TROU NOIR

Voyage dans la dissidence sexuelle

Le 28 de chaque mois

Portrait de Magnus Hirschfeld

La publication de l’article "Homosexualité pendant la Seconde Guerre mondiale"le mois dernier, ouvrait une porte sur une série d’interrogations à propos du rapport qu’entretient l’homosexualité avec la politique. Non seulement comme une figure clivante, pourchassée et persécutée, mais dès l’entre-deux-guerres comme un champ politique à part entière dont la lecture aurait comme pouvoir la consécration ou la ruine d’une société. C’est pour approfondir ces questions que nous proposons ce portrait de Magnus Hirschfeld.

« Attendu que, dès 1869, les administrations sanitaires centrales autrichiennes comme Allemande – dont sont membres des hommes comme Lagenbeck et Virchow – firent une expertise commandée selon laquelle les menaces de pénalisation des rapports homosexuels devraient être abolies, alléguant que les actes en question ne se distinguaient pas des autres actes, nulle part jusqu’à présent menacés de pénalisation, actes qui seraient perpétrés sur son propre corps, entre femmes ou entre hommes et femmes ;
Vu que l’abrogation de telles dispositions pénales en France, en Italie, en Hollande et dans de nombreux autres pays ne s’est ensuivie d’aucune dépravation et n’a pas eu d’autres conséquences fâcheuses ;
Considérant que la recherche scientifique, qui s’est occupée ces vingt dernières années très sérieusement de la question homosexuelle (amour sensuel entre personnes du même sexe), animée par des savants de langue allemande, anglaise et française, a établi ceci sans exception – ce qu’exprimèrent déjà les premiers savants qui se penchèrent sur cette question – qu’il devait s’agir, quant à ce phénomène aussi généralement répandu dans l’espace et le temps de par sa nature, du résultat d’une disposition due à la constitution interne du sujet ;
Soulignant qu’il est pour ainsi dire considéré comme acquis actuellement que les origines de ce phénomène, à première vue mystérieux, sont à chercher parmi les conditions de l’évolution, lesquelles dépendent de la constitution bisexuelle (androgyne) primitive de l’homme, d’où il s’ensuit que personne ne peut se voir attribuer une quelconque culpabilité morale pour une telle disposition affective ;
Vu que cette disposition homosexuelle a besoin la plupart du temps de passer à l’acte à un même degré, et souvent encore à un plus haut degré, que la normale ;
Attendu que, selon l’avis de tous les experts, le coït anal et oral est relativement rare dans l’échange sexuel inverti et, en tous cas, pas plus répandu que dans l’acte sexuel normal ;
Étant donné que, parmi ceux qui éprouvèrent cette sorte de sentiments, comme cela a été démontré non seulement pour l’Antiquité classique, mais pour toutes les époques, la nôtre comprise, se sont trouvé des hommes et des femmes de la plus grande valeur intellectuelle ;
Considérant que la loi existante ne délivre aucun inverti de ses instincts, mais qu’en revanche elle a pourchassé un grand nombre de braves gens utiles, à qui la nature porte plus qu’assez préjudice et qu’elle les a poussés injustement à la honte, au désespoir et même à la folie et à la mort, même lorsque la peine n’était que d’un jour de prison – dans l’Empire allemand, c’est la peine minimale pour cette conduite – ou lorsque seule une instruction préliminaire a été ouverte ;
Compte tenu de ce que ces dispositions pénales ont grandement favorisé le règne du chantage à grande échelle et la prostitution masculine, hautement répréhensible, les soussignés, dont les noms répondent du sérieux et de l’intégrité de leurs intentions, animés par la passion de la vérité, de la justice et de l’humanité, déclarent que la version actuelle du Paragraphe 175 du Code pénal est inconciliable avec les progrès de la connaissance et incitent le corps législatif à modifier ce paragraphe le plus rapidement possible, de telle sorte que, à l’instar des pays susnommés, soit condamnables les actes sexuels entre personnes du même sexe aussi bien qu’entre personnes de sexes différents (homosexuels comme hétérosexuels), quand ils sont pratiqués en faisant usage de la violence, quand ils impliquent des personnes âgées de moins de seize ans ou quand ils sont l’occasion d’une « atteinte publique à la pudeur » (c’est-à-dire en infraction au Paragraphe 183 du Code pénal).
 »

Cette pétition est le premier geste public et assumé, d’envergure internationale, à l’encontre de la loi allemande anti-homosexuelle, le paragraphe 175 [1]. Nous sommes en 1897 et ce coup d’éclat vient d’être orchestré par Magnus Hirschfeld à travers le fraichement créé Comité humanitaire et scientifique, WhK. En quelques années, cette pétition obtiendra plus de six mille signatures parmi lesquelles celles d’artistes comme Hermann Hesse, Thomas Mann, Rainer Maria Rilke, Stephan Zweig, Lou Andréa Salomé, Karl Jaspers, Georg Grosz, Gerhart Hauptmann, de médecins comme Sigmund Freud, d’hommes politiques comme celle du futur ministre des Finances Rudolf Hilferding, des leaders sociodémocrates August Bebel, Karl Kautsky, Eduard Bernstein, des sociologues comme Max Scheller et Franz Oppenheinmer, des sexologues comme Richard von Krafft-Ebing, des théologiens comme Martin Buber et des scientifiques comme Albert Einstein. On y trouve aussi des noms prestigieux étrangers comme Emile Zola [2] et Léon Tolstoï.

En cette aube du siècle nouveau, Magnus Hirschfeld entame sa carrière de personnalité médiatique dont la réputation ira grandissant, faisant de lui le médecin défenseur de l’homosexualité. Alors que la science et particulièrement la médecine s’impose au détriment de la morale religieuse dans la course à l’intelligibilité du monde, la loi est redéfinie en profondeur pour faire face aux changements sociaux que subit l’Allemagne.
« La loi se psychiatrise, renonce à sa prétention au savoir total pour se conformer aux directives d’une science médicale seule capable, en définitive, de dire où commence le pathologique, l’ « impudique », seule capable de l’expliquer par l’expertise du sujet. Elle affirme punir les seuls actes, mais elle profile, par la jurisprudence, par les rapports de police, par les instructions, un homosexuel type, ou des types d’homosexualité dont les actes susceptibles de sanction juridique n’en sont que l’émergence ponctuelle [3]. »

Ce principe s’en trouve illustré par une série d’affaires de mœurs retentissantes à caractère homosexuel qui émaillèrent la fin du siècle. Ces affaires sont le reflet d’affrontements de tendances sociales cherchant à aiguiller la marche du progrès. L’homosexualité devient une question médicale, sociale et médiatique incontournable autour de la figure de l’homosexuel. Comme l’analyse brillamment Michel Foucault :

« L’homosexuel du XIXe siècle est devenu un personnage : un passé, une histoire et une enfance, un caractère, une forme de vie ; une morphologie aussi, avec une anatomie indiscrète et peut être une physiologie mystérieuse. Rien de ce qu’il est au total n’échappe à sa sexualité. Partout en lui, elle est présente : sous-jacente à toutes ses conduites parce qu’elle en est le principe insidieux et indéfiniment actif ; inscrite sans pudeur sur son visage et sur son corps parce qu’elle est un secret qui se trahit toujours. Elle lui est consubstantielle, moins comme un péché d’habitude que comme une nature singulière. Il ne faut pas oublier que la catégorie psychologique, psychiatrique, médicale de l’homosexualité s’est constituée du jour où on l’a caractérisée — le fameux article de Westphal en
1870, sur les “sensations sexuelles contraires” peut valoir comme date de naissance — moins par un type de relations sexuelles que par une certaine qualité de la sensibilité sexuelle, une certaine manière d’intervertir en soi-même le masculin et le féminin. L’homosexualité est apparue comme une des figures de la sexualité lorsqu’elle a été rabattue de la pratique de la sodomie sur une sorte d’androgynie intérieure, un hermaphrodisme de l’âme. Le sodomite était un relaps, l’homosexuel est maintenant une espèce. » [4]

Le procès d’Oscar Wilde eut un retentissement dans l’Europe entière. Suite à des injures professées par le père de son amant, Oscar Wilde porta l’affaire en justice pour défendre son honneur. Celle-ci conduisit à un non-lieu après que de jeunes prostitués vinrent témoigner de leur relation avec le dandy. Il s’en suivit deux autres procès dans lesquels il fut mis en accusation d’outrage aux bonnes mœurs et de sodomie. Le 25 mai 1895, Oscar Wilde est condamné à deux ans de travaux forcés pour grave immoralité.

Quelques années plus tard, l’Allemagne fut ébranlée par un scandale politique révélant l’homosexualité de personnalités publiques. Cette affaire participa grandement à faire de l’homosexuel une figure clivante.
1907. Maximilian Harden, journaliste au Die Zukunft accusa dans ses articles le diplomate Philipp zu Eulenburg, proche du Kaiser Guillaume II et le comte Kuno von Moltke commandant de Berlin d’être des homosexuels. Cette campagne de diffamation, dont les mobiles sont d’ordre politique, accusait les deux protagonistes d’avoir transmis des informations au premier secrétaire de la légion française à Berlin, connu pour être un homosexuel notoire. Cette affaire d’État eut pour conséquence d’affaiblir le pouvoir de Guillaume II en discréditant son entourage et en remettant en cause la politique étrangère allemande. Les deux accusés durent démissionner et rendre leurs décorations. Dans cette affaire aussi les accusés, cherchant à sauver leur honneur, plaidèrent leur cause devant le tribunal. Le procès tourna très vite en leur défaveur. Les révélations se succédèrent. On apprit entre autres choses que la femme de von Moltke, venue témoigner, n’avait eu que deux rapports sexuels avec son mari et que celui-ci plaçait une casserole d’eau entre eux la nuit pour la décourager de ses ardeurs.

Magnus Hirschfeld, interrogé en qualité de spécialiste lors du procès, expliqua que la sensibilité féminine de von Moltke faisait certainement de lui un homosexuel. Pour lui, chaque occasion de porter publiquement un discours d’acceptation à l’égard des homosexuels était bonne à prendre. En outre, il cherchait à mettre en lumière l’hypocrisie de l’État qui d’un côté tolérait l’homosexualité des élites politiques tandis qu’il condamnait de l’autre les homosexuels lambda par le paragraphe 175.
Après plusieurs procès, la rétractation de l’avis médical de Magnus Hirschfeld et la pathologisation de la femme de von Moltke comme hystérique, Harden fut condamné à quatre mois de prison pour ses articles. Comme le souligne Florence Tamagne : « Eulenbourg fut disgracié et ruiné, et la presse et le grand public assimilèrent désormais les homosexuels à des traitres à la nation. L’intervention d’Hirschfeld, juif et homosexuel, dans le procès, imposa l’idée d’une conspiration des deux groupes visant à la ruine de l’Empire » [5] .

Revenons un peu en arrière pour comprendre comment un tel personnage a pu voir le jour et se construire. Chaque époque se clarifie en quelques figures, canalisant rapports de forces, attributs psychologiques, conditions d’existence, langages, contenus dans l’ensemble du social. Par sa seule existence, la figure polarise la société, chacun la connait et elle ne laisse personne indifférent. Magnus Hirschfeld est sans aucun doute une figure de son temps.

Origines d’un homme de son temps

Magnus Hirschfeld vint au monde en 1868 à Kolberg dans la région prussienne de Poméranie. Il est le septième enfant de Hermann Hirschfeld et Frederika Mann, juifs sécularisés et bien établis dans la région. Hermann Hirschfeld, notable et médecin réputé, fut un patriote allemand récompensé pour ses mérites [6].
L’influence du père de Magnus sur lui et ses frères et sœurs sera déterminante dans leur carrière respective puisque beaucoup emprunteront la voie de la médecine. Le jeune Magnus se passionne pour l’étude des langues et leur analyse historique. À 16 ans, il écrit un essai intitulé Traum einer Weltsprache (Rêve d’une langue mondiale) qui préfigure déjà son esprit cosmopolite et internationaliste. C’est pourtant à la médecine et aux sciences naturelles qu’il donne sa priorité. À Berlin, il se lie d’amitié avec August Bebel, président du parti social-démocrate, et se forge une culture politique socialiste. Mais c’est seulement lors de son transfert à Munich (1891) que Magnus va s’épanouir et concrétiser son désir de renommée intellectuelle. Sa rencontre avec le dramaturge norvégien Henrik Ibsen et les frères Wedekind, Frank et Donald, le projette dans les mouvements culturels d’avant-garde, remettant en cause la moralité bourgeoise et ses mœurs sexuelles corsetées. Il est particulièrement proche du mouvement naturaliste qui cherche à dépeindre les maux de la modernité, ainsi que leurs causes, comme l’alcoolisme ou l’extrême pauvreté.

Son diplôme de médecin obtenu, Magnus va entreprendre une série de voyages pendant les deux années qui vont suivre. Il rencontre l’élite médicale des pays qu’il traverse comme la France, l’Italie et les États-Unis où il donne des conférences médicales sur les modes de vie naturels. Il s’installe à Magdebourg en tant qu’obstétricien. Il exerce deux années puis part s’installer à Berlin conciliant ainsi ses engagements en faveur du progrès social avec son amour pour la littérature et les arts. Il participe à des groupes d’avant-garde et des associations comme la Neue Gemeinschaft (Nouvelle communauté) d’inspiration socialiste, qui cherche à rendre la culture accessible aux classes populaires et à donner aux travailleurs une place dans la culture au travers de magazine et de journaux, de clubs littéraires et théâtraux. Magnus Hirschfeld est également membre de l’association Friedrichshagener Dichterkreis (Cercle poétique de Friedrichshagen) qui comptait les écrivains modernistes Detlev von Liliencron et Richard Dehmel, les dramaturges naturalistes Frank Wedekind, Gerhart Hauptmann et Karl Hauptmann, ainsi que les célèbres anarchistes Erich Mühsam, Gustav Landauer, Leo Berg, Martin Buber et Franziska Mann (sœur de Magnus Hirschfeld). L’association a donné naissance à une société communautaire appelée « l’Ordre pour la vie véritable ». Magnus prit ses distances avec cette communauté lors de son tournant spiritualiste.

Magnus Hirschefeld est tout entier un homme de la modernité. Il découvre son homosexualité en côtoyant les avant-gardes littéraires, et croit fermement en la médecine, seule capable de répondre aux problèmes sociaux de son temps. Il est déjà reconnu comme médecin et participe de ces moments internationaux au cours desquels circulent les nouvelles théories et pratiques médicales. C’est lors du suicide d’un militaire qui se savait homosexuel que Magnus Hirschfeld va véritablement épouser la cause homosexuelle et y vouer son existence.
Tourmenté par la conscience de sa nature et l’envie de satisfaire aux exigences de son statut social, l’officier se tira une balle dans la tête la veille de son mariage. On retrouva une lettre près du cadavre, adressée à Magnus Hirschfeld. Dans cette lettre, l’officier racontait sa tragédie personnelle et qualifiait son homosexualité de « malédiction contre la nature humaine et la loi ».
C’est cet épisode qui permettra à Magnus d’imaginer une stratégie capable d’enrayer ce genre de drame bien trop fréquent. Sa volonté de diffuser ses connaissances scientifiques au sujet des différentes manifestations de l’amour chez les humains entrainerait inévitablement à ses yeux la dissipation de l’ignorance, des préjugés et de la morale concernant l’amour entre personnes du même sexe. En 1896 et sous le pseudonyme de Theodor Ramien, Magnus Hirschfeld publie Sappho und Sokrates : oder wie erklärt sich die Liebe der Männer und Frauen zu Personen des eigenen Geschlechts ? (Sappho et Socrate : ou comment s’explique l’amour des hommes et des femmes pour les personnes de leur propre sexe ?). Il y poursuit et y développe les théories de Karl Heinrich Ulrich [7], selon lequel les homosexuels ou « uranien » se distinguaient des hétérosexuels en ce qu’ils possédaient une anima muliebris in corpore virili inclusa (une âme de femme dans un corps d’homme). La théorie de Magnus était enrichie par de nouvelles désignations en fonction du degré de masculinisation ou de la féminisation d’une personne. Aux côtés de la femme et de l’homme, une riche variété de types sexuels vient complexifier les préjugés binaires inhérents à l’amour et la sexualité. Notre théoricien les classera en quatre catégories principales : hermaphrodites [8], androgynes, homosexuels, travestis. Suivra une trentaine d’autres ouvrages développant ses théories.

Observateur infatigable empruntant à la médecine, la sociologie et l’anthropologie, Magnus Hirschfeld utilisait des sources variées comme des témoignages, des photos, des lectures scientifiques et des questionnaires pour étayer et construire ses théories relatives aux comportements amoureux et sexuels humains.

Comité scientifique et humanitaire

La pétition, et la recherche d’une visibilité de la cause homosexuelle trouvent sa concrétisation dans la création d’une institution capable d’entreprendre une telle démarche. Avec l’aide de son éditeur Max Spohr, du juriste Eduard Oberg et de l’écrivain Franz Joseph von Bülow, Magnus Hirschfeld fonde, le 14 mai 1897, le Wissenschaftlich-humanitäres Komitee (comité humanitaire et scientifique) à Berlin. Doté d’un fonctionnement collégial, le comité, indépendant politiquement, avait pour but la défense des homosexuels en militant sous la forme d’un groupe de pression et d’information auprès des partis politiques pour l’abrogation du paragraphe 175, en éduquant la société sur les théories de l’homosexualité par le biais de brochures, d’articles et de conférences et en interpellant les homosexuels eux-mêmes pour la défense de leurs droits.

L’intervention ratée de Magnus Hirschfeld lors des procès de von Moltke et Eulenburg porte immédiatement atteinte au comité scientifique humanitaire. Celui-ci y perd ses principaux soutiens financiers. Dans la foulée de cette affaire, un nouveau projet du Code pénal proposait d’étendre la criminalisation de l’homosexualité masculine au lesbianisme. Magnus Hirschfeld se rapproche alors de militantes féministes pour lutter contre ce projet de réforme judiciaire. Il tint un meeting en 1911 avec Hélène Stöcker, figure centrale du mouvement féministe allemand. La vision des femmes d’Hélène Stöcker, différentes culturellement et biologiquement des hommes, l’amenait à percevoir cette différence comme une force. Prônant la « révolution sexuelle », elle plaida contre la criminalisation de l’avortement et fonda l’Union de la protection des mères en menant une politique d’éducation sexuelle et d’information autour de la contraception, de l’hygiène et de la santé.

C’est au cours de cette période que Magnus Hirschfeld soutint ses collègues féminines en promouvant l’égalité des femmes avec les hommes. Jusqu’en 1908, les femmes n’étaient pas admises à l’université. Il faut noter en outre que l’obtention du droit de vote des femmes à la sortie de la guerre provoqua chez lui un vif enthousiasme. Il publiera dans la foulée un texte co-écrit avec sa sœur intitulé Was jede Frau vom Wahlrecht wissen muss (Ce que chaque femme devrait savoir sur le suffrage).

En 1912, le comité scientifique humanitaire appela à voter pour les partis de gauche [9] soutenant l’abrogation du paragraphe 175 en publiant un encart explicite dans les journaux : « Vous, du troisième sexe, n’oubliez pas ceci : les conservateurs ont toujours parlé contre vous. La gauche a parlé en votre faveur. Tenez-en compte. » Magnus Hirschfeld chercha toujours à se distancier de la politique. Se disant lui-même apolitique, il croit en la médecine dont il fait découler des principes logiques et rationnels. Cet appel du comité nous renseigne donc sur la prégnance de la question homosexuelle qui semble non seulement être une question sociale de premier plan, mais de surcroît une question clivante creusant le fossé entre progressistes et conservateurs.

LA GUERRE

Toutes les préoccupations sociales volèrent en éclat avec l’imminence de la guerre. Le fort sentiment d’appartenance à la nation allemande, qui à cette époque transcende partis politiques et classe sociale, pousse à l’unité et à la guerre. Fruit de la propagande et d’un fort sentiment national personnel, Magnus Hirschfeld, comme la plupart des Allemands, se laisse entrainer dans l’euphorie de la guerre. Ce premier moment passé, il s’engagera auprès des antiguerres et des pacifistes, pourfendant la folie du conflit dans ses articles et ses discours. Il soignera les blessés comme médecin de la Croix-Rouge et aidera bon nombre d’hommes et de femmes, homosexuels ou non, à s’engager dans la guerre par des conseils relatifs à leurs apparences et leurs comportements [10]. Il prévoyait de rapporter publiquement leurs actes d’héroïsme dans le bulletin du Comité humanitaire et scientifique et invitait tous les homosexuels à lui écrire leurs expériences de la guerre. Dans de nombreux cas où des activités homosexuelles ont été découvertes dans l’armée, Hirschfeld est intervenu, avec succès, en faveur de ces soldats pour atténuer les sanctions. Il en tirera une histoire de la sexualité pendant la première guerre mondiale en deux volumes.

La fin de la guerre est également celle de l’Empire. La révolution amorcée par les conseils de soldats puis d’ouvriers proclame la République dans une agitation qui durera plusieurs années. Le mouvement socialiste modéré accède au pouvoir. Remarqué pour ses efforts de guerre au sein de la Croix-Rouge, Magnus Hirschfeld est invité à prononcer un discours saluant la nouvelle République allemande devant le Reichstag le 10 novembre 1918. Cette date symbolise à bien des égards, la période en train de s’ouvrir de l’entre-deux-guerres. Alors que Magnus salue la bravoure, des soldats et des marins ayant déclenché la Révolution sociale, promesse d’émancipation et de renouveau de l’Allemagne, à l’extérieur des monarchistes tirent sur les soldats et la foule entrainant des combats de rue. Magnus, ami de longue date d’August Bebel, est exalté par les promesses du socialisme dont certaines des premières mesures augurent les changements sociaux tant attendus, mue par les forces du progrès. Voici un extrait de son discours :

« L’union de tous les citoyens d’Allemagne, l’entraide mutuelle, l’évolution de la société en un seul organisme, l’égalité pour tous, tous pour tous et tous pour chacun. Et ce que nous voulons encore plus : l’unité de toutes les nations de la terre ; nous devons lutter contre la haine des autres nations, lutter contre le chauvinisme national. Nous voulons la fin des barrières économiques et personnelles entre les nations, et le droit du peuple à choisir son propre gouvernement. Nous voulons un pouvoir judiciaire du peuple et un Parlement mondial. Personne ne jamais dire à l’avenir « Prolétariat uni », mais « les peuples de la terre unis ». Citoyens d’Allemagne, ayons confiance dans le nouveau gouvernement révolutionnaire. Je vous demande à tous de le soutenir afin que le pays puisse vivre dans la paix et l’ordre. Alors nous pouvons espérer de mener à nouveau, bientôt, une vie de dignité humaine et de fierté. » [11]

Fort de ses bonnes relations avec le gouvernement social-démocrate, Hirscheld contribue, avec ses collègues médecins libéraux Julius Moses et Alfred Grotjahn, à la rédaction d’une pétition pour la nationalisation des services de santé. Dans sa vision, la réforme des services de santé devrait inclure les soins de santé, l’éducation et les frais de justice. Sa vision égalitaire impliquait une refonte du système de soins de santé qui conduirait non seulement à l’abolition de la médecine privée, mais transformerait également les médecins et les avocats en fonctionnaires d’État.

L’institut des sciences sexuelles

Moins d’un an à peine après la fin de la guerre, et fort d’un soutien financier de la part de l’État, Hirschfeld fonde l’Institut pour la science sexuelle à Berlin comme une prolongation scientifique de la révolution allemande. L’institut était un centre de recherche scientifique collectant tout document à propos d’homosexualité dans ses dimensions biologique, pathologique, sociologique et anthropologique. L’institut comprenait également un musée et une bibliothèque. Il permit la mise au point de procédures médicales expérimentales comme la première tentative de réassignation sexuelle. Ce lieu avait la vocation d’aider les homosexuels de Berlin en offrant la possibilité d’une aide psychologique et médicale et en servant d’espace de sociabilité et de rencontre. Son aura le fit très vite connaitre dans le monde entier et de prestigieux visiteurs s’y pressèrent tant du monde de la médecine que des hommes de la culture comme André Gide ou René Crevel. Enfin, l’institut servit naturellement de siège au Comité scientifique humanitaire, de quartiers résidentiels pour les membres du personnel et de logements pour les patients et les invités.

L’Allemagne occupe une place à part dans l’essor de milieux homosexuels. Clubs, cabarets, bar étaient les lieux privilégiés de la sociabilité homosexuelle. Les spectacles de travestis avaient pignon sur rue, et la prostitution masculine abondait. Il ne s’agissait pas seulement de quelques lieux marginaux. Chaque classe sociale possédait ses adresses. Il en allait de même pour les femmes qui fréquentaient leurs propres lieux. La culture donnait le pas et l’on pouvait découvrir tant dans le cinéma que dans les chansons populaires, la peinture et la littérature des références explicite à l’homosexualité qui accompagnait le premier mouvement de militantisme homosexuel européen.

L’élément le plus visible de cette expansion est sans aucun doute la parution puis la prolifération de revues homosexuelles. Revues pour les hommes, mais aussi pour les femmes dont la plus illustre est sans doute Der Eigene. Ces revues étaient une sorte de prolongement des affrontements théoriques et politiques à propos de l’homosexualité. Car les associations étaient nombreuses avec chacune un journal témoignant de leurs prises de position et de leurs inspirations culturelles. Le créateur de la revue Der Eigene, Adolph Brand, fonda la « communauté des spéciaux » pour donner corps à ses théories. Sa vision de l’homosexualité était teintée de virilisme, de liberté et de naturisme.

Une partie de la mission de l’institut consistait à intégrer le grand public dans les discussions concernant la santé, les politiques sexuelles et la socialisation des homosexuels, des travestis, des lesbiennes. L’un des moyens d’y parvenir était d’organiser des conférences et des événements. C’est à cette activité que Magnus Hirschfeld se consacrera durant la décennie des années 20, combattant inlassablement les lois punissant l’homosexualité en faisant la lumière sur les origines et les sensibilités homosexuelles. En effet, les homosexuels étaient fort souvent victimes de chantage de la part de réseaux de prostitués masculins capable d’extorquer des sommes considérables à leurs victimes les poussant parfois jusqu’au suicide. C’est pour dénoncer cette réalité et pour atteindre le plus de monde possible que Magnus Hirschfeld participe activement au premier film homosexuel militant Anders als die Anderen (Différents des autres). Magnus y joue son propre rôle de médecin fustigeant l’intolérance à l’égard des homosexuels et appelant à la suppression du paragraphe 175. Remportant un grand succès populaire, le film se voit pourtant supprimer des salles après des incidents lors de projections.

Devenu un personnage public important, Magnus Hirschfeld canalise une haine double, celle de sa judéité et celle de son homosexualité. Adolph Brand, dont la vision de l’homosexualité, spartiate et masculine s’oppose à celle de Magnus Hirschfeld, n’hésita pas à attaquer Hirschfeld sur ses théories en assimilant ses théories humanistes et bienveillantes à un point de vue oriental hérité de sa judéité (comprendre ici que la défense des folles et des travestis passait pour une affirmation érotique exogène à l’Allemagne).

En 1920, comme il s’adresse à une assemblée à Munich, Hirschfeld est blessé par une attaque antisémite. Les journaux nationaux-socialistes écrivent : « Par bonheur, le Dr Hirschfeld a été si bien battu que sa bouche éloquente ne pourra jamais plus recevoir les baisers de ses disciples ». En 1921, toujours à Munich, une autre attaque le laisse pour mort dans la rue, le crâne ouvert. En 1923, c’est à coups de révolver que les nazis attaquent Hirschfeld à Vienne, lors d’une présentation du film Anders als die Anderen.

Le comité scientifique humanitaire continua sa lutte contre le paragraphe 175. Il lutta également contre la réforme de la loi relative à la prostitution masculine qui alourdissait les peines de travaux forcés. Le comité œuvra comme un lobby auprès des forces politiques allemandes. Il s’évertua à politiser la question homosexuelle en envoyant à chaque député une brochure contre le paragraphe 175. Son estimation de la population homosexuelle d’Allemagne ouvrait à la tentative de fédérer les citoyens homosexuels comme un groupe large capable d’orienter les politiques publiques. Il envisagea même de fonder un parti politique homosexuel destiné à l’abolition du paragraphe 175. Le comité se lia à plusieurs reprises à d’autres organisations homosexuelles dont des revues homosexuelles de premier plan dans le but d’organiser la lutte contre le paragraphe 175. En 1927, le comité soutient très activement un contre-projet de loi (en opposition au nouveau projet maintenant la répression de l’homosexualité) dont la polémique remit l’abrogation du paragraphe 175 sur les devants de la scène. Il milita également pour l’égalité des hommes et des femmes, pour une réforme de l’avortement et la diffusion de moyen contraceptif.
Suite à des dissensions internes, Magnus Hirschfeld démissionne de son poste au sein du comité. À partir de 1929, les persécutions des nazis à son égard s’amplifièrent et il lui devint presque impossible de paraitre en public. Il part donc en voyage en Europe et aux États-Unis, continuant à donner des conférences et publie en 1933 le tour du monde d’un sexologue. Le 6 mai 1933, après l’accession au pouvoir du parti nazi, l’Institut des sciences sexuelles est mis à sac, les dossiers des patients utilisés comme preuve pour incarcérer les homosexuels et la bibliothèque et l’énorme documentation détruite dans un autodafé.

L’entre-deux-guerres fut défini par le destin croisé de deux puissances, issu de deux révolutions, l’Allemagne et l’URSS. L’esprit internationaliste inspira Magnus Hirschfeld qui tenta toujours de construire des ponts entre les différents mouvements homosexuels et plus généralement les mouvements de libération des sexualités. En 1921, était organisé dans les locaux de l’Institut des sciences sexuelles le premier congrès international de la Réforme sexuelle. Magnus Hirschfeld découvrit alors la suppression de la discrimination anti-homosexuelle russe, entrainant un élan de sympathie pro-communiste. Et pour cause, le destin russe augurait l’éveil de l’Europe en matière de progrès social, de tolérance et d’égalité. Or, la fin des années 20 marque également un changement radical quant à la question homosexuelle. Changement d’autant plus marqué qu’il se construit en parallèle, s’imitant l’un l’autre, et se renvoyant les mêmes arguments quant à la dégénérescence de leur peuple respectif. Dès 1928, un sexologue russe, Paasche-Oseski désignait l’homosexualité comme un péril social. C’est lui qui construisit la théorie selon laquelle l’homosexualité était un vice résiduel de la société bourgeoise. En 1934, l’Union soviétique procède à de grandes rafles et envoie les homosexuels dans des goulags en Sibérie. L’Allemagne suivit le même schéma [12].
Maxime Gorki écrivit dans l’Humanisme prolétarien : « Dans les pays fascistes, l’homosexualité ruine la jeunesse et fleurit sans punition. Alors que dans les pays socialistes, l’homosexualité a été déclarée crime social et est punie sévèrement, c’est presque un slogan d’être homosexuel en Allemagne. SUPPRIMEZ L’HOMOSEXUEL ET LE FASCISME DISPARAITRA ».

Magnus Hirschfeld décède à Nice, d’une crise cardiaque en 1935 après avoir utilisé ses dernières forces à reconstruire son institut de sexologie.

Duchesse

[1Pour un approfondissement concernant le paragraphe 175, voir l’article de TROU NOIR du mois dernier : Homosexualité pendant la Seconde Guerre mondiale.

[2Michael Rosenfeld a posté ce commentaire lié à la signature d’Emile Zola : ni Zola ni Tolstoï ne figurent sur la liste des signataires de cette pétition, seuls des citoyens de l’Empire allemand peuvent le signer. Si Hirschfeld déclare s’être adressé à eux, les archives d’Émile Zola n’ont aucune trace d’une telle lettre. Les archives Hirschfeld à Berlin n’ont aucune trace d’une éventuelle réponse de Zola.

[3Extrait de RACE D’EP ! Un siècle d’images de l’homosexualité, republié en 2018 par les éditions la Tempête.

[4Michel Foucault Histoire de la sexualité I, La volonté de savoir, Éditions Gallimard, 1976. Page 59.

[5Florence Tamagne, Histoire de l’homosexualité en Europe, Berlin, Londres, Paris 1919-1939, Éditions du Seuil, 2000.

[6En 1885, un an après sa mort, les habitants de Kolberg érigèrent un monument en son honneur qui sera détruit en 1933 après l’accession au pouvoir du parti nazi.

[7Extrait de Histoire de l’homosexualité, précédemment cité de Florence Tamagne : « Seul Karl Heinrich Ulrichs, lui-même homosexuel et inventeur de la notion d’uranisme, se distingua. Il milita pour la dépénalisation de l’homosexualité, d’abord sous le nom de Numa Numantius, puis sous le sien propre, et soutint que l’homosexualité n’était pas une maladie, mais une simple variation sexuelle qui n’avait pas plus de conséquences que la couleur des cheveux. Sa définition des homosexuels comme un "troisième sexe", qu’il tenta de définir par un système complexe de classification à entrées multiples, rencontra un succès prodigieux, et fut ensuite reprise par Hirschfeld. »

[8Aujourd’hui, on ne parle plus d’hermaphrodisme mais d’intersexuation.

[9Dès 1898, August Bebel, auteur du très remarqué Die Frau und derSozialismus (la femme et le socialisme) réclama au Reichstag l’abolition du paragraphe 175.

[10Voir le texte de Gilles Tréhel, MAGNUS HIRSCHFELD (1868-1935) ET LA FEMME SOLDAT, publié dans l’esprit du temps n°125.

[11Extrait issu de : Magnus Hirschfeld and the Quest for sexual freedom. A history of the first international sexual freedom movement. Elena Mancini 2010.

[12Voir l’article de TROU NOIR Homosexualité pendant la Seconde Guerre mondiale.

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