Voici... Guy Gilles

Ses films sont pleins d’objets et de visages, d’images de coupe de la ville, de devantures de café, de garçons sur des trottoirs, perchés sur des façades, qui marchent pour s’évader en vain d’un monde clos.

publié en AVRIL 2020, dans le numéro QUATRE

Guy Gilles, c’est juste après le commencement de la Nouvelle Vague. Il réalise son premier court-métrage en 1958, Soleil éteint, à l’âge de 20 ans ; et son premier long-métrage, L’amour à la mer, à 26 ans. La Nouvelle Vague l’a rendu invisible, on parle volontiers de Godard, de Truffaut, de Rivette ou même de Varda, mais pas de Gilles. Porté par la mélancolie et les souvenirs propres à la jeunesse qui aspire à l’absolu, il laisse le sexuel s’infiltrer entre les images, jamais frontalement mais d’une façon toute gillienne, en s’accrochant à la beauté des choses. Si vous ne le connaissiez pas, voici... Guy Gilles.

Guy Gilles avait un regard qui allait très loin dans le temps des souvenirs ; il leur donne une forme, du noir et blanc pour les images du présent, de la couleur pour les images du passé. Ses films sont pleins d’objets et de visages, d’images de coupe de la ville, de devantures de café, de garçons sur des trottoirs, perchés sur des façades, qui marchent pour s’évader en vain d’un monde clos. En 1965, Guy Gilles réalise Ciné-Bijou pour la télévision, un petit film de 9 minutes, des images d’un cinéma de quartier désaffecté promis à la démolition, les ampoules sont éteintes, ne reste que la nostalgie vue à travers son acteur fétiche Patrick Jouané, un jeune homme qui déambule au pied de ce vieux cinéma. Il conclut le film par les paroles du commerçant voisin qui lui dit que c’est la faute à la spécialisation, on ne dira plus "cinéma de quartier" mais "quartier de cinémas".

Au pan coupé (1967)

« Non, je ne veux pas refaire le monde »

Deux ans plus tard, en 1967, Guy Gilles réalise Au pan coupé, long-métrage par lequel j’ai découvert son cinéma. Le film est produit et interprété par Macha Méril. Elle joue, Jeanne, une jeune femme tenue éveillée par le souvenir de son amour pour Jean un jeune révolté, le ténébreux Jouané. Gilles flirte ici avec le danger de s’abandonner aux images mortes du passé, comme on se laisse aller sur un canapé pendant que la journée défile et que le reste des vivants ne compte plus. Le souvenir d’un amour révolu, sans cesse répété, ressassé, tourné en boucle, et vécu comme l’impossible retour de fantôme, laissera Jeanne exsangue. Il faut dire que cette impasse vitale concorde avec le rapport que le révolté entretient avec le monde et qui se distille dans toutes les images.
– « Comment fallait-il l’aimer ?
– « Il ne s’agissait pas de l’aimer. Car cela tu ne pouvais le faire davantage ou mieux. Il s’agissait d’abord de lui faire accepter le monde. Souviens-toi tu m’as dit que jamais avant de le connaître tu n’avais imaginé qu’on pu tant haïr le monde. »
Le film est sans espoir, la mélancolie un tombeau, le monde en perpétuel désaccord avec la possibilité de faire durer ce bonheur rencontré. C’est le monde juste avant 1968, avant la grande révolte générale. La beauté de Jean/Jouané contient cette révolte, elle bouillonne dans son visage, dans cette manière androgyne de traverser les plans, elle est sexuelle par sa présence à la fois étrangère et évanescente à la ville qui l’entoure. Les corps commencent à flirter mais ne se voient pas, séparés par un individualisme croissant au bord de l’implosion.

Faut-il quitter le monde ou tenter de l’habiter ? Partir ou rester ? Les images gilliennes sont faites de quai de gares, de passants, de terrasses de café, de voitures, d’attente, d’errance, de rimes répétitives et de fixations obsédantes. D’ailleurs, ses films sont réalisés presqu’en dehors du monde du cinéma professionnel, les tournages se faisaient souvent sans autorisation, de manière non-professionnelle, artisanale et marginale, L’Amour à la mer ne fut pas distribué, et surtout ses films n’existent pas dans le panthéon du cinéma français. L’époque était à la Nouvelle Vague peu enclin à la tonalité homosexuelle de ses œuvres. Le cinéma gillien était perçu par la critique, notamment par les Cahiers du cinéma, comme « trop futile, trop paillettes, trop esthétisant » [1]. Guy Gilles ne cherchant pas à s’inscrire dans une avant-garde cinématographique ni dans un radicalisme politique, fut relégué injustement au statut de mièvrerie apolitique. Or ce serait manquer de voir la dimension bouleversante du hors champ de ses films : la puissance disruptive d’une rencontre.

Proust, l’art et la douleur (1971)

« Si les héros vieillissent, ce n’est pas parce que leur photo se recouvre de poussière mais c’est que la jeunesse n’a pas toujours le même visage »

Guy Gilles retrouve espoir grâce à Marcel Proust. Il lit À la recherche du temps perdu après Au pan coupé. Il réalise Proust, l’art et la douleur pour la télévision, tourné entre 1968 et 1971. Il part à la recherche de ce souvenir qui n’est pas plus un piège existentiel mais un phénomène libératoire. Il repart sur les lieux chers à Proust, filme des personnes qui l’ont connu. Patrick Jouané joue le rôle de l’enquêteur et c’est sur son visage que le temps posera ses marques le long des trois années de tournage. Dans ce film qui s’ouvre avec ce « jeune homme de 80 ans », la jeunesse s’inverse avec la vieillesse à l’image de l’inversion sexuelle des personnages proustiens ; vers la fin du film il rencontre deux « globe-trotters » à Cabourg à qui il demande à l’un d’eux de lire un passage d’un texte de Jacques de Lacretelle intitulé Marcel Proust à Cabourg : « Tout a bien changé dira-t-on. Proust ne reconnaîtrait plus son Cabourg. Je n’en suis pas si sûr. Il était de ceux qui ne croient pas à la fixité des choses tant il s’efforce d’en dégager pour la postérité les lignes essentielles. Relisez À la recherche du temps perdu à Cabourg et vous croirez à la beauté du monde et à l’intelligence humaine ». Il n’y a pas, à ma connaissance, de film plus lumineux de Guy Gilles que celui sur Proust et ce serait avoir des mouches dans les yeux que de ne pas y voir un peu de la liberté utopique de Mai 68. 

Proust, l’art et la douleur (1971)

« Je suis dans une cellule. On vient me dire : ton père est mort. Je suis libéré. »

Il y a un contre-coup à cette extase. Comme déjà depuis ses premiers films, le bonheur ne dure pas longtemps. Il s’interrompt brutalement et Gilles réalisera Absences répétées en 1972. Le résumé du film est le suivant : François, 22 ans, se fait licencier de la banque où il travaillait, suite à ses absences répétées. Il s’enferme dans sa chambre, se noie dans la dope. Ses proches le visitent : sa fiancée, sa mère, un garçon qu’il a aimé, un jeune adolescent. Mais l’attachement à la vie quitte lentement François. Dans ce film tout se passe comme si « la formidable énergie déployée par un peuple, une fois consumée et ravalée par le quotidien blafard, ne pouvait que se muer en son contraire : la dépression. Ces jeunes gens ne sont pas réellement politisés mais, marginalisés, ils sont lucides sur la société qui les entoure ; ce sont les mots de François à ses parents : ’’Je ne veux pas marcher à petits pas comptés vers la mort comme vous le faites’’ » [2]. Toujours cette même question, faut-il partir ou rester ? Le personnage de François ne choisit ni l’un ni l’autre, car choisir c’est encore croire à quelque chose. Il se laisse plutôt dériver, porté par la drogue et la mélancolie, jusqu’à ne plus voir de vie inscrite sur les corps de ses proches.
Il y a cette fabuleuse scène dans le film, le concert, de jeunes gens au milieu de bourgeois écoutant un morceau de piano joué par Jouané. Une fille croise le regard d’un garçon, un garçon croise le regard d’un garçon, et d’autres regards se perdent dans le vague à l’âme musical. Rien n’est fixe, y compris le désir. L’homosexualité n’est pas nommée dans ses films, elle apparaît même parfois voilée dans le simple regard admiratif que porte le cinéaste sur Patrick Jouané, ou alors elle existe comme ça, musicalement, par intervalle, sans nom ni identité. Dans un entretien pour la revue des homosexualités Masques, quand on lui pose la question de l’ambiguïté sexuelle du héros de son film Le Crime d’amour, Guy Gilles répond : « Il n’est pas ambigu sexuellement, il est sexuel. Je sais qu’on m’accuse quand je dis cela d’intellectualiser. Mais est-ce qu’on peut dire de quelqu’un qui touche à toutes les sexualités qu’il est ambigu ? Si oui, alors oui ! Mais je réponds comme cela parce que je ne veux pas tomber dans le système des terminologies... bisexualité, etc. Il touche à tout, très clairement ».

Guy Gilles aime à donner une forme au trouble des relations et du désir. Je crois que ce qui était perçu comme naïf dans son cinéma esquisse en réalité une sorte d’antipolitique de la sexualité qui ne se laisse pas figer aussitôt qu’elle se libère, qui se dérobe dès lors qu’elle s’apprête à être maîtrisée. C’est quelque chose d’en réalité profondément politique, si profond qu’elle ne ressemble plus aux formes connues de ce qui doit être politique.
Je terminerai ce portrait incomplet en évoquant son film documentaire sur Jean Genet, Saint, martyr et poète, réalisé en 1975. Il s’agit d’un magnifique travail de montage, haletant de désirs et d’interférences des sens. Les héros gilliens et les héros genétiens ont beaucoup en commun : ils sont vagabonds, hors la loi, criminels, prostitués, hors du politique, marginalisés et charnels. Tous cherchent à fuir le monde duquel ils sont rejetés et prennent d’assaut leurs fantasmes pour explorer cette dérive.

Socrata,
avril 2020.

Pour aller plus loin dans la découverte du cinéma de Guy Gilles, vous pouvez lire Guy Gilles, un cinéaste au fil du temps, un ouvrage dirigé par Gaël Lépingle et Marcos Uzal.

Quelques films de Guy Gilles visibles sur internet :
Chaîne youtube Guy Gilles
Proust, l’art et la douleur sur le site de l’INA.

[1Gaël Lépingle, « Une filmographie », in Guy Gilles, un cinéaste au fil du temps.

[2Jean-Sébastien Chauvin, « Vivre sans souvenirs », in Guy Gilles, un cinéaste au fil du temps.

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