On les aura ! Entretien avec Hélene Hazera

Entretien avec Hélène Hazera qui nous raconte une vie de luttes

publié en Janvier 2020, dans le numéro UN

Entretien avec Hélène Hazera
Paru une première fois dans l’émission radio ‘Populations à risque’ au printemps 2018 et retranscrite pour Trou Noir en janvier 2020.

Hélène Hazera est une étoile.
Cet entretien est un bout de notre rencontre dans lequel elle revient sur son parcours, sa vie et ses engagements et prouve que lorsque vivre et lutter se mêlent au point d’être indiscernables, les gestes et les paroles prennent une teneur politique radicale. Ils révèlent les partis pris, les amitiés et un rapport au monde généreux incompatible avec l’État, les normes et la bienséance.
Elle traverse la vie comme elle mène ses luttes, sans compromission et avec ce franc-parler qui fait si cruellement défaut aujourd’hui. Hélène nous reçoit dans son univers, caverne des merveilles, mosaïque de tracts, livres, musiques et poésies.
Hélène semble avoir mille et une vies. Connue pour sa participation au FHAR (le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire), elle y œuvrait au sein d’un petit groupe qui foutait le bordel appelé les Gazolines. Elle a joué dans des films et des pièces de théâtre. A connu la prostitution. Elle fut par la suite chroniqueuse télé pour le journal Libération, entrant dans le journal par le biais de Michel Cressole (autre membre emblématique du FHAR). Elle y travaillera en même temps que Guy Hocquenghem. De 2002 à 2007, elle anime une émission de musique francophone sur France Culture qui s’appelait Chanson Boum. Elle s’ implique à Act up depuis plus de 20 ans.
À travers son expérience singulière, elle aborde toutes les questions brûlantes de notre époque sans aucune complaisance idéologique.
Hélène Hazera est notre étoile.

Hélène Hazera : Je déteste le mot ‘militante’ parce que ça fait trop militaire. Je préfère le mot ‘activiste’ quand même. J’ai fait ma première manifestation à l’âge de 14 ans pour la lutte contre la guerre au Vietnâm. J’avais rejoint une association. Il y avait des photos qui circulaient avec des enfants napalmés. Je ne savais pas vraiment qui était Hô Chi Minh. Je le voyais comme un homme du congrès de Tours [1]. Je n’ai pas vu qui était Hô Chi Minh, chef du Vietnam avec de joyeux massacres. J’ai donc fait ma première manif à 14 ans et les militants étaient un peu bizarres avec moi. Ils étaient contents de voir des gens jeunes arriver. La relève. Et en même temps, j’avais un genre certain et un certain genre.

Anal Wintour : Qui ne devait pas les rassurer à l’époque.

Hélène Hazera : À cette époque, j’étais persuadée qu’ils ne voyaient rien. Ils me voyaient arriver de loin. J’avais une grande écharpe rose en soie et à la main, mais attaché à la main, un bouquin de Jean Genet. Je ne m’en séparais pas même pour dormir.

Anal Wintour : C’était quel livre ?

Hélène Hazera : Notre dame des fleurs. Quoi que mon préféré, c’est le Miracle de la rose. Ça, c’est le truc politique. À côté, je lisais beaucoup. J’aimais beaucoup la poésie et pour moi, un bon poème, ça vaut une manif. Je remarque à quel point et c’est assez étonnant que dans le militantisme LGBT, les militants ne connaissent pas les gens de la culture.

Anal Wintour : Ou s’en désintéressent de plus en plus.

Hélène Hazera : Ils ne se rendent pas compte de cette importance-là. Je suis devenue copine avec Phia Ménard pendant une manif de l’Existrans [2] et elle fait le théâtre de la ville. Elle hurle : « Je suis trans, je suis trans, je suis trans » et tu t’aperçois que les militantes ne savent pas qui elle est. Alors qu’elle a une influence. Qu’auraient fait les homos dans les années 30 sans Gide, Cocteau etc. Et maintenant tu as des gens qui roucoulent la décolonisation et ils ne savent pas qui est Pierre Herbart qui est allé se battre au Vietnâm contre le colonialisme. Les homocrates préfèrent Michou-l’indic à Pierre Herbart le glorieux bi anticolonialiste. Qui chez les queers a lu la Ligne de force [3] ?

Anal Wintour : Ou ils ne savent pas qui est Daniel Guérin.

Hélène Hazera : Ils ne savent pas qui c’est. Être activiste et ne pas savoir qui est René Crevel, c’est un peu grave. Jacques Demy, je ne sais pas pourquoi les activistes s’en sont emparés.

Anal Wintour : Parce qu’il y a l’esthétique dans les films de Demy.

Hélène Hazera : C’était une planquée.

Anal Wintour : C’était clairement une planquée. Et puis parce qu’Agnès Varda [4]...

Hélène Hazera : C’est une planqué mais son cinéma ne l’est pas.

Anal Wintour : Nous à Bordeaux, on a une inter-LGBT qui s’appelle le Girofard et qui est déconnecté de l’histoire des luttes LGBT alors qu’il y a une histoire spécifique entre Bordeaux et les mouvements LGBT.

Hélène Hazera : Et Pierre Molinier alors ?

Anal Wintour : Il y a Molinier et personne chez les militants ne sait qui c’est.

Hélène Hazera : HURLEMENTS DE 10 SECONDES
Molinier son truc, quand il était jeune, c’était d’aller au bal avec des copains. Là-bas, il allait aux chiottes pour se changer. Il se mettait en femme, puis il revenait et il se faisait inviter par ses copains qui ne le reconnaissaient pas.
Dans ses peintures, il se branlait et il mettait du foutre pour terminer ses toiles.

Anal Wintour : Il y a quelques années au Musée des Beaux-Arts de Bordeaux devait avoir lieu une rétrospective de son œuvre mais Alain Juppé a trouvé ça trop scandaleux pour l’exposer là-bas. Pendant la dernière occupation de fac bordelaise, la première action d’un nouveau groupe a été de faire une expo des photos de Pierre Molinier dans l’espace occupé.

Hélène Hazera : Il ne faut peut-être pas faire des expos, mais des ateliers avec ses fameuses chaussures bites.

Anal Wintour : Il y avait Jean Le Bitoux aussi à Bordeaux, même si Le Bitoux est un cas particulier.

Hélène Hazera : C’est compliqué Le Bitoux. Pour moi, c’est lui qui a vendu les homos au PS. Et il en a profité.
On leur a donné beaucoup d’argent pour faire le centre d’archives. On aimerait bien savoir et ce serait bien d’en faire un concours : « D’après vous qu’est-ce que Le Bitoux a fait ? ». C’est le grand truc de ma vie et je ne suis pas la seule, c’est de comprendre comment les zones de libertés deviennent des zones d’oppressions. Comment la Résistance en France, la Libération, s’est faite sur le dos des homos. Tous les artistes ont été emmerdés à part Géorgius qui a écrit des articles pros nazis dans les journaux. Mais Suzi Solidor, André Claveau, tous les artistes étaient homos. Il y a un petit truc curieux et terrible à la fois, c’est que les homos de la Résistance la ferment. Ils s’écrasent. Ils laissent faire ça. Alors évidemment, ils rendent des services donc il va y avoir Arcadie qui se crée. À Arcadie, il y a un personnage que j’aime beaucoup et dont je viens d’oublier le nom [Louis Amade, ndlr] qui est le parolier de Gilbert Bécaud. Il y a d’ailleurs plein de chansons de Bécaud sur des couples qui ont un message en douce. Et il est préfet. Et à Arcadie, on l’appelle Sainte Rita, parce que quand il y a quelqu’un qui se fait coincer dans une pissotière, c’est lui qu’on appelle.

Anal Wintour : D’où Sainte Rita.

Hélène Hazera : Patronne des causes perdues.

Hélène Hazera : Ça me fascine de voir qu’un an seulement après la fin de la guerre, la France fait des massacres en Algérie. Comment une fois que les insurrectionnels Algériens arrivent au pouvoir, ils se retrouvent avec le parti unique, Houari Boumédiène, dictateur à vie. La plupart des pays colonisés se sont retrouvés avec des dictateurs à vie. Évidemment, tous ces dictateurs à vie ont été créés très souvent par les Européens.

Anal Wintour : Il y avait aussi pendant la guerre cette loi du régime de Vichy [5] qui a été aboli en 1982. Elle a subsisté par déplacement dans le Code pénal à la libération.

Hélène Hazera : C’est ça que les gens ont complètement oublié pour le FHAR. Le plus souvent, on ne retient du FHAR, que des gens qui courent dans les rues, poussant des cris rigolos, etc. Ils oublient que la majorité pour les hétéros était à 18 ans et que pour les homos elle était à 21 ans. C’est-à-dire qu’un mec de 21 ans qui a des amours avec un mec de 20 ans peut aller en taule. Et évidemment, pour les flics, c’est une machine pour le chantage. On m’a raconté l’histoire du Queen boat [6] en Égypte. En fait toute l’histoire, c’est parce qu’il y a des fils de famille riches sur le bateau et que les flics font un truc pour faire chanter les familles. J’ai rencontré à Paris un jeune garçon que j’aime beaucoup, lui était d’une famille pauvre. Sa famille n’a pas pu cracher au bassinet et il s’est retrouvé en taule. Et en taule il s’est tellement fait violer qu’il a attrapé le SIDA. Voilà, au nom des bonnes mœurs. Il a beaucoup de courage et beaucoup d’humour. Il s’en sort bien. C’est important de dire que ces histoires d’emmerder les pédés qui draguaient, c’était pour faire du chantage.

Anal Wintour : Il y avait des fiches. J’ai lu récemment qu’il y avait des fiches [7], tous le monde était fiché, quel lieu il fréquentait, avec qui il sortait, etc.

Hélène Hazera : Alors les boites de nuit après 1945, il y avait celle de Moune qui était une lesbienne ayant été résistante. Si on avait été résistant, on avait le droit d’ouvrir une boite. Vous aviez un personnage invraisemblable que l’on appelait la colonelle. C’est Marie-France qui le raconte dans son bouquin [8], c’est la première fois que c’est sorti. Elle était colonelle dans la Résistance et elle avait ouvert une boite en banlieue. Il fallait y aller en train. Il y avait le train des folles à Saint-Lazare. Et on arrivait, il y avait des mecs nus portant des chandeliers. Et puis le troisième, c’est Louis qui avait le Fiacre. Et Louis marchait avec les flics. Mais bon, au Bain-Douche, chaque mois, le flic passait et le directeur lui disait qui avait fait quoi. Il ne faut pas se bercer d’illusions.

Anal Wintour : Aujourd’hui, ce truc-là de surveillance des populations, on l’a avec les banlieues et les militants politiques. On sait que l’on a des petites fiches parce que l’on a participé à telle manifestation ou à telle action.

Hélène Hazera : À 25 ans, quand j’ai commencé à tapiner à Pigalle, je me suis aperçue que ma meilleure amie était indicatrice de la police. Et elle était maquée avec un flic. Une ancienne du FHAR et une ancienne maoïste. Puis des copains m’ont dit : « Mais t’es naïve, au FHAR aussi elle renseignait ». Et maintenant dès que j’arrive quelque part, je regarde et je dis : « Il est où le flic ? ».

Anal Wintour : On fait tout ça aussi dans nos assemblées.

Hélène Hazera : À Act Up, le grand truc quand on a débusqué le flic, c’est que l’on ne fait rien. Parce que sinon ils vont nous en envoyer un autre et on ne saura pas qui c’est.
Il y avait également les lobotomies. Il faut parler des lobotomies. Il n’y a aucune étude faite sur les lobotomies. Aucune étude. Les lobotomies, les électro-chocs. L’explosion qu’a été le FHAR n’est pas venue de rien.

Anal Wintour : Et puis c’était une espèce de transformation radicale de ce qu’était Arcadie quelque part ?

Hélène Hazera : On a beaucoup craché sur Arcadie et il y avait des raisons dont le droit de cuissage. C’était une dictature, avec un dictateur à sa tête. Et puis Arcadie bossait avec les flics.

Anal Wintour : C’étaient surtout des mecs ?

Hélène Hazera : C’était le but. Mais en même temps, le cinéma d’Arcadie a existé. C’était un lieu de rendez-vous pour échapper aux boites de nuit homos qui, à l’époque, coûtaient cher. Il y avait aussi des boites popu qui étaient pas mal et dont la population pouvait être très agréable. Le César par exemple. On ricanait parce qu’il y avait le jour des valets de chambre espagnol et qu’ils allaient danser entre eux. Il serait bien un jour de parler du mépris social dans les milieux LGBT. Si on est vraiment très bien gaulé ou intelligent, on peut passer à travers.

Anal Wintour : Du capital social et culturel pour briller en société.

Hélène Hazera : Moi, je commence à baiser à 14 ans. J’ai dans mon lycée, un garçon corse qui n’est plus là et que j’ai beaucoup aimé. Pour expliquer d’où il vient, quand il a eu le bac, son village a fait une fête. C’était la première fois que quelqu’un avait le bac dans son village. Il m’a raconté ses histoires de jeunesse ou il allait draguer les légionnaires avec son cousin folle corse. Et il y a une histoire que j’adore. Donc ils se draguent des légionnaires, ils se font baiser et puis il y a le légionnaire qui sort du cousin et le cousin l’a bronzé. Et il commence à l’engueuler. Et le cousin lui dit : « Tu croyais trouver du miel ? ». Il m’a amené aux Tuileries [9] et il a fait une chose extrêmement grave, il m’a fait lire Jean Genet. J’étais très romantique et donc un peu déçue par l’amant qui m’avait trouvée. Et qui quand même une fois m’a dit : « Ah quand même un joli cul comme ça, on pourrait... ». Il me proposait de me mettre sur le marché. J’étais quand même une jeune fille bourgeoise un peu coincée. Mais voilà, j’étais une amoureuse. Je le croise toujours.

Anal Wintour : Ouah !

Hélène Hazera : J’ai un copain qui est allé à un dîner où il était.

Anal Wintour : C’est fou.

Hélène Hazera : Et je lui ai dit : « Il va encore raconter qu’il m’a dépucelée ». Je lui ai dit : « Tu le laisses parler puis tu lui dis : oh, elle me dit qu’elle disait ça à tous les mecs avec qui elle baisait ».

Anal Wintour : J’espère qu’il lui a dit.

Hélène Hazera : Et donc vient le dîner, et il l’a sorti. On ne se vante pas de ses bonnes fortunes quand même. Quel manque d’éducation. Puis vient mai 68. Je vais me faire baiser à la Sorbonne. J’ai 16 ans. Il y a un Comité Gavroche, qui est un comité pédophile et je me retrouve dans une deux-chevaux, aux Invalides, avec deux mecs. Et puis, je me fais virer du lycée parce que j’ai fait une caricature. J’avais un prof qui disait : « Montaigne est dans sa tour d’ivoire ». Et un jour, il arrive dans le bureau où j’ai fait une caricature avec lui en train de se regarder dans une glace, entièrement nu, avec une tour d’ivoire dans le cul.

Anal Wintour : Il n’a pas dû apprécier.

Hélène Hazera : Je me rappelle qu’il y a un garçon qui a mis le feu au lycée.

Anal Wintour : Pendant 68 ?

Hélène Hazera : Juste après. Pour moi, c’est le désespoir. Il y a un poème d’Arthur Rimbaud, l’orgie parisienne où Paris se repeuple. Société où tout est rétabli. Et 68, c’était ça. Et j’ai fait un épisode maniaco-dépressif de presque un an. D’asile psychiatrique. Et j’ai quand même eu le bac sur un texte d’Antonin Artaud que j’avais lu dans Tel Quel. Ça allait parfaitement avec le sujet je l’ai sorti comme ça et j’ai eu 18. Et là, je me retrouve à Nanterre avec Charles Chale, on fait du scandale dans les couloirs. Et un jour, on croise un mec qui distribue des tracts pour emmener les gens au FHAR.

Anal Wintour : Qui avait déjà commencé.

Hélène Hazera : J’ai ensuite retrouvé ce mec à Aides et il est parti avec la caisse. C’est le premier de Aides qui est parti avec la caisse. À Act Up aussi, c’est arrivé, mais il y avait moins d’argent dedans. J’ai beaucoup de respect pour Patrice Meyer et je trouve que c’est honteux la manière dont on l’a oublié. C’est lui qui a crée VLS (Vaincre Le Sida, ndlr). Toute la légende des gens du FHAR qui étaient contre ceux qui parlaient du sida, c’est un bobard grotesque puisque la première association de lutte contre le sida en France avait été créée par un ancien du FHAR et du CUARH (comité d’urgence anti-répression homosexuelle) qui était médecin. Et Patrice Meyer m’a raconté que le mec d’Aides qui est venu le voir voulait unir les deux associations et finalement le mec en question lui a dit : « On ne peut pas parce que nous, on est des libéraux ». C’était la grande mode.

Anal Wintour : Du libéralisme de cette époque.

Hélène Hazera : La caricature du ‘libéral nous voilà’. On a oublié que Aides était libéral au début.

Anal Wintour : J’aimerais que tu nous racontes comment ça se passait à l’intérieur du FHAR. La dernière fois que l’on en a parlé, tu évoquais les inimitiés. Par ailleurs, je n’ai pas pu mettre la main sur le film dont tu m’as parlé.

Hélène Hazera : « La banque du sperme ». Le FHAR était des tas de choses à la fois. C’était une espèce de psychothérapie théâtrale commune. Sauf que je n’avais pas beaucoup de bouquins parlant de transidentité. J’ai lu des noirs américains qui parlent de discriminations. Surtout James Baldwin, mais aussi Richard Wright.

Anal Wintour : Les Blacks Panthers aussi.

Hélène Hazera : Les Blacks Panthers étaient un peu trop virilistes pour moi. Ils appelaient Baldwin : « Martin Luther Queen ». Pas très sympa. Et pourquoi ? Parce que Baldwin était plus brillant qu’eux. Le mouvement des Blacks Panthers s’est terminé avec une cellule à New York et une autre à Washington qui se tiraient dessus pour avoir la prééminence. Il y a un film fait par une lesbienne, qui s’appelle : « NO » sur le viol et les incestes dans la communauté noire américaine. Il raconte notamment l’histoire d’une étudiante violée dans son université lors de la venue des Black Panthers. J’ai une fixette sur le maoïsme - 60 millions de morts - Voir Stokely Carmichael en train de serrer la louche à Mao Zedong - 60 millions de morts - ça me pose des problèmes.

Anal Wintour : Il y a des gens qui se réclame toujours du maoïsme comme Alain Badiou.

Hélène Hazera : Le pauvre Badiou. Je trouve qu’il devrait aller plus loin, il devrait se revendiquer des Khmers rouges. Je ne comprends pas pourquoi se référer au maoïsme.
Il y a une femme écrivain que j’aime beaucoup dans la littérature chinoise, qui s’appelle Ding ling. C’est une des premières écrivaines féministes chinoises et elle est communiste. Elle a fait la longue marche. Donc elle est à Yan’an quand ils arrivent. Elle travaille dans le quotidien Libération (le Jiefang Ribao (Libération) qui paraissait dans la ville de Yan’an) de Yan’an et elle écrit un article « pensée du 8 mars » dans lequel elle commence à critiquer la misogynie dans le Parti communiste chinois. À chaque fois qu’il y a une crise comme Les Cent Fleurs, on la sort et on la tabasse. Au moment de la Révolution culturelle, elle s’est tellement fait battre par les gardes rouges, qu’elle ne pouvait plus écrire assise, elle devait se mettre debout. Encore heureux qu’on ne l’ait pas tué. Le truc des gardes rouges, quand ils chopaient quelqu’un, c’était de lui déboîter la mâchoire pour l’empêcher de parler. Comment des gens ont pu être attirés par ça ? Après le Stalinisme, on savait ce que c’était. Quand il y a mille personnes qui défilent avec des pancartes à effigie d’un chef, on sait ce que ça veut dire, on sait qu’il y a des camps derrière. René Viénet disait des trucs terribles, il disait : « le rêve c’était d’être capo dans un camp ».

Anal Wintour : On se demande pourquoi il y a des gens qui disent des choses comme ça.

Hélène Hazera : On oublie toujours notre fond sadique et notre fond masochiste. Il est là. Je dis ça parce que j’ai pratiqué. Gentiment, entre amis. Ça t’apprend beaucoup de choses. J’ai une amie dominatrice, une grande dominatrice parisienne, Maîtresse Françoise qui a une expression que j’adore : « Le sadisme ordinaire ». Les mecs qui tondent les femmes et qui les violent à la libération par exemple.

Anal Wintour : Les pulsions sadiques qui ressortent mais de manière quotidienne.

Hélène Hazera : La banalité du sadisme.

Anal Wintour : On a fait que divaguer. Du coup, on parlait du FHAR.

Hélène Hazera : Le FHAR, c’était un grand bordel. Et comme d’habitude, il y a le moment où les trotskistes arrivent. C’était un tel bordel... Mais le bordel, c’est un bon truc pour éloigner les appétits.

Anal Wintour : Les appétits de pouvoir ?

Hélène Hazera : Les appétits de pouvoir. Il y avait beaucoup de haine contre Guy Hocquenghem. Il était beau, il était intelligent, il avait les contacts. Une partie des haines contre Guy était le fruit de jalousies. Il y a quelqu’un dont il faut absolument parler qui s’appelle Pierre Hahn. Il a écrit un livre magnifique qui s’appelle : « Nos ancêtres les pervers », traitant de l’homosexualité sous Napoléon III, avec une sorte de personnage de 14 ans qui est enlevé, qui devient courtisane, se retrouve en taule. C’est assez extraordinaire. C’était la vieille garde du FHAR qui avait soutenu les Algériens. Pierre Hahn nous racontait qu’il allait dans les cafés arabes où il y venait en femme et il dansait sur les tables. Il devait être un peu trotskard à l’époque. Il était un invité de la fameuse émission de Menie Grégoire qui du reste ne s’appelait pas « L’homosexualité ce douloureux problème ». Ça commence à bouger au bout d’un moment et vers la fin de l’émission Ménie Grégoire se fait la voix des souffrances des homosexuels. Pierre Hahn se lève à ce moment-là et hurle : « Je vous interdis de parler de nos souffrances ». Je l’ai entendu sur le tard et c’est une leçon, je l’ai toujours dans le crâne : « Je vous interdis de parler de nos souffrances », parce que c’est vous qui les créez. Pierre Hahn était très drôle. Roland Barthes n’a pas mis un pied au FHAR, Michel Foucault bossait avec Arcadie. On était quand même compromettants.

Anal Wintour : C’était tellement subversif que pour des gens comme eux, c’était un peu des mauvaises fréquentations, non ?

Hélène Hazera : C’était beau.

Anal Wintour : Ça nous parait très beau aussi même toutes ces années après.

Hélène Hazera : Un de mes slogans préférés faisait toujours beaucoup d’effet. Tu avais 200 mecs en train de hurler : « Ah !! Que c’est bon !! De se faire enculer !! ». Ce qui est rigolo, c’est que c’était tellement fort, que les gens ne pouvaient pas être agressifs. Ils étaient médusés.

Hélène Hazera : Il y avait le slogan : « Médecin, soigne-toi toi-même » qui était en rapport avec la pratique des lobotomies. Un copain que j’aimais bien allait pour la troisième fois à Tarnier. C’était l’institut où on allait faire soigner nos chtouilles. Et l’infirmier commence à l’engueuler genre : « Ça fait trois fois en un mois » et lui dit : « Oh ! Chez moi, c’est psychosomatique ». Parmi mes souvenirs, il y a celui d’un garçon qui était une baroque. Les yeux noirs de maquillage, il entre dans le métro, il s’assoit et se met à faire du crochet.

Anal Wintour : On a un pote qui pratique également.

Hélène Hazera : Panique dans le wagon. Maintenant voilà, c’est gagné. Mais c’est aussi s’embrasser en public. Pour moi c’était une des actions les plus fortes.

Anal Wintour : À l’époque, c’est vrai, mais aujourd’hui ça a quasiment perdu tout son aspect subversif.

Hélène Hazera : Tant mieux, c’est ça qu’on veut.

Anal Wintour : Le problème, c’est qu’on fait encore des kiss in et des trucs comme ça. Quand je vois ça, je suis toujours dubitatif. Je me demande toujours le but de ce truc-là alors que quand on va s’embrasser devant La Manif pour Tous là, ils hurlent tous. Là, ça a son utilité. Mais croire combattre l’homophobie quand on est entre nous sur une place…

Hélène Hazera : Quand on fait une révolution, c’est toujours contre la révolution d’avant. On recommence à s’en rendre compte quand on voit Daniel Cohn-Bendit à côté de Macron. Et puis les trucs se déprécient. Ce qui est subversif maintenant, six mois après ne l’est plus. Après que l’on s’embrasse, j’ai rien contre. L’illusion du FHAR, on va la retrouver dans l’affirmation de l’époque qu’il n’y a pas de lutte de classe. Il n’y a que l’homosexualité. Alors qu’il y a des garçons de familles riches qui font des études, et puis des garçons et des filles de familles pauvres. En même temps, il y a des enfants de familles bourgeoises qui sont largués et qui se retrouvent dans la rue.

Anal Wintour : Au sein du FHAR, il y avait ce groupe dont tu as fait partie et qui s’appelle les gazolines.

Hélène Hazera : Ça a commencé quand le maire de Tours de l’époque, Jean Royer, avait fait des déclarations immondes. Sur le campus de Tours, s’organisait une grande fête anti-Royer et nous avons loué un bus pour y aller. Dans le bus ça chantait : « Le maire de Tours est un certain Royer, le maire de tour est un certain Royer / qui n’a jamais pu se faire enculer, qui n’a jamais pu se faire enculer ».
Tout au fond du bus, je vois une petite chose qui ouvre son sac et qui sort son tube de rouge à lèvres et qui se tartine. Il y avait là toute une bande de petites folles. Le FHAR était un peu aux mains des militants sérieux et ils avaient 5 ans, 10 ans de plus que nous. Et nous ont été mineurs et on foutait le souk.

Anal Wintour : Ça vous ennuyait que ce soit tout le temps sérieux ?

Hélène Hazera : non, c’est que Dina partout où elle allait, elle sortait son tube de rouge à lèvres. J’ai connu sa vie, elle a vécu une transition, ses parents l’ont fait revenir, c’était toute une histoire. Nous, on commençait à faire le souk, moi ma spécialité c’était l’internationale en belcanto. J’avais une voix... À partir de là, on a constitué un petit groupe. C’est vrai que les militants sérieux, on a un copain qui les fréquentait, se sentaient un peu dépasser sur la gauche. On était anti gauchiste. Ça, c’est le truc qu’il faut dire et redire, le FHAR était un mouvement anti-gauchiste : « Gauchistes desserrez les fesses, gauchistes desserrez les fesses ». Des gens du FHAR étaient passés par les groupes militants et on les avait traités comme des sous-merdes. Parfois jusqu’à se faire frapper. Les maoïstes n’étaient pas des tendres.

Anal Wintour : Dans mon souvenir, ils disaient que l’homosexualité était un vice bourgeois.

Hélène Hazera : Un vice bourgeois. Alors que dans le manifeste de Marx, il est écrit que les prolétaires n’ont pas de préjugés bourgeois. C’était en partie infesté par l’idéologie contre-culturelle américaine du Do your thing, good vibes.

Anal Wintour : Un peu hippie ?

Hélène Hazera : Post-hippie. Par contre, défonce-toi autant que tu veux. Et ça a bien marché.

Anal Wintour : Votre présence dans les Assemblées du FHAR se manifestait comment ?

Hélène Hazera : On foutait le bordel. On insultait tout le monde. Par contre, dans les manifs, on se collait des paillettes sur la gueule et on avait 200 journalistes avec des photos.

Anal Wintour : Vous faisiez ce que l’on appelle aujourd’hui un Pink Bloc.

Hélène Hazera : Pas vraiment, parce que les gazolines sans le FHAR, pour moi, c’est rien. Même si on critiquait le groupe. Il faut dire aussi que chacun amenait avec lui, dans les assemblées, son tonneau de haine.

Anal Wintour : Et s’il faut en plus prendre en compte les jalousies, les égaux...

Hélène Hazera : Il y a eu, pour nous, un intérêt médiatique. On avait les journalistes sur nous. Du coup, c’est monté à la tête de certains et certaines qui ont fait carrière par la suite, dans les boites de nuit.

Anal Wintour : L’action qui est souvent racontée est l’enterrement de Pierre Overney [10].

Hélène Hazera : J’étais déjà anti-maoïste et j’en suis très fière. Overney se fait tuer par Jean-Antoine Tramoni le vigile de Renault. Overney lui a dit : « Tire si tu es un homme ». Les maoïstes, en bons staliniens, montent une espèce de grand enterrement.

Anal Wintour : Presque princier.

Hélène Hazera : J’ai aussi mes côtés nietzschéenne : le culte du martyr, non, non, non. Sauf quand ce sont les miens. C’était dégueulasse. Je pensais que notre action était spontanée, mais on avait discuté avant. Nous sommes venues faire les pleureuses. J’aime beaucoup les pleureuses. À la mort de Sadate dans son village, les femmes hurlaient en se tirant les cheveux. J’ai appris plus tard que l’on était à deux doigts de se faire casser la gueule. Je revendique le geste, ils sont tous macronistes maintenant.

Anal Wintour : À la fin du FHAR, tu t’es orienté vers quoi ?

Hélène Hazera : J’en ai eu de plus en plus marre de me démaquiller pour rentrer chez moi. Je n’étais pas un homme. J’étais une folle qui se maquillait beaucoup. Et je me suis coupé les cheveux. Opérant ainsi un changement. Le truc intéressant quand on pratique le SM, c’est que l’on apprend très vite la différence entre le fantasme de la réalité. Entre « je rêverais d’être piétinée par un éléphant » et quand l’éléphant arrive vraiment ce n’est pas tout à fait pareil. Dans la folle, on est dans un truc fantasmatique. Quand on est dans la trans, on est dans la réalité. C’est : « Où je vais dormir, qu’est-ce que je vais faire comme boulot, etc. ». J’ai découvert la réalité et c’est un des coups les plus difficiles que j’aie vécu dans ma vie. Je passais ma vie à la Cinémathèque. Entre 15 et 20 ans, j’ai dû voir 5000 films. On avait investi la Cinémathèque. Dans les comédies musicales, on se levait pour applaudir le couturier. Et on avait fait les cinéphiles et les cinéfolles.

Anal Wintour : C’est beau cinéfolles.

Hélène Hazera : Et donc j’ai présenté l’IDHEC [11]. J’avais les notes, j’étais en début de transition, je ne ressemblais à rien d’humain. Et le patron de l’IDEC a dit : « On ne peut pas la prendre ça ferait trop scandale ». Trois mois après, je faisais la pute. Donc c’est lui qui m’a envoyé au tapin. Je peux même dire son nom, c’est un copain de Cocteau, un pédé catholique. Il y en a des biens.

Anal Wintour : Ils sont rares.

Hélène Hazera : C’est le problème de la planquée. Chacun fait comme il veut. Mais la planquée qui barre le chemin à ceux qui ne le sont pas, là, ça devient gênant. C’est tout le problème.

Anal Wintour : La planquée. Entre nous, on dit les discrètes.

Hélène Hazera : Les discrètes, j’aime bien.

Hélène Hazera : J’aimerais parler du discours nationaliste LGBT. Et du discours : « Les LGBT sont formidables, les hétéros sont des ordures ». J’en ai marre de ces discours. Ils m’évoquent la ferme des animaux de Georges Orwell dans laquelle des brebis disent : « Quatre pattes, c’est bien, deux pattes, c’est maaaal ». Je trouve ça bien que soit remontée l’histoire du discours de l’homonationalisme. Même si ça vient d’une universitaire américaine [12] tiers-mondiste qui dit que quand un homo se menotte à Mugabe [13] , c’est raciste. L’homo en question qui fait des tas de choses qu’il ne devrait pas faire comme parler à la place des trans avec les antitrans, vit dans un petit deux pièces de 30 m², je suis allé dans sa chambre. Mugabe, mais tu imagines ce qu’il a en banque ? Sans parler de tous les gens dans son pays qu’il a massacré. Alors il faut toujours faire attention. Elle ferait mieux de fermer sa gueule. J’ai une grande admiration pour Daniel Guérin, il vient de sortir son bouquin sur la guerre d’Algérie. Il était l’ami de Messali Hadj. Il l’a enterré. Il a mis Messali Hadj dans le suaire. Le FLN faisait des allusions au fait que Guérin était pédé parce qu’il était pro Messali Hadj, là, c’est à Daniel Guérin que je donne raison. Pas politiquement, parce que l’histoire entre Messsali Hadj et le FLN est vraiment très compliquée.

Anal Wintour : C’est des gens qui étaient quelque part ce que l’on appelle aujourd’hui anticolonialistes ? Genet aussi.

Hélène Hazera : Ce que de l’autre côté, ils n’ont toujours pas compris, c’est que l’homophobie est une invention des blancs. Quand tu regardes la culture arabe du VIIIe siècle, Aboû Nouwâs est l’un des plus grands poètes de l’histoire de la littérature arabe. Il chante la beauté des garçons. Il va falloir attendre Verlaine et encore, les poèmes sont publiés en cachette. Il y a Théophile de Viau : « Je ne jure désormais de ne foutre qu’en cul ». Mais il n’a pas publié sous son nom et ça lui a valu d’être brûlé en effigie. Ce truc-là commence à m’énerver beaucoup.

Anal Wintour : C’est un des gros problèmes de nos communautés actuellement. Tu disais la dernière fois qu’il y avait deux combats à mener actuellement qu’on a tendance à oublier, c’est le combat des personnes trans et aussi le combat avec les migrants.

Hélène Hazera : Tu vois, le queer est une machine à invisibiliser les trans.

Anal Wintour : Je t’ai répété souvent dans notre émission après t’avoir rencontré : « Les queers sont les maoïstes du genre ».

Hélène Hazera : Ça ne plaît pas a tout le monde. Ils ne savent plus ce que c’est que le maoïsme. Le maoïsme, c’est 60 millions de morts et il n’y a pas encore 60 millions de morts pour le queer quand même. Je me méfie énormément des dogmes et des gens qui posent les dogmes, car quand tu poses un dogme, c’est pour contrôler les autres. Il n’y a pas d’autres raisons. Je me suis retrouvé avec les gens charmants de la Queer Week, j’ai fait un petit truc sur la musique chez eux et quand on est rentré j’ai demandé : « Vous savez quelle est la différence entre une trans et un pédé queer ? Une trans elle ne rentre pas dans les grandes écoles. Vous vous y entrez. Alors c’est très bien de déconstruire son genre… »

Anal Wintour : Mais vous ne regardez pas les privilèges que vous avez.

Hélène Hazera : Je suis tombé sur Internet sur une personne queer qui vit en femme avec une barbe. Déjà, la barbe, ça existe. Je comprends très bien que l’on puisse s’identifier à une femme à barbe. Mais tout son texte était : « C’est génial, c’est ultime ce que je fais ». J’ai répondu qu’il y avait un article de Janet Mock qui est une trans de couleur que j’aime beaucoup qui vient de sortir un article dans Rolling Stone. Il y a 50 000 jeunes trans dans la rue aux États-Unis. Donc votre histoire d’aimer porter une barbe et des jupes faites-le, mais n’emmerdez pas le monde avec.

Anal Wintour : C’est un pan de notre histoire qui est complètement oubliée. Où des anciennes de Stonewall [14], Silvia Rivera et Marsha P.Johnson ont monté un squat où elles allaient tapiner pour nourrir les jeunes gamins et gamines trans notamment. Elles leur apprenaient à chiper dans les magasins, se débrouiller.

Hélène Hazera : C’est un moment intéressant ou se constitue le début de l’homocratie. Et parmi les premiers trucs qu’ils font, c’est des conférences pour expliquer que nous on est des gens bien mais que les trans c’est des malades. Ça s’est terminé avec une trans qui a débarqué qui leur a foutu un gigantesque bordel et c’était fini. Mais il y a des livres qui ont été écrits par des psys homos sur ce thème-là. En même temps, c’est une super planquée, il est marié avec des enfants, quand on a fait notre grande conférence avec le CRIPS, il débarque et ce qu’il nous sort, c’est des jeunes qui voudraient faire une transition prennent des risques.

Anal Wintour : C’est ça qu’il vient dire ?

Hélène Hazera : Stratégiquement, ils avaient besoin de lui. J’aurais aimé qu’on lui tombe toutes dessus. C’est invraisemblable.

Anal Wintour : Pour en revenir à LGBT, il y a queer, que l’on est en train nous de déconstruire parce qu’il y a quelque chose de très dogmatique et très récupéré. Nous politiquement, on se revendique comme des Monstres.

Hélène Hazera : Mais vous êtes des petits jeunes gens en bonne santé.

Anal Wintour : Il y a le truc d’avoir telle attitude, dans tel endroit. Il y a quelque chose de monstrueux.

Hélène Hazera : En même temps, moi, je suis pas trans, je suis délinquant sexuel. Tu vois, je peux te faire le coup. J’ai une copine qui avait sorti ça : « Mais moi, je suis un vieux cochon qui met des porte-jarretelles ».

Anal Wintour : Je vois très bien Pierre Molinier dire des choses comme ça.

Hélène Hazera : C’est ce qu’il était, mais ma copine était opérée quand même. On fait la révolution contre la révolution d’avant, et puis les mots sont dépréciés. Il y a eu la Zulu Nation avec Afrika Bambaataa qui a lancé les joutes. Et il va y avoir la Queer Nation. Moi le mot nation... Ce n’est pas que je ne peux pas mais j’ai du mal.

Anal Wintour : Ce sont des choses essentiellement négatives et néfastes.

Hélène Hazera : J’ai retrouvé un texte de Proudhon dans lequel il dit que chaque mètre de frontière sera arrosé de milliers de litres de sang. Il est bien Proudhon. C’était un sale con, mais il y a des pages formidables. Une page de merde, une page formidable, une page de merde, etc.

Anal Wintour : Aujourd’hui, on se bat parfois contre les nôtres aussi.

Hélène Hazera : Plus d’actes, moins de mots. On s’engueule sur les mots. Travesti est un mot du XIXe siècle qui qualifiait les femmes qui s’habillent en hommes au théâtre. Transsexuel et maintenant transgenre. La plupart de la communauté trans dit : « Transsexuel, on n’en veut pas ». Mais ils ne connaissent pas l’histoire du mot. Je suis l’évolution. Même si transgenre m’énerve un peu parce que c’est tout et son contraire. J’aimerais que l’on mette le niveau aux discriminations et à ce que les gens payent en discrimination. J’ai démarré la lutte sur les trans et le sida, j’avais deux mails, c’était en 2008. Premier mail américain, la communauté trans a été une des communautés les plus touchées et on n’en a pas parlé. 30 % des trans sont séropos. Deuxième mail, à San Francisco, les trans de couleur 60 %. Et tout le monde LGBT sait que les personnes de couleurs sont les plus touchées. Les trois départements français les plus touchés par le sida sont la Guyane, les Antilles et la Réunion. Je me suis retrouvé à un truc ou Jean-Luc Romero m’avait invité. Il y avait des maires, et ils avaient fait tout un truc sur le sida. Donc je leur dis : « Mais les DOM-TOM, c’est où ? ». Ça n’y était pas. Les trois départements les plus touchés.

Anal Wintour : Il y a un truc que l’on a tendance à oublier. Il y a eu le film de Robin Campillo l’année dernière à Cannes.

Hélène Hazera : Mais Philippe Mangeot [15] est transphobe.

Anal Wintour : Le film participe de la muséification de cette lutte qui existe encore et qui reste encore utile et dont on a encore besoin. Et il y a beaucoup de gens aujourd’hui qui ne savent pas comment se prémunir du sida. Il y a des gamins de 16 ans, quand tu leur parles, ils te disent : « Non mais je n’embrasse pas avec la salive ». Comment on en est encore là ?

Hélène Hazera : Il y a des gens qui ont touché des gros salaires et qui n’ont pas fait grand-chose.

Anal Wintour : Les sidacrates ?

Hélène Hazera : Voilà, je suis très heureuse d’avoir inventé ce terme. Il y en a qui en meurent et puis il y en a qui en vivent.

Anal Wintour : Pour finir, il y a un truc qui m’agace excessivement. Les gens avec lesquels on devrait lutter, avec qui ont participé des mêmes communautés, on est parfois obligé de se battre contre eux. Et en disant ça, je pense notamment au mot d’ordre qui a été choisi pour la Pride à Paris cette année et à Bordeaux par l’inter-LGBT bordelaise. Le Girofard [16] a choisi : « Liberté, Égalité, Fraternité pour toutes et tous : ça s’apprend ».

Hélène Hazera : Ce n’est pas méchant. Mais tous les trucs inter-LGBT [17], c’est des magouilles. En trente ans, il n’y a pas une association de personnes de couleur à l’inter-LGBT. Et à Paris, il y en a un sacré nombre. À la dernière Pride, tout en fond de marche, il y avait un groupe d’Antillais et d’Antillaises. C’était pas mal. D’abord parce que les pédés et les gouines étaient ensemble. Les filles en Catwomen, les garçons en Superman minislips, ils étaient très jolis. Et je me disais : « Ils ne sont même pas reconnus par l’inter-LGBT ». Et ils représentent les départements les plus touchés par le sida. Le problème, c’est que l’inter-LGBT est complètement aux mains de HAS (haute autorité de santé), des socialistes... C’est l’équivalent de SOS Racisme. Ça permet à deux ou trois personnes de faire carrière en politique. Il y a des gens qui voient leur propre intérêt dans les idéaux. En même temps, on y va.

Anal Wintour : C’est l’homocratie.

Hélène Hazera : C’est l’homocratie. Et la transcratie ça y est elle commence. Les trans ont un besoin de reconnaissance. Tout le monde en a besoin. Mais les trans ont un besoin de reconnaissance invraisemblable. À partir de là, tu acceptes de collaborer, de marcher sur la tête des autres.

Anal Wintour : C’est un truc qui m’attriste beaucoup. Le devenir révolutionnaire dans nos communautés on le voyait essentiellement chez les trans.

Hélène Hazera : Mais devenir révolutionnaire chez les trans, ça mourrait. C’est aussi la pugnacité d’Act Up, au début, qui annonçait toutes les semaines la mort d’une ou deux personnes. À Acceptess [18], Giovanna m’a dit que cette année il y a eu 4 mortes.

Anal Wintour : Il y a une forme de récupération chez les pédés, chez les gouines et qui est en train d’arriver chez les trans que tu appelles la transcratie. C’est tragique.

Hélène Hazera : J’ai discuté avec des amis noir américain qui racontaient que dans les années 50, il commence a y avoir les premiers généraux noirs. Il commence à y avoir les premiers commissaires de police noirs. Et il y a une vraie discussion dans la communauté : est-ce que c’est bon ? Est-ce que ce n’est pas bon ? Et la communauté a fini par s’entendre sur le fait que c’était un progrès. Je me rappelle des Cahiers du Cinéma période maoïste où ils disaient que Louis Amstrong était un oncle Tom. C’est pas à des blancs cadre sup de juger. Il y a une culture spéciale, l’histoire de rouler les yeux est une culture spéciale propre à La Nouvelle-Orléans. C’est ça qui m’ennuie : quand des queers vont expliquer à une trans qu’elle est binaire ou non binaire. C’est une telle connerie. Binaire/non-binaire, c’est un binarisme. Non mais quelle connerie. En plus, il y a une tenue de binaire et une tenue de non-binaire. Donc tu te mets des bigoudis, des talons aiguilles et du rouge à lèvres, tu es binaire. C’est juste une machine discriminer les autres. On les a entendus aussi celles qui se faisaient opérer et qui disaient : « Moi, je suis une vraie femme ». On ne va pas être aussi connes.

Anal Wintour : Que peut-on dire à la fin du coup ?

Hélène Hazera : On les aura !!!

***

Hélène Hazera a récemment contribué à ces deux ouvrages :
Fille à pédés de Lola Miesseroff, aux Éditions Libertalia.
Une folle à sa fenêtre de Michel Cressole, aux éditions GayKitschCamp.

[1Le congrès de Tours est le 18e congrès national de la Section française de l’internationale ouvrière (SFIO). Il a lieu à Tours du 25 au 30 décembre 1920.

[2Existrans désigne une manifestation annuelle « la marche des personnes Trans & Intersexes et de celles et ceux qui les soutiennent ». Les revendications portent sur les droits et sur la visibilité des corps des personnes trans et intersexuées.

[3Pierre Herbart a publié en 1958 chez Gallimard un essai autobiographique intitulé La ligne de force dans lequel il tire un bilan critique de ses années d’engagement.

[4Jacques Demy meurt en 1990, officiellement d’un cancer. C’est en 2008 qu’Agnès Varda, sa femme, révèle que la véritable cause de la mort de Demy était le SIDA. Il n’avait pas souhaité, en 1990 que la véritable cause de son décès fût dévoilée.

[5Le régime de Vichy, par la loi du 6 août 1942, modifiant l’alinéa 1 de l’article 334 du Code pénal, établit une distinction discriminatoire dans l’âge de consentement entre rapports homosexuels et hétérosexuels. Cette loi crée une distinction explicite entre rapports homosexuels et hétérosexuels s’agissant de l’âge à partir duquel un mineur civil peut entretenir une relation sexuelle avec un adulte, sans que cet adulte commette une infraction pénalement réprimée (21 ans pour les rapports homosexuels et 13 ans pour les rapports hétérosexuels puis 15 ans à partir de 1945).
À la Libération, le ministre de la Justice signe l’ordonnance qui transfère l’alinéa 1 de l’article 334 et l’ajoute à l’article 331.

[6L’affaire du Queen Boat fait référence à l’arrestation de cinquante-deux hommes le 11 mai 2001, à bord d’une boite de nuit gay flottante appelée le Queen Boat, qui était amarrée sur le Nil au Caire en Égypte. Sur les cinquante-deux hommes arrêtés, cinquante ont été accusés de « débauche invétérée » et de « comportement obscène » sous l’article 9c de la loi°10 de 1961 sur la lutte contre la prostitution. Deux autres ont été accusés de « mépris de la religion » sous l’article 98f du Code pénal. Les avocats de la défense ont demandé que les arrestations soient annulées pour cause d’arrestation irrégulière, vice de procédure, falsification de preuves et intimidations policières. La moitié des hommes écoperont de peines de prison.

[7Depuis la Révolution française, une police administrative est mise en place autour des groupes d’homosexuels. Elle se caractérise par un recensement écrit, sous forme de fiches, des homosexuels identifiés, des prostitués homosexuels et travestis, le tout compilé dans les « registres des pédérastes ». Ce fichage par la police s’est poursuivi jusqu’en 1981.

[8Pour justifier les décisions de police (assignation à résidence, interdiction de manifester...) adoptées contre des personnes suspectées de contester l’appareil d’État, le ministère de l’Intérieur brandit fréquemment des « notes blanches » ou « blancs ». « Blancs » car il s’agit de documents, attribués aux services de renseignement, sans en-tête, ni date, ni référence, ni signature. Destiné à protéger le secret des sources, l’anonymat évite également que quiconque ait à endosser la responsabilité des affirmations portées sur ces notes. La pratique récente a d’ailleurs montré que ces blancs comportent parfois des erreurs, comme des références à des condamnations qui n’ont pas été prononcées, ou à des actes matériellement impossibles.

[9Les Tuileries sont le plus vieil espace de rencontres homosexuelles français.

[10Pierre Overnay, militant maoïste, est abattu par Jean-Antoine Tramoni, agent de sécurité de Renault, le 25 février 1972 à 14 h 30, devant les grilles de l’avenue Émile-Zola, alors qu’il cherchait à entrer dans l’usine avec un groupe de militants.
Le samedi 4 mars 1972, jour de ses obsèques, une grande manifestation rassemble 200 000 personnes, dans un cortège de 7 km.

[11Institut des hautes études cinématographiques, ancienne école de cinéma, active entre 1943 et 1986, ancêtre de la Fémis

[12Référence à la professeure d’université et théoricienne queer américaine, Jasbir K. Puar, connue pour avoir développé le concept d’ « homonationalisme ».

[13Référence aux tentatives d’ « arrestation citoyenne », en 1999 et 2001, du président du Zimbabwe, Robert Mugabe, par l’activiste Peter Tatchell, membre du groupe militant britannique OutRage, en se menottant à lui. Il s’agissait pour lui de dénoncer les politiques et les propos violemment homophobes de Mugabe.

[14Les émeutes de Stonewall sont une série de manifestations spontanées et violentes contre un raid de la police qui a eu lieu dans la nuit du 28 juin 1969 à New York, au Stonewall Inn (dans le quartier de Greenwich Village). Ces événements sont souvent considérés comme le premier exemple de lutte des gays, lesbiennes, bisexuels et transgenres contre un système soutenu par les autorités et persécutant les homosexuels. Ces émeutes représentent le moment symbolique marquant la réelle éclosion du militantisme LGBT, aux États-Unis et partout dans le monde.

[15Président d’Act Up France de 1997 à 1999 qui a participé à la rédaction du scénario de 120 Battements par Minute.

[16Centre LGBT de Bordeaux et organisateur de la Marche des Fiertés bordelaise.

[17Fédération d’une soixantaine d’associations militant pour les droits LGBT. Elle organise la Marche des Fiertés chaque année à Paris.

[18Association parisienne de lutte pour les droits des personnes trans.

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