TROU NOIR

Voyage dans la dissidence sexuelle

Le 28 de chaque mois

Hermaphrophobia - par Jules Gleeson

Écrit par Jules Gleeson, historienne queer londonnienne, et publié originellement sur le site de l’excellente revue PINKO, ce texte se présente comme un manifeste politique destiné à penser la question hermaphrodite sous le patronage de Mario Mieli et de sa conception de la transsexualité.

« La libération d’Éros et l’accomplissement du communisme passent nécessairement par la (re) conquête de la transsexualité… »
Mario Mieli, Vers un communisme gay, 1977

Lorsque Mario Mieli dresse le constat que l’homophobie est dirigée en premier lieu contre la « transsexualité », il fournit aux queers d’aujourd’hui une puissante focale qui n’a pas encore été utilisée à sa juste valeur pour renverser les oppressions.

Avec Mieli à nos côtés, nous aspirons à mieux qu’à une énumération méticuleuse d’angoisses : homophobie, transphobie, interphobie… Une vision communiste gay démontre que chacune d’entre elles est amalgamée aux autres.

Au premier abord, cette affirmation peut sembler inopportune : alors que la transphobie semble s’accroitre au sein du mouvement féministe, les personnes intersexuées restent trop peu considérées (le mot d’ordre est à la distinction fondamentale entre les inters et les trans, sans laisser d’espace nécessaire pour expliquer comment de nombreuses personnes peuvent être les deux.).

En vérité, l’interphobie et la transphobie ont toujours été conjointes. Elles sont mues par un désir aveugle que le corps soit plus simple qu’il ne l’est, ou ne pourront jamais l’être, que la différence entre les sexes soit si déterminante qu’elle ne nécessite plus de clarification précise.

Selon Mieli, la virilité hétérosexuelle ne peut s’obtenir qu’en excisant et en niant la transsexualité de l’existence humaine. Une indétermination fondamentale dont on nous dépouille inexorablement lors de notre entrée dans la société. Les hétérosexuels ne pouvaient devenir tels qu’en renonçant à une partie d’eux-mêmes, dans un processus que Mieli a décrit comme une automutilation.

C’est à dessein que ce langage provoque un certain frémissement, un certain malaise : en décrivant notre parcours de la naissance à la brutalité de l’enfance et jusqu’à la virilité hétérosexuelle comme une forme limitée et contrainte, Mieli aspire à bouleverser ce destin. Il s’agit donc d’ébranler les postulats d’une identité hétérosexuelle supposément naturelle, à laquelle Mieli et d’autres écrivains des débuts de la libération gay n’ont jamais donné crédit.

Mieli nous enseigne que la vie homosexuelle a toujours été une menace pour ceux qui subissent un tel processus en devenant hétérosexuels. Car ce faisant, elle rend manifeste la mutilation fondamentale hétérosexuelle dont le conditionnement, toujours incomplet, les défigure.

Un hétérosexuel qui rencontre un homosexuel est contraint d’affronter le souvenir d’une certaine perte, d’une défiguration partielle et auto-infligée.

L’homophobie n’est donc pas simplement une manifestation d’ignorance, ni même une peur sans fondement : aussi longtemps que la formation d’un moi se structurant comme hétérosexuel, reste un processus d’excision et de limitation, la coexistence pacifique avec les homosexuels qui ont refusé ce processus (par quelque moyen que ce soit) est sans espoir.

Toute manifestation d’exubérance et de joie ouvertement efféminée de la part d’un homosexuel ne peut que révéler ce qui a été perdu par tout hétérosexuel au cours de sa marche vers la virilité.

Voilà pourquoi les hétérosexuels nourrissent un ressentiment à l’égard des homosexuels. Non en raison d’un quelconque renoncement des queers au futur, mais parce que leur présence même hante les identités hétérosexuelles qui ont été façonnées par la diminution qu’elles ont subie.

C’est un argument universel. Mieli soutient que c’est exactement ce que les hommes homosexuels et hétérosexuels ont en commun qui est moteur de la haine. La raison du dégout, de la rage et de l’obsession des hommes hétérosexuels trouve son origine dans la brutale divergence des parcours d’avec les hommes homosexuels alors qu’ils ont en commun la même éducation.

Quelles que soient les particularités de la vie homosexuelle aussi minoritaire que puisse être cet underground, le mépris et le dégout qu’elle suscite traduisent une certaine relation avec elle. Les hétérosexuels se sont violemment défoulés pour éviter de faire réémerger le souvenir de leur automutilation. Contrairement au truisme libéral selon lequel les agresseurs d’homosexuels sont des « homosexuels eux-mêmes », Mieli propose ce renversement : il n’y a pas d’hétérosexuels sans homophobie.

L’origine de ce point de vue est résolument freudienne : remaniant le concept freudien de « bisexualité » originaire précivilisationnelle, Mieli en a fait une arme. Il se situe du côté des personnes qui travaillent à leur émancipation de la prévisible haine quotidienne et des accès de violence que notre simple présence au monde semble susciter. Son ambition n’était pas de comprendre l’Italie du milieu du 20e siècle d’où il écrivait, mais de la transformer par le biais d’un mouvement flamboyant et désinvolte.

L’ensemble des manifestations d’homosexualité continuent de menacer le régime hétérosexuel de la société. Particulièrement celles qui bouleversent intentionnellement la distinction des genres.

Pour les hommes hétérosexuels (et pour les femmes hétérosexuelles dans une moindre mesure) protéger l’ordre social suppose la haine de tout ce qui viendrait rappeler l’opération de déni de soi à la base de toute identité hétérosexuelle.

Les homosexuels ont été les vestiges vivants d’une purge dont le but fut de produire des hétérosexuels. Cela reste vrai aujourd’hui, car s’opposer à la normalisation des vies ouvertement gay est une préoccupation centrale des mouvements nationalistes émergeant partout dans le monde.

Cet état premier, partagé par tous et hanté par la présence de l’homme gay, Mieli le nomme « transsexualité » dans un élan politique d’appropriation extravaguant. Il qualifiait « d’homoflics » les hommes gays qui construisaient leur homosexualité par l’exclusion des attitudes efféminées (ceux que nous appelons aujourd’hui « masc4masc »). Avec une grande acuité, Mieli a pu observer qu’on ne pouvait pas compter sur les hommes gays pour s’abstenir de s’invectiver à « être un vrai mec ».

Si l’interprétation de la « transsexualité » de Mieli fonctionne, elle n’en est pas le dernier mot. De nouvelles visions de la « transsexualité » ont fleuri, et beaucoup nous ont même exhortés à abandonner l’idée de changement de sexe. Aujourd’hui, les politiques trans sont loin de se situer dans le mouvement de libération gay.

De nombreuses personnes peuvent engager une transition sans jamais avoir eu leur place dans une scène ou un mouvement gay. Politiquement, il existe un mouvement transgenre distinct, de plus en plus important, avec ses propres préoccupations, organisations, cultures et humours. L’activiste transgenre d’aujourd’hui est plus enclin à s’affirmer comme une fille martyrisée — victime du sexisme comme les autres — que comme une personne qui tente d’exister entre les mondes face aux limites de la banalité. Notre éclat exotique — au fil du temps — s’est obscurci à la faveur d’engagement civique plus acceptable.

Mais nous pouvons encore puiser dans l’approche d’un communisme gay pourtant révolue pour saisir et vaincre ceux chez qui nous réveillons les blessures les plus profondes. Nous pouvons étendre, plus loin encore, la vision que Mieli avait de la transsexualité pour comprendre les transsexuels eux-mêmes.

De la même manière que Mieli a situé la question de l’homophobie dans la formation du moi hétérosexuel au-delà de tout dégout pour des actes sexuels particuliers, nous pouvons saisir les contours de la haine ordinaire dans la gêne que suscite nos meilleurs moments d’autocélébration et d’expression.

Ainsi nous pouvons considérer que les peurs les plus profondes de la transphobie sont aujourd’hui imbriquées dans une peur globale de la chair hermaphrodite.

Une nouvelle lumière vient éclairer ce que le mouvement intersexe appelle « interphobie » : une aversion pour les personnes présentant des variations intersexuelles.

Considérons tout d’abord la transition : alors que les variations sont des caractéristiques physiologiques largement innées — sur lesquelles la science clinique s’empresse d’affirmer sa domination (jamais avec un succès total, toujours à un coût effroyable) — la transition est un projet dans lequel on s’embarque volontairement.

Il est clair que c’est précisément ce qu’il y a de plus beau dans une transition qui horrifie le plus ceux qui se dressent contre nous. Qu’une stricte séparation entre les sexes soit justifiée par un mandat divin ou par la cohérence d’une théorie sociale, et le fait de voir des gens s’égarer au-delà de ces frontières génère un profond malaise.

La transition est un travail que nous vivons du mieux dont nous sommes capables (ou qui essaie de se donner la peine de le faire) — avec le travail combiné des prescriptions fournies par les endocrinologues, des exercices de coachs vocaux, des lasers de nos esthéticiennes, des reconfigurations réalisés par les chirurgiens, de la maitrise de l’image des photographes, des conseils avisés des maquilleurs pros.

Ce n’est pas « l’essence » de la transition, ou si c’est une essence, celle-ci ne se déploie jamais librement. D’un contexte à l’autre, les caractéristiques les plus observables changent : les techniques et les traitements nécessaires pour passer inaperçus lorsqu’on chante dans une chorale ne sont pas les mêmes que celles qui nous serviront dans un sauna.

Une transition considérée comme « réussie » par le régime hétérosexuel est celle qui a le plus efficacement éliminé les vestiges de sa vie passée.

Pourtant, ce qui horrifie le plus les hétérosexuels à propos des transitions, c’est qu’elles se produisent grâce à une combinaison de déterminations personnelles, de chirurgies programmées, de luttes bureaucratiques, d’ajustements vestimentaires et de communautés sympathisantes, que des personnes remodèlent leurs apparences sociales, leurs identités administratives, leurs corps physiques.

On nous renvoie toujours au fait que les altérations que nous choisissons ne sont jamais suffisantes (échanger F pour M, M pour F), ou le sont trop (une mutilation, une parodie, un gaspillage de ressources).

Il nous apparait clairement que la transition elle-même ne pourra jamais être assimilée par le régime hétérosexuel. L’angoisse induite par l’idée de transition peut prendre des directions différentes, mais possède une source unique : que ce que l’on prenait pour quelque chose d’inné (le corps) est en fait contingent, jamais complètement fixé et peu fiable.

En d’autres termes, il est possible de faire demi-tour sur le chemin hermaphrodite d’où l’on vient, et de recommencer à nouveau.

L’effroi suscité par cette perspective chez les *phobes prend différentes formes caractéristiques : certains rejettent d’emblée cette possibilité (un homme est un homme, une femme une femme, et c’est tout !), tandis que d’autres réduisent le processus de transformation à « l’opération ».

Pour l’essentiel, les positions anti-trans n’ont rien compris de la recherche en endocrinologie du siècle dernier. Et encore moins des théories préexistantes concernant la bisexualité originelle d’où émergerait ensuite (toujours incomplètement) la différence sexuelle.

Ce « refus de savoir » relève clairement d’une ignorance affirmée et cultivée : ces caractéristiques corporelles doivent être considérées comme innées pour que le régime hétérosexuel maintienne sa cohérence. C’est le mode le plus courant des *phobes : une assertion selon laquelle « je ne veux pas penser à tout cela », doublée d’une croyance aveugle qui sait tout ce qu’il y a à savoir.

A contrario, une nouvelle vague de *phobes déterminés à se présenter comme progressistes, s’attarde sur des détails macabres de transitions, qualifient de « mutilation » les opérations chirurgicales librement consenties (et souvent payées grassement), compilent des photos en gros plan d’inversions, d’avant-bras dépourvus de morceaux de chair, de récits mélodramatiques de ligatures, et qualifient le traitement hormonal substitutif de « gonflette aux stéroïdes ». Ces approches décontextualisées viennent mettre en difficulté chaque étape dirigée vers une expression du moi moins douloureuse. Elles présentent la transition comme un spectacle d’horreur, une série incohérente de regards agaçants d’idéologues qui s’emmêlent les pinceaux.

Ce que la transition explore, et sur lequel elle s’appuie, c’est l’absence même de fixité du sexe. Il n’apparaît pas comme une pierre taillée tombée du ciel, mais comme une culture de la chair, permutable et évolutive.

Les assertions obstinées selon lesquelles le sexe ne peut jamais changer sont en vérité des injonctions normatives : il ne doit ou ne devrait pas être détourné de la forme à laquelle il était initialement destiné.

C’est cette capacité de changement et de transformation volontaire que la culture trans a célébrée dans ses meilleurs moments, qui est à l’origine du profond malaise des *phobes. J’appelle cette qualité d’incarnation « hermaphrodisme » suivant la même logique que Mieli avec son concept de « transsexualité », pour permettre la mise en valeur ces deux visages. Comment des personnes peuvent-elles être si promptes à déclarer qu’il s’agit là d’une impossibilité totale, tout en se sentant obligé d’y souscrire du bout des doigts ?

L’hermaphrodisme est généralement considéré comme un mythe : il n’y a guère d’êtres humains qui possèdent deux jeux complets d’organes génitaux différents. Mais le mélange des caractères sexuels semble avoir été suffisant pour déstabiliser et perturber des appréhensions que beaucoup préféreraient garder au-delà de leur réflexion consciente.

L’expérience des personnes intersexuées prouve le manque de clarté de « l’inné » qui découle de la variation des corps, les limites de la plastique humaine pouvant alors être modifiées en formes familières exigées par les normes sociales les plus étroites.

Les horreurs couramment infligées aux personnes nées avec des variations intersexuelles, mais aussi l’échec d’opérations chirurgicales ou l’éducation mensongère de l’ordonnancement des corps en deux sexes distincts, nous montrent qu’il reste une indétermination obstinée que les experts médicaux parfaitement formés n’ont jamais réussi à éradiquer complètement.

Le monde médical a établi une logique selon laquelle toutes les personnes intersexuées sont inévitablement des hommes ou des femmes, leurs défauts mis à part. Pourtant, il semble que ces « anomalies » (c’est ainsi que les médecins d’aujourd’hui désignent nos variations) soient au-delà de leurs remèdes.

Les bébés nés intersexués menacent souvent de troubler la partition sexuelle fondamentale, qui va du cri familier de « C’est un garçon/une fille ! », aux couleurs vestimentaires supposées appropriées, en passant par une éducation nettement différente tout au long de l’enfance. Autrefois, on résolvait la plupart de ces problèmes en « choisissant un camp » et en faisant des organes génitaux de l’enfant un sujet de honte et de silence (ou dans certains contextes par l’infanticide).

L’industrialisation des hôpitaux a permis d’augmenter le nombre de détections d’enfants intersexués, mais a également permis aux médecins qui supervisent maintenant les procédures le recours à la chirurgie.

Rejouons cette histoire déjà cent fois racontée. Qui sont les « intersexes » ? Pourquoi avons-nous été relégués dans une catégorie méprisée ? Et pourquoi ce terme est-il aujourd’hui discrètement abandonné ?

À partir du milieu du XXe siècle, les médecins se sont lancés dans l’entreprise prométhéenne de « corriger » les enfants intersexués en tentant d’éradiquer toute trace d’ambiguïté corporelle qui se présentait à eux. Fidèles à leur réputation d’être l’une des professions les plus conservatrices, ils ont manifesté un malaise évident à l’égard de l’indétermination elle-même. Des normes grossièrement arbitraires concernant les tissus clitoridiens « superflus » ont été fixées et il a été décidé d’opérer tout excès supposé.

Ce terme a été vaguement justifié par une avancée conceptuelle. Les médecins ont déclaré que les personnes nées avec un sexe ambigu étaient des « pseudo-hermaphrodites » (ce terme pompeux figure encore dans les dossiers médicaux de nombreuses personnes intersexuées vivantes).
La logique développée ici consistait à mettre en lumière un niveau sous-jacent de « véritable » sexuation résidant sous la surface de chair, et de permettre à la chirurgie de sauver les futurs invertis d’une vie de monstre queer.

Cette même logique se retrouve dans le nouveau vocable « troubles du développement sexuel » (rejeté par le mouvement intersexe). Les médecins diagnostiquant des « TSD » considèrent que notre corps ne se présente pas sous sa véritable forme, avec sa propre dignité, sa beauté et son intégrité, et qu’il n’existe que deux trajectoires (M/F) desquelles nous avons été pathologiquement déviés, mais qui, espérons-le, pourraient encore être corrigées.

Le travail conceptuel exigé par la profession médicale consistait à maintenir le « pseudo » dans l’expression « pseudo-hermaphrodite », quel qu’en soit le coût humain.

Tout comme les hétérosexuels éprouvaient du ressentiment à l’encontre de l’homosexualité pour leur avoir rappelé le prix d’une identification hétérosexuelle sure d’elle-même, les pseudo-hommes et un nombre croissant de pseudo-femmes qui composaient la profession médicale se sont attaqués aux personnes intersexuées, en essayant de les faire rentrer dans le moule.

Si une minorité de ces procédures visaient à corriger des problèmes non esthétiques, la plupart d’entre elles étaient principalement orientées vers le maintien des normes de genre, au détriment de ceux qui n’étaient pas encore en mesure de donner leur consentement.

Conformément aux exigences de l’ordre hétérosexuel, la priorité était toujours donnée à la pénétration :

 Les personnes qui en étaient incapables devaient subir une ablation des tissus afin d’être élevées comme des filles.

  Dans d’autres cas, les personnes jugées incapables de se tenir debout pour uriner étaient considérées comme des hommes non viables (même justification pour les corrections d’hypospadias, par ailleurs purement cosmétiques).

  Les personnes nées avec un vagin qui semblait trop peu profond pour accueillir un pénis devaient subir un élargissement du vagin pour le bien du futur mari présumé de l’enfant.

On peut maintenant voir très précisément la manière dont la société hétérosexuelle fonctionne en dessinant à son insu des anatomies conformes à ses attentes. Ce genre de décisions étant généralement prises plus d’une décennie avant la puberté, il s’agissait d’un effort bricolé pour rétablir une norme imaginaire, par le biais de directives arbitraires.

Mais surtout, ces traitements chirurgicaux invasifs, qui ont tenté de remodeler les corps intersexués sur des normes imposées n’ont pas produit d’hommes et de femmes satisfaits.

Au contraire, les constats des premières prises de conscience des personnes intersexuées ont mis en évidence les horreurs commises par les chirurgies destinées à « corriger » l’ambiguïté génitale. D’innombrables personnes intersexuées ne comptent plus le nombre d’opérations chirurgicales subies dans leur enfance pour « donner suite » à la faute initiale dont elles ont été victimes. Plutôt que de creuser pour révéler une vérité limpide située aux delà des apparences du corps, ces procédures consistaient en une accumulation de traumas.

Le mouvement appelle ces procédures « mutilations génitales des personnes intersexuées ». Il ne s’agit pas simplement d’une rhétorique provocatrice : la législation contre les mutilations génitales féminines exempte souvent explicitement les clitoridectomies pratiquées sur les enfants et les nourrissons intersexués.

Ces pratiques sont motivées par une incompréhension sur la manière dont on peut vivre une vie sexuellement indéterminée, plutôt que par le projet réussi visant à imposer l’ordre de la différence sexuelle dans toute chair. Ce « refus de savoir » se manifeste clairement dans l’insistance du corps médical à suivre les procédures aussi bien que dans l’avis des parents qui y consentent formellement.

Dans de nombreux cas, les activistes intersexes désireux d’élargir la perception du public mettront l’accent sur des estimations hautes des enfants nés intersexes. En affirmant par exemple que ceux d’entre nous qui présentent ces variations sont « aussi communs que les personnes rousses ». L’espoir est de secouer un monde qui refuse d’admettre que nous existons, avec la force numérique que nous représentons.

Le travail de l’establishment médical, en cohésion avec des parents pleinement engagés dans la « normalisation » de leurs enfants, fait qu’en vérité, nous ne connaîtrons jamais le nombre de personnes nées avec une variation intersexuelle.

Plutôt qu’une identité à part entière, dans de nombreux cas, l’intersexuation est considérée comme un fardeau qu’il vaut mieux garder privé.

Suivant les directives officielles, les médecins américains ont demandé aux parents de mentir à leurs enfants, couvrant ainsi les traces des interventions. Face à ce silence, à cette tromperie systématique et cette tentative d’éradication, la majorité des personnes intersexuées vivront une grande partie de leur vie d’adulte sans être conscientes de leur catégorisation médicale.

Un linceul de mensonges est sur nous lorsque l’on nous refuse des termes abstraits pour désigner notre condition commune alors que nous avons tendance à nous considérer nous-mêmes comme des monstres, et part trop isolée (même lorsque nous partageons un foyer familial ou une classe d’enfant avec des camarades intersexes !). La société hétérosexuelle ne nous donnera jamais accès à la langue dont nous avons besoin pour parler ouvertement de nous-mêmes.

C’est dans ce contexte que les militants intersexes doivent affronter une ignorance générale face à la situation critique des personnes nées avec des organes génitaux « ambigus », ainsi qu’aux hypothèses normatives omniprésentes qui résistent à tout militantisme LGBT (QI). Le slogan « il n’y a que deux genres » se lit, pour nous, comme la déclaration d’intention qu’il a toujours été.

Rejoindre le mouvement intersexe est d’abord un moyen de sortir de la solitude aiguë et de l’individuation chronique que nos différences sont susceptibles de provoquer. Mais passé cet éveil, la prise de conscience que l’ordre du monde est configuré contre nous et le nombre de personnes naissant dans des conditions communes aux nôtres et risquant d’être traitées de façon désastreuse, peut être dévastatrice et facilement entrainer le désespoir.

L’existence même d’un mouvement politique international qui se consacre à exposer ces pratiques, à confronter les responsables et à y mettre fin démontre à quel point ces procédures ont échoué à mettre en place un ordre sexuel basé sur la différence sexuelle.

La mutilation génitale des personnes intersexuées est à la fois le point final de l’ordre de la différence sexuelle, mais aussi une démonstration de sa futilité ultime. Toutes ces souffrances, toutes ces possibilités perdues, n’ont rien résolu.

En essayant de corriger les « désordres », crée par la nature et en essayant de remodeler nos corps en conformité avec des normes civilisationnelles, les pratiques médicales ont eu des conséquences dévastatrices, entrainant une aliénation aiguë et devenant un cas exemplaire de la façon dont les objectifs macabres d’une vision ont tendu à éliminer ceux qui se situent au-delà des normes sexuelles conventionnelles.

Nous restons obstinés, malgré toutes les décennies de techniques médicales et de directives officielles qui s’opposent à nous.

Une même haine issue d’une logique d’épuration s’exprime tant dans les railleries visant les personnes en transition que dans les efforts infructueux visant à remodeler les corps intersexués sur d’inévitables formes dyadiques. L’un et l’autre font apparaitre la nostalgie de ce que l’hermaphrodisme assumé vient mettre en crise : la présence d’une vérité venant déterminer une distinction originelle des sexes.

Affirmer le manque de fixité du sexe n’entrave en rien la puissance de l’idée qu’il devrait l’être. Pour beaucoup qui entreprennent une transition, l’ancien moi ne repose pas facilement en paix. Alors que les personnes que vous rencontrez dans la rue vous considèrent sans problème comme appartenant au genre que vous souhaitez, le poids de toutes les années (ou décennies) vécues d’une autre manière se fait sentir et peut encore persister.

Ceux qui souhaitent voir dans la différence sexuelle une base solide pour que deux formes complémentaires puissent s’accorder, ou ceux qui souhaitent l’émergence d’un inévitable conflit se trouveront tout aussi frustrés face à la réalité tenace de la transsexualité.

Les personnes s’écartant des normes attendues par des pratiques de transition provoquent offense et horreur. Ces réactions sont suscitées par notre affirmation du concept d’indétermination (et non de vide) qui accompagne celui de transition.

Que nous choisissions de dévoiler ou non notre statut, le pouvoir de choquer ou de déstabiliser est palpable.

En déclarant que l’indétermination sexuelle (qu’elle soit volontaire ou innée) est au-delà du domaine du possible, en déclarant que M est à jamais distinct de F, ceux qui définissent l’ordre logique du monde nous expulsent de la réalité historique pour nous projeter dans le pathologique. Ils nous abandonnent dans des costumes exotiques qui sont nos propres os, nos propres corps.

Tout en restant des individus, on projette sur nous des mythes maladifs et des regards qui ne savent pas trop quoi faire de nous et en même temps ne peuvent pas s’en détacher complètement.

L’hermaphrodisme met en évidence la nature plastique de l’être humain. C’est ce principe de réalité qui caractérise toujours la chair.

Alors que les adeptes de la taxonomie la plus stricte déclarent que l’hermaphrodisme humain est impossible, des lectures perverses de la psychanalyse et autres sciences homosexuelles nous ont démontré que la créature d’entre toute la plus mythique est un être qui serait purement défini par l’un ou l’autre sexe de la différence sexuelle. C’est un point que beaucoup s’efforcent d’atteindre sans réfléchir, la vue de personnes n’étant pas aussi clairement définies leur causant des sueurs froides.

La rencontre avec cette multiplicité des formes humaines semble horrifier ceux qui sont attachés à un monde plus ordonné, à des distinctions prévisibles et à des lignes de démarcation claires.

Ce que l’on a nommé « interphobie » et « transphobie » converge et même se chevauche souvent. Il est impossible pour le régime hétérosexuel de distinguer réellement les personnes transsexuelles et intersexuées, même si cela peut nous monter les uns contre les autres à certains moments.

Les distinctions analytiques bien ordonnées semblent se dissoudre rapidement dans la peur des *phobes. Ils ne nous voient pas pour ce que nous sommes, mais pour ce qui nous fait défaut.

Je pense à la fois où j’ai écrit un article sur les droits des personnes intersexuées pour un magazine web populaire. Lors du post de l’article sur ses pages des médias sociaux, ceux-ci se sont retrouvés encombrés de propos transphobes.

Apparemment inconscient de toute distinction, le magazine a posté un éventail typique de mèmes transphobes qu’il avait vraisemblablement gardés quelque part prêt à l’emploi pour une occasion de ce genre. Il est clair que ces bigots n’ont pas la moindre idée de la différence entre les personnes transgenres et intersexuées, et qu’ils ne semblent pas s’en soucier.

Sous une forme beaucoup plus édulcorée, le document de la congrégation pour l’éducation catholique de 2019 « Il les créa homme et femme » met dans le même panier l’ensemble des déviants de genre dans l’espoir de nous délivrer tous.

Ce texte a été l’une des premières déclarations officielles à propos des personnes intersexuées, même s’il s’inscrit dans la veine de nombreux propos considérant les personnes trans comme pathologiques. Le texte donne toute latitude aux médecins pour procéder à des « interventions thérapeutiques » lorsque les enfants naissent indéterminés. Mais concentrons-nous un instant sur le raisonnement.

« Il les créa homme et femme » refuse toute approche analytique de l’expérience trans et intersexe, arguant que cela masquerait la tragédie de l’indétermination elle-même :

« Le processus d’identification est entravé par la construction fictive d’un “genre neutre” ou “troi-sième genre”. On occulte ainsi la sexualité en tant que qualification structurante des identités mas-culine et féminine. La tentative de dépasser la différence constitutive homme-femme, comme il advient dans l’intersexualité ou le transgenre, conduit à une ambiguïté masculine et féminine, qui présuppose de manière contradictoire la différence sexuelle que l’on entend nier ou dépasser. Cette oscillation entre homme et femme devient, à la fin, une exposition uniquement “provoca-trice” contre les prétendus “schémas traditionnels” et ne tient pas compte des souffrances de ceux qui vivent dans une condition indéterminée. »

Pour ces ecclésiastiques, il ne peut y avoir de position transgenre ou intersexe : comme le titre du document l’indique, il n’y a que l’homme et la femme. Reconnaître une expérience différenciée, et de surcroît deux positions intermédiaires choisies sur la base du genre ou du sexe, serait risquer une « annihilation » de la distinction humaine fondamentale.

Alors que la différenciation entre les personnes trans et intersexuées pourrait être utile aux analyses progressistes, les réactionnaires mélangent délibérément ces deux catégories dans un désordre effrayant. Nous sommes réduits à de la bouillie, à ce dont on ne devrait pas parler, et lorsque l’on en parle, ce n’est que de manière générale, jamais avec précision.

Quelles que soient les différences de nos expériences singulières, les intersexes et les transsexuels suscitent à peu près la même réaction : nous sommes interchangeables dans la mesure où nous sommes embarrassants, indigestes pour le monde hétérosexuel.

Les bigots ordinaires et les théologiens érudits l’affirment de concert : M est distinct de F, et tous ceux qui s’écartent de cette règle doivent être mis au pas, que cela nécessite des opérations chirurgicales, des moqueries ou de grandioses traités.

Comprendre la manière dont on distingue les transitions des variations intersexuelles, consiste à comprendre pourquoi elles se chevaucheront sans cesse : l’assignation à la naissance revêt un caractère inné qui ne peut fonctionner que par le biais d’une affirmation intentionnellement aveugle. Affirmer « C’est un garçon » ou « C’est une fille » revient à nier la réponse « Nous ne savons pas encore ».

Arrivé à ce point je dois être clair : renverser l’oppression que subissent les personnes trans ou intersexuées dans n’importe quelle société ne sera pas un simple exercice de pensée. Nous avons besoin d’un mouvement de libération plus large à même de renverser l’ensemble du système des droits de propriété, de division du travail et de classification des corps inspirée par la colonisation, avec lesquels nous sommes liées du fait des offenses particulières dont nous sommes victimes.

Nous refusons également de permettre que les expériences intersexes soient réduites à des objets de vérité symbolique, à l’allégorie ultime dont on peut s’inspirer, et dont les vies sont réduites à quelque exemple provoquant l’embarras.

À sa manière, le mouvement trans qui gagne en popularité risque de voir ce rôle passer simplement des femmes trans (sujets maintenant reconnus depuis peu) aux intersexes (encore exotiques, inconnus).

Mais dégager un espace pour de nouveaux projets exige de notre part une remise en cause des manières dont nous avons donné un sens au monde et de renoncer à la responsabilité d’être l’arbitre ultime de ce qui est normal ou pathologique.

Nous n’avons pas besoin de reconnaissance ou des mesures de protection d’une autorité ou d’un organisme mondial pour nous libérer (même si l’obtention de ces mesures peut nous servir de tactique en cours de route).

Notre passage vers un communisme gay aujourd’hui n’est pas non plus un simple travail d’éducation, de rectification de fausses idées et de mise en lumière de la bigoterie. Un changement plus important est nécessaire pour que les hermaphrodites puissent bien vivre. Un changement en profondeur dans l’ordonnancement de notre société.

La libération des personnes intersexuées nécessiterait un renversement de la division du travail existante, une déchéance et un remplacement de l’autorité médicale en tant que garant et producteur de la diversité humaine. Mais aussi un espace entièrement nouveau pour les personnes qui vivent (depuis la naissance) des vies indéterminées, sans coercition pour trouver un attachement ou une affinité dans l’une ou l’autre branche de la division dyadique.

La libération trans exige de tirer le meilleur parti de la flexibilité qui définit le sexe, de la plasticité qui est à la fois toujours présente et toujours niée, de se libérer des attentes de la naissance par tous les moyens même les plus inappropriés. Et aussi une systématisation des multiples façons de se soutenir mutuellement que nous pratiquons aujourd’hui de manière ad hoc.

Ainsi, nous avons vu que l’approche consistant à éliminer ce qui diverge de la différence sexuelle guide un ensemble varié de bigoteries, et justifie un ensemble de tourments pour les personnes qui sortent du rang et que l’on destine généralement à des « corrections ». En tant que communistes, c’est notre rôle de mettre fin à cette violence, et de proposer une autre approche de la vie.

Ce que la situation exige, parmi les nombreux outils d’émancipation, est une nouvelle détermination dans nos concepts. Nous devons penser au-delà du « pseudo » de « pseudo-hermaphrodite ». Ce qui a été déclaré impossible doit être affirmé fermement comme faisant partie du réel. Alors que la pensée des *phobes exige que chaque individu soit classifié en deux catégories de sexe (approche d’épuration), nous devrions plutôt affirmer qu’il n’existe que des modes d’être différents, choisis et cultivés dans un contexte historique toujours particulier (vision expressive).

Nous devons observer comment les analyses que nous élaborons sont dissoutes par les phobies des bigots, comment nos complexités disparaissent dans la vision des *phobes.

Que notre existence durable et dissidente soit une merveille ne signifie pas qu’elle ne puisse pas bénéficier d’une nouvelle science gay.

Nous avons besoin d’une nouvelle logique, qui parte de l’hermaphrodite, plutôt que d’exiger que nous soyons exclus, mis de côté et finalement éradiqués.

Notre mouvement, pour ces raisons, doit s’évertuer à fracturer un espace dans lequel vivre, des lieux et des moments où notre indétermination pourrait ouvertement survivre, et ne pas être oubliée. Nous devons arriver à comprendre comment nous avons déjà réussi à survivre. ⊱

Jules Gleeson
Traduit de l’anglais par Tati-gabrielle

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