TROU NOIR

Voyage dans la dissidence sexuelle

Le 28 de chaque mois

Leo Bersani (1931 - 2022) : Hommage à un traître

« Nous devrions être là pour refuser que la jouissance se laisse réduire à une vérité. Et puisque l’appel à la vérité a toujours servi d’arme puissante dans les projets de domination, toute atteinte à la notion de vérité mérite d’être considérée comme un acte de résistance au pouvoir. Dans notre soif d’assimilation, nous risquons d’oublier ce que nous savons peut-être mieux que personne : que le sexe est – que je suis – un sujet sans vérité. »

L. Bersani, Préface à l’édition française, Le rectum est-il une tombe ?, 1998.

« Ce n’est pas par une pratique exégétique que l’on peut espérer maintenir vivante la pensée d’un grand disparu, mais seulement par sa reprise et sa remise en acte, aux risques et périls de ceux qui s’y exposent, pour réouvrir son questionnement et pour lui apporter la chair de ses propres incertitudes. »

F. Guattari, Hommage à Michel Foucault, 1985.

La tâche semble impossible, à chaque fois, de dire de manière unique le bouleversement que provoque l’événement ; c’est là une chose fréquente que la mort d’un être et l’on se confond souvent à relever cette banalité — chose faite. Et l’on cherche souvent les ultimes mots, quelques jours, quelques semaines avant le décès, comme l’assurance que s’y trouverait encore logée, si pas avec plus grand éclat encore, toute l’intensité d’une vie. Pour nous, cette intensité se loge dans chaque page que nous avons lues et lues à nouveau. Leo Bersani a été découvert par la génération précédente en France lors du colloque Les études gay et lesbiennes du 23 et 27 juin 1997 organisé à Beaubourg, aux côtés de Wittig, De Lauretis, Sedgwick, Bourdieu,… Mais pour nous qui n’avons jamais rencontré Leo Bersani, il y a pourtant la proximité d’un deuil qui point et nous intime de maintenir vivante sa pensée. Cette mort signe ici à notre encontre une rupture ; car si nous pouvions avant elle penser encore hors de Leo Bersani, voire dans une semi-convocation ou dispute, s’exerce désormais la contrainte de penser à partir de lui et dans l’espace discursif nouveau qu’il a produit. Pour notre génération qui apprend à penser — ensemble ou dans un certain retrait du nous —, Leo Bersani est celui qui offre le plus de courage en soulignant inlassablement que la pensée est une prise de risque, souvent douloureuse mais dont la joie est inhérente à la prise. Il est vrai que pour nous, pédérastes éprouvés, qui sommes soucieux de l’héritage intime d’une identité homosexuelle de la drague de parc ou de pissotière — peu honteuse mais jouissant dans le dissimulé —, d’une homosexualité à la dérive, l’œuvre de Leo Bersani est un indispensable complice, si pas amant. Notre apprentissage s’est souvent fait en tenant d’une main Le Désir homosexuel d’Hocquenghem et de l’autre les Queer Zones de Bourcier, d’une part les homosexualités dragueuses et immorales et d’autre part les subjectivités punk du queer ; et cet exercice a longtemps produit des schizes déplaisantes, du comment-je-tiens-tout-ensemble. Bersani, tutoyé dans la proximité ici convoquée, par ton Homos (1995) tu nous as permis d’apprendre — c’est là un Bildungsroman pour tout pervers, et non un manuel du bon queer ! — le plaisir de la pratique du fil-de-fériste qui tu as de nombreuses fois fait valoir dans ta pensée — tu parlais d’équilibrisme. Ce que nous prenions pour nos propres incohérences subjectives à liquider (les spécificités gays du projet d’(auto)destruction, de nos fantasmes de violence ou d’être corps pénétrable à l’envi), comme des résidus d’une mauvaise lecture, sont devenues les points de friction à intensifier pour la production du neuf. Tout comme tu le soulignais dans ton analyse de Pompes funèbres de Genet — las, las on ne mesure d’autant plus ta perte qu’à l’aune de ce texte ! — le déchet est fécond et l’anus produit la vie. Et nous l’avons entendu ainsi : les ratages et les risques ouvrent à quelque chose de nouveau et à partir de ces déchets, reprendre l’exercice de la pensée. Une éthique de l’échec (failure) et d’un acharnement dans cet échec pour lutter contre le nihilisme. Nous en avons tiré une pratique vitaliste de l’échec face à l’autoconservation du sérieux — militant ou académique.

On souligne souvent l’extrême richesse et originalité de tes écrits. Ta théorie queer toute singulière prend ses racines dans ton travail académique autour de la littérature française — Proust, Gide, Balzac, Mallarmé, Beckett, Baudelaire, Genet — et de ses discussions avec la psychanalyse freudienne. Is the Rectum a Grave (1987) fut le texte d’une génération qui, au cœur de l’épidémie du sida, a cherché à penser ensemble identité, genre et sexualité d’une manière résolument nouvelle, c’est-à-dire adaptée à la paranoïa anti-homosexuelle que l’épidémie venait réactiver, mais aussi des formes nouvelles de relationnalité qui en furent dégagées par la complicité communautaire. La subtilité introduite à partir de l’analyse de l’identité et de son règlement de compte, que nous poursuivons, par la théorie queer, fait l’objet de Homos. Si les mouvements queer et leurs écrits ont porté un coup quasi fatal aux théories de l’identité — du moins dans les années 90 car depuis, nous assistons à une production quantitative de nouvelles identités, le nec plus ultra du néolibéralisme, réclamant chacune une reconnaissance et des oppressions nouvelles dans une rhétorique de la vulnérabilité politiquement inopérante — ils ont en même temps rendu presque non-identifiable la communauté en portant leurs coups sur les vieilles identités homosexuelles. Les critiques queer de l’homosexualité et de l’identité ont produit une désexualisation du désir qui lui a été fatale. Ils ont oublié que l’identité gay, en se dégageant de l’identité homosexuelle comme quasi-nature psychologique produite depuis 1870 par la médecine et criminalisée par le droit, s’était définie elle-même et dans ses propres termes. Tu as longuement insisté sur l’indétermination du désir homosexuel et le site de résistance aux projets disciplinaires de la Modernité qu’il offre par sa mobilité. Par ses propres pratiques de drague, ses railleries de la monogamie des autres, par pénétration délicieuse, par comment je t’embrasse dans le cou cependant que tu me baises. Et ainsi, tu nous permets de répondre à cette question insistante : pourquoi, cette drague quasi disparue, les fantasmes qui s’y déployaient persistent encore en nous ? Tandis que le lieu de leur effectivité se neutralise, ils s’agitent toujours autant ; disons l’incommunicabilité du phantasme qui est toujours une extension de soi. C’est l’homoïté : une nouvelle manière de me retrouver en l’autre sans aucune forme de rédemption, un rythme intime.

Dans tes discussions avec le dernier Freud, le pessimiste du Malaise, et la littérature homosexuelle, tu proposes un renouvellement de la théorie de l’agressivité, de la pulsion de mort et de la sexualité que nous comprenons, dans nos montages conceptuels fharesques, comme la plus excitante poursuite du projet contre-civilisationnel d’Hocquenghem, dont le mot d’ordre est de faire du désir homosexuel – de le ranimer ou de l’intensifier car il n’en a jamais été autrement– l’assassin des moi civilisés. Mais qu’on ne se méprenne pas : aucune passion mortifère d’abolition et de pure destruction ; il s’agit de réinvestir la menace homosexuelle à partir de la pulsion de mort. Ou détruire ceux qui veulent nous détruire, ceux qui veulent liquider définitivement nos corps (fascisme hétérosexiste) ou nous assimiler dans une subjectivité plate et standardisée (fascisme de la consommation). Fil-de-fériste encore : entre l’héritage d’une subjectivité homosexuelle et gay, et le particularisme queer, entre la production d’une singularité culturelle et d’expérience homosexuelle et l’exigence renouvelée de la menace de destruction. Face aux vagues protestations réformistes des LGBT et des queer actuels, la tâche est d’éviter, à tout prix, que puisse disparaître et s’évanouir la force d’opposition civilisationnelle — la menace — que représentent une certaine homosexualité et un certain queer : « Il y a de glorieux précédents au projet de concevoir l’homosexualité comme une réelle menace — comme une force qui ne se limite pas à l’espoir modeste d’une tolérance sociale de la différence, mais rend impératif le choix politiquement inacceptable et pourtant indispensable d’une existence hors la loi. » (homos p.98)

{}On pourrait se méprendre en lisant Homos. Ta critique de la théorie et des micropolitiques queer, ce ton résolument polémique qui nous sert de guide lorsque nous voulons écrire des textes d’intervention [1], n’est pas de méchanceté. Ce mot d’ordre de la polémique comme venant relancer la discussion et sortir des impasses est tout entier dirigé contre une certaine trahison des mouvements queer de la radicalité de leurs ambitions premières. Tu nous rappelles ainsi que toute critique s’effectue dans les moments d’impasse intellectuelle et politique en vue de réaffirmer collectivement les objectifs militants et théoriques. Au risque — une fois de plus ce risque nécessaire — de la méprise. On y trouve ce refus de la fixation militante sur la question des injustices seules, qui ne feront que se renouveler c’est-à-dire trouver un chemin nouveau pour réapparaître — le freudien est là, surtout lorsque tu lis le politique !— ; tant que les modèles de communauté et de relationnalité, dont les problèmes d’injustice et de violence découlent, n’auront pas subi l’examen de la critique — et in fine détruits —, alors nous n’échapperons ni à l’iniquité ni à la violence.

Ton obsession d’une pensée de l’homosexualité hors communauté — le fameux antisocial turn au centre des débats anglo-saxons s’entend dans cette phrase lancée par Genet que tu as faite tienne : « J’encule le monde ! » Le geste de l’incontestable volonté de destruction en ce qu’il refuse toute forme de socialité déjà fondée. Mais ce geste de destruction indique — et c’est là qu’il n’est pas la pure forme de transgression de ce sergent du sexe qu’est Sade — le renouveau possible de toute activité relationnelle. L’homosexualité devient l’exemple de nouveaux modes de relation : tu l’as nommé homoïté, cette rupture avec l’humanité civilisée et qui fait de l’infécond et du déchet, le point de départ d’une production de plaisir. L’homoïté comme une relationnalité s’élaborant sur le même plutôt que sur une hiérarchie des différences antagonistes. Ce rejet du social, cette enculade du monde, rend possible la sortie de l’aporie révolutionnaire : comment briser le cercle de la répétition dans laquelle les révolutionnaires s’engagent, en reproduisant les conditions oppressives qui ont provoqué la révolution sociale et désirante ? Réponse nette : rien ne nous garantit que de nouvelles structurations des relations humaines apparaissent, les structures d’oppressions survivent aux oppresseurs. La pensée politique qui s’en dégage est celle d’un pari incertain sur l’avenir : « Mais rien ne peut changer dans ce monde — ou plutôt (…) entre l’oppression d’aujourd’hui et la liberté à venir, il doit peut-être y avoir une rupture radicale avec le social lui-même. » (homos p.200) Les renversements que nous attendons et fomentons au-dedans de nos corps, dans les entrailles où s’accumulent les déchets avant que d’en être expulsés, ne pourront avoir lieu que lorsque le champ des possibilités de resignification aura été entièrement dévasté. À ce moment donc, l’anus sera producteur de vie.

Ton Homos rompt aussi avec toute l’hypocrisie des militants (et encore plus des petits universitaires spécialistes de la révolution — je confesse !). Tu affirmes un narcissisme communautaire, élaboré sur le même, qui doit faire éclater toutes les formations moïques — moi, je pense que ; moi, je te défends de ; moi, je te dis que tu me dois à moi ceci comme dette, moi je t’intime de signer le contrat social qui garantit tout à mon phallus — et c’est cet éclatement des moi civilisés qui est la condition première et nécessaire d’une restructuration du social. Ici il faut encore en souligner l’exacte pertinence pour nous lorsque tu t’attardes à relever la répugnance de nombreux queer à l’encontre de l’identification à une subjectivité homosexuelle trop datée — et maintenant cible de nombreuses attaques et queer et féministes dans le même ton que les homophobes ; une homosexualité perverse, à la sexualité débridée, danger pour l’enfance —, attaques qui ratent les relationnalités spécifiques que cette homosexualité a produites — intergénérationnalité comprise ! — comme autant de menaces du contrat social straight. Mais aussi de l’utilisation d’un terme queer, devenu signifiant vide, qui revendique dans les termes de l’assimilation une identité qui se penserait encore subversive alors qu’elle ne cesse de montrer patte blanche à la société hétérosexiste, notamment dans sa traque des fantasmes pervers homosexuels. On sait maintenant que l’on doit se méfier avant tout des régimes d’innocence que nous pouvons produire et auxquels, pis encore, nous donnons créance. Comment peut-on, en effet, encore porter un projet de subversion ou de destruction lorsque l’on désire être de bons parents, de bons soldats, de bons prêtres et flics — prêtres et flics dans sa tête et dans la couche des autres, ou dans le champ social, c’est la même chose, la même angoisse déployée et le même panoptique ! Les entreprises de resignification des identités normatives — notamment de cette pastorale que tu tiens à juste titre en horreur, la sacro-sainte famille ! — ne peuvent mener qu’à des effets d’assimilation plutôt que de subversion, risquant de ne pas produire le fameux advenir queer que l’on nous promet depuis quelques années. Face à la promesse assurée des nouvelles « familles queer », nous optons pour ton pari de l’advenir incertain et la nécessité de détruire toute structure monogame et familialiste.

Il y a à présent la tâche que l’on cherche à se donner dans ce moment étrange entre le début d’un deuil et le travail de relecture qui s’en suit — avant la fixation néfaste dans une certaine hagiographie ou Légende dorée des pédales. Sans doute s’affirme ici un devoir d’insolence, soit d’une traîtrise amoureuse à l’encontre du défunt. Trou Noir constitue un de ces sites d’expérience collective marquée par ta pensée : les relectures de Hocquenghem et de la paranoïa anti-homosexuelle [2], les variations autour du civilisationnel [3], les travaux de relecture de Lee Edelman [4] ou encore les reprises heureuses du négativisme dans les coordonnées du transféminisme [5]. Dans le chantier bersanien en cours, il nous faudra également prendre acte du déplacement qui a été opéré depuis le sujet désirant vers le sujet esthétique, enjeu du dialogue entre Freud et Foucault dans Sexthétique. Avec l’intime certitude que notre auto-effacement que tu redoutais tant n’aura pas lieu car nous apprendrons, dans la traîtrise ouverte, à maintenir vivante ta pensée :

« Les gays et les lesbiennes courent aujourd’hui le danger de disparaître dans leur propre hyperconscience de la manière dont ils ont été construits en tant que gays et que lesbiennes. Le discrédit dans lequel est tombée l’idée d’identité spécifiquement gay (et la méfiance corrélative à l’égard des investigations étiologiques de l’homosexualité) a un effet curieux mais prévisible : éliminer les bases indispensables si nous voulons pouvoir résister, précisément, aux régimes hégémoniques de la normalité. En voulant dénaturaliser les fondements épistémiques et politiques sur lesquels repose notre construction, nous nous sommes nous-mêmes effacés. » (homos p.24)

Quentin Dubois