TROU NOIR

Voyage dans la dissidence sexuelle

Le 28 de chaque mois

Geoffroy de Lagasnerie et le désir s’enfuit

Plus d’un an après la polémique concernant les écrits sur l’enfance de Guy Hocquenghem sur laquelle il était resté silencieux ; après plusieurs débats, textes et réflexions portés par des courants féministes anticarcéraux qu’il ne cite jamais ; après des séries de selfies, de tweets et de billets d’humeur mettant en scène son cercle affectivo-politique, Geoffroy de Lagasnerie (GDL pour la suite du texte) prend enfin son courage à deux mains et publie dans sa propre collection chez Fayard un essai sur la politique de la sexualité et ses effets répressifs, pas moins de 112 pages interligne 1,5 de transcription d’une conférence donnée le 19 juin 2021 lors du colloque « Édouard Louis : écrire la violence ».

Le livre se présente en 4ème de couverture de cette manière : « Et s’il fallait aujourd’hui s’appuyer sur de tout autres principes pour penser la sexualité et la lutte contre les violences sexuelles ? C’est ce que propose Geoffroy de Lagasnerie dans ce texte qui se donne pour projet de transformer l’espace de la discussion sur les principaux enjeux de la politique de la sexualité : la domination sexuelle, le consentement, la zone grise, l’emprise, l’impunité, la parole des victimes… Un livre qui pose les bases d’une conception renouvelée, pluraliste, libératrice et non répressive du corps, du désir et de la loi. »

A chaque fois qu’un moment politique émerge (ici celui de #metoo), il y a toujours des commentateurs pour dire « c’est pas comme ça qu’il faut faire », « on a changé de paradigme », « ces méthodes sont récupérables », « nous sommes en train de perdre », etc. Parfois avec raison d’ailleurs, le constat qu’établit GDL sur le fait que les luttes actuelles se battent pour conserver des droits alors que celles du passé se battaient pour en gagner est exact. C’est ce qu’il raconte dans une interview pour Têtu en ajoutant que les luttes LGBT+ actuelles (mariage pour tous et PMA) sont ces rares cas où on se bat pour gagner quelque chose. Certes, mais c’est aussi la suite logique d’une politique progressiste qui débouche systématiquement dans la même impasse : que se passe t-il lorsque les conditions d’égalité entre notre situation minoritaire précaire coïncident avec l’éthos bourgeois de la société ? On se calme, on se range, la paix sociale s’achète aussi par ces petites avancées démocratiques.

La loi et le droit fondent l’espace de discussion de ce livre sur la politique de la sexualité, étant entendu que ces notions propres au monde juridique dépassent les frontières institutionnelles du tribunal et des ministères puisqu’elles infusent dans tous les autres espaces de discussion que sont les médias, les assemblées militantes, les réseaux sociaux, les universités, etc. Néanmoins, le noyau vers lequel tout converge reste celui concret de la politique décisionnelle, celle qui établit et fait respecter les lois et qui renouvelle donc toujours les objets de sa répression. C’est l’intention du livre de GDL qui critique, à juste titre, le renforcement toujours plus élargi de la logique sécuritaire en matière de sexualité. Le problème c’est qu’on a l’impression tout au long du livre d’assister à une défense tiède (hétérosexuelle) de la notion de désir où celui-ci ne constitue pas un moteur (machine désirante) d’émancipation collective et individuelle, ni une puissance qui briserait la structure normative centre/périphérie, mais un objet, une occasion, dont il faut se saisir opportunément pour remplacer les sujets qui occupent les postes de pouvoir par d’autres plus avertis (légitimes).

Huit courts chapitres constituent ce livre, on pourrait les résumer ainsi : 1- La sexualité n’est pas un sujet de discussion comme les autres, elle est un domaine en proie à une forme d’« irrationalité ». Il nous faut accepter le pluralisme des expériences. 2- Dans un mouvement social, il faut se demander quelles sont les voix absentes et ce qu’on leur fait dire. 3- Il y a dans nos sociétés un « exceptionnalisme sexuel » à partir duquel la gauche abandonne sa critique de la politique carcérale et répressive. 4- Le viol est « un processus externe où un corps s’impose à un autre corps » et la justice d’État empêche la victime de l’externaliser, de l’oublier, en rappelant sans cesse par la procédure le lien entre le violeur et la victime. 5- « Une politique rationnelle de la sexualité doit nécessairement réinscrire la sexualité dans ses fonctions sociales et vitales et prendre en compte son articulation à d’autres dimensions subjectives ». 6- Il faudrait dédramatiser la sexualité, voire dé-sexualiser le droit. C’est-à-dire envisager le viol d’abord comme une violence physique (et non sexuelle) : « dès que la sexualité se transforme en viol, elle se dissout comme sexualité, elle devient un rapport de violence corporelle, un rapport d’arrachement, de destruction ». 7- Chapitre uchronique : et si la relation entre GDL et Didier Eribon (GDL avait 19 ans et DE en avait 47 lors de leur rencontre) avait été jugée a posteriori comme de l’emprise ou un abus ? « Didier aurait été maltraité sur les réseaux sociaux voire publiquement dénoncé, que peut-être il aurait dû déménager, n’aurait plus été publié ou invité aux États-Unis ». 8- Le but de la politique est de diminuer la quantité de violence (et notamment la violence que l’être humain s’inflige à lui-même).

Un objet du discours de l’autre

Ce livre de GDL s’ouvre par la comparaison et le rapprochement fait entre Édouard Louis et Samantha Geimer qui partagent un point commun : « Ils ont tous les deux été victimes d’un viol. Je dis bien : ils ont tous les deux été les victimes d’un viol et non pas : ils sont des victimes de viol. » (p. 10) La conjugaison au passé permet, selon GDL, de déjouer l’essentialisation de la victime avec son traumatisme, ce que ne fait pas l’instance pénale d’un État (et les conséquences médiatiques) qui rappellerait constamment la victime à sa condition traumatique. GDL s’emploie tout au long de son livre à faire un commentaire du récit d’Édouard Louis, Histoire de la violence, dans lequel l’écrivain raconte l’agression sexuelle qu’il a subi le soir du réveillon de Noël de 2012 par un dénommé Reda, et la façon dont il a dépassé son traumatisme grâce à l’écriture même de ce récit (et non grâce à la justice d’État) qui lui a permis de le mettre derrière soi, de passer à autre chose. Il est vrai que la justice d’État individualise tout processus de réparation, favorise une sentence punitive à l’encontre du prévenu, et reproduit du traumatisme en demandant de répéter à l’infini le récit de l’agression. L’argument de GDL est que la sentence punitive ne pousse pas l’accusé à s’engager dans la voie de la « véridiction », de dire la vérité et rien que la vérité, mais à mettre en place une défense dont l’objectif sera d’éviter la punition et donc pour cela de produire des contre-vérités. Et le récit d’Édouard Louis offrirait selon lui la possibilité d’envisager autrement le traitement de l’agression et du traumatisme, d’abord en plaçant la focale sur l’énonciation d’une vérité, puis en dé-essentialisant le binôme victime-blessure. « Histoire de la violence pourrait de ce point de vue être lu comme un geste quasi anarchiste de mise en scène de ce que serait un dispositif de justice qui placerait au centre la victime plutôt que la logique de l’appareil d’État. Cette affirmation donne forme à une expérimentation de la possibilité de mettre, à travers un processus de véridiction, les blessures derrière soi. » (p. 43)

Mais ce qu’il omet volontairement de dire c’est que ce récit n’est constitué que de la seule voix de la victime et qu’il évacue totalement le point de vue de l’accusé, ici réinterprété, recraché, par la grille de lecture sociologique (et réifiante) propre au trio Eribon/Louis/de Lagasnerie depuis quelques années : « En revenant sur mon enfance, mais aussi sur la vie de Reda et celle de son père, en réfléchissant à l’émigration, au racisme, à la misère, au désir ou aux effets du traumatisme, je voudrais à mon tour comprendre ce qui s’est passé cette nuit-là. » De plus, hors du livre, c’est-à-dire là où subsiste encore le tiers évacué (vérité refoulée), le déroulement juridique de cette affaire a abouti à la relaxe de l’accusé en raison, selon le tribunal correctionnel, de « l’inconstance des déclarations d’Édouard Louis ». Si cette relaxe n’est pas en soi plus légitime qu’une vérité intérieure, elle révèle surtout la confusion éthique et politique qui a conduit Édouard Louis à regretter d’avoir porté plainte, d’avoir fait entrer cette histoire dans un dispositif étatique aliénant mais quand même pas au point de cesser d’être représenté par un avocat jusqu’au bout du jugement (qui passera en appel début 2022) ; mais aussi de croire et faire croire qu’un récit aussi inclusif et critique soit-il, publié dans une grande maison d’édition à grand renfort de communication et d’interviews presse-radio-télé (puis adapté au théâtre avec rebelote de communication [1]), ne pourrait pas lui aussi instituer un rapport de pouvoir entre celui qui parle et celui qui est parlé. La critique de la justice que fait GDL, à travers l’exemple de Histoire de la violence et des propos de Samantha Geimer, peut tout à fait être adressée à la solution sociologico-littéraire qu’il défend : « le fait de voir sa vie et son récit pris en charge et examinés par d’autres, de se retrouver dépossédée de son histoire, scrutée dans sa crédibilité par la police et des experts – et de devenir ainsi, à travers toutes ces opérations, un objet du discours de l’autre » (p. 12)

C’est ici un des arguments principaux de GDL, le pouvoir répressif-punitif a besoin d’administrer des « corps objet » (inspirée de la « classe objet » de Pierre Bourdieu) disponibles à son propre exercice, des corps dont on se sert et qu’on rejette toujours dans l’optique de la satisfaction d’un ordre social et non dans l’intérêt propre d’une victime. Mais il faut rappeler que la « classe objet » de Bourdieu à laquelle se réfère GDL s’exprime aussi en ces termes : « Dominées jusque dans la production de leur image du monde social et par conséquent de leur identité sociale, les classes dominées ne parlent pas, elles sont parlées. Les dominants, ont entre autres privilèges, celui de contrôler leur propre objectivation et la production de leur propre image : non seulement en ce qu’ils détiennent un pouvoir plus ou moins absolu sur ceux qui contribuent directement à ce travail d’objectivation (peintres, écrivains, journalistes, etc.) ; mais aussi en ce qu’ils ont les moyens de préfigurer leur propre objectivation par tout un travail de représentation, comme on disait autrefois, c’est-à-dire par une théâtralisation et une esthétisation de leur personne et de leur conduite qui visent à manifester leur condition sociale et surtout à en imposer leur représentation. » (Pierre Bourdieu, « Une classe objet »). En lisant ces lignes de Bourdieu, il m’est impossible de ne pas voir dans la description des dominants les visages d’Édouard Louis et de Geoffroy de Lagasnerie. C’est quelque chose qui arrive souvent dans les démonstrations intellectuelles de GDL, lorsque les arguments qu’il mobilise pour définir un ennemi finissent pas éclairer également le visage de celui qui l’énonce (on peut notamment voir ou revoir ce grand moment argumentatif où GDL tente de nous démontrer que la pensée de droite n’existe pas pour finalement nous faire douter de la sienne).

Entendons-nous bien, il ne s’agit pas ici d’inverser les rôles de victime et de coupable, je ne remets pas en cause l’agression qu’Édouard Louis a subi. Néanmoins, je m’interroge sur la pertinence d’effacer à ce point toute parole de la personne mise en accusation, que soit dans un tribunal ou dans un livre, quand on cherche à s’inscrire dans une justice réparatrice.

Et le désir s’enfuit

Pour la promotion de son livre, GDL est allé dire dans une interview pour Têtu : « Je pense qu’il faut ré-affirmer une forme d’autonomie de la sexualité et du désir par rapport à la politique. Le geste qu’il faut accomplir est de dépolitiser le désir, ne pas l’appréhender avec un vocabulaire politique. On peut très bien fantasmer de coucher avec quelqu’un qui se déguise en policier et qui menotte, insulte ou frappe, et lutter contre les violences policières ». Premièrement, aller affirmer auprès des lecteurs déjà très dépolitisés de Têtu (mais socialo-centristes tout de même lors des élections) de dépolitiser le désir, me semble être une grande farce. Surtout ce que cela sous-entend, c’est que le désir doit être ce territoire immunisé de toute conflictualité, aussi basse soit-elle, or si le désir a encore un sens aujourd’hui c’est bien dans la confrontation permanente qu’il entretient avec l’ordre et la norme, dans son instabilité permanente (queer) ne le rendant certainement pas intouchable. Deuxièmement il faudrait aller plus loin que de dire que coucher avec quelqu’un déguisé en policier ne veut pas dire qu’on adhère à un besoin de police : on peut dire qu’on peut coucher avec un flic un soir et lui faire face sur une barricade un autre jour. De toute façon dans les vapeurs d’un sauna, dans un jardin public, ou sous les néons d’une boîte de nuit, on demande rarement sa carte d’identité à l’autre qu’on baise ou qui nous baise ; nous venons y chercher ce qui précisément n’existe pas dans le monde social : un monde sans miroir. C’est toute cette part du désir homosexuel qui n’existe pas dans le livre de GDL, et effaçant ce désir, il efface également toute l’histoire politique et charnelle propre à l’homosexualité pour en faire la remorque désirante du féminisme. Alors un désir n’est pas une chose précieuse, ça se malmène, ça se critique, ça se traîne dans la boue et dans la lumière, et tant mieux si à des moments de l’histoire des mouvements critiques ou émancipateurs viennent le troubler ; ça ne se range certainement dans un processus de rationalisation de la sexualité ni dans une stabilisation libératrice qui trouverait sa place dans des… voici la proposition juridique de GDL : « dispositifs légaux qui soient par essence immanents, pluralistes, qui fonctionneraient beaucoup plus à la jurisprudence, au cas par cas, que par le recours à une norme abstraite décidée par quelques-uns aux noms des autres, et qui pourraient ainsi exercer des effets protecteurs ou libérateurs selon les situations. » (p. 85)

C’est que GDL, ne l’oublions pas, ne veut plus que la gauche perde. Il ne saurait se contenter d’une idée aussi abstraite que l’anarchisme du désir. Et le plus sûr moyen d’obtenir une victoire, pour la gauche, semble encore une fois se situer sur le terrain du droit. Il ne s’agit plus ici de gagner un droit pour un groupe social particulier, – oubliez les grèves, les manifestations, les émeutes, les occupations illégales, toutes ces formes d’actions collectives considérées comme des gestes d’« automates » selon GDL dans ses précédents bouquins – mais de réformer le code pénal vers le traitement au « cas par cas ».

Mickaël Tempête.

[1L’article « Histoire du mensonge » analyse justement les formes de l’adaptation théâtrale de Histoire de la violence avec l’idéologie antiraciste qu’elles sous-tendent.

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