La République des professeurs

[Avant-Hier] René Crevel, écrivain et poète rêvant d’une impossible synthèse entre le surréalisme et le communisme, attaque "la République des Professeurs".

publié en 28 Janvier 2020, dans le numéro UN

[Avant-Hier] Dans la rubrique Avant-Hier nous publierons des textes du passé, d’un autre siècle.

Avec « La République des professeurs », texte publié en 1932 dans l’ouvrage Le Clavecin de Diderot, René Crevel attaque l’humanisme classique, l’individualisme bourgeois et la république des professeurs. René Crevel était un écrivain rêvant d’une impossible synthèse entre le surréalisme et le communisme. La biographie que Michel Carassou lui consacre met en avant son homosexualité vécue librement dans la décennie des « années folles ». Crevel dira : « Dès qu’il y a puritanisme, il y a danger pour la révolution, puisque le puritanisme étant un effet sexuel de la réaction, cette réaction-là risque fort d’en entraîner d’autres ». Il se suicide en 1935. On retrouvera ses oeuvres complètes publiées aux Éditions du Sandre.

La République des professeurs, l’expression est chère à M. Thibaudet [1] qui a, d’ailleurs, le mérite de l’avoir inventée. Or, parce que, au seuil de leur République, MM. les professeurs ne sauraient manquer d’être les procureurs d’idées, dans ce dialogue entre trois visages, leur voix couvrira les autres, ce qui permettra aux opportunistes de nous la faire à l’union sacrée, au nom de la civilisation à sauver, de la culture et du bon sens français. Donc la parole est à l’universitaire.

Si l’un des deux autres masques ouvre la bouche, ce ne peut, ce ne doit être que pour un dégueulis de ces lourds morceaux que dans les lycées, les facultés, il faut avaler, de gré ou de force.

Pour la France officielle, la poésie c’est, avant tout, un jeu, un exercice d’éloquence. Et il ne s’agit même plus de la faconde méditerranéenne. Le soleil, l’ail, l’accent, le mélange de sperme, de coquillage secret et de fruits trop mûrs, dont se trouve naturellement parfumée toute vieille cité phocéenne, voilà qui a été corrigé par la tristesse septentrionale.

Langue d’oc et langue d’oïl, l’une en l’autre fondue, et, l’Europe a eu sa langue diplomatique. Quant aux autochtones, ils se sont consacrés au culte d’un verbalisme décoloré. De Racine (Andromaque, le fameux discours à Pyrrhus : avant que tous les Grecs vous parlent par ma voix) à Lamartine (la phrase sur le drapeau tricolore qui a fait le tour du monde et le drapeau rouge qui n’a fait que le tour du Champ-de-Mars [2]), les leçons que reçoivent, de leurs grands ou petits maîtres, à propos de textes rimés, lycéens et étudiants, ne sont que leçons de ruses oratoires.

Quant à la connaissance intime et générale de l’homme, certains ne font profession de lui vouer leurs travaux, leurs existences qu’à seule fin de lui dénier, de l’intérieur, toute chance de progrès.

En vérité, depuis des siècles, on se contente de répéter les mêmes expériences et considérations sur certains réflexes à fleur de peau, avec une volonté d’agnosticisme ou, au moins, le désir de conclure qu’il n’y a rien de changé sous le soleil. Et que se produise, quelque part, ce changement dont ne veulent pas les classes favorisées, elles crieront à la monstruosité. De toute source, et, si le geyser ne veut se laisser mettre en bouteille, qu’on l’écrase des plus lourdes pierres. Ainsi, un égocentrisme à courtes vues décide les individus à l’individualisme, les nations au nationalisme.

Que les éléments se mettent à bouillir sous les carapaces dont ils les ont revêtus et ces messieurs de la surface s’étonneront (cf. Paul Valéry — Lettres sur la crise de l’esprit) de ne pas peser plus lourd qu’un grain de sable, à cette colère exaspérée par leur obstination compresseuse…

Politique des poètes, poètes de la politique ne visent qu’à endormir l’humanité au rythme de quelques phrases pas trop mal venues. D’Orphée, les intellectuels, en mal de carrière parlementaire, ne considèrent que la réussite électorale. Oui, les pierres, les lions, les roseaux votaient pour l’amant d’Eurydice. Il s’agit donc de trouver une formule capable d’entraîner la majorité, de l’entraîner au fil du courant lamartinien. Alors, au moins on ne risquera plus d’aller trop vite, de se casser le nez, puisqu’on sera au beau milieu d’un lac -Le Lac — informe, immobile, verbeux.
Dans la boue de ses rives, on a planté une pépinière de mots historiques, un potager de métaphores décisives. Quartier réservé aux procureurs d’idées. Les hommes ne tolèrent pas que les femmes s’y promènent. Mme de Noailles [3] a dû affirmer, en plusieurs volumes, son amour des larges pensées et des haricots verts pour avoir le droit d’y voleter, sautiller. Maintenant, elle y est, elle y reste. Herriot lui a offert son bras, Painlevé [4] approuve, Thibaudet se réjouit. De quoi nous plaindrions-nous ? Elle est le rossignol, l’oiseau, de ces Messieurs, le zoziau à ses pépères.

Mais on n’assiste pas impunément à sa propre apothéose, fût-elle arrangée par le plus finaud des n.r.fiens. La poétesse, aussi politico-littérairement allégorique et glorieuse qu’ait pu la vouloir M. Thibaudet, à faire la navette du plus pesant utopiste à la plus réactionnaire des rossinantes, attelés de front au char de la République des professeurs, évoque forcément une autre chose ailée, la mouche du coche, mouche du coche d’eau, dirons-nous, puisqu’il s’agit du courant lamartinien. D’ailleurs, ne va-t-on pas, comme de coutume, nous offrir de remonter le Rhône jusqu’à La Mecque Paneuropéenne, jusqu’à l’écrin du petit bijou S.D.N.
D’une pierre, deux coups : les bords du Léman sont également chers à Mme de Noailles qui écrivit, à Amphion, ses premiers vers et à M. Thibaudet qui enseigne dans la ville de Calvin.

Or, s’il a suffi du passage de Rabindranath Tagore [5] pour que le téléphone de notre poétesse devînt un fleuve d’amour, il y a tout à parier, qu’elle ne songe qu’à jouer la fée des eaux romantiques. Elle rêve de voir englouti le peu de solide qui nous reste. Alors, elle se rappellerait la colombe du déluge. Elle agrémenterait sa Légion d’honneur d’un rameau d’olivier. Herriot, Painlevé, Thibaudet battraient des mains, et au rythme de leurs applaudissements la République des professeurs n’aurait plus qu’à chanter le refrain de la célèbre chanson :

Si cette histoire vous amuse
Nous pourrons la la la recommencer.

Mais le courant lamartinien, de ses ondes aristocratiques et bourgeoises, ne saurait noyer le remous issu des profondeurs, les colères sismiques, l’émoi des lames de fond par-dessus quoi, il passait sans sourciller. S’il est parlé de poésie, une phrase est à citer, celle de Lautréamont qui avait bien quelque titre à s’exprimer sur la matière : « La poésie doit être faite par tous, non par un. « Commentant cette proposition, Paul Éluard d’écrire : « La poésie purifiera les hommes, tous les hommes, toutes les tours d’ivoire seront démolies, toutes les paroles seront sacrées, et, ayant enfin bouleversé la réalité, l’homme n’aura plus qu’à fermer les yeux pour que s’ouvrent les portes du merveilleux.

« Les tours d’ivoire, mais celles qui restent c’est du toc à renverser d’une chiquenaude, des tours façon ivoire, du carton-pâte en vérité, des cercueils pour squelettes de moustiques, des boîtes où ranger tout ce que le courant lamartinien nous a valu de lyres et de lyristes, lyromanes mysticards, officiels, démagogues, avec leurs très comiques auréoles de pâmoisons, paradis, catholiques, artificiels et libéraux, attitudes, prétentions à l’incompris, à la fatalité photogénique et archi-individualiste.

Cravates de commandeur, robes universitaires, uniformes académiques, tous ces oripeaux dont la troisième République n’a même pas le mérite de les avoir inventés, bien que, depuis belle lurette, les mites s’y soient mises, au conformisme de la majorité des intellectuels, ils n’ont cessé de signifier un ordre, dont, ces messieurs sont les serveurs. Une atmosphère de concours agricole, de distribution des prix, de réception sous la coupole, de funérailles nationales, voilà tout ce qui fait frémir les narines poétiques officielles de la République des professeurs.

Post-scriptum

Relevant leurs jupes de mensonge,
les grosses molles républiques
designent comme des puits de vérité,
au fond des forêts publiques
leurs trous à virginités,
puis disent : tiens prends mon pouvoir public.
Elles parlent à ceux dont le sang est poussière,
la verge, un tire-bouchon philanthropique
et les couilles, deux pauvres lampions
ramassés dans les poubelles du libéralisme,
un lendemain de quatorze juillet.
Le cerveau c’est couleur de sperme
et Jean-Jacques Rousseau déjà,
celui dont le cercueil genevois
devait servir de berceau à la Société des Nations,
à chaque masturbation,
annonçait, pour le bonheur des précieuses à fanfreluches,
les belles dont il était la coqueluche
« Mesdames venez voir couler une cervelle. « 
Mais on a beau être conservateur, le foutre ne veut
pas se laisser mettre en bouteille,
tandis qu’un cerveau,
si on ne le porte que le Dimanche, jour de repos,
pour ne pas l’user trop vite,
la semaine, on le range sous le globe jumeau
de celui qui, entre deux candélabres,
pour le plus bel ornement des cheminées vertueuses
abrite la symbolique couronne de fleurs d’oranger.
Car la vieille pucelle
est digne de M. l’Intellectuel
puisque, si le pucelage vaut son pesant d’or
et vaut son pesant d’or aussi l’intellectualité,
sur le pont des pesants d’or
ne peuvent que se rencontrer
la vieille pucelle
et M. l ‘Intellectuel.
Et voilà comment toute grosse molle république
prend pour maquereau un pseudo philosophique.
Elle le donne en successeur à Dieu.
Or Dieu dit à Adam
« Tu travailleras à la sueur de ton front" ,
et c’est l’abominable histoire du paradis perdu
qui se répète,
quand sont offertes
des petites écoles, en guise d’éden provisoire
tandis que M. l’Intellectuel réserve à sa jouissance
les fruits de l’arbre de la science.
Il veut qu’on apprenne, simplement,
à le vénérer lui et son caprice
et la boîte à malices
qui sert d’écrin à ses délices.
Homme des rues, homme aux poings durs
casse les vieilles garnitures
toutes les porcelaines des raffinements
écrase lobe par lobe
puis jette au fumier les cerveaux sous globe.
Arrache à toutes les marionnettes leurs nerfs pourris,
fais-en des cordes pour les violons de leurs si distinguées mélancolies
et souviens-toi que si M. l’Intellectuel
pense avec ses bretelles,
et le Monsieur de la psychologie
avec son parapluie,
le gracieux poète
avec ses tire-chaussettes
leurs compères
Messieurs les militaires
avec quoi pensent-ils donc
sinon
avec mitrailleuses et canons ?

René Crevel (1932)

[1Albert Thibaudet (1874-1936) était un critique littéraire français. Il avait effectivement forgé l’expression « République des professeurs » pour désigner le rôle prépondérant des intellectuels dans la victoire du cartel des gauches de 1924 (alliance des gauches à l’exception des communistes visant à s’opposer au Bloc national). Pour Crevel, cette spécialisation de la pensée portée par des sorbonnards humanistes est un produit de l’individualisme bourgeois et cache mal sa prétention à constituer un clergé universitaire où la pratique et la pensée politiques sont séparées. (Toutes les notes sont de la Rédaction)

[2Crevel fait ici référence au moment où Alphonse de Lamartine, au lendemain de l’insurrection parisienne de 1848, face à la foule qui voulaient en finir avec le drapeau tricolore officialisé par le roi déchu pour le remplacer par le drapeau rouge prononça ce discours : « Citoyens pour ma part, le drapeau rouge, je ne l’adopterai jamais, et je vais vous dire pourquoi je m’y oppose de toute la force de mon patriotisme : c’est que le drapeau tricolore a fait le tour du monde avec la République et l’Empire, avec vos libertés et vos gloires, et que le drapeau rouge n’a fait que le tour du Champ de Mars, traîné dans le sang du peuple. »

[3Il s’agit ici de Anna de Noailles (1878-1933) poétesse et écrivaine française. Elle tenait un salon dans le 8e arrondissement de Paris où se croisait l’élite intellectuelle : André Gide, Edmond Rostand, Colette, Jean Cocteau, Paul Valéry, François Mauriac, Maurice Barrès, etc.

[4Herriot et Painlevé sont tous deux sortis de l’École Normale Supérieure.

[5Rabindranath Tagore (1861-1941) était un compositeur, écrivain, peintre et philosophe indien. Il obtint le Prix Nobel de littérature en 1913.

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