Trou Noir : un voyage dans la dissidence sexuelle

« Avec Trou Noir, nous aimerions stimuler le désir de révolution au-delà des limites du possible. »

publié en AVRIL 2020, dans le numéro QUATRE

Nous reproduisons ce texte que nous avons déjà fait paraître sur le site Lundi matin le 6 avril dernier dans le but de présenter notre travail éditorial avec Trou Noir. Ce nouveau magazine en ligne a vu le jour le 28 janvier 2020 avec pour objectif de rendre compte des réflexions, recherches et affirmations qui s’énoncent sur le terrain des dissidences sexuelles. Sa périodicité est mensuelle, tous les 28 de chaque mois, le 28 faisant écho aux émeutes spontanées de Stonewall à New York le 28 juin 1969. Présentations.

Le trou noir des sexualités

Trou Noir est une aventure éditoriale faisant le pari que les débats et réflexions actuelles sur le genre et la sexualité ne sont pas des questionnements subsidiaires ni partiels dans la lutte générale contre le capitalisme. Les notions de « minorités sexuelles » sont avant tout le résultat d’un séquençage politique et sociologique, permettant de hiérarchiser les vécus et les identités selon des critères de priorisation des luttes. C’est aussi une manière de dire, chacun.e sa lutte, chacun.e sa corporation, chacun.e sa « particularité ». Or il est évident que la transidentité, l’homosexualité, l’intersexualité, le féminin, le masculin, la libido, le BDSM, la procréation, l’abstinence, les fluides, la séduction, la maternité, le fantasme, le travail du sexe, les pieds, les mains, la langue, concernent non seulement tout le monde mais aussi tout ce qui structure, modèle et agite le monde dans lequel on vit.

Il y a donc quelque chose d’insatisfaisant à nommer « luttes minoritaires » des luttes qui cherchent à rendre compte du rôle que peuvent jouer le genre et les sexualités tant dans le fondement même du pouvoir capitaliste que dans les contre-attaques que nous défendons.

Bien sûr il y a un paradoxe, ce sont les rebuts de la Norme qui entrent en premier dans la sphère de la dissidence sexuelle. Ce sont ces rebuts qui, dans les années 1970, ont lancé les mouvements de libération sexuelle afin de faire entrer leur lutte dans le paradigme révolutionnaire de l’après Mai 68. Ce sont ces rebuts qui ont porté l’offensive face à la pandémie du sida dans les année 1980 et 1990. Ce sont ces rebuts qui aujourd’hui luttent contre l’intégrationnisme forcé et la mise au pas mercantile de nos vécus soutenus par les institutions LGBT. Leur point commun est que chacun de ces mouvements a dû affronter en même temps la conscience de gauche qui cherche soit à les minorer, soit à les « intégrer », et la conscience de droite qui cherche plus simplement à les détruire.
Dans un entretien que nous a accordé Hélène Hazera, elle faisait la réflexion suivante concernant le moment de la Libération en France : « C’est le grand truc de ma vie et je ne suis pas la seule, c’est de comprendre comment les zones de libertés deviennent des zones d’oppressions. Comment la Résistance en France, la Libération, s’est faite sur le dos des homos. Tous les artistes ont été emmerdés à part Géorgius qui a écrit des articles pros nazis dans les journaux. Mais Suzy Solidor, André Claveau, tous les artistes étaient homos. Il y a un petit truc curieux et terrible à la fois, c’est que les homos de la Résistance la ferment. Ils s’écrasent. Ils laissent faire ça. » Ces rebuts forment pour nous les véritables acteurs et actrices de la dissidence sexuelle, toutes celles et ceux qui après une vie de lutte furent confiné.e.s dans les silences de l’Histoire.

Documenter, archiver et critiquer les mouvements de l’histoire est une tâche qui nous incombe. Trou Noir entend y prendre part en publiant un éventail des dissensus actuels et passés. Il est crucial de mettre en avant une vision des choses qui prenne en considération le genre et la sexualité comme grille de lecture sérieuse et légitime. La visibilité est une partie importante, sinon fondamentale, de nos luttes. Dans l’article La fièvre des archives, Sam Bourcier aborde la question de l’archive et de la visibilité en ces termes : « Parce que l’archive n’est pas synonyme de mémoire, de se tourner vers le passé. Parce que qui dit visibilité, dit sélection, interprétation, autorité. Parce que tout dépend du modèle de l’archive que l’on se choisit. Et il y en a, qui vous ramènent directement au placard ou dans la tombe. Alors qu’il y en a qui vous donnent de la force et vous projette dans le futur et vous permette précisément de contrer ce que Foucault appelait les censures productives. » Il s’agit ici du cœur du problème d’un média assumant un parti pris, celui de la propagande : dans le but de sortir du silence politique dans lequel nous sommes confiné.e.s, il est extrêmement difficile, voire impossible, de ne pas produire d’autres silences. La censure avance avec deux visages, d’un côté il y a une injonction à se taire, à ne pas prendre trop de place, à ne pas exister ; de l’autre une injonction à parler, à agir en fonction des recommandations de la Norme. Il y a toujours un espace vide – trou noir – qui subsiste sur lequel on a l’impression qu’il n’y a rien à dire et c’est précisément sur ce rien qu’il nous faut travailler.

Cette problématique est au cœur de l’histoire du concept de genre. Nous avons publié dans le dernier numéro de Trou Noir une excellente synthèse de l’histoire de cette notion par Anne Emmanuelle Berger, spécialiste des études sur le genre : « Ce que l’on appelle gender theory ne doit pas être interprété, comme on le fait parfois ici de façon tendancieuse, en brandissant l’épouvantail de la théorie du genre comme si cette formule recouvrait un corps de doctrines homogènes. Sous ce nom, ce sont en réalité des propositions théoriques et des positions épistémologiques diverses, voire divergentes qui sont rassemblées et discutées. » Cet article nous montre par exemple qu’une des manières de déjouer les pièges de la censure consiste à connaître l’histoire des mots que nous utilisons pour caractériser nos vécus et le monde dans lequel nous nous inscrivons. Et disons-le, nous ne sommes qu’au début de cette vaste exploration inter-galactique.

Le trou noir des actualités

Il fut un temps où pour connaître les « actualités », il fallait se rendre au cinéma. Aujourd’hui, nous en sommes submergés, dans un flot ininterrompu de news et de fake news, de tribunes et de droits de réponse, de live et de reportages, et tout cela se retrouve commenté, relayé, publicisé, extrapolé toujours trop loin, trop vite, avant même d’avoir pris réellement le temps de réfléchir aux conneries qu’on était en train de répéter. La ligne que nous espérons tenir avec Trou Noir pourrait être définie en ces termes : la seule actualité qui nous intéresse est celle de la dissidence sexuelle. Que ce soit la réponse des femmes mexicaines face aux féminicides, le retour discret du fichage homosexuel en France ou le phallus d’un député français ; toutes ces histoires tissent nos actualités par le regard que l’on porte sur elles. Et il n’est nul besoin d’experts pour que ces regards puissent prétendre à l’écriture collective d’une contre-actualité politique. Nous devons enlever les filtres un à un car l’actualité en est remplie, des filtres d’angoisse qui obstruent la vue, empêchent les sens de s’aiguiser. Si on n’enlevait pas ces filtres, on ne pourrait pas voir que les femmes ne font pas que subir les violences mais qu’elles s’organisent ; on ne pourrait pas voir qu’il y a un arrière-goût de Gestapo dans la nouvelle appli de fichage pour les gendarmes ; on ne pourrait pas voir qu’une certaine idée du pouvoir a été sauvegardée derrière le « scandale » de l’affaire Griveaux.

Mais l’actualité c’est aussi ce qui se passe en ce moment et qui ne fait pas événement. Dans le dernier numéro de Trou Noir, nous avons par exemple publié un très bel article sur les femmes wolofs qui livre un autre point de vue sur la sexualité dans la religion musulmane telle qu’elle peut être pratiquée au Sénégal tout en la mettant en perspective avec le rapport au mariage et à l’argent que cela suppose : « La sexualité est présente au quotidien dans la vie des femmes, dans les discussions, dans les gestes de beauté quotidiens (la plupart des femmes portent leurs perles de hanches en permanence sous leurs tenues quotidiennes), dans la cuisine et dans leur « course aux armements », leur acquisition permanente de nouveaux objets pour stimuler le désir. »

Le trou noir de la révolution

Avec Trou Noir, nous aimerions stimuler le désir de révolution au-delà des limites du possible. Car il est de plus en plus probable que la révolution sexuelle n’a jamais eu lieu ou qu’elle a manqué sa cible. Il est toujours compliqué de prévoir la suite des événements. D’autant que la séquence temporelle dans laquelle nous sommes (des mouvements de révoltes partout dans le monde, la montée en force d’un néo-conservatisme fascistoïde, la catastrophe écologique qui devient sensible, etc.) semble échapper à nos vieilles catégories de pensée et d’analyse. Plutôt que de céder à la panique qui ne produit jamais rien de bon, plutôt que de se faire avoir par les discours apocalyptiques ambiants, il s’agit bien de se poser, de prendre le temps de penser, de fouiller dans le passé, et de se demander à quoi pourrait ressembler un avenir désirable. Nous avons besoin de bien comprendre ce qui se passe actuellement, de mettre les bons mots dessus, pour ne plus mettre toute notre énergie à combattre des moulins à vent qui nous semblaient pourtant si menaçants. Ces « moulins à vent » pourraient être ce que croient combattre les hommes et les femmes politiques à coup de lois, de décrets et de négociations sans pour autant ne jamais parvenir à les arrêter de tourner. C’est pourquoi nous avons fait nôtre cette lumineuse formule de Mario Mieli citée dans l’article Pour un communisme gay : « Les vrais révolutionnaires, cessant d’être des politiciens, seront des amants » ; et les portes de Trou Noir vous sont grandes ouvertes.

La Rédaction de Trou Noir, avril 2020.

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