le véhicule privilégié d’un rapport social (et au monde) entièrement résorbé dans la consommation, l’autovalorisation (de soi comme marchandise) et la séduction. En tant que « citoyen modèle tel que la société marchande le redéfinit à partir de la Première Guerre mondiale, en réponse explicite à la menace révolutionnaire », la Jeune-Fille se constitue ainsi, sans nul retournement dialectique comme possible salut  [3], en tant qu’agent de la nouvelle forme de domination du capital qui marque et oriente le devenir de l’expérience contemporaine.

« Entendons-nous, le concept de Jeune-Fille n’est évidemment pas un concept sexué », écrivaient les auteurs qui, visiblement peu familiers avec les théories du genre, donnaient pour preuve que le « lascar de boîte de nuit ne s’y conforme pas moins que la beurette grimée en porno-star ». Dans l’épilogue des Petits morceaux de jeune homme, les Valeries effectuent à cet égard une mise au point : « Entendons-nous, le jeune homme est évidemment un concept genré » (comment en effet – et surtout à quoi bon –, parmi les possibilités infinies qu’offre la langue, choisir de fonder un concept sur une catégorie de genre si c’est pour prétendre qu’il en est exempt ?). C’est-à-dire que le jeune homme ne renvoie pas bien sûr à un éternel « masculin » essentialisé, mais à un ensemble de normes et représentations sociales et historiques qui construisent la masculinité en opposition aux sphères, fonctions et sensibilités auxquelles les femmes ont été historiquement assignées, et qui d’un même geste érigent la virilité comme valeur, étalon de mesure à l’aune duquel évaluer l’ensemble des comportements et des manières d’être. Par exemple, écrire « La Jeune-Fille prise la “sincérité”, le “bon cœur”, la “gentillesse”, la “simplicité”, la “franchise”, la “modestie”, et d’une façon générale toutes les vertus qui, considérées unilatéralement, sont synonymes de servitude » ne revient certes pas à affirmer que toutes les femmes sont serviles ni qu’il s’agirait-là d’une fatalité due à leur « nature ». Mais c’est à tout le moins reconduire une grille d’évaluation et d’interprétation qui se ne se réfère aux femmes qu’en tant que repoussoirs, pour définir seulement par la négative ce vers quoi il s’agirait de tendre pour exister pleinement (en commençant par s’abstenir d’être sincère, de bon cœur, gentil, simple, franc, modeste). Sur un mode binaire, mais hautement asymétrique, l’opération de valorisation/dépréciation qu’effectue la norme viriliste tend à configurer l’ensemble des processus de subjectivations et imprègne les imaginaires de l’émancipation, qui s’habillera dès lors volontiers des signes de la force, de la maîtrise, de l’indépendance et autres caractéristiques que la catégorie du masculin s’incorpore. « À force de le manipuler, on a aussi trouvé du jeune homme en nous » assument à cet égard les Valeries, sans démentir d’aucune façon le caractère « genré » de leur concept.

De fait, les deux textes convoquent, appellent, imposent à la conscience des représentations (de genre) qu’ils relient entre elles pour dessiner les contours d’une « figure » qui resterait autrement illisible. Leur dimension « humoristique » tient à ce qu’au fil des pages nous y reconnaissons différentes manifestations d’adhésion aux normes et impératifs qui nous exaspèrent au quotidien, et nous rendant ainsi complices, ces textes nous flattent. C’est là l’un des ressorts simples, mais efficaces de l’humour. Or là où la Théorie de la Jeune-Fille reconduit le dénigrement collectif dont les femmes sont l’objet pour en abreuver sa critique du Spectacle, les Petits morceaux de jeune homme dépistent la valorisation généralisée d’une virilité qui n’en finit pas de fixer « les formes du pouvoir » tout en se donnant des airs subversifs. Si l’on s’attache à cette distinction, on peut se demander si c’était vraiment la peine, avec les Petits morceaux de jeune homme, de répondre à un texte qui avait fini par trouver sa juste place dans l’oubli général, et regretter que les autrices, dans la mesure où elles font le choix de le réactiver, ne se distancient pas encore plus fermement de la misogynie qui traverse ce texte de part en part. [4] Une telle clarté aurait été d’autant plus bienvenue que les Petits morceaux de jeune homme émergent d’un certain milieu politique anticapitaliste dont se réclament explicitement les Valeries dans l’épilogue, et à l’intérieur duquel le livre, qu’il soit pensé comme tel ou non, intervient. Il n’en demeure pas moins que le propos et l’intérêt du texte excède largement sa référence à la Théorie de la Jeune-Fille  : il semble se rapporter bien davantage aux expériences collectives dont il est visiblement issu, et avec lesquelles il s’agit pour lui de dialoguer. Il ne faut en effet pas creuser bien loin pour remarquer que le concept de « jeune homme » ne renvoie pas à n’importe quel type de virilisme, mais à des occurrences particulières qui l’arriment à un certain ethos radical :

« Pour le jeune homme, “se mettre en jeu” donne du prestige. »

« Le jeune homme ne pense pas à la révolution, mais au révolutionnaire qu’il est. »

Les aphorismes donnent pourtant rapidement à comprendre que la critique que les Valeries formulent s’opère depuis l’intérieur des expériences qui sont la matière du livre, et dont du reste elles ne se désolidarisent pas. Comme elles le précisent elles-mêmes, leur geste critique consiste moins à exposer « toutes les façons qu’ont les gars de nous faire chier », qu’à localiser une disposition, exprimée dans un ensemble d’attitudes rarement recoupées entre elles, qui contrevient aux aspirations mêmes qu’elle prétend nourrir. Le problème, écrivent-elles, c’est que dans la récurrence de ses expressions et l’approbation dont elle jouit la plupart du temps, cette disposition « plombe l’ambiance » et finit par bloquer toute possibilité d’élaboration collective. Le jeune homme peut par exemple revêtir un ensemble de signes qui renvoie à la mise en jeu, à l’exigence et au dépassement de soi, pour finalement se montrer le plus souvent fuyant, orgueilleux et peu disposé à la rencontre. Ainsi se précisent au fil des pages les traits exaspérants et somme toute ridicules de celui qui n’ « a pas besoin d’aide », qui « sait déjà tout », qui « a une meilleure solution », mais « qui doit s’en aller » :

« Le jeune homme pose ses cartes, mais il n’est pas prêt à jouer. »

« Dans l’attente de la vraie dépense, le jeune homme se tient à distance. »

« Devant l’ami en détresse, il feint de ne rien voir. »

Dans Qu’est-ce qu’une vie bonne ?, Judith Butler critique la ligne de séparation dressée par Hannah Arendt entre la vie du corps et la vie de l’esprit, sur laquelle elle fonde sa conception de la politique entendue comme prise de position active, verbale ou physique prenant place au sein d’une sphère publique bien délimitée. Butler remarque que si « Arendt comprend clairement que la sphère privée soutient la sphère publique de l’action », il n’en demeure pas moins que dans sa conception restrictive de la politique « le refoulement de la dépendance devient la condition nécessaire de la pensée et de l’action autonomes du sujet politique, ce qui conduit immédiatement à se demander de quelle sorte de pensée et d’action “autonomes” il peut s’agir.  [5] » Le refoulement de la dépendance implique non seulement l’invisibilisation et le dénigrement de ce qui la prend en charge, et ne se contente pas de distinguer la sphère du besoin de celle de l’action, mais coïncide plus profondément avec le déni de la vulnérabilité qui nous expose les uns aux autres, irrémédiablement. Là où les Petits morceaux de jeune homme se montrent résolument féministes est dans leur manière de prendre à bras-le-corps ce phénomène de refoulement qui, quoique tout à fait compatible avec le fantasme libéral d’une individualité libre, indépendante et exonérée de toute obligation envers l’autre, imprègne une grande part des processus de subjectivation politique : « Le jeune homme n’aime pas le soin. Ce n’est pas son truc. » Or si l’on suit le propos des Valeries, la « joie communiste » ne consisterait pas dans le dépassement de la dépendance, mais au contraire dans l’effort d’installer, collectivement, les conditions pouvant rendre l’interdépendance habitable et désirable, de sorte que, tout en étant porteuse d’exigence, la conscience d’être exposés les uns aux autres insuffle du mouvement et devienne le socle du « déploiement de nos forces ». Le jeune homme, envisagé moins comme un « trait de personnalité » que comme un « mécanisme de défense », serait quant à lui ce qui « referme la porte du communisme » :

« Guidé par une idée de la puissance qui ne tolère pas la vulnérabilité ou l’incertitude, qui ne supporte pas de s’appuyer sur les autres, le jeune homme est habité de névroses communes mais rarement nommées comme telles. Elles gravitent essentiellement autour de son insécurité quant à la tenue de son ego, et s’habillent de divers modes de compensation associés. Plutôt que de lâcher prise et de se lier à ceux et celles qui l’entourent, il n’en devient que plus rigide, transférant (sans le reconnaître) ses anxiétés aux personnes qui l’accompagnent et qui font le pari de se laisser affecter – celles que la bêtise ordinaire a tendance à placer, étrangement, du côté des névrotiques. Et c’est bien là le problème. »

Mais encore faut-il souligner que les Petits morceaux de jeune homme font bien plus que de critiquer la haine de l’incertitude, le mépris pour la fragilité, l’égocentrisme, l’intransigeance et tout un attirail de faux-fuyants qui ont pour effet d’émousser la confiance et de répandre l’insécurité. S’ils font rire, ce n’est pas seulement parce qu’ils arrivent à cerner un ethos radicalo-romantique mille fois rencontré, ou à repérer un ensemble d’attitudes plombantes qui avancent masquées. Une des grandes forces du livre réside surtout dans sa capacité à nommer une fascination collective, quelque chose de l’ordre d’un véritable culte généralisé qui permet à la machinerie de fonctionner. À la lecture, on pense bien sûr à des personnes de notre entourage, on se moque, on se gargarise de ce qu’elles ont de caricatural, mais on se retrouve surtout très rapidement confronté.e à la manière dont on a pu soi-même se laisser intimider, séduire, traverser, voire littéralement aspirer à un moment où un autre par ledit jeune homme, quand on ne l’a pas carrément incarné. « Tout le monde croit comprendre le jeune homme dans ce qui le rend mystérieux », peut-on lire dès le début du recueil. En effet, le sentiment d’être en intimité avec un tel mystère est flatteur, il peut donner l’impression d’accéder à un « surplus d’existence ». Mais seulement par procuration. Si bien que la quête plus que légitime d’une vie pleine et dense risque de se placer sous le signe d’une emprise, ou de se muer en simple recherche de distinction. L’aphorisme du jeune homme mystérieux évoque ainsi ce que la conviction d’être « spécial.e » au milieu d’obtus insensibles peut avoir de tristement valorisant, et oriente la lecture du livre vers une remise en question des formes tordues de valorisation/dénigrement qui cultivent, soutiennent, favorisent l’émergence du jeune homme en tant que passion triste.

En somme, le petit livre fait plaisir. En tant qu’intervention, il est d’autant plus efficace qu’il fait preuve d’une grande retenue, sachant se montrer précis et tranchant sans verser dans le pur ressentiment. Les autrices vont même jusqu’à exprimer de la compassion pour le jeune homme, au regard duquel elles ne se posent d’ailleurs pas en extériorité : « On ne rit pas assez du jeune homme, et pourtant il y a une grande force à apprendre à rire de soi. » Et lorsque dans un constat affligeant elles remarquent qu’il y a « du » jeune homme partout, ce n’est jamais sans rappeler qu’il ne tient qu’à bien peu de choses et qu’ « un jeune homme ça se déjoue, ça se plante, ça arrête de fonctionner. » C’est donc peut-être moins dans leur teneur directement « critique » que réside l’intérêt des Petits morceaux de jeune homme, que dans leur capacité à désamorcer les ressorts fragiles d’un mécanisme et à rompre l’étrange envoûtement qui le fait tenir. Non pas en théorisant à outrance, mais par un habile montage faisant apparaître le jeune homme dans ce qu’il a de ridicule et de précaire : « un château de cartes » qui « ne saurait combler sa part du vent. »

Élise

[1Publié aux éditions L’Oie de Cravan, le livre a connu une première parution au Québec en 2019 avant de paraître en France en 2020. (Valeries, Petits morceaux de jeune homme, Montréal, L’Oie de Cravan, coll. « Nullica », 2019.)

[2Le texte a ensuite fait l’objet d’un livre : Tiqqun, Premiers matériaux pour une théorie de la Jeune-Fille, Paris, Mille et une nuits, 2012. Le PDF est disponible en ligne : http://bloom0101.org/wp-content/uploads/2006/10/Premiers-materiaux-pour-une-the%CC%81orie-de-la-Jeune-Fille.pdf. Nous nous référons ensuite à ce texte par l’appellation Théorie de la Jeune-Fille.

[3C’est en substance ce qui distingue la Jeune-Fille du bloom et du crevard.

[4De la sentence décrétant que « le cul de la Jeune-Fille est un village global » jusqu’aux blagues grivoises sur son corps « dont l’usage seul est libre, et encore », la métaphore sexuelle est filée jusqu’au bout d’une critique du Spectacle qui aurait franchement pu s’en passer – et qui s’en était d’ailleurs plutôt bien passé jusque-là. Le concept de « Jeune-Fille » n’est indispensable que dans la mesure où la Théorie de la Jeune-Fille repose entièrement sur cette machinerie analogique. Ayant l’avantage d’opérer une découpe dans le corps social, la valeur ajoutée du concept de Jeune-Fille réside essentiellement dans l’autorisation à la détestation (du toujours déjà minorisé) que le texte distribue à coup de chiasmes et de bonnes formules, comme autant de regards entendus et de tapes confortantes sur l’épaule.

[5Judith Butler, Qu’est-ce qu’une vie bonne ?, traduit de l’anglais (États-Unis) et préfacé par Martin Rueff, Paris, Éditions Payot & Rivages, 2020, p. 65.

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